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Full text of "Revue des études rabelaisiennes"

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Toronto 

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REVUE 


DES 


ÉTUDES   RABELAISIENNES 


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REVUE 


DES 


ÉTUDES  RABELAISIENNES 

PUBLICATION  TRIMESTRIELLE 

CONSACRÉE 

A    RABELAIS    ET    A    SON    TEMPS 
TOME  VIII  —   1910 


-1% 


PARIS 
HONORÉ  CHAMPION 

LIBRAIRE    DE    LA    SOCIÉTÉ    DES    ÉTUDES    RABELAISIENNES 

3,    QUAI   MALAQUAIS 

I9IO 


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SOCIETE 

DES  ÉTUDES  RABELAISIENNES 


STATUTS. 

Article  premier. 

La  Société  des  Études  rabelaisiennes  a  pour  but  l'étude  de 
Rabelais  et  de  son  temps,  ainsi  que  la  publication  de  docu- 
ments et  de  travaux  relatifs  au  même  sujet. 

Elle  pourra  former  des  collections  et  organiser  des  excur- 
sions offrant  un  intérêt  pour  ses  études. 

Elle  s'interdit  toute  discussion  qui  aurait  trait  à  des  questions 
actuelles  politiques  ou  religieuses. 

Art.  2. 
Le  siège  de  la  Société  est  à  Paris. 

Art.  3. 

La  Société  se  compose  des  personnes  dont  l'admission  aura 
été  prononcée  dans  les  formes  suivantes  : 

Les  candidats  devront  adhérer  aux  statuts  de  la  Société  et 
être  présentés  par  deux  membres.  Si  le  Bureau  agrée  la 
demande  d'admission,  celle-ci  sera  portée  à  l'ordre  du  jour 
de  la  plus  prochaine  séance  de  la  Société  et  devra  réunir  la 
majorité  absolue  des  voix  des  membres  présents. 

Art.  4. 

La  Société  se  réunit  au  moins  six  fois  par  an. 

Outre  ces  séances,  consacrées  aux  travaux  ordinaires,  elle 
tient,  au  mois  de  janvier,  une  assemblée  générale  annuelle, 
qui  entend  les  rapports  du  président  et  du  trésorier,  approuve 
les  comptes  et  nomme  les  membres  du  Conseil. 


II  STATUTS. 

Une  assemblée  générale  extraordinaire  peut  être  convoquée 
par  le  Conseil  toutes  les  fois  que  des  circonstances  exception- 
nelles l'exigent. 

Art.  5. 

Le  Conseil  de  la  Société,  composé  de  vingt  membres,  est 
renouvelable  par  quart  tous  les  ans.  Les  membres  sortants 
sont  désignés  par  le  sort. 

Le  Conseil  choisit  dans  son  sein  le  bureau  et  les  com- 
missions. 

Le  Bureau  est  nommé  au  scrutin  secret,  à  la  majorité  abso- 
lue des  membres  présents.  En  cas  d'égalité  de  suffrages,  le 
plus  âgé  des  candidats  est  élu. 

La  Commission  de  publication  se  compose  de  trois  membres, 
nommés  chaque  année  et  rééligibles,  auxquels  sont  adjoints 
de  droit  le  président  et  le  secrétaire  de  la  Société.  Ses  déci- 
sions sont  souveraines.  D'autres  commissions  pourront  être 
créées  ultérieurement. 

Art.  6. 

Le  Bureau  comprend  un  président,  deux  vice-présidents,  un 
secrétaire,  un  secrétaire-adjoint,  un  trésorier. 

Les  membres  du  Bureau  sont  nommés  pour  un  an.  Ils  ne 
sont  rééligibles  dans  la  même  fonction  qu'une  année  après 
l'expiration  de  leur  mandat,  sauf  le  président,  les  secrétaires 
et  le  trésorier,  qui  peuvent  toujours  être  réélus. 

Le  Bureau  est  investi  des  pouvoirs  les  plus  étendus  pour  la 
gestion  de  la  Société. 

Art.  7. 

Les  ressources  de  la  Société  se  composent  : 

10  Des  cotisations  de  ses  membres,  fixées  à  dix  francs  par 
an,  et  rachetables  moyennant  un  versement  minimum  de  cent 
cinquante  francs; 

20  Du  produit  de  la  vente  de  ses  publications; 

30  Des  dons  qui  lui  seraient  faits; 

40  Du  revenu  de  ses  biens  et  valeurs  de  toute  nature. 

Art.  8. 
Toute  proposition  portant   modification   aux    statuts    sera 


STATUTS.  JII 

rédigée  par  écrit,  signée  par  cinq  sociétaires  au  minimum  et 
adressée  au  Bureau,  qui  décidera  s'il  convient  d'y  donner  suite. 
En  cas  d'avis  favorable,  la  proposition  sera  mise  à  l'ordre 
du  jour  de  l'assemblée  générale  annuelle  du  mois  de  janvier, 
et,  pour  être  adoptée,  devra  réunir  les  trois  quarts  des  voix 
des  membres  présents. 

Art.  g. 

La  Société  ne  peut  être  dissoute  que  dans  une  assemblée 
générale  comprenant  au  moins  les  deux  tiers  des  membres 
ayant  acquitté  leur  cotisation. 

Dans  le  cas  où  la  dissolution  serait  votée,  la  même  assem- 
blée décidera  du  sort  de  l'actif. 

Art.   10. 

Un  règlement  d'ordre  intérieur  pourra  être  rédigé  par  le 
Conseil. 


LISTE  DES  MEMBRES'. 


Agache  (Alfred),  artiste-peintre; 
rue  Weber,  14. 

Albarel  (D'  p.)  ;  à  Névian  (Aude). 

Andrews  (C);  Elmwood  ave- 
nue, 52,  à  Belfast  (Ireland). 

Angellier  (Auguste),  ancien 
doyen  de  la  Faculté  des  lettres 
de  Lille,  maître  de  conférences 
à  l'Ecole  normale  supérieure; 
rue  de  la  Barouillère,  5. 

Arconati  Visconti  (Marquise); 
rue  Barbet-de-Jouy,  16. 

Ataneo  cientifico,  literario  y 
ARTisTico;  calle  del  Prado,  à 
Madrid  (Espagne). 

AuBRY  (H.);  rue  de  Hambourg, 
14. 

Backer  (Hector  de),  ingénieur; 
rue  de  la  Révolution,  i,  à 
Bruxelles. 

Baer,  libraire;  Hochstrasse,  6, 
à  Frankfurt-am-Main  (Alle- 
magne). 

Baist  (G.),  professeur  à  l'Univer- 
sité de  Fribourg-en-Brisgau 
(Allemagne). 

Bamann  (Otto),  Dr.  Phil.,  pro- 
fesseur à  la  .Maria  Theresia 
Realschule;  à  Straubing  (Ba- 
vière). 


Barante  (Baron  Claude  de);  rue 
du  Général-Foy,  22. 

Barat  (Julien);  passage  Stanis- 
las, 2. 

Barbier  fils  (Paul);  Yorkshire 
Collège,  Leeds  (Angleterre). 

Baudrier  (Julien),  C;  rue  Belle- 
cour,  3,  à  Lyon. 

Baur  (Albert),  professeur  au  Gym- 
nase de  Zurich;  Forchstrasse, 
144,  à  Zurich  (Suisse). 

Beaurain  (Georges);  à  Hornoy 
(Somme). 

BÉDiER  (Joseph),  professeur  au 
Collège  de  France;  rue  Souf- 

flot,    II. 

Behrend  (Adolf),  libraire-éditeur  ; 
Unter  den  Linden,  i3,  à  Berlin. 

Behrens  (D.),  professeur  à  l'Uni- 
versité de  Giessen  (Allemagne). 

Beltrand  (Jacques),  graveur; 
boulevard  Pasteur,  6g. 

Berge  (Jules),  propriétaire  ;  rue 
de  la  Victoire,  60. 

Bernés  (Henri),  membre  perpé- 
tuel, professeur  au  lycée  Laka- 
nal,  membre  du  Conseil  supé- 
rieur de  l'Instruction  publique; 
boulevard  Saint-Michel,  127. 

Besançon  (Henry),  directeur  des 
Écoles;  à  Aigle  (Vaud,  Suisse). 


I.  L'initiale  C.  signifie  :  membre  du  Conseil.  —  Les  adresses  non 
suivies  d'un  nom  de  ville  sont  celles  des  membres  habitant  Paris. 
—  Nous  prions  instamment  ceux  des  sociétaires  dont  l'adresse  ou  les 
titres  appelleraient  quelque  changement  de  vouloir  bien  en  aviser 
le  secrétaire  de  la  Société,  M.  Jacques  Boulenger,  71,  rue  du  Conné- 
table, à  Chantilly  (Oise). 


LISTE   DES   MEMBRES. 


BÉTHUNE  (Baron  François);  rue 
de  Bériot,  36,  à  Louvain  (Bel- 
gique). 

Bibliothèque  des  Archives  na- 
tionales. 

Bibliothèque  de  la  ville  de  Be- 
sançon (Doubs). 

Bibliothèque  de  la  ville  de  Blois 
(Loir-et-Cher). 

Bibliothèque  de  la  ville  de  Çhi- 
NON  (Indre-et-Loire). 

Bibliothèque  du  Collège  de 
France. 

Bibliothèque  royale  de  Copen- 
hague (Danemark). 

Bibliothèque  de  l'Université  de 
Dijon. 

[Bibliothèque  royale  de  Dresde] 
Kônigliche  ôft'entliche  Biblio- 
thek  (Allemagne). 

Biblioteca  nazionale  centrale  à 
FiRENZE  (Italie). 

[Bibliothèque]  Freiherrl.  Cari 
von  Rothschildsche  ôft'en- 
tliche Bibliothek  ;  Frankfurt 
a.  M.  (Allemagne). 

Bibliothèque  publique  de  la  ville 
de  Genève  (Suisse). 

Bibliothèque  de  I'Institut  de 
France. 

Bibliothèque  de  l'Université  de 
Leipzig  [Twietmeyer  corres- 
pondant]. 

Bibliothèque  Mazarine. 

Bibliothèque  de  la  ville  de  Mont- 
pellier. 

Bibliothèque  du   Musée  Condé  ; 

à  Chantilly  (Oise). 
Bibliothèque  publique  de  la  ville 
de  Nancy  (Meurthe-et-Moselle). 
Bibliothèque  publique  de  la  ville 

de  Niort  (Deux-Sèvres). 
Bibliothèque   de   la    ville    d'OR- 

LÉANS. 


Bibliothèque  de  I'Université  de 
Paris. 

Bibliothcca  Alessandrina,  R.  Uni- 
versité; à  Rome  (Italie). 

Bibliothèque  Sainte-Geneviève. 

Bibliothèque  impériale  publique 
de  Saint-Pétersbourg  (Russie) 
[M.  N.  Likhatscheft",  conserva- 
teur]. 

[Bibliothèque  de  Strasbourg] 
Kais.  Universitats-  und  Lan- 
desbibliothek  (Allemagne). 

Bibliothèque  de  l'Université  de 
Toronto  (Canada). 

Bibliothèque  de  l'Université 
royale  d'UpsAL  (Suède). 

Bibliothèque  historique  de  la 
Ville  de  Paris. 

Bibliothèque  de  l'Université  de 
Vienne. 

BiLiBiNE  (M""  Véra);  rue  Pail- 
let,  4. 

Blanchard  (D'  R.),  professeur  à  la 
Faculté  de  médecine,  membre 
de  l'Académie  de  médecine; 
boulevard  Saint-Germain,  226. 

Blum  (Léon),  homme  de  lettres; 
boulevard  Montparnasse,   126. 

BocHÉ;  rue  de  Grenelle,  ii3. 

Bogeng  (G.-A.-Erich),  Stud.  jur. 
et  cam.,  membre  de  la  «  Ge- 
sellschaft  der  Bibliophilen  »  ; 
Martin  Lutherstrasse,  74,  à  Ber- 
lin (Allemagne). 

BoNZON  (D');  rue  de  Berlin,  i3. 

Bos  (D');  cours  Lieutaud,  52,  à 

Marseille  (Bouches-du-Rhône). 

BouLAY  de  la  Meurthe  (Comte 

Alfred),  ancien  président  de  la 

Société  archéologique  de  Tou- 

raine;  rue  de  l'Université,  23. 

BouLENGER(Hippolyte);  rue  Frey- 

cinet,  26. 
Boulenger  (Jacques),  archiviste- 
paléographe,    sous-bibliothé- 


LISTE    DES    MEMBRES. 


VII 


Caire  à  la  bibliothèque  Sainte- 
Geneviève,  secrétaire  ;  rue  du 
Connétable,  71,  à  Chantilly 
(Oise). 

BouLENGER  (Marcel),  homme  de 
lettres;  même  adresse. 

Bourgeois  (Achille-F.),  agrégé  de 
l'Université;  rue  Jeanne-d'Arc, 
17,  à  Nîmes  (Gard). 

BouRRiLLY  (V.-L.),  professeur  au 
lycée  de  Marseille  (Bouches- 
du-Rhône). 

BouTET  DE  MoNVEL  (Rogcr),  bi- 
bliothécaire de  l'Imprimerie 
nationale;  rue  de  Sèvres,  16. 

BouTiNEAu  (D'  Ém.);  rue  de 
l'Aima,  73,  à  Tours  (Indre-et- 
Loire). 

Bouvier  (Bernard),  recteur  à 
l'Université  de  Genève;  rue 
Charles-Bonnet,  4,  à  Genève. 

BovET  (E.),  professeur  à  l'Uni- 
versité de  Zurich  ;  Bergstrasse, 
2g,  à  Zurich. 

BoYLESVE  (René),  homme  de  let- 
tres; rue  des  Vignes,  27. 

BoYSEN,  libraire;  à  Hambourg 
(Allemagne). 

Bréal  (iMichel),  membre  de  llns- 
titut;  boulevard  Saint-Michel, 
87. 

Bredan  (M"°  Berthie),  institu- 
trice; Mullerstrasse,  3,  à  Wies- 
baden  (Allemagne). 

Brette  (Armand);  rue  Guéroux, 
33,  à  Picrrefitte  -  sur  -  Seine 
(Seine). 

Brockhaus,  libraire;  rue  Bona- 
parte, 17  [double  souscription]. 

Brunot  (F.),  professeur  à  l'Uni- 
versité de  Paris;  rue  Lene- 
veux,  8. 

Bruzon  (D');  rue  Claude-Ber- 
nard, 79. 


Bunau-Varilla  (J.),  licencié  es 
lettres,  membre  perpétuel;  ave- 
nue du  Trocadéro,  22. 

Cahen  (Albert),  inspecteur  d'Aca- 
démie; rue  Condorcet,  33. 

Cardot  (Philippe),  docteur  en 
droit;  rue  Saint-Sulpice,  18. 

Carry  (D^);  rue  de  l'Hôtel-de- 
Ville,  54,  à  Lyon. 

Casanova  (Paul),  professeur  au 
Collège  de  France;  rue  de 
Rennes,  63. 

Gavasse  (D'^  Alfred);  villa  des 
Bleuets,  Le  Cannet  (Alpes- 
Maritimes). 

Chambard-Hénon  (D''  E.);  cours 
Morand,  4.3,  à  Lyon. 

Champion  (Edouard),  homme  de 
lettres,  libraire-éditeur;  quai 
Malaquais,  5. 

Champion  (Pierre),  archiviste-pa- 
léographe ;  rue  Michelet,  4. 

Chaumier  (Etienne),  greffier  du 
tribunal  civil  de  Chinon  (In- 
dre-et-Loire). 

Claretie  (Jules),  de  l'Académie 
française,  administrateur  géné- 
ral de  la  Comédie-Française; 
boulevard  Haussmann,  i53. 

Clément  (Louis),  chargé  de  cours 
à  la  Faculté  des  Lettres;  rue 
Brûle-Maison,  108,  à  Lille. 

Clouzot  (Etienne),  archiviste- 
paléographe,  attaché  à  la  bi- 
bliothèque de  la  ville  de  Paris  ; 
rue  des  Vignes,  39. 

Clouzot  (H.),  conservateur  de 
la  bibliothèque  Forney,  tréso- 
rier; rue  Titon,  12. 

Cohen  (Gustave),  rue  Sévéro,  3. 

CoLLOMP    (Paul),   professeur  au 

Lycée  de  Brest. 
Comber  (H.  G.);  Pembroke  Col- 
lège, à  Cambridge  (Angleterre). 


VIII 


LISTE    DES    MEMBRES. 


CoNARD  (Louis),  libraire;  boule- 
vard de  la  Madeleine,  17. 

CoRoi  (Jean);  rue  de  Commail- 
Ic,  8. 

CoRTADA  (Alexandre);  avenue 
de  Messine,  17. 

CouDERc  (Camille),  archiviste- 
paléographe,  conservateur-ad- 
joint au  département  des  ma- 
nuscrits de  la  Bibliothèque 
nationale;  rue  de  Harlay,  20. 

CouET  (Jules),  archiviste  de  la 
Comédie  française;  rue  Le- 
conte-de-Lisle,  14. 

Courbet  (Ernest),  receveur  mu- 
nicipal-trésorier de  la  ville  de 
Paris;  rue  de  Lille,  i. 

CoLRCEL  (Valentin  de);  rue  de 
Vaugirard,  20. 

Couturier  (Paul),  directeur  ho- 
noraire au  ministère  de  la 
Guerre;  avenue  de  Villiers,  88. 

Cusenier  (Elisée),  industriel; 
boulevard  Voltaire,  226. 

Dassy  de  Ligniêres  (D');  boule- 
vard Péreire,  46. 

Daupeley  (Paul),  imprimeur;  à 
Nogent-le-Rotrou  (Eure-et- 
Loir). 

Dauze  (Pierre),  rédacteur  en  chef 
de  la  Revue  biblio-iconogra- 
phique  ;  boulevard  Malesher- 
bes,  10. 

Delacour  (Th.),  trésorier  de  la 
Société  botanique  de  France  ; 
rue  de  la  Faisanderie,  94. 

Delmas,  archiviste  départemen- 
tal; à  Tours  (Indre-et-Loire). 

Detken  et  RocHOLL,  libraires;  à 
Naples. 

DoRNis  (Jean);  rue  des  Mathu- 
rins,  34. 

Dorveal'x  (D'  Paul;,  bibliothé- 
caire de  l'Ecole  supérieure  de 


pharmacie,  C;  avenue  d'Or- 
léans, 58. 

Dreyfus  (Alfred);  boulevard  Ma- 
lesherbes,  loi. 

Driesen  (Otto),  Dr.  Phil.;  Giese- 
brechstrasse,  6,  à  Charlotten- 
burg  (Allemagne). 

Drujon,  chef  de  division  hono- 
raire à  la  Préfecture  de  police; 
à  Saint-Médard-en-Jalles,  près 
Bordeaux  (Gironde). 

Du  Bos  (Maurice),  homme  de 
lettres,  trésorier-adjoint  ;  rue 
Saint-Sauveur,  26. 

DuFOUR  (Théophile),  directeur 
honoraire  des  archives  et  de  la 
bibliothèque  de  Genève,  C; 
route  de  Florissant,  6,  à  Ge- 
nève (Suisse). 

Dugas;  rue  Gay-Lussac,  68. 

Dulau  et  C",  libraires  ;  à  Londres 
[double  souscription]. 

Dupont-Ferrier  (G.),  docteur  es 
lettres;  rue  du  Sommerard,  2. 

DupuY  (Ernest),  inspecteur  géné- 
ral de  l'Instruction  publique  ; 
avenue  du  Parc-de-Montsou- 
ris,  2. 

DuREAU  (André);  rue  de  Vaugi- 
rard, 41. 

DuREL  (A.),  libraire-expert;  rue 
de  l'Ancienne-Comédie,  21. 

Éguilles  (Marquis  d)  ;  rue  d'A- 
lençon,  7. 

Endres  (Joseph);  assistant  alle- 
mand au  Collège  Henri  IV. 

Fabre;  à  Gaspari,  par  Lésignan 
(Aude). 

Fabre  (Albert),  conseiller  à  la 
Cour  d'appel;  avenue  de  l'Ob- 
servatoire, 18. 

Fallières  (André),  avocat  à  la 
Cour  d'appel;  rue  de  La  Boé- 
tie,  53. 


LISTE    DES    MEMBRES. 


IX 


Fanet  (Maurice)  ;  quai  de  la  Mé- 
gisserie, 14. 

Faucillon  (D"'  E.);  quai  Charles- 
VII,  à  Chinon  (Indre-et-Loire). 

Ferlov  (Knud);  Pilestrâde,  40,  à 
Copenhague  (Danemark). 

FicKER,  libraire;  rue  Bonaparte, 
86. 

FiLHO  (D'  Thomas  Alves);  Cam- 
pinas,  estado  de  S.  Paulo 
(Brésil). 

Flaction  (D'F.);  les  Jordits,  24, 
à  Yverdon  (Vaud,  Suisse). 

Fletcher  (Jefferson  B.);  Colum- 
bia  Universiry,  New-York  City 
(États-Unis). 

FociLLON ,  ancien  membre  de 
l'Ecole  française  de  Rome;  pro- 
fesseur au  Lycée  de  Bourges 
(Cher). 

FouRNiER  (Benjamin);  rue  Ho- 
che, 22,  à  Chinon  (Indre-et- 
Loire). 

Fox  (W.  H.);  Crown  Court,  62, 
Old  Broad  Street,  London 
E.  C. 

France  (Anatole),  de  l'Académie 
française;  villa  Saïd,  5. 

Franz,  libraire;  Hermann  Lu- 
kaschik  Perusastrasse,4,  à  Mu- 
nich (Allemagne). 

Frautzen  (J.-J.-A.-A.),  professeur 
à  l'Université  d'Utrecht;  Oud- 
wijkerlaan,  4,  à  Utrecht. 

Froussard  (D')  ;  rue  Cardinct,  55. 

Furcy-Raynaud  (Marc),  attaché  à 
la  Bibliothèque  de  l'Arsenal; 
avenue  des  Champs-Elysées, 
120. 


trinastraat,  7,  à  Amsterdam 
(Hollande). 

Galle  (Léon);  rue  du  Plat,  2,  à 
Lyon. 

Gambier  (Gabriel),  notaire;  à 
Fontenay-le-Comte  (Vendée). 

Gaudier  (Charles),  professeur  au 
Lycée;  rue  Libergier,  75,  à 
Reims. 

Geuthner  (Paul),  libraire;  rue 
de  Buci,  10. 

Girard  (Paul-Frédéric),  profes- 
seur à  la  Faculté  de  droit; 
avenue  des  Ternes,  70. 

Giraud-Mangin  (Marcel),  conser- 
vateur-adjoint de  la  biblio- 
thèque de  la  ville  de  Nantes; 
rue  Prémion,  9,  à  Nantes. 

Godet  (Marcel),  conservateur  de 
la  Bibliothèque  et  des  Musées, 
rue  des  Rapporteurs,  8,  à  Ab- 
beville  (Somme). 

Goetz  (Ernst),  fabricant;  Ferdi- 
nand Roderstrasse,  10,  à  Leip- 
zig (Allemagne). 

GoMBAULT,  directeur  de  l'Enre- 
gistrement; rue  de  Bonneval, 
1 1  bis,  à  Chartres  (Eure-et-Loir). 

Gonse  (Louis);  boulevard  Saint- 
Germain,  205. 

Greban  (Raymond),  notaire;  à 
Saint-Germain-en-Laye  (Seinc- 
et-Oise). 

Grimaud  (Henri),  membre  de  la 
Société  archéologique  de  Tou- 
raine,  C;  rue  de  l'Aima,  ii5. 

Groisard;  avenue  de  Breteuil,  i5. 

Grosset  (D'  e.);  à  Ligré,  par 
Chinon  (Indre-et-Loire). 


Gaidoz  (Henri),  directeur  d'études 
à  l'École  pratique  des  hautes 
études;  rue  Servandoni,  22. 

Gallas  (K.-R.),  professeur  d'en- 
seignement secondaire;  Pales- 


Hallays  (André),  rédacteur  au 
Journal  des  Débats,  C;  rue  de 
Lille,  19. 

Hanotaux  (Gabriel),  de  l'Acadé- 
mie française;  rue  d'Aumale,  i5. 


LISTE    DES    MEMBRES. 


Hahrassowitz,  libraire;  à  Leip- 
zig (Allemagne). 

Hartmann  (  D'  Hans);  Hoch- 
strasse,  65,  à  Zurich  (Suisse). 

Haskovec  (Prokop  M.),  Ph.  Dr.; 
Jâma,  7,  à  Prague  (Bohême). 

Hauser  (Henri),  professeur  à 
l'Université  de  Dijon;  place 
Darcy,  8,  à  Dijon. 

Hauvette  (Henri),  chargé  de 
cours  à  l'Université  de  Paris; 
boulevard  Raspail,  274. 

Heina  (Edouard);  rue  de  la 
Pompe,  II. 

Heiss  (H.),  philologue;  Mun- 
sterstrasse,  17,  à  Bonn  (Ba- 
vière). 

Helme  (D');  rue  de  Saint-Péters- 
bourg, 10. 

Hervieu  (Paul),  de  l'Académie 
française;  avenue  du  Bois  de 
Boulogne,  7. 

Heulhard  (Arthur),  C;  à  Bor- 
deaux,par  Claye-Souilly(Seine- 
et-Marne)  [grand  papier]. 

Hofkschmidt  (N.  d);  square  Ma- 
rie-Louise, 75,  à  Bruxelles  (Bel- 
gique). 

HoTTOT  (Robert);  rue  Poncelet, 
19. 

HuDiG  (Jean),  échevin  de  la  ville 
de  Rotterdam  (Hollande). 

Huguet  (Edmond),  professeur  à 
l'Université  de  Caen;  boule- 
vard Saint-Michel,  127. 

Jacobs  (D'  H.  B.);  Mount  Ver- 
nont  Place  W.,  11,  à  Balti- 
more (U.  s.  a.). 

Jacqukmin;  rue  de  Rennes,  108. 
Janson  (Paul),  ancien  bâtonnier, 

député  de  Bruxelles;  rue  De- 

facqz,  73,  à  Bruxelles. 
Jaurâs,  député;  rue  de  la  Tour, 

96. 


Karl  (Louis);  rue  Egyelan,  2,  à 

Budapest  (Hongrie). 
Ker    (William    Paton),    membre 

perpétuel;  Ail   Soûls  Collège, 

à  Oxford  (Angleterre). 
Kerr   (W.  a.   R.),   professeur   à 

rUniversity  of  Alberla,  Strath- 

cona  (Canada). 
Kœnigs    (Directeur    Franz);    à 

Campina  (Roumanie). 

La  Balme  (comtesse  de);  rue 
Jouffroy,  57. 

Lafenestre  (Georges),  membre 
de  l'Institut,  conservateur  du 
Musée  Condc;  à  Chantilly 
(Oise). 

Lamotte  (Albert);  square  La- 
garde,  2. 

Langlois  (Ernest),  doyen  de  la  Fa- 
culté des  lettres;  parvis  Saint- 
Michel,  26,  à  Lille  (Nord). 

Lanson  (Gustave),  professeur  à 
l'Université  de  Paris;  boule- 
vard Raspail,  282. 

La  Perrière  (J.  de),  licencié  en 
droit,  membre  associé  de  l'Aca- 
démie de  Mâcon;  à  Saint-La- 
ger  (Rhône). 

Laroze  (Lionel),  maître  des  re- 
quêtes honoraire  au  Conseil 
d'Etat,  ancien  directeur  au  mi- 
nistère de  la  Justice,  vice-pré- 
sident; rue  de  la  Baume,  9. 

Lataste  (D');  à  Saint-Emilion 
(Gironde). 

Laumonier  (Paul),  maître  de  con- 
férences à  l'Université  de  Poi- 
tiers; rue  Le  Cesve,  14,  à  Poi- 
tiers. 

Lavagne  ;  rue  du  Ranelagh,  iSy. 

Lazard  (Michel);  rue  Boutarel,  2. 

Le  Brun  (P.  L.  );  Joralemon- 
Street,  m,  Brooklyn,  à  New- 
York  (U.  S.  A.). 


LISTE    DES    MEMBRES. 


XI 


Le  Cherpy,  député;  rue  Dan- 
ton, 7. 

Leclerc  (Henri),  libraire;  rue 
Saint-Honoré,  219. 

Le  Double  (D"'  A.),  membre  cor- 
respondant de  l'Académie  de 
médecine,  professeur  à  l'Ecole 
de  médecine  de  Tours. 

Lefranc  (Abel),  professeur;  au 
Collège  de  France,  directeur- 
adjoint  à  l'Ecole  pratique  des 
hautes  études,  président;  rue 
Monsieur-le-Prince,  26. 

Le  Gendre  (D'  P.),  médecin  des 
hôpitaux;  rue  Taitbout,  95,  et 
à  Samois  (Seine-et-Marne). 

Lemoigne  (Jean),  ancien  négo- 
ciant; route  des  Flamands,  à 
Tourlaville  (Manche). 

Lemoisne  (P. -A.),  archiviste-pa- 
léographe, attaché  à  la  Biblio- 
thèque nationale;  rue  de  l'U- 
niversité, gi. 

Lenseignk  (Georges);  rue 
Edouard-Detaille,  10. 

Lepère  (Auguste),  graveur;  rue 
de  Vaugirard,  2o3. 

Le  Soudier,  libraire;  boulevard 
Saint-Germain,  174. 

Lévy  (Raphaël-Georges),  profes- 
seur à  l'Ecole  des  sciences  po- 
litiques; rue  Noiziel,  3. 

L10UVILLE  (D"' Jacques)  ;  rue  de 
l'Université,  35. 

Louis  (M°"  G.);  avenue  de  Ver- 
sailles, 53. 

LouYS  (Pierre),  homme  de  let- 
tres; rue  de  Boulainvilliers,  29. 

LoviOT  (Louis),  attaché  à  la  bi- 
bliothèque de  l'Arsenal,  secré- 
taire-adjoint ;  place  S'-Fran- 
çois-Xavier,  6. 

Luthringer  (Joseph);  à  Ville, 
près  Schlestadt  (Alsace). 


Maindron  (Maurice),  homme  de 
lettres;  quai  Bourbon,  19. 

Marcheix  (Lucien),  conservateur 
de  la  bibliothèque  et  des  col- 
lections à  l'Ecole  des  beaux- 
arts;  rue  de  Vaugirard,  47. 

Marsay  (Vicomte  R.  de);  boule- 
vard Saint-Germain,  191. 

Martin  (Henry),  conservateur  à 
la  bibliothèque  de  l'Arsenal  ; 
rue  de  Sully,  i. 

Martin-Dupont,  inspecteur  des 
Enfants -Assistés;  villa  Mira- 
beau, à  Annecy  (Haute-Savoie). 

Massis  (Henri);  avenue  d'Eylau, 
35. 

Masson  (Maurice),  professeur 
à  l'Université  de  Fribourg 
(Suisse). 

Menget  (Paul);  rue  de  Belzunce, 
16. 

Meunier  (Charles),  relieur  d'art; 
rue  de  la  Bienfaisance,  5  [grand 
papier]. 

Meynial,  libraire;  boulevard 
Haussmann,  3o. 

Milette  (Charles-Albert),  expert 
en  publicité;  rue  Saint-Hubert, 
871,  à  Montréal  (Canada). 

Ministère  de  l'Instruction  pu- 
blique {20  souscriptions). 

MoNOD  (Gabriel),  membre  de 
l'Institut,  président  de  l'École 
des  hautes  études,  professeur 
au  Collège  de  France,  direc- 
teur de  la  Revue  historique;  à 
la  librairie  Alcan. 

MoNOD  (Henri),  conseiller  d'Etat; 
rue  de  Rémusat,  29. 

Morel-Fatio  (Alfred),  directeur- 
adjoint  à  l'École  des  hautes  étu- 
des, professeur  au  Collège  de 
France;  rue  deJussieu,  i5. 

MoRF    (Heinrich),   professeur   à 


XII 


LISTE    DES    MEMBRES. 


rAcadémie  de  Francfort;  Klet- 

tenbergstrasse,  8,  à  Frankfurt 

a.  M.  (Allemagne). 
MoRRisoN    (H.    P.);   Lordswood, 

Harborne  (.\ngleterre). 
Mùnthe-Brun    (J.),   docteur  en 

droit;    Ny  Vestergade,    i5,    à 

Copenhague. 
MuTiAL'x    (Eugène);   rue  de    la 

Pompe,  66. 

Naquet  (Félix)  ;  rue  de  Bondy,  58. 

Nève  (Joseph),  directeur  hono- 
raire des  Beaux-Arts;  rue  aux 
Laines,  36,  à  Bruxelles. 

NovATi  (Francesco),  professeur  à 
l'Université  de  Milan;  Borgo- 
nuovo,  i8,  à  Milan  (Italie). 

NuTT  (David),  libraire  ;  Long  Acre, 
57-59,  à  Londres. 

Oleyre  (E.  D')(librairieTrùbner); 
à  Strasbourg  (Alsace). 

Oliphant  (D');  Newton  Place, 
23,  à  Glascow  (Angleterre). 

Onfroy  de  Bréville  (Jacques), 
dit  Job  ;  villa  Guibert,  18  (XVI'). 

Orsier-Suarès  (D'  J.),  avocat, 
docteur  en  droit;  rue  Notre- 
Dame-des-Champs,  85. 

OsLER  (W.),  regius  professor  of 
medicine;  à  Oxford  (Angle- 
terre). 

Ori.MONT  (Charles);  place  Ma- 
lesherbes,  5. 

Parker  (Sir  Gilbert),  M.  P., 
D.  C.  L.;  Carlton  House  Ter- 
race,  20,  London. 

Patry  (H.),  archiviste  aux  .\r- 
chives  nationales;  quai  d'Or- 
léans,  32. 

Peisk,  licencié  en  droit;  rue  de 
Rivoli,  24. 


Pélissier  (L.-G.),  doyen  de  la  Fa- 
culté des  lettres  de  l'Université 
de  Montpellier,  vice-président; 
villa  Leyris,  à  Montpellier. 

Pelletan  (Edouard),  éditeur; 
boulevard  Saint-Germain,  i25. 

Perdrieux  (Pierre);  rue  de  La 
Boëtie,  53. 

Pkreira  (A.-Baptista),  secrétaire 
de  la  Légation  du  Brésil;  Pa- 
lace-Hôtel. 

Peslouan  (Jean-Lucas  de),  audi- 
teur au  Conseil  d'Etat;  bou- 
levard Saint-Michel,  io3. 

Petit  (Paul);  cité  Vaneau,  6. 

PèTRE(.\ugustin};  rue  Faidherbe, 
32,  à  Saint-Mandé  (Seine). 

Petrucci  (R.),  professeur  à  l'Ins- 
titut de  sociologie;  rue  des 
Champs-Elysées,  55,  à  Bruxel- 
les (Belgique). 

Pfeffer  (Georg),  Dr.  Phil.;  Fal- 
kensteinerstrasse,  i3,  à  Frank- 
furt a.  M.  (Allemagne). 

Phii-ipot  (E.),  professeur  à  l'Uni- 
versité; galeries  Méret,  2,  à 
Rennes  (Ille-et-Vilaine). 

Picard  (.\uguste)  ;  rue  de  Rennes, 
109. 

Picot  (Emile),  membre  de  l'Ins- 
titut, professeur  à  l'Ecole  des 
langues  orientales  vivantes, 
C;  avenue  de  Wagram,  i35. 

Pineac-Chaillou  (Fernand);quai 
Ernest-Renaud,  12,  à  Nantes. 

Pinvert  (Lucien),  docteur  es  let- 
tres; boulevard  Saint-Michel, 16. 

Piquet  (Paul),  commis  greffier 
au  tribunal  civil  de  Chinon 
(Indre-et-Loire). 

Pirenne  (Henri),  professeur  à  l'U- 
niversité de  Gand  ;  rue  Neuve- 
Saint-Pierre,  i32,  à  Gand  (Bel- 
gique). 


LISTE    DES    MEMBRES. 


PiRSON  (J.),  professeur  à  l'Uni- 
versité; Stenkerstrasse,  2811,  à 
Erlangen  (Bavière). 

Plattard  (Jean),  agrégé,  docteur 
es  lettres,  C;  boulevard  Saint- 
Michel,  III. 

PoËTE  (Marcel),  administra- 
teur de  la  Bibliothèque  his- 
torique de  la  ville  de  Paris; 
rue  Honoré-Chevallier,  4. 

Poisson  (P.  M.),  sculpteur;  ave- 
nue de  Ségur,  49. 

PoLACK  (D'  Alfred);  Hansas- 
trasse,  42,  à  Hamburg  (Alle- 
magne). 

PoLAiN  (M. -Louis),  C;  rue  Ma- 
dame, 60. 

PoLLOCK  (Sir  Frédéric),  bar', 
membre  correspondant  de 
l'Institut,  membre  perpétuel; 
Hyde-Park  Place,  21,  Lon- 
don  W. 

Port  (Etienne),  inspecteur  des 
économats;  rue  des  Volontai- 
res, 29. 

PoRTAL  (Charles),  archiviste  du 
Tarn,  correspondant  du  minis- 
tère de  l'Instruction  publique; 
rue  de  la  Caussade,  i3,  à  Albi. 

PosENER  (  D"'  Paul),  Assessor; 
Bleibtreustrasse,  18,  à  Char- 
lottenburg-Berlin. 

PoTEz  (Henri),  professeur  à  l'Uni- 
versité; faubourg  de  Roubaix, 
iio,  à  Lille. 

PouYANNE  (Albert),  ingénieur  des 
Ponts  et  Chaussées  (travaux 
publics  de  l'Indo-Chine);  quai 
d'Orléans,  12. 

PouvDEBAT  (Frédéric)  ;  place  Eu- 
gène-Sue,  i,  à  Suresnes  (Seine). 

Pozzi  (D'  S.),  professeur  à  la 
Faculté  de  médecine,  membre 
de  l'Académie  de  médecine; 
avenue  d'Iéna,  47. 


Pressât  (Roger);  rue  de  l'Arba- 
lète, 38. 

Prévost  (Marcel),  président  de 
la  Société  des  gens  de  lettres; 
rue  Vineuse,  49. 

Protat,  imprimeur;  à  Mâcon 
(Saône-et-Loire). 

Prou  (Maurice),  professeur  à 
l'Ecole  des  chartes;  rue  des 
Martyrs,  5i. 

PsiCHARi  (Jean),  directeur  d'étu- 
des à  l'École  pratique  des 
hautes  études,  professeur  à 
l'Ecole  des  langues  orientales 
vivantes;  rue  Chaptal,  16. 

PuLLEM  (Lucien);  boulevard  Vol- 
taire, 194,  à  Asnières  (Seine). 

Raisin  (F.),  avocat;  rue  Senebier, 
8,  à  Genève. 

Ramet  (André);  rue  Edouard- 
Fournier,  12. 

Raynaud  (Gaston),  bibliothécaire 
honoraire  à  la  Bibliothèque 
nationale;  avenue  de  Villicrs, 
i3o. 

Reinach  (Joseph),  député;  ave- 
nue Van  Dyck,  6. 

Renouard  (Philippe);  rue  Ma- 
dame, I. 

RiBBERGH  (E.);  à  Rolduc  (Hol- 
lande). 

Ricci(Seymour  de);  rue  Edouard- 
Detaille,  7. 

Richard  (Justin);  rue  Rabelais, 
36,  à  Chinon  (Indre-et-Loire). 

Richepin  (Jean),  de  l'Académie 
française;  villa  Guibert,  8 
(XVI-). 

Rilly  (Comte  de);  à  Oysonville, 
par  Sainville  (Eure-et-Loir). 

Ritter  (Eugène),  professeur  à 
l'Université  de  Genève  ;  chemin 
des  cottages,  3,  Florissant,  Ge- 
nève (Suisse). 


LISTE    DES    MEMBRES. 


RoBiDA(A.),dessinateur  et  homme 
de  lettres;  route  de  la  Plaine, 
i5,  au  Vésinet  (Seine-et-Oise). 

RoBissoN  (Capitaine  A.  C);  c/o 
miss  Robinson,  Charlton  court, 
Charlton  kings,  Cheltenham 
(Angleterre). 

ROMANISCHES    SeUINAR     3.    d.     Kô- 

nigl.  Rhein.  Universitât;  [Paul 
Menge,  bibliothécaire,  Bing- 
strasse,  178],  à  Bonn  (Alle- 
magne). 

RoviER  (Lucien),  archiviste-pa- 
léographe; rue  de  Géole,  56,  à 
Caen  (Calvados). 

RosALEs  (Ordono  de),  sculpteur; 
rue  Pierre-Charron,  2. 

Rothschild  (baronne  James  de); 
avenue  de  Friedland,  42. 

RoujON  (Henry),  secrétaire  perpé- 
tuel de  l'Académie  des  Beaux- 
Arts;   à  l'Institut,  quai  Conti, 

25. 

Roussellb  (Gaston),  professeur 
au  lycée  de  Constantine  (Al- 
gérie). 

RocssELOT  (L'abbé),  docteur  es 
lettres,  sous-directeur  du  labo- 
ratoire de  phonétique  expéri- 
mentale; rue  des  Fossés-Saint- 
Jacques,  23. 

Roy  (Jules),  professeur  à  l'École 
des  chartes  et  à  lÉcole  pra- 
tique des  hautes  études;  rue 
Hautefeuille,  19. 

Ruutz-Rees  (M"*);  Rosemary 
Cottage,  Greenwich,  Conn. 
(États-Unis). 

Sainéan  (Lazare);  rue  Denfert- 
Rochereau,  47. 

Salomé  (M»')  ;  rue  Erlanger,  25 
(XVI-). 

Samitca  (Railau),  imprimeur;  à 
Craïova  (Roumanie). 


Santi  (D'  de),  médecin  principal 
de  2*  classe;  rue  Deville,  11,  à 
Toulouse  (Haute-Garonne). 

ScHNEEGANs  (F.-Ed.  j,  profcsseur  à 
l'Université  de  Heidelberg; 
Neuenheim  (Bade). 

Schneegans  (Heinrich),  profes- 
seur à  l'Université  de  Bonn 
(Allemagne),  C;  [librairie  Co- 
hen]. 

Segerson-Mahoney  (M"');  Saint- 
Dunstans  Road,  West  Ken- 
sington,  8,  London. 

Seinglerlet  (Edouard);  fau- 
bourg Saint-Honoré,  178. 

S1BIEN  (Armand),  architecte;  rue 
du  Quatre-Septembre,  14. 

Sibber  (  Henri  ),  à  La  Morlaye 
(Oise). 

Simon  (Jules),  docteur  es  lettres, 
lecteur  à  l'Université;  Loths- 
trasse,  12",  à  Mùnchen  (Alle- 
magne). 

SiRVEH  (Paul),  professeur  de  lit- 
térature française  à  l'Univer- 
sité; 3o,  avenue  Rumine,  à 
Lausanne  (Suisse). 

Smith  (William  Francis),  agrégé 
du  collège  de  Saint-Jean;  S' 
John's  Collège,  à  Cambridge 
(Angleterre). 

Sneisel  (D');  à  Preborg  (Frei- 
berg),  Moravie,  Autriche, 

Société  belge  de  librairie;  rue 
Treurenberg,  16,  à  Bruxelles. 

Sôltoft-Jensen  (H.  K.),  licencié 
es  lettres  ;  Duntzfeldts  Allée, 
16,  à  Hellcrup  (Danemark). 

Stapfer  (Paulj,  ancien  doyen  de 
la  Faculté  des  lettres,  profes- 
seur à  l'Université  de  Bor- 
deaux; rue  Turenne,  44,  à 
Bordeaux  (Gironde). 

Stéchbrt,  libraire;  rue  de  Ren- 
nes, 76  {cinq  souscriptions). 


LISTE    DES    MEMBRES. 


XV 


Stern  (Jacques);  avenue  Gabriel, 
24. 

Stewart  (H.  F.),  fellow  of  S' 
John's  Collège;  the  Mailing 
house,  Newnham,  Cambridge 
(Angleterre). 

Stilling  (D''  h.),  professeur  à  la 
Faculté  de  médecine  de  Lau- 
sanne (Suisse). 

Stockum  (Van)  et  fils,  libraires; 
à  la  Haye  (Hollande). 

Sturel  (René);  professeur  au 
Lycée;  à  Saint-Étienne  (Loire). 

SwARTE  (\''ictor  de),  critique  d'art, 
C;  rue  Bassano,  5. 

Symes,  libraire;  rue  des  Beaux- 
Arts,  3  {double  souscription). 

Taupenot  de  Chomel  (M"°  J.)  ; 
rue  Saint-Placide,  3i. 

Tausserat-Radel  (Alex.),  sous- 
chef  du  bureau  historique  au 
ministère  des  Affaires  étran- 
gères; rue  Friant,  36. 

Terquem  (Em.),  libraire-commis- 
sionnaire; rue  Scribe,  19  [Con- 
tremarques :  N.  Y.  P.  L.  et  P. 
L.  B.]  {double  souscription). 

Thomas  (Antoine),  membre  de 
l'Institut,  professeur  à  l'Univer- 
sité de  Paris,  C.  ;  avenue  Vic- 
tor-Hugo, 32,  à  Bourg-la-Reinc. 

Tièche-Cusenier,  directeur  d'u- 
sine; à  Charenton. 

TiLLEY  (Arthur),  fellow  and  lec- 
turer  of  Kings  Collège;  Selwyn 
Gardens,  2,  à  Cambridge  (An- 
gleterre). 

ToBLER  (Alfred);  à  Heiden  (Ap- 
penzell,  Suisse). 

ToLDO  (Pietro),  professeur  à 
l'Université  de  Turin,  C;  via 
Giusti,  3,  Torino  (Italie). 

ToRAUDE  (Léon-G.);  Grande-Rue, 
23,  à  Asnières  (Seine). 


TouRNEUx  (Maurice),  homme  de 
lettres,   C.  ;  quai  de   Béthune, 

TwiETMEYER,  libraire;  à  Leipzig 
(Allemagne)  {double  souscrip- 
tion, dont  une  pour  l'Univer- 
sité de  Leipzig). 

Vaganay  (Hugues),  bibliothécaire 
à  l'Université  catholique  de 
Lyon;  rue  Auguste-Comte,  3, 
à  Lyon. 

Val  DE  GuYMOND  (Fernand-Louis 
de);  rue  Guersaint,  12. 

Vandérem  (Fernand),  homme  de 
lettres;  avenue  Montaigne,  33. 

Varenne  (Marc),  chef  du  secré- 
tariat particulier  du  Président 
de  la  République;  au  palais 
de  l'Elysée. 

Verdaguer  (A.),  libraire;  Ram- 
bla  del  Centro,  5,  à  Barcelona 
(Espagne)  [pour  Luis  Fernando 
de  S'  Germain]. 

Viefville  (Paul  de),  premier 
président  honoraire  de  la  Cour 
d'appel  de  Paris;  rue  Murillo, 
20. 

VizERiE  (D"');  rue  du  Cherche- 
Midi,  i3. 

VizERiE  (Philippe);  hôpital  prin- 
cipal de  la  Marine,  à  Toulon 
(Var). 

VoLLMÔLLER  (Karl),  professeur  à 
l'Université  de  Dresde;  Wie- 
nerstrasse,  9,  Dresden  A^  (Alle- 
magne). 

Walser  (Ernest);  via  Nazionale, 
10,  à  Florence  (Italie). 

Weddehkop  (Magnus  von),  Regie- 
rungsrath,  Justitiar  im  Ver- 
waltungsrath  der  Kgl.  Museen; 
Kastamen  Allée,  18,  à  Char- 
lottenburg  (Allemagne). 


LISTE    DES    MEMBRES. 


Welter  (H.),  libraire-éditeur; 
villa  Gutenberg,  rue  des  Tibyl- 
les,  5,  à  Bellevue  (Seine -et- 
Oise). 

Whibley  (Charles),  homme  de 
lettres  ;  Wavendon  Manor,  Wo- 
burn  Sands,  R.  S.  O.  (Angle- 
terre). 

Whiblev  (Léonard),  lecturer  in 
the  University  of  Cambridge; 
Pembroke  Collège,  à  Cam- 
bridge (Angleterre). 


Wiese  (Berthold),  professeur  à 
l'Université  de  Halle;  Ludwig- 
Wuchererstrasse,  72,  à  Halle 
(Saxe,  Allemagne). 

W1LMOTTE  (M.), professeur  à  l'Uni- 
versité de  Liège;  rue  de  la 
Ferme,  118,  à  Bruxelles  (Bel- 
gique). 

Wright  (C.  H.  C),  professeur- 
adjoint  à  l'Université  de  Har- 
vard; à  la  librairie  Welter, 
Paris. 


Nogent-lc-Rotrou,  impr.  Daupelky-Gouvernkur. 


LES  TERMES  NAUTIQUES 
CHEZ   RABELAIS. 


Le  roman  de  Rabelais  contient  une  foule  de  détails  qui 
accusent  un  savoir  encyclopédique,  trait  commun  aux 
érudits  de  la  Renaissance.  Les  notions  de  médecine  et 
d'histoire  naturelle,  de  théologie  et  de  droit,  d'art  mili- 
taire et  de  navigation,  —  pour  nous  en  tenir  à  quelques 
ensembles  des  plus  remarquables,  —  ont  de  tout  temps 
rempli  d'admiration  les  lecteurs  de  Gargantua  et  de  Pan- 
tagruel. Certains  d'entre  ceux-ci  virent  en  maître  François 
un  savant  universel,  le  représentant  de  toutes  les  sciences 
et  de  tous  les  arts.  Le  type  de  ces  enthousiastes  vécut  dans 
la  première  moitié  du  xvii«  siècle  :  ce  fut  Antoine  Le  Roy, 
ancien  professeur  de  philosophie  au  collège  d'Harcourt  à 
Paris.  Le  deuxième  livre  de  son  ouvrage  resté  manuscrit, 
Elogia  Rabelcesina,  conservé  à  la  Bibliothèque  nationale 
(mss.  latins  n°  8704),  est  consacré  tout  entier  à  cette 
science  universelle  de  Rabelais.  Il  ne  lui  faut  pas  moins 
de  quarante-deux  chapitres  pour  exposer  en  détail  les 
connaissances  encyclopédiques  de  son  héros,  et  le  cha- 
pitre xxv«  se  rapporte  précisément  au  sujet  de  notre  étude  : 
«  De  nautica  arte  de  qua  aptissime,  et  expertissime,  scrip- 
sit  Rabelaisus.  » 

Au  commencement  du  xix^  siècle,  c'est  de  l'Aulnaye  qui 
hérite  cet  enthousiasme  pour  notre  auteur,  et,  dans  le  troi- 
sième tome  de  son  édition  de  Rabelais  (Paris,  1820),  en 
fait  ce  panégyrique  (p.  38)  :  «  Rabelais  posséda,  réuni  en 
lui  seul,  toutes  les  sciences  connues  de  son  temps  et, 
comme  Pic  de  la  Mirandole,  il  eût  pu  soutenir  une  thèse 
de  omni  re  scihili.  Il  fut  médecin,  naturaliste,  astronome, 

REV.    DES   ET.    RABELAISIENNES.    VIII.  \ 


LES    TERMES    NAUTIQUES 


mathématicien,  antiquaire,  jurisconsulte,  philologue, 
musicien,  poète,  physicien,  architecte,  théologien, 
mythographe ,  versé  dans  l'histoire  et  la  littérature 
grecque  et  romaine,  dans  la  science  des  armes,  la  marine 
et  dans  tous  les  arts.  » 

Ces  éloges  outrés  finirent  par  irriter  un  excellent  con- 
naisseur des  choses  de  la  marine,  feu  Auguste  Jal  (mort  en 
1873),  qui  soumit  à  un  examen  systématique  les  chapitres 
du  IV*  livre  sur  le  «  naviguaige  »  de  Pantagruel.  Jal  leur 
consacra  d'abord  une  longue  étude,  en  1840,  dans  son 
Archéologie  navale  (t.  II,  p.  496  à  56o)  et,  huit  ans  plus 
tard,  il  revint  sur  le  même  sujet  dans  plusieurs  articles  de 
son  Glossaire  nautique.  Sa  critique  aboutit  à  ce  résultat 
(qu'il  formule  à  la  p.  527)  :  «  Rabelais  avait  des  notions 
très  superficielles  des  choses  navales,  la  nomenclature 
maritime  lui  était  à  peine  connue;  il  ignorait  la  tactique 
aussi  bien  que  la  valeur  des  termes  spéciaux...  Enfin,  la 
marine  est  dans  Rabelais  une  chose  vainc  ci  creuse.  » 

Cette  conclusion  est-elle  justifiée?  Et  les  données  sur 
lesquelles  elle  se  fonde  sont-elles  solidement  établies? 
Voilà  ce  que  je  me  propose  de  rechercher  dans  les  pages 
qui  suivent  '. 

I.  Mes  sources  sont  :  Les  Comptes  du  clos  des  Gallées  de  Rouen 
au  XIV'  siècle  ( 1 3^2-1 3S4},  éd.  Ch.  Brcard,  Rouen,  1894.  — 
Et.  Cleirac,  Explication  des  termes  de  marine  employé^  dans  les 
edicts,  ordonnances  et  reglemens  de  l'amirauté,  Paris,  i638.  —  Père 
Georges  Fournier,  Hydrographie  contenant  la  théorie  et  la  pratique 
de  toutes  les  parties  de  la  navigation  (précédé  dun  «  Inventaire  des 
mots  et  façons  de  parler  dont  on  use  sur  mer  »),  Paris,  1643.  — 
A.  Jal,  Archéologie  navale,  Paris,  1840,  et  Glossaire  nautique,  réper- 
toire polyglotte  des  termes  de  marine  anciens  et  modernes,  Paris, 
1848.  —  Ch.  de  La  Roncière,  Histoire  de  la  marine  française,  t.  I  à 
IV,  Paris,  1899  ^  '9*^9- 

Bartol.  Crescenzio,  Nautica  Mediterranea  ...  nella  quale  si  mos- 
Ira  la  fabrica  délie  galee,  Rome,  1604.  —  Pantero-Pantera,  L'Ar- 
mata  navale  (suivi  d'un  «  Vocabulario  nautico  »),  Rome,  1614.  — 
F.  Corazzini,  Vocabulario  nautico  italiano,  Turin,  1900  et  suiv. 

A.  Oudin, /?ec/ierc/îe5  italiennes  et  françoises,  Paris,  1640.  —  Giu- 
seppe  Bocrio,  Diiionario  del  dialetto  vene\iano,   Venise,  i856.  — 


CHEZ    RABELAIS. 


La  critique  de  Jal. 

Ce  qui  frappe  tout  d'abord,  dans  cette  criiiquc,  c'est  la 
passion  qui  l'inspire  et  la  guide.  Le  spécialiste  moderne 
veut  à  tout  prix  trouver  en  défaut  l'illustre  écrivain.  Cette 
prévention  devient  chez  Jal  une  véritable  hantise  qu'il 
s'efforce  de  faire  partager  au  lecteur.  L'examen  dégénère 
en  diatribe,  le  ton  familier  va  jusqu'à  l'irrévérence  et 
l'animosité  s'exhale  dans  des  apostrophes  comme  la  sui- 
vante (p.  5 12)  :  «  Vous  ne  savez  pas  la  marine;  qui  vous 
force  d'en  deviser?  Pourquoi  ramasser  les  termes  sur  les 
quais  d'un  port,  ou  dans  un  vocabulaire,  et  nous  les  jeter 
ainsi  à  poignées?  » 

Quels  sont  donc  les  griefs  que  Jal  adresse  à  Rabelais? 
On  pourrait,  je  crois,  les  résumer  sous  les  trois  rubriques 
suivantes  : 

A.  Anachronismes. 

Jal,  en  abordant  le  «  navigaige  »  de  Pantagruel,  a  envi- 
sagé les  chapitres  que  lui  consacre  Rabelais  comme  un 
tout  à  part  et  sans  attache  avec  le  reste  de  l'ouvrage.  Cette 
manière  de  traiter  le  sujet  lui  a  fait  méconnaître  le  carac- 
tère spécial  du  roman  rabelaisien,  dans  lequel  la  satire,  le 
comique  et  le  burlesque  se  côtoient.  Le  procédé  cumula- 
tif, si  fréquent  chez  Rabelais,  en  dérive.  Ses  groupements 

Don  Pere  Labernia  y  Esteller,  Diccionari  de  la  lengiia  catalana. 
Barcelone  (sans  date).  —  Mistral,  Lou  Trésor  don  Felibrige,  Avi- 
gnon-Pains, 1878.  —  Cf.  Kemna,  Der  Begriff  «  Schiff)^  im  Frai^ôsi- 
schen,  Marbourg,  1901. 

Voir  également  Abel  Lefranc,  Les  Navigations  de  Pantagruel, 
Etude  sur  la  géographie  rabelaisienne,  Paris,  igob. 

Je  dois  des  remerciements  particuliers  à  M.  Ch.  de  La  Roncière, 
qui  a  bien  voulu  lire  ce  travail  en  le  faisant  ainsi  profiler  de  sa 
haute  compétence,  ainsi  qu'à  mes  chers  confrères  MM.  Jacques 
Boulenger  et  Henri  Clouzot,  qui  mont  communiqué  plusieurs 
remarques  fort  utiles  dont  j'ai  tiré  parti. 


LES    TERMES    NAUTIQUES 


lexiques  sont  puisés  aux  sources  les  plus  diverses,  à  l'anti- 
quité comme  au  moyen  âge,  et  le  grec,  particulièrement, 
est  souvent  mis  à  contribution  pour  enrichir  ses  nom- 
breuses séries  verbales.  Un  exemple  typique  de  ce  mélange 
intentionnel  des  mots  appartenant  à  toutes  les  époques  se 
trouve  dans  le  prologue  au  Tiers  livre.  Des  termes  mili- 
taires, puisés  tour  à  tour  aux  langues  anciennes  et 
modernes,  y  sont  alignés  dans  le  seul  but  de  former 
groupe  :  le  grec,  le  latin,  l'ancien  français  et  l'italien  y 
sont  également  représentés. 

S'agit-il,  par  exemple,  dune  tempête?  Rabelais  fera 
suivre  (1.  IV,  ch.  xviii)  «  le  maistral  accompaigné  d'un 
cole  effréné,  de  noires  gruppades^  de  terribles  sions,  de 
mortelles  bourrasques...  »,  des  «  catégides.,  thielles, 
Iclapes  et  presteres  «,  c'est-à-dire,  des  orages  (xaTSYiSsç), 
des  tempêtes  (OuéXXat),  des  tourbillons  de  vent  avec  pluie 
[kxi'hxzeq)  et  des  ouragans*  accompagnés  de  foudres  et 
d'éclairs  (-pYjcxYJpeç),  et  tout  cela  «  enflamber  tout  autour 
de  nous  par  les  psoloentes,  arges.,  elicies  et  autres  ejacu- 
lations  ctherées  » ,  —  c'est-à-dire  des  foudres  accom- 
pagnées de  fumées  (tl/oXôsvxa),  des  foudres  éclatantes  de 
lumière  (àpYïjxeç)  et  des  éclairs  en  spirales  (éXixiai),  — 
auxquels  l'auteur  ajoutera  finalement  «  les  horrificques 
typhons...  «^. 

S'agira-t-il  des  vaisseaux  marins?  Rabelais  citera  à  la 
fois  (1.  III,  ch.  Li)  :  «  Les  grosses  arcades  »,  —  èXxâSsç^, 
vaisseaux  de  transport  et  de  charge,  —  «  les  amples  tJia- 

1.  Cf.  Pline,  Hist.  nat.y  1.  II,  ch.  l  :  «  Idem  [turbo]  ardentior  acccn- 
susquc  dum  furit,  Prester  vocatur,  amburcns  contacta  pariter  et 
proterens.  » 

2.  Dans  son  beau  livre  qui  vient  de  paraître  [L'invention  et  la 
composition  de  l'œuvre  de  Rabelais,  1909,  p.  178),  M,  Jean  Plattard  a 
indique  la  source  où  notre  auteur  a  puisé  cette  nomenclature  mété- 
orologique: c'est  le  V"  chapitre  du  traité  d'Aristote  De  Mundo,  où 
les  phénomènes  atmosphériques  se  trouvent  énumérés  dans  le 
même  ordre. 

3.  Et  non  pas  dérivé  d'owque,  comme  le  suppose  Burgaud  des 
Marets.  Cf.  sous  le  rapport  phonétique  :  ourque  en  rapport  avec 
son  primitif  ho7ilque. 


CHEZ    RABELAIS.  5 


latneges  y>,  — OaXx;xr)Yot,  sortes  de  gondoles  égyptiennes 
garnies  de  chambres,  —  «  les  fors  guallions,  les  naufs 
chiliandres  et  miriandres  »,  —  y.Ai'avopoi  et  [x'jptavopci,  qui 
contenaient,  ou  pouvait  contenir,  mille  hommes  et  dix 
mille  hommes,  —  sans  oublier  «  les  liburnicques  »  (1.  IV, 
ch.  i)  et  «  les  celoces  »  (1.  IV,  ch.  m)  de  son  père  Gar- 
gantua. 

Reprocher  maintenant  à  Rabelais,  comme  le  fait  Jal, 
d'avoir  transporté  au  xvi^  siècle  des  appellations  de  navires 
antiques  (telles  que  «  liburniques,  thalamèges,  trirèmes, 
céloces  »),  autant  de  souvenirs  classiques  %  c'est  absolu- 
ment méconnaître  les  particularités  stylistiques  du  roman 
rabelaisien  et  faire  ainsi,  de  sa  propre  ignorance,  un  grief 
à  l'auteur  de  Pantagruel. 

Que  les  nefs  de  la  flotte  pantagruélique  soient  des  galions, 
c'est  à  merveille;  qu'elles  soient  des  ramberges,  rien  de  mieux; 
mais  des  liburniques  ou  liburnes,  mais  des  trirèmes,  non,  et 
cela  je  ne  puis  passer  à  notre  romancier  (p.  5oi). 

Il  y  avait  au  xne  siècle  plus  d'une  espèce  de  navires  légers  et 
rapides,  mais  aucun  n'avait  gardé  le  nom  de  celoce  (p.  5o4). 

De  pareilles  remarques  sont  d'une  candeur  qui  aurait 
fait  sourire  d'indulgence  maitre  François. 

Rabelais  dira  également  (1.  IV,  ch.  xx)  :  «  Nostre  amé, 
plongez  le  scandai  et  les  bolides...  »,  en  faisant  suivre  le 
terme  technique  italien  pour  «  sonde  »  [scandaglio]  de  son 
équivalent  grec  ((îcAtç),  selon  un  procédé  cumulatif  qui  lui 
est  familier,  et  non  pas  comme  le  pense  Jal  [Glossaire, 
s.  V.)  :  «  Rabelais  fait  une  bathologie,  pour  avoir  le  plai- 
sir de  mettre  un  mot  grec  à  côté  d'un  mot  italien,  et  sans 
s'inquiéter  d'être  raisonnable;  ce  qui  lui  arrive  un  peu 
trop  dans  son  IV'=  livre.  » 

I.  Cf.  oXxaç,  chez  Hérodote,  Thucidide,  Xénophon;  6aXa;j.r,Yb;, 
chez  Strabon,  Athénée  (chez  Suétone  :  sorte  de  yacht);  trircmis. 
chez  César,  Tite-Live,  Suétone;  liburnica  (navis),  brigantine  ou 
felouque,  chez  Pline  le  jeune,  Tacite,  Suétone;  celox,  fin  voilier, 
aviso,  chez  Varron,  Plaute,  Tite-Live.  La  Briefve  Déclaration  défi- 
nit celoces  par  «  vaisseaulx  legiers  sur  mer  ». 


LES    TERMES    NAUTIQUES 


Une  méprise  analogue  a  amené  Jal  à  une  série  de  con- 
fusions (dont  il  fait  autant  de  griefs  à  Rabelais),  à  propos 
du  rôle  que  joue  dans  le  «  naviguaige  »  la  galère  de  Pan- 
tagruel. 

La  galère  a  été,  pendant  le  moyen  âge,  le  vaisseau  par 
excellence,  le  croiseur  de  l'époque,  en  usage  surtout  dans 
la  Méditerranée  depuis  le  xF  jusqu'au  xvii«  siècle.  C'était 
un  navire  effilé,  éminemment  propre  aux  évolutions 
rapides.  Sa  haute  antiquité  et  sa  grande  rapidité  la  recom- 
mandaient également  à  l'attention  de  Rabelais.  Avec  la 
liberté  qu'on  a  de  tout  temps  reconnue  aux  conteurs, 
celui-ci  prend  donc  galère  au  sens  de  grand  bateau  ou 
de  nauf*,  sur  laquelle  il  fait  embarquer  Pantagruel  et  ses 
gens,  non  sans  l'avoir  auparavant  pourvue  de  tout  l'atti- 
rail de  l'époque  :  «  Pilotes,  nauchiers,  fadrins,  espaliers, 
argousins,  comité...  »  Sa  description  répond  à  peu  près 
exactement  à  celle  de  la  Grand  Maistresse  de  Marseille  de 
i525  (voy.  ci-dessous)  ou  à  une  galère  vénitienne  de  la 
même  époque,  telle  que  la  décrit  Bartolomeo  Crescenzio 
fp.  95)  :  «  In  ogni  galea  [di  xvi  seculo]  questo  era  lo  stato 
maggiore  :  Capitano,  Padrone,  Comito  di  mezzania, 
Sottocomito  a  prora,  Piloto  con  duo  consiglieri,  l'Algoz- 
zino  con  almeno  sedici  compagni  o  marinari  di  guar- 
dia...  »  2. 

L'identification  chez  Rabelais  de  la  natif  a^vec  \a  galère 
une  fois  admise,  —  et  cette  identification  saute  aux  yeux, 
—  que  signifient  les  objections  que  Jal  ne  se  lasse  pas 


1.  Jal  ocrit  constamment  nef,  mais  ce  terme,  déjà  vieilli  à  l'époque 
de  Rabelais,  ne  se  rencontre  nulle  part  dans  le  cours  du  «  navi- 
guaige »  (l'édition  du  V'  livre  a  nef,  mais  le  manuscrit,  qui  lui  est 
antérieur,  a  nauf);  c'est  nau/ qui  y  est  son  remplaçant  habituel,  à 
cote  de  navire,  qui  était  alors  relativement  nouveau  et  qui  a  sur- 
vécu seul  en  français  aux  nombreux  descendants  du  latin  naris  (voir, 
dans  la  seconde  partie  de  cette  étude,  les  mots  nauf,  nave,  nef). 

2.  Il  suffit  de  jeter  un  coup  d'oeil  dans  l'opuscule  de  J.  Hobier 
[De  la  construction  d'une  gallaire  et  de  son  équipage,  Paris,  1622) 
pour  constater  combien  la  nomenclature  de  la  galère  rabelaisienne 
dillèrc  de  Celle  du  commencement  du  xvii'  siècle. 


CHEZ    RABELAIS. 


d'étaler  sur  plusieurs  pages  et  qui  tournent  autour  du 
même  cercle  vicieux?  D'une  part,  il  reproche  à  notre 
auteur  d'avoir  confondu  les  deux  catégories  de  navires  et, 
d'autre  part,  une  fois  ce  cas  pendable  admis,  il  ne  reproche 
pas  moins  amèrement  à  Rabelais,  et  à  vingt  reprises 
différentes,  d'avoir  équipé  sa  galère  suivant  les  disposi- 
tions des  galères  et  non  pas  (comme  l'aurait  souhaité  Jal 
suivant  la  pratique  des  naufs  de  l'époque.  Voici  les  griefs 
répétés  qu'il  fait  à  cette  occasion  (p.  514  à  5 16)  : 

Il  n'y  a  des  rembades  que  sur  les  galères,  et  Pantagruel  est 
sur  une  nef... 

Sur  la  nauf  il  n'y  a  point  de  comité  ...  il  n'y  a  plus  à!argou- 
sins  ...  et  la  nef  n'a  point  d'estanterol... 

Encore  une  erreur  grossière!  Il  ne  saurait  y  avoir  d'espaliers 
sur  la  nef,  puisqu'une  nef  n'est  pas  un  bâtiment  à  rames. 

Ces  prétendues  confusions,  Jal  (à  qui  elles  appartiennent 
en  propre)  les  reproche  à  Panurge  comme  autant  de 
«  bévues  y>  ;  mais  lisons  la  suite  : 

Je  passe  à  Panurge  ses  bévues;  il  est  fou  de  peur  et  ses  ter- 
reurs peuvent  l'excuser;  mais  frère  Jean,  qui  a  toute  sa  tête, 
qui  est  un  homme  intelligent  et  qui,  depuis  son  embarque- 
ment sur  la  thalamège,  a  dû  apprendre  quelques  termes  parti- 
culiers aux  nefs,  que  penser  de  lui  quand  il  ne  dit  pas  un  moi 
qui  n'appartienne  pas  au  vocabulaire  des  galères? 

Ce  n'est  pas  fini.  Suivons  frère  Jean  et  voyons  s'il  aura  par 
hasard  une  expression  juste  dans  tout  son  discours  :  «  Il  seul, 
dit-il  à  Panurge,  ne  aide  à  la  chorme.  »  Encore  les  galères  ! 
Les  matelots  d'une  nef  ne  composaient  pas  une  chorme,  mais 
un  équipage. 

Panurge  et  frère  Jean  ont  fait  assaut  de  non-sens  et  de 
balourdises. 

On  a  peine  à  croire  ses  yeux  quand  on  lit  ces  passages. 
Essayons  d'y  voir  clair. 

Jal,  à  tort  ou  à  raison,  reproche  à  Rabelais,  comme  une 
«  faute  grossière  »,  d'avoir  pris  une  galère  pour  un  navire. 


LKS    TERMES    NAUTIQUES 


Cette  erreur,  si  erreur  il  y  a,  capitale  d'après  Jal,  semble  un 
pcché  véniel  à  tout  lecteur  tant  soit  peu  familiarisé  avec 
les  procédés  du  Maître.  Car,  pour  parler  franchement,  il 
ne  faut  pas  être  grand  clerc  es  pilotaige  pour  savoir  dis- 
cerner un  navire  proprement  dit  ou  une  «azi/d'un  vaisseau 
à  rames;  et  si  Rabelais,  —  qui  sans  être  un  savant  univer- 
sel, possédait  des  clartés  sur  toutes  choses  et  qui  était 
parfaitement  renseigné  sur  les  sujets  qu'il  traite  dans  son 
livre,  —  a  préféré  la  galère  à  la  nef,  comme  bâtiment  type 
plus  familier  à  ses  lecteurs,  ce  choix  est  chez  lui  inten- 
tionnel, et  il  est  peu  raisonnable  de  lui  en  faire  un  grief 
sérieux  et  continuel. 

Cependant,  adoptons  un  instant  la  maitière  de  voir  de 
Jal  et  admettons  que  Rabelais  a  eu  tort  de  substituer  une 
galère  à  sa  nef  primitive.  La  galère  l'a  donc  emporté,  la 
galère  seule,  c'est  chose  entendue.  Mais  alors,  si  galère  il 
y  a,  pourquoi  lui  en  vouloir  de  l'avoir  armée  à  l'instar  de 
toutes  les  galères  méditerranéennes  du  commencement  du 
xvi"-'  siècle?  Pourquoi,  alors,  lui  reprocher  dix  fois,  vingt 
fois,  que  ses  personnages,  —  Panurge,  Frère  Jean,  etc.,  — 
emploient  exclusivement  le  langage  des  galères? 

Ces  prétendus  anachronismes,  ces  prétendues  confu- 
sions sont  chez  Rabelais  voulus,  réfléchis.  Les  objections 
de  Jal  à  cet  égard  reposent  sur  une  méconnaissance  totale 
de  la  facture  du  roman  rabelaisien  et  sur  une  véritable 
pétition  de  principe  qui  a  induit  le  critique  h  toutes  sortes 
de  contradictions. 

Envisageons  maintenant  un  autre  aspect  du  problème. 

B.  La  nomenclature. 

«  Si  on  passe  brusquement  des  récits  maritimes  de  Frois- 
s«n  à  la  Navigation  du  compaignon  à  la  bouteille  {iby 4)* , 
on  est  stupéfait  de  la  transformation  qui  s'est  opérée  dans 

I.  L'opuscule  en  question  date  sous  ce  titre  de  1345,  mais  en  fait 
il  remonte  à  i5?7,  sous  celui  de  :  Le  voyage  et  navigation  que  fit 
Panurge,  disciple  de  Pantagruel... 


CHEZ    RABELAIS. 


la  nomenclature  navale  »,  nous  dit  M.  Ch.  de  La  Roncièrc 
(t.  II,  p.  460). 

Ce  contraste  est  encore  plus  frappant  si  on  passe  du 
«  naviguaige  »  de  Pantagruel  au  Thresor  de  Nicot  (1606), 
qui  enregistre  spécialement  «  les  mots  propres  de  marine  » 
en  usage  à  la  fin  du  xvi=  siècle.  La  grande  majorité  des 
termes  nautiques  de  Rabelais  manque  à  Nicot,  et  Cotgrave 
(161 1)  n'a  fait  que  les  tirer  de  Rabelais  lui-même.  Aucun 
écrivain  parmi  ceux  qui  ont  traité  des  sujets  maritimes  n'a 
disposé  d'une  nomenclature  aussi  abondante  que  celle  de 
Rabelais,  aussi  originale  ^  et,  en  somme,  plus  parfaitement 
authentique.  Nulle  part  la  bonne  foi  du  Maître  et  ses 
procédés  d'élaboration  n'éclatent  plus  clairement  que  dans 
ces  chapitres  du  «  naviguaige  »,  où  il  a  déposé  le  résultat 
de  longues  et  consciencieuses  recherches.  Ce  n'est  pas 
dans  les  livres,  c'est  à  la  source  même  qu'il  a  puisé  sa 
riche  nomenclature;  il  l'a  recueillie  de  la  bouche  des 
matelots  bretons,  catalans,  languedociens,  provençaux, 
vénitiens;  et  ces  termes,  alors  encore  vivaces  et  apparte- 
nant au  double  vocabulaire  océanien  et  méditerranéen,  il 
les  a  ajoutés  au  stock  de  mots  nautiques  français  de  son 
époque,  réalisant  ainsi  un  ensemble  unique  dans  son  genre. 

De  toutes  les  critiques  que  Jal  adresse  à  Rabelais,  la 
plus  injuste  certes  est  celle  qui  touche  l'ignorance  de  la 
valeur  des  termes  nautiques.  «  L'intention  de  Rabelais, 
dit-il  (p.  523),  fut  bien  plus  de  faire  entrer  le  plus  grand 
nombre  possible  de  mots  techniques  dans  son  livre  que 
de  les  y  encadrer  en  connaissance  de  cause.  » 


I.  Pour  apprécier  la  richesse  et  la  nouveauté  de  cette  nomencla- 
ture, il  suffit  de  la  comparer  avec  celle  d'Ant.  de  Contlans  (vers 
i52o),  dont  Les  faits  de  la  marine  (ouvrage  resté  manuscrit)  citent 
«  les  noms  de  navires  grandes  et  petites,  marchandes  et  subtilles 
fc'est-à-dire  à  formes  fines]  qui  vont  par  les  mers  de  Levant  et  de 
Ponant,  par  les  mers  Oceanes  et  Méditerranéennes  »,  et  qu'on  trouve 
énumérés  dans  le  111°  appendice  de  l'ouvrage  de  Pierre  Margr}-, 
Les  navigations  françaises  et  la  révolution  maritime  du  XIV'  au 
XVI'  siècle,  d'après  les  documents  inédits...,  Paris,  1867,  P-  4^^  ^ 
419. 


lO  LES    TERMES    NAUTIQUES 

Jal  conteste  à  la  fois  la  réalité  de  certains  termes  nau- 
tiques employés  par  Rabelais  (leur  valeur  technique  et 
leur  usage  au  xvi«  siècle),  ainsi  que  le  sens  qu'il  attribue  à 
d'autres.  Examinons  ce  double  point  de  vue. 

a.  Termes  contestés. 

Voici  les  termes  que  Jal  conteste  soit  sous  le  rapport 
chronologique,  soit  quant  à  leur  usage  nautique  propre- 
ment dit  : 

CoNTREMEjANE.  Nous  n'avoDS  rcncontré  cette  forme  du  mot 
contremisaine  que  dans  le  IVe  livre  de  Rabelais  (Glossaire). — 
Le  contre-artimon  que  Rabelais,  fidèle  à  ses  formes  bizarres, 
appelle  contremejane,  de  l'italien  mei,  fort  peu  usité,  même  en 
ce  temps-là,  et  qui  était  un  synonyme  de  me^^o  (p.  5o5). 

Ce  terme  serait  donc,  suivant  Jal.  propre  à  Rabelais,  et 
notamment  «  une  de  ses  formes  bigarres  ».  Or,  la  Grande 
Maistresse  de  Marseille  \i525)  porte  comme  voiles,  en 
partant  de  l'arrière,  une  mejane  et  une  contremejane  (de 
la  Roncière*,  t.  II,  p.  482);  et  cette  forme  est  si  peu 
«  bizarre  >>  que  le  provençal  l'a  toujours  connue  comme 
telle  :  Contremejano  est  la  source  immédiate  du  terme 
rabelaisien  et  l'étymologie  proposée  par  Jal  est  purement 
illusoire. 

EsTA.NTEROL.  Rabclais  a  jeté  le  mot  estanterol  dans  le  ch.  xix 
du  1.  IV  de  Pantagruel,  au  milieu  d'autres  termes  de  marine, 
sans  avoir  égard  à  leur  véritable  sens  :  «  Deçà,  Gymnaste,  icy 
sur  Vestanterol  »  est  une  phrase  inintelligible  pour  un  marin 
(Glossaire). 

Jal  aurait  dû  ajouter  pour  un  marin  du  xix»  siècle; 
mais,  au  xvi«  siècle,  Vestanterol.,  c'est-à-dire  le  pilier  placé 
à  la  tête  du  coursier  d'une  galère,  près  de  la  proue,  était 

1.  D'après  l'Inventaire  de  la  Grande  Maistresse  conserve  aux 
Archives  nationales  (X'*  8621,  fol.  200  et  suiv.).  Le  document  méri- 
terait d'être  publié  intégralement. 


CHEZ    RABELAIS. 


également  familier  (comme  on  le  verra  ci-dessous)  au 
langage  nautique  catalan,  languedocien  et  vénitien. 

Fadrin.  Les  fadrins  étaient  les  argousins,  gardiens  de  la 
chiourme,  selon  Oudin.  Ce  mot,  que  je  n'ai  lu  dans  aucun 
document,  appartient  à  l'idiome  de  Valence  (p.  5o2). 

Cette  définition  d'Oudin  est  inexacte  \  comme  le  recon- 
naît Jal  plus  tard  dans  son  Glossaire,  où  il  cite  en  même 
temps  ce  passage  extrait  des  Faits  de  la  marine  (i5i5-i52o) 
d'Antoine  de  Conflans  :  «  ...  quarante  fadrins  au  prix  de 
.1111.  livres  par  moys  chaicun...  »  Le  terme^  est  catalan  et 
signifie  proprement  «  marin  novice  ». 

Fernel.  Fernel  pour  frenel,  qui  n'était  pas  usité  dans  la 
marine,  mais  qui  venait  de  l'italien /re)îe//o. 

Cette  assertion ,  comme  l'exemple  précédent ,  est 
erronée  :  M.  Ch.  de  la  Roncière  cite  fresnelles,  comme 
terme  nautique,  déjà  dans  V Inventaire  de  la  barge  de  i36g 
(t.  II,  p.  481),  et  l'origine  du  mot  est  également  catalane 
ou  languedocienne,  langues  dans  lesquelles  yerne/  garde 
encore  cette  valeur  technique.  Remarquons  encore  que 
fernel  manque  au  Glossaire  de  Jal,  faute  d'avoir  connu 
cet  usage  nautique  du  mot. 

In'Sail.  C'est  un  hissas  ou  issas,  une  drisse  que  Rabelais 
appelle  ainsi  contre  l'usage  qui  n'admettait  pas  plus  Cette  pro- 
nonciation en  ail  que  celle  en  aile  à  propos  de  maestra  (p.  5i6)... 
Insail  est  une  de  ces  formes  étranges  que  l'auteur  de  Panta- 
gruel affecta  souvent,  ou  par  caprice  ou  pour  reproduire  les 
prononciations  familières  de  son  temps  à  certaines  provinces. 
Les    Normands    criaient  probablement  quand  ils   hissaient  : 


1.  Comme  celle  qu'on  trouve  dans  le  Glossaire  de  l'édition 
Moland  :  «  Fadrin,  officier  de  galère.  » 

2.  On  le  rencontre  également  dans  le  Voyage  d'outre-mer  de 
Jean  Thenaud  (éd.  Scheôér,  p,  144)  :  «  ...  capitaines,  pillotz,  nau- 
chers,  mariniers  et  f radins  (sic).  » 


12  LES    TERMES    NAUTIQUES 

insa  là!  (hisse  là!)  et   Rabelais  aurait  fait  insail  de  ces  deux 
mots  (p.  5i8). 

L'impropriété  des  termes  trahit  ici,  comme  ailleurs, 
l'inexpérience  de  Jal  en  matière  philologique.  N'est -il 
pas  plaisant  de  le  voir  reprocher  à  Rabelais  d'avoir 
forgé  un  terme  contre  l'usage,  sous  prétexte  que  le  suffixe 
ail  avait  cessé  d'être  un  élément  formatif?  Des  termes 
comme  attirail,  éventail,  portail,  etc.,  ne  sont  attestés 
qu'après  Rabelais.  En  réalité,  insail  est  un  dérivé  de 
inser,  forme  normande  de  hisser,  d'après  l'analogie  de 
gouvernail.  Rabelais  n'a  pas  «  appelé  «  la  chose  ainsi,  il  a 
simplement  emprunté  son  mot  aux  marins  normands^ 
Quant  à  l'allusion  à  maestra,  voir  l'article  suivant. 

Maistralle.  La  maîtresse  voile,  ce  qu'en  terme  des  galères 
on  nommait  la  maistre  ou  mestre...  Je  ne  connais  aucune 
analogie  qui  puisse  justifier  l'orthographe  maistralle  que 
Rabelais  crut  devoir  adopter.  Au  surplus,  en  F'rance  et  au 
xvie  siècle,  la  grande  voile  d'un  vaisseau  rond  ne  s'appelait 
pas  mestre,  mais  grand  pacjî  ou  papefic  (p.  Sog). 

Si  Jal  avait  connu  le  terme  provençal  maistralo,  source 
directe  du  maistralle  de  Rabelais,  et  qui  désignait  préci- 
sément la  grande  voile  de  tout  navire  latin,  il  aurait  été 
moins  affirmatif.  Sa  désignation  :  orthographe  (au  lieu  de  : 
finale  ou  terminaison)  est  un  non-sens,  et  la  dérivation  du 
terme  rabelaisien  de  l'ital.  maestra,  ne  l'est  pas  moins; 
c'est  maestrale  qu'il  voulait  dire  et  qui  répond  au  prov. 
maistralo.  Ajoutons  que  pape/il  figure  également  chez 
Rabelais  (1.  IV,  ch.  lxiv),  seulement  il  ne  désigne  pas  la 
voile  maîtresse,  mais  une  voile  quelconque,  d'accord  en 
cela  avec  le  prov.  papafigo,  mât  de  perroquet,  et  avec 

I.  C'est  cette  origine  dialectale  qui  explique  l'absence  de  hinser 
chez  les  lexicographes;  Nicot  l'ignore;  Cotgrave  l'a  tiré  de  Rabelais 
même,  et  de  Cotgrave  le  mot  a  passé  chez  ses  successeurs  :  Duez 
(1639)  enregistre  hinser  ou  hisser,  tandis  que  Monet  (i635)  ne  con- 
naît que  isser  et  hisser. 


CHEZ    RABELAIS.  l3 


l'ital.  pappajîco  l/(  une  sorte  de  voile  ou  couverture  », 
Oudin),  vénitien papajî go  («  asta  a  cui  s'attacca  la  bande- 
ruola  in  cima  ail'  albero  délia  nave  »,  Boerio). 

Peautre.  C'est  un  mot  emprunté  au  vocabulaire  des  mari- 
niers des  rivières  qui  ne  se  disait  pas  sur  mer  (p.  527). 

Le  terme  peautre,  qui  remonte  au  xiii«-xive  siècle, 
s'applique  exclusivement  dans  l'ancienne  langue  au  gou- 
vernail des  navires  (voy.  Godefroy).  Je  me  borne  à  citer 
deux  exemples  tirés  des  écrivains  contemporains  de  Rabe- 
lais :  «  ...  la.  peatitre  du  navire...  »  (Du  Fail,  Propos  rust., 
p.  56)  et  :  «  Si  un  patron  de  galère  garnist  icelle  d'une 
meschante  peautre  et  des  meschans  rames  »  (Dolet, 
Œuvres,  p.  78).  Robert  Estienne  enregistre  (1549)  : 
«  Peautre,  gubernaculum.  »  L'acception  indiquée  par  Jal 
est  moderne  et  se  trouve  en  usage  sur  les  bateaux  de 
quelques  rivières  de  France. 

ScANDOULA.  Garde  l'escantoida,  c'est-à-dire  reste  dans  le 
scandolar;  par  malheur,  il  n'y  a  pas  à  bord  de  la  nef  de 
chambre  portant  ce  nom.  Au  xni^  siècle,  les  nefs  avaient  un 
scandolar,  mais  elles  n'en  avaient  plus  au  xvi<:  siècle  (p.  5 16). 

Toujours  la  même  hantise  :  Rabelais  parle  de  galères, 
et  Jal  tient  à  sa  nef.  Quant  à  la  galère,  il  n'y  a  pas  de 
doute,  elle  a  toujours  eu  un  escandelar  ou  scandolar,  un 
escandole*  ou  escantole  (comme  écrit  Rabelais).  Voici 
quelques  données  chronologiques  sur  ce  dernier  point  : 

Dans  les  Comptes  du  clos  des  Gallées  de  Rouen,  de  i382, 
hgure  un  estandelar,  forme  altérée"-^  d' escandelar  (éd. 
Bréard,  p.  91  :  «  ...  une  table  de  xv  piez  de  lonc  »),  et  on 

1.  Appellation  conservée  jusqu'au  xvn"  siècle  :  «  La  seconde 
[pièce  de  la  galèrej  s'appelle  chambre  de  Vescandola,  où  se  loge 
l'argousin  avec  les  armes  et  s'y  descend  par  le  sixième  banc  à  main 
droite  »  (J.  Hobier,  De  la  construction  d'une  gallaire,  Paris,  1622, 
p.  30). 

2.  Voir  aussi  une  note  de  M.  Ant.  Thomas  dans  la  Romania 
(t.  XXXVI,  p.  2G8). 


14  LES    TERMES    NAUTIQUES 

lit  cene  dernière  forme  dans  un  texte  de  i53o,  cité  par 
Ducange  :  «  Le  prince  feist  appeler  messire  Guil.  de  Ville- 
neufve  et  il  envoya  quérir  en  soutte  dedans  Vesquandelar 
par  le  patron  Matthieu  Corse.  » 

Et  quant  aux  galères  vénitiennes  du  xvi^  siècle,  Crescen- 
zio  (p.  94)  affirme  ceci  :  «  Il  luogo  dell'  Aguzzino  è  allô 
scandolaro,  ove  sono  locate  le  armi  »  ;  et  Pantero-Pantera 
(161 4)  le  définit  ainsi  :  «  ScanJolaro  è  la  stanza  vicina 
alla  caméra  délia  poppa.  » 

On  voit  combien  les  présomptions  de  Jal  sont 
risquées,  ce  qui  ne  l'empêche  guère  de  faire  remarquer 
(p.  5o5)  «  dans  quelle  confusion  tombe  Rabelais  quand  il 
donne  à  corps  perdu  dans  la  technique  navale  ». 

b.  Termes  mal  interprétés. 

Jal  n'est  pas  plus  heureux  dans  les  essais  d'interpréta- 
tion qu'il  prétend  donner  aux  divers  passages  nautiques 
de  Rabelais.  Voici  quelques  échantillons  : 

Caveche.  Guare  la  caveche  hau,  mousse.  Veut-il  avertir  le 
mousse  à  qui  il  s'adresse  de  prendre  garde  à  une  corde  qui 
s'enroule  autour  de  son  cou  (cave^^^^a,  italien)  ou  bien  le  pré- 
vient-il que  quelque  chose  à  droite  va  tomber  sur  sa  tcte 
(cabe:;:^a,  espagnol)  et  qu'il  faut  qu'il  passe  vite  à  gauche  pour 
éviter  une  blessure?  Je  n'en  sais  rien  (p.  5i6). 

Le  terme  en  question  (qui  manque  au  Glossaire),  n'est 
tiré  ni  de  l'italien,  ni  de  l'espagnol  ;  c'est  un  mot  patois  au 
sens  de  «  tôte  »  (voy.  ci-dessous)  et  il  désigne  le  cap  ou 
tête  de  mouton,  espèce  de  poulie,  que  Frère  Jean  ordonne 
au  mousse  de  surveiller. 

A  propos  de  cosse.  «  Je  tressue  de  grand  hahan.  Zalas, 
les  vettes  sont  rompues,  le  prodenou  est  en  pièces,  les 
cosses  esclattent...  »,  s'écrie  Panurge  (1.  IV,  ch.  xviii),  au 
fort  de  la  tempête.  Dans  l'édition  princeps  du  IV«  livre, 
celle  de  1 348,  on  lit  velles,  faute  évidente  au  lieu  de  vettes, 
leçon  qui  figure  dans  la  deuxième  édition  (i552)  et  les  sui- 


CHEZ    RABELAIS.  l5 


vantes.  Jal,  qui  ne  connaissait  que  la  première  forme,  avait 
entrevu  cette  faute  d'impression  (p.  514).  Quant  à  co5.ye5, 
Jal  demande  :  a  Quelles  cosses,  Panurge?  »,  et  il  ajoute  : 
«  Je  crois  encore  ici  à  une  faute  d'impression;  probable- 
ment il  faut  lire  castes,  les  côtes  du  navire.  » 

Cette  interprétation,  déjà  proposée  par  Cotgrave',  n'est 
pas  vraisemblable.  Je  crois  qu'il  faut  maintenir  cosse, 
ancien  terme  de  marine,  qu'on  retrouve  plus  loin  (1.  IV, 
ch.  XXXIV  :  les  cosses  et  portehaubans  de  la*carine);  dans 
l'exclamation  de  Panurge,  citée  plus  haut,  il  s'agit  d'abord 
de  la  destructiojn  des  cordages  de  l'antenne  {vettes),  puis 
de  la  corde  du  mât  (du  prodenou],  ensuite  des  anneaux 
cannelés,  des  cosses^  qui  maintenaient  les  cordages  et  pré- 
venaient les  effets  du  frottement. 

En  parlant  de  coursoir,  Jal  écrit  :  «  Cette  mauvaise  con- 
formation pour  coursier  »  (p.  5 18). 

Il  s'agit  ici  d'un  terme  d'origine  dialectale  et  qui  ne 
paraît  pas  avoir  fait  double  emploi  avec  le  coursier  ou  la 
coursie  (voy.  ci-dessous,  p.  33). 

Pour  ESCANTOULA,  Jal  avait  d'abord  identifié  ce  terme 
rabelaisien  avec  l'ancien  escandolar,  et  cette  interpréta- 
tion me  paraît  la  plus  vraisemblable.  Le  terme  rabelai- 
sien est  une  graphie  imparfaite  d'escandoula,  le  nom 
provençal  de  la  chambre  de  l'argousin  sur  les  galères 
marseillaises  ;  et  lorsque  Frère  Jean  ordonne  au  mousse 
de  garder  Vescantoula  (1.  IV,  ch.  xix),  il  l'engage  à  veiller 
à  ce  que  cette  pièce  de  la  soute  (où  se  tenaient  les  armes 
et  le  trésor  de  la  galère)  ne  prenne  pas  eau. 

Jal  est  revenu  plus  tard  (dans  son  Glossaire)  sur  cette 
interprétation.  Ayant  trouvé,  chez  Oudin^,  escantoula  au 
sens  de  «  pompe  »,  il  fit  sienne  cette  nouvelle  acception. 
Une  confusion  entre  les  deux  sens  n'était  pas  impossible, 
vu  leur  analogie  formelle  :  en  provençal,  escandola  dési- 


1.  Dictionnaire  (161 1)  :  «  Cosse,  tlie  tippev  part  of  tlie  mast  of  a 
ship;  also  as  cost,  a  rip.  » 

2.  Oudin  (1640)  avait  simplement  emprunte  ce  sens  à  Cotgrave. 


l6  LES    TERMES    NAUTIQUES 

gnait  le  «  scandolar  »  et  escandoli  la  pompe.  Une  telle 
alternative  suffit  à  montrer  les  difficultés  que  rencontrent 
les  interprètes  modernes  pour  saisir  le  véritable  sens  d'un 
texte  technique  du  wx''  siècle.  Chaque  nouvelle  difficulté 
de  cet  ordre  irrite  malheureusement  Jal  et,  au  lieu  de  s'en 
prendre  à  l'insuffisance  des  documents  nautiques  dont  on 
dispose  pour  l'époque  de  Rabelais,  il  préfère  rejeter  sur 
le  grand  écrivain  son  dépit.  Écoutez  plutôt  [Glossaire^ 
s.  V.  escantoula)  :  • 

Nous  croyons  cette  fois  être  dans  le  vrai  (il  s'agit  dCescantoula 
au  sens  de  «  pompe  »).  Il  est  bien  permis  d'hésiter  ou  de  se 
tromper  lorsqu'on  est  en  présence  d'un  texte  rempli  de  termes 
défigurés  et  jetés  dans  le  récit  comme  à  l'aventure  et  sans 
aucun  souci  de  leurs  véritables  significations  par  un  écrivain 
qui  affecte  la  technique  d'un  métier  où  il  est  tout  à  fait  novice. 

Il  est  possible  que  Rabelais  ail  été  «  tout  à  fait 
novice  »  dans  le  métier  de  marin,  et  aucun  rabelaisant,  — 
fùt-il  Antoine  Le  Roy  ou  de  l'Aulnayc,  —  n'aurait  risqué, 
je  pense,  sa  vie  dans  un  esquif  piloté  par  maistre  Fran- 
çois. Mais  en  est-il  de  même,  en  dehors  du  métier,  de  la 
valeur  des  termes  nautiques  employés  par  notre  auteur? 
Est-il  vrai,  comme  le  veut  Jal,  que  ces  termes  soient, 
chez  Rabelais,  «  défigurés  et  jetés  comme  à  l'aventure  »? 

Tous  les  exemples  cités  et  discutés  jusqu'ici  font  res- 
sortir la  parfaite  bonne  foi  de  Rabelais  en  regard  de  la  pas- 
sion et  de  la  légèreté  de  son  critique.  Tout  ce  qui  échappe 
à  Jal,  —  et  c'est  le  cas  des  termes  nautiques  d'origine  dia- 
lectale (bretonne,  normande,  etc.),  ou  de  provenance 
méridionale  (catalane,  languedocienne,  provençale),  c'est- 
à-dire  la  grande  majorité  de  la  nomenclature  de  Rabe- 
lais, —  lui  paraît  être  termes  défigurés  ou  conformation 
bizarre.  Le  but  que  poursuit  Jal  n'est  pas  de  comprendre 
(le  seul  digne  du  critique  lorsqu'il  aborde  un  grand  écri- 
vain), mais  de  juger  (le  vilain  mot!)  et  de  prononcer  des 
sentences,  lesquelles  d'ailleurs  se  trouvent  toujours  en 
défaut. 


CHEZ    RABELAIS.  I7 


Dans  ce  vaste  tableau  d'un  naufrage,  il  n'y  a  en  fait 
qu'un  seul  point  sur  lequel  le  doute  puisse  être  permis.  On 
est  surpris  de  rencontrer,  parmi  les  voiles  que  le  pilote  de 
Rabelais  fait  mettre  bas  en  prévision  de  la  tempête,  le  nom 
d'epagon,  qui  semble  désigner  tout  autre  chose.  Il  y  a  là 
probablement  une  confusion,  mais  il  ne  suffit  pas  de  la 
constater,  il  s'agit  de  l'expliquer. 

Certes,  une  erreur  de  ce  genre  est  compréhensible, 
étant  données  la  multiplicité  de  ces  noms  des  voiles  et  la 
variabilité  de  leur  nomenclature.  «  Une  des  conséquences 
de  la  révolution  opérée  dans  les  constructions  navales,  — 
nous  dit  M.  Ch.  de  la  Roncière  (t.  II,  p.  479),  —  fut  de 
précipiter  au  milieu  d'une  nomenclature  déjà  formée, 
comme  celle  de  nos  marins  normands  par  exemple,  une 
avalanche  de  mots  nouveaux  qui  amena  un  désarroi,  un 
pesle-mesle  indescriptible.  Déjà  en  iSSg,  le  patron  d'une 
galère  royale  s'embrouillait  dans  la  nomenclature  de  ses 
agrès,  parlait  d'arbre  et  de  mât,  de  prime  dite  étai,  de 
haussière  dite  gume,  alignant  en  un  mot  le  gréement  des 
nefs  (itaque,  raque,  renc,  haubans,  betas,  vergues)  à  côté 
des  apparaux  de  galères  (ost,  aman,  prouver,  groupial).  » 

Un  homme  du  métier,  un  patron  de  galère  royale  a  pu 
donc  commettre  des  bévues  pires  que  celles  que  Jal 
reproche  constamment  à  l'auteur  de  Pantagruel.  Cepen- 
dant, le  cas  d'epagon  est  plus  délicat  :  c'est  le  grec  iTuaYwv, 
lequel,  nous  dit-on,  signifie  «  poulie  ».  Comment  peut-on  , 

confondre  une  poulie  avec  une  voile?  Il  s'agit,  on  le  voit, 
non  pas  d'un  terme  nautique  proprement  dit  et  d'origine 
populaire,  mais  d'un  emprunt  littéraire  et  destiné  simple- 
ment à  faire  groupe.  Comment  se  fait-il  alors  que  Rabe- 
lais, bon  helléniste,  ait  pu  se  tromper  au  point  de  faire 
rentrer  dans  la  nomenclature  de  la  voilure  un  terme  grec 
désignant  tout  autre  chose?  Voyons  d'abord  ce  que  nous 
en  dit  Jal  [Glossaire)  : 

En  grec  Ènâywv  était  le  nom  d'une  poulie,  d'une  mouHe; 
est-ce  une  poulie  que  prétendait  désigner  Rabelais?  Nous  ne 

REV.    DES  ET.   RABELAISIENNES.   VIII.  2 


l8  LES    TERMES    NAUTIQUES 

le  croyons  pas.  Nous  supposons  que  le  mot  espigon,  qui  était 
chez  les  Provençaux  parmi  les  termes  de  galères,  est  celui 
qu'il  eut  l'intention  de  produire  dans  ce  passage  où  il  accu- 
mula les  mots  techniques,  en  les  défigurant  à  plaisir  et  sans 
trop  se  soucier  de  connaître  la  chose  qui  désignait  en  effet 
cette  francisation  de  l'italien  spigone.  Uespigon  n'était  pas 
une  voile,  et  il  n'y  avait  point  de  voile  du  nom  à^epagon. 

C'est  toujours  la  même  antienne!  Au  lieu  d'expliquer, 
Jal  accuse  et  condamne...  Epagon  n'a  absolument  et  ne 
peut  rien  avoir  de  commun  ni  avec  le  provençal  espigon^ 
ni  avec  l'italien  spigone  (comme  le  veut  Jal),  pour  la  bonne 
raison  que  l'un  ou  l'autre  n'aurait  pu  donner  au  français 
du  xvie  siècle  que  la  forme  espigon;  et  il  s'agit  (ï epagon ^ 
simple  transcription  française  de  l'ancien  grec  èTrâ^wv. 

La  question  reste  tout  entière  :  comment  expliquer  la 
possibilité  d'une  pareille  confusion  de  la  part  de  Rabe- 
lais? Je  crois  l'entrevoir  dans  l'éclaircissement  dont  Henri 
Esticnne  accompagne  le  mot  dans  son  Thésaurus  : 
«  'K7:iY(i)v,  trochlea  in  cujusdam  machinae  radice  collocata 
(Vitruvc,  X,  5).  In  radice  auiem  machinas  collocatur  icr- 
tia  trochlea;  eam  autcm  Gra.'ci  èzaYcvxa,  nostri  artemonem 
appellant.  »  Suivant  notre  lexicographe,  l7:iYo)v  est  donc 
le  synonyme  d'artimon^  lat.  artemo,  qui  a  ce  double 
sens  :  i<>  sens  ancien,  chez  Vitruve,  troisième  poulie  d'une 
moufle  (c'est  le  grec  èzaYtov);  2°  sens  médiéval,  chez  Isi- 
dore, voile  du  màt  d'artimon  (grec  àpTé[xtov). 

La  confusion  de  Rabelais  peut  donc  s'expliquer  par  l'in- 
terversion de  ces  deux  acceptions.  Mais,  encore  une  fois, 
il  s'agit  ici  d'un  terme  de  remplissage,  d'origine  purement 
littéraire,  dont  l'emploi,  normal  ou  anormal,  ne  peut  nul- 
lement influer  sur  l'ensemble  de  la  nomenclature.  Celle-ci, 
et  particulièrement  tout  ce  qui  touche  à  la  voilure,  —  «  le 
pilot  tit  mettre  voiles  bas,  mejane,  contre  mejane,  triou, 
maistralle,  [epagon],  civadiere  »  (1.  IV,  ch.  xviii),  —  est 
parfaitement  exacte.  Il  ne  s'agit  pas  là,  comme  le  prétend 
Jal,  de  termes  «  jetés  à  l'aventure  »,  mais  tout  simple- 
ment de  la  reproduction  fidèle  des  noms  des  voiles  établies 


CHEZ    RABELAIS.  I9 


sur  toute  galère  méditerranéenne.  Le  dernier  historien 
de  la  marine  française,  M.  Ch.  de  la  Roncière,  recon- 
naît également  (t.  II,  p.  482)  que  «  la  nomenclature  de 
Rabelais  s'applique  bien  à  la  voilure  des  nefs  marseillaises 
et  italiennes  de  i525  ». 

C.  Les  variantes  graphiques. 

Les  objections  de  Jal  contre  la  forme  de  certains  termes 
nautiques  de  Rabelais  trahissent  une  ignorance  totale  des 
habitudes  graphiques  du  xvi^  siècle,  et  il  est  singulier  de 
voir  un  technicien  de  la  marine  vouloir  apprendre  l'or- 
thographe au  plus  illustre  écrivain  de  la  Renaissance. 
Voici  les  remarques  de  ce  genre  que  Jal  fait  au  cours  de 
son  mémoire  sur  les  Navigations  de  Pantagruel  : 

Bien  que  Panurge  dise  Torgeau  pour  l'arjou...,  il  fait  tira- 
dos  de  l'italien  tiradore....  Ce  ne  sont  pas  les  seuls  mots  qu'il 
prononce  mal.  Ecoutez  plutôt  :  Aignkuillot,  c'est  Caiguillot 
qu'il  faut  dire  (p.  5i5).  / 

Panurge  disait  orgeau  tout  bonnement  parce  que  les 
marins  marseillais  de  son  temps  appelaient  orjau  la  barre 
du  gouvernail;  tirado  accuse  un  intermédiaire  languedo- 
cien itiradou)  avant  d'arriver  à  Tital.  tiradore.  Quant  à 
aigneuillot,  le  problème  est  beaucoup  plus  important  que 
ne  le  pense  Jal.  Il  ne  s'agit  pas  là  d'une  «  mauvaise  pro- 
nonciation »,  mais  probablement  de  deux  termes  radica- 
lement différents.  Aigneuillot  remonte  seul  au  xvi=  siècle, 
tandis  que  son  représentant  actuel  aiguillât  est  dépourvu 
d'historique.  L'hypothèse  d'une  «  faute  de  transcription  » 
(suivant  le  Dictionnaire  général)  est  contredite  par  la  cri- 
tique du  texte  du  IV^  livre,  dont  les  éditions  portent  toutes 
aigneuillot.  Celui-ci  suppose  aigneuille,  manceau  aneuille., 
pour  anille  (cf.  chez  Rabelais,  agueille  pour  aiguille), 
crochet,  en  ancien  français  et  dans  les  patois,  répondant 
au  synonyme  italien  ganghero,  aiguillot  (litt.  gond,  cro- 
chet), lequel  n'est  qu'un  des  gonds  fixés  au  gouvernail  du 
navire  et  entrant  dans  des  boucles  ou  pentures. 


20  LES    TERMES    NAUTIQUES 

Cappe,  l'orthographe  est  mauvaise  (p.  5i5).  —  Chordes, 
orthographe  vénitienne  et  grecque  (p.  523). 

Cappe  est  la  transcription  de  l'ital.  cappa,  la  grande 
voile,  et  le  Dictionnaire  général  cite,  de  1529,  ce  passage 
des  Parmentier  :  «  Nous  eusmes  vent  contraire  et  nous 
fallut  mettre  à  la  cappe.  »  La  graphie  moderne  cape  est  le 
reflet  du  provençal  capo^  id.  Quanta  chorde,  remarquons 
que  la  première  édition  du  IV^  livre  (1548)  a  corde,  tandis 
que  la  deuxième  ^1552)  et  les  suivantes  ont  chorde,  ortho- 
graphe savante  qui  est  générale  au  xvi^  siècle.  Robert 
Estienne,  dans  les  deux  éditions  de  son  Dîc?fo;znafre  (iSSq 
et  1549),  renvoie  de  chorde  à  corde,  et  d'Aubigné  écrit 
tantôt  une  forme  tantôt  l'autre. 

GuALLioN,  orthographe  impossible  à  justifier  (p.  523).  — 
Hespailliers.  Mauvaise  orthographe  d'espaliers.  Rabelais  écrit 
hespailliers,  c'est  une  orthographe  que  rien  ne  peut  justifier 
{IbidetJi). 

On  trouve  chez  Rabelais  ces  diverses  graphies  du  pre- 
mier des  mots  cités  :  galion  et  gualion,  gallion  et  giial- 
lion;  de  même  galère  (éd.  1548)  et  gualere  (éd.  i552), 
gualleace  (seul),  à  côté  de  giiaban,  guabarrier,  guabet, 
guaillardet,  gualée,  guatte,  pour  nous  tenir  aux  seuls 
termes  de  marine.  C'est  l'orthographe  courante  de  l'époque 
qui  n'a  pas  besoin  de  justification  et  qui,  d'ailleurs,  n'a 
aucun  rapport  avec  la  nomenclature  nautique. 

Pour  hespailliers,  la  première  édition  a  hespaliers,  mais 
toujours  avec  une  h  initiale  superflue  qui  est  un  des  traits 
de  l'orthographe  du  xvi«  siècle  et  tout  particulièrement  de 
celle  de  Rabelais  (cf.  chez  lui  :  horche,  houlque  et  proba- 
blement houlle). 

Nauchiers.  On  disait  nochers  en  France;  mais  Rabelais  pré- 
féra la  conformation  italienne  nocchiere,  qui  avait  été  fran- 
çaise au  xK  siècle  parce  qu'elle  avait  un  certain  air  d'étran- 
geté  (p.  5o2). 

Ce  n'est  pas  pour  donner  au  mot  un  «  air  d'étrangeté  » 


CHEZ    RABELAIS. 


que  Rabelais  écrit  nauchier  :  sa  graphie  est  simplement 
influencée  par  le  latin  naiiclerus,  type  de  l'italien  noc- 
chiere. 

Je  me  suis  efforcé  de  montrer  Tinanité  des  griefs  que 
Jal  avait  formulés  contre  la  terminologie  nautique  de 
Rabelais.  On  a  vu  que  les  soi-disant  anachronismes  s'ex- 
pliquent par  des  particularités  du  style  satirique,  que  les 
inexactitudes  quant  à  la  valeur  des  termes  nautiques  que 
Jal  ne  cesse  de  reprocher  à  Rabelais  sont  en  grande  par- 
tie illusoires  et  se  résolvent  en  simples  présomptions, 
lesquelles,  comme  les  remarques  orthographiques,  se 
retournent  contre  le  critique  lui-même. 

Pourtant,  si  Ton  fait  abstraction  de  ces  côtés  subjectifs 
de  la  diatribe  de  Jal,  il  en  reste  des  détails  très  utiles  pour 
rintelligence  du  «  naviguaige  »  de  Pantagruel.  Ces  élé- 
ments positifs  ont  passé  dans  le  commentaire  de  Burgaud 
des  Marets  et  dans  le  lexique  de  Marty-Laveaux.  Cette 
partie  du  travail  de  Jal  est  d'autant  plus  méritoire  que  Le 
Duchat  est  à  peu  près  muet  en  ce  qui  touche  la  nomen- 
clature nautique  et  que  l'édition  Variorum,  si  prolixe  par 
ailleurs,  se  contente,  quant  à  la  voilure,  de  cette  affirma- 
tion de  De  Marsy  :  «  Noms  de  voiles  qu'il  serait  trop  long 
et  même  inutile  d'expliquer,  ainsi  que  beaucoup  d'autres 
termes  de  marine  qui  se  rencontrent  dans  ce  chapitre  ;  mes 
remarques  ne  seraient  guères  entendues  que  des  marins 
qui  n'en  ont  que  faire.  « 

M.  W.-F.  Smith,  le  dernier  traducteur  de  Rabelais  en 
anglais,  consacre  un  curieux  excursus  au  même  sujet,  à 
propos  du  1.  IV,  ch.  xviii.  Touchant  la  confusion  de  la 
nef  avec  une  galère,  M .  Smith  suppose  que  Rabelais  aurait 
appris  ses  termes  nautiques  dans  ses  voyages  sur  la  Médi- 
terranée, lorsqu'il  se  fut  probablement  embarqué  dans  une 
galère  et  qu'ensuite  il  aurait  appliqué,  par  ignorance,  ces 
termes  à  sa  thalamège. 

D'autre  part,  M.  Smith  pense  que  Rabelais  aurait  pris 
l'idée  de  sa  Tempête,  —  qu'il  considère  comme  une  poe- 


22  LES    TERMES    NAUTIQUES 

tica  tempesîas,  —  de  celle  de  l'Odyssée,  de  V Enéide,  des 
Fastes  d'Ovide,  et  principalement  de  la  XII*  Macaronée 
de  Folengo'  ;  et  que,  pour  la  rendre  plus  sensible,  Rabe- 
lais l'aurait  assaisonnée  de  termes  qu'il  avait  recueillis 
dans  ses  voyages. 

J'ai  indiqué  plus  haut  la  raison  purement  littéraire  des 
anachronismes  relevés  par  J  al  et  de  la  préférence  de  Rabelais 
pour  la  galère  méditerranéenne.  Quant  aux  sources  de  la 
Tempête  de  notre  auteur,  les  analogies  classiques  citées  par 
.M.  Smith  entrent  pour  bien  peu  :  Rabelais  les  connaissait 
certes  (il  fait  allusion  à  Virgile  vers  la  hn  du  ch.  xxii  du 
IV«  livre),  mais  je  n'ai  pu  découvrir  aucun  point  de  contact 
véritablement  frappant  entre  ces  compositions  purement 
poétiques  et  la  description  si  réaliste  de  notre  auteur;  la 
Macaronée,  elle-même,  ne  lui  a  suggéré  qu'un  détail 
exclusivement  psychologique  :  le  contraste  entre  la  lâcheté 
de  Panurge  et  le  courage  du  frère  Jean.  Ce  tableau  rabe- 
laisien de  la  Tempête  est  fidèle  à  la  réalité,  comme  le 
<<  naviguaige  »  de  Pantagruel  tout  entier,  et  M.  Abel 
Lefranc  a  pu  suivre  toutes  les  étapes  de  ce  dernier  dans 
son  livre  si  attachant  sur  les  Navigations  de  Pantagruel. 

Il  est  fâcheux  qu'un  critique  si  délicat  et  si  pénétrant 
que  M.  Paul  Stapfer  ait  cru  devoir  admettre,  comme  des 
faits  acquis,  les  assertions  plus  que  hasardées  de  Jal,  et 
écrire  à  sa  suite  des  phrases  comme  celles-ci  :  «  Sa  des- 
cription d'une  tempête  est  une  véritable  débauche  de 
termes  techniques  prodigués  au  hasard,  où  tel  mot  dési- 
gnant une  poulie  est  pris  pour  une  voile,  où  gri\elles, 
coiistieres,  boulingues,  mejanes,  contremejanes,  trions, 
civadieres  et  «  tous  les  diables  dansent  aux  sonnettes  », 

I.  La  même  opinion  a  été  dernièrement  soutenue  par  M.  L. 
Thuasne  dans  ses  remarquables  Etudes  sur  Rabelais,  Paris,  1904. 
Nous  comptons  y  revenir  prochainement,  à  propos  de  l'œuvre  de 
Folengo.  Dans  sa  récente  édition  critique  du  Quart  livre  de  Panta- 
gruel d'après  le  texte  de  1548  (Publication  de  la  Société  des  Etudes 
rabelaisiennes,  Paris,  1909,  p.  42),  M.  Plattard  fait  remarquer  avec 
raison  que,  parmi  les  éléments  qui  distinguent  la  Tempête  de 
Rabelais  de  toutes  les  autres,  se  trouve  précisément  le  vocabulaire 
nautique. 


CHEZ    RABELAIS. 


secoués  par  les  categides^  thielles^  elicies  et  psoloentes, 
c'est-à-dire  (en  grec)  par  la  bourrasque  et  par  la  foudre.  La 
science  nautique  de  Rabelais  ne  semble  pas  être  de  meil- 
leure qualité,  en  somme,  que  celle  de  Victor  Hugo  dans 
les  Travailleurs  de  la  mer\  » 

Rabelais  et  Victor  Hugo  sont  deux  grands  maîtres  de 
la  langue,  mais  ce  qui  distingue  surtout  l'auteur  de  Pan- 
tagruel, c'est  sa  grande  sincérité  et  sa  merveilleuse  con- 
naissance des  hommes  et  des  choses.  Sa  terminologie 
nautique,  précisément,  témoigne  de  l'information  la  plus 
large  et  de  la  conscience  de  la  mise  en  œuvre.  Chacun  de 
ces  termes  pris  à  part  répond  à  une  réalité  et  rend  hom- 
mage à  la  parfaite  bonne  foi  du  grand  écrivain.  Cet  exa- 
men individuel  fera  l'objet  de  la  deuxième  partie  de  cette 
étude, 

II. 

La  nomenclature  de  Rabelais. 

Nous  allons  passer  en  revue  les  diverses  sources  qui  ont 
alimenté  le  vocabulaire  nautique  de  Rabelais.  On  fera 
abstraction,  dans  le  dénombrement  qui  suit,  —  soit  à 
cause  de  leur  origine  littéraire,  soit  comme  appartenant 
au  dictionnaire  général  de  la  langue,  —  des  termes  qui 
dérivent  des  sources  suivantes  : 

a.  Grecs,  emprunts  purement  littéraires  :  bolide  (1.  IV, 
ch.  xx),  sonde^,  à  côté  de  son  synonyme  italien  scandal 
(voy.  ci-dessus,  p.  3);  celeusme  (1.  IV,  ch.  xxii),  «  chant 
pour  exhorter  les  mariniers  et  leur  donner  couraige  » 
[Briefve  Déclaration),  de  y.€kz\iQ\}.x,  chant  cadencé  du  chef 
des  rameurs  pour  régler  le  mouvementdes  rames  (Eschyle, 
Euripide);  epagon  (voy.  ci-dessus,  p.  17);  les  vaisseaux 
orcadk  et  THALAMEGE  (1.   III,  ch.  Li),  et  Ics  appellations 

1.  Paul  Stapfer,  Rabelais,  sa  personne,  son  génie,  son  œuvre,  Paris, 
1889,  p.  458. 

2.  Ce  sens  n'a  aucun  rapport  chronologique  avec  le  néologisme 
bolide,  météore  (voy.  R.  É.  R.,  t.  III,  p.  292). 


24  I^KS    TERMES    NAUTIQUES 

diverses  pour  tempête  et  foudre  (voy.  ci-dessus,  p.  4); 
enfin  naumachie,  représentation  d'un  combat  naval  (Scio- 
machie  :  la  naiimachie,  c'est-à-dire  le  combat  par  eau),  du 
latino-grec  naumachia  (vauixayja),  terme  d'ailleurs  anté- 
rieur à  Rabelais  (i52o). 

b.  Latins,  termes  antérieurs  à  Rabelais,  tels  que  : 
ANTENNE,  verguc  (ou  antcmne),  et  artemon  (1.  IV,  ch.  xviii), 
aujourd'hui  artimon  (par  un  intermédiaire  italien),  sous 
cette  dernière  forme  chez  Rob.  Estienne  (1549);  carine, 
la  quille  (1.  IV,  ch.  xvm),  aujourd'hui  carène  (par  l'in- 
fluence italienne);  onéraire,  de  transport  (1.  I,  ch.  l  :  huit 
grandes  naufs  oneraires  ...  menant  les  thresors  de  sa  mai- 
son ...),  répondant  aux  onerarii  naves  de  Plante  et  de 
César;  çrore  (1.  III,  ch.  lh),  proue*,  et  vêle  (1.  I,  ch.  xxiii), 
voile,  deux  latinismes  rabelaisiens,  à  côté  des  rérjiinis- 
cences  classiques  :  celoce  et  liburnique  (voy.  ci-dessus, 
p.  5). 

c.  Français,  soit  termes  encore  vivaces  et  remontant  à 
Rabelais  lui-même  :  amure,  cordage  (1.  IV,  ch.  xx),  d'où 
amurer,  tendre  l'amure  [Ibid.)\  bonnette,  petite  voile 
ajoutée  à  une  grande  (1.  IV,  ch.  xxii),  et  bressin,  induit  du 
verbe  bressiner  (1.  IV,  ch.  xx);  guarant,  extrémité  d'une 
corde  (1.  IV,  ch.  xxii),  et  portehaubans  (1.  IV,  ch.  xxxiv)  ; 
soitantérieursànotreauteur  :  nautonnier  (1.  III,  ch.  xxxiii); 
UTACQUE,  itague,  cordage  (1.  IV,  ch.  lxiv),  et  uretacque 
(1.  IV,  ch.  xx),  aujourd'hui  iireteau,  corde  à  poulie,  les 
deux  derniers  termes  d'origine  obscure. 

d.  Germaniques,  soit  termes  anciens,  entre  le  xi«  et  le 
xiv<=  siècle  :  bouline  ou  boline  (1.  I,  ch.  xxiii)  et  estail 
(1.  IV,  ch.  Lxv),  aujourd'hui  étai'^;  lo,  lof  (1.  IV,  ch.  xxii), 

1.  Cf.  Pantcro-Pantcra  (1614)  :  «  Prora  à  la  parte  anterior  dcl 
vasccllo  :  alcuni  la  chiamano  anco  prua  e  i  Veneziani  protia  ».  La 
forme  encore  vivace  proue  remonte  au  xiv  siècle  et  accuse  une  ori- 
gine vénitienne. 

2.  Nicot  (1606)  :  «  Estay  est  une  corde  qui  est  liée  au  bout  du 
i;rand  mast  sur  la  hune.  »  —  Père  Fournier  (1643)  :  «  Estay  est  la 
plus  grosse  corde  de  toutes  les  manœuvres  qui,  accolant  le  mast 
par  en  haut  sous  la  hune,  va  se  terminer  au  pied  du  mast  opposé.  » 


CHEZ    RABELAIS.  25 


et  MAST,  mât  (1.  I,  ch.  xxin)  ;  tillac  (1.  II,  ch.  xxv);  soit  du 
xve  siècle  :  escoute'  (1.  IV,  ch.  xxii),  aujourd'hui  écoute, 
cordage  pour  les  voiles;  soit  remontant  à  Rabelais  lui- 
même  :  BABORT  et  TRIBORT  (1.    IV,  ch.  XXIl). 

A.  Emprunts  ancien-français. 

Nous  rangeons  sous  cette  rubrique  les  termes  suivants  : 

Arbre,  mât  il.  IV,  ch.  xxii  :  Ne  tenois  je  Varbre  seure- 
ment  des  mains  et  plus  droit  que  ne  feroient  deux  cens 
gumenes?),  répondant  à  Tital.  albero  ou  arbore,  Tun  et 
Tautre  reflets  du  latin  arbor,  mât.  Cf.  Fournier  (1643)  : 
«  Mâts  sont  quatre  dans  un  navire  :  le  grand  màt  s'ap- 
pelle à  Marseille  Varbre  de  maistre.  «  Le  plus  ancien 
exemple  est  attesté,  en  français,  dès  1296  (voy.  Godefroy). 

BouLiNGUE,  petite  voile  au  sommet  du  màt  (1.  IV,  ch.  xviii  : 
Où  sont  nos  boulingues?).,  terme  employé  en  i5i2  par 
J.  Le  Maire  {Illustrât.,  1.  II,  ch.  viii  :  singlerent  leur  vent  à 
la  bolingue)\  le  mot  paraît  identique  à  bouline  (voy.  ci-des- 
sus), lequel  a  le  double  sens  de  «  corde  »  et  de  «  voile  « 
dans  VHydrographie  du  Père  Fournier-. 

CouET-^,  écouet  •!.  IV,  ch.  xxii  :  pare  les  couet\),  d'où 
couer,  amurer  [Ibid.)  ;  l'exemple  le  plus  ancien  du  mot  est 
de  1445  (Godefroy). 

Gaillard,  ou  château  gaillard.,  partie  élevée  à  l'avant 
ou  à  l'arrière  des  grands  vaisseaux  (1,  IV,  ch.  xxxii),  c'est- 
à-dire  fort,  solide,  terme  attesté  en  i543  (de  la  Roncière, 
t.  II,  p.  480). 

1.  Père  Fournier  (1643)  :  «  Escoiites  sont  cordes  doubles  qui 
tirent  le  bout  de  la  voile  vers  l'arrière,  servent  à  tenir  le  vent  dans 
les  voiles  et  empescher  qu'il  ne  les  emporte.  » 

2.  Voici  ses  définitions  :  «  Boulines  sont  cordes  amarrées  à  chaque 
bord  d'une  voile,  vers  le  milieux  pour  luy  faire  prendre  le  vent  dit 
de  bouline  ou  de  costé.  Ce  mot  signifie  aussi  la  voile  qu'on  met  de 
biés  du  vaisseau  pour  recevoir  le  vent  qui  souffle  de  costé  et  aller 
ainsi  à  la  bouline.  » 

3.  Père  Fournier  (1643)  :  «  Couets  sont  cordes  simples  qui  servent 
à  tirer  et  amener  les  voiles  vers  le  vent.  » 


26  LES    TERMES    NAUTIQUES 

Galerne,  gualerne,  vent  du  nord-ouest  (1.  IV,  ch.  ix  : 
le  vent  de  Galerne),  pris  en  opposition  avec  le  siroco  (1.  IV, 
ch.  xLiii  :  l'un  loue  le  Siroch  ...  Taultre  Gualej'ne)  :  très 
ancienne  expression  du  vocabulaire  océanien  qui  a  sur- 
vécu dans  le  langage  nautique  et  dans  plusieurs  patois. 

Galée,  gualée,  galère  (1.  I,  ch.  m  :  vogue  la  giialée), 
terme  remontant  aux  origines  de  la  langue,  sous  la  forme 
galic,  d'où  les  dérivés  galion  (1.  III,  ch.  v)  et  galiote 
(dans  la  Sciomachie),  attestés  dès  le  xni«-xiv«  siècle.  Galée 
est  encore  vivace  au  xv«  siècle,  lorsqu'il  cède  la  place  à 
galère  ;  galée  est  donc  au  xvi<=  siècle  un  archaïsme  qu'on 
rencontre  encore  en  poésie  (fréquent  chez  Marot),  mais 
Du  Bellay  déclare  expressément  (éd.  Marty-Laveaux,  t.  I, 
p.  3i5)  :  »  J'ai  usé  de  gallées  pour  galleres...  »  ;  ou  bien, 
c'est  un  italianisme,  comme  chez  Brantôme  (t.  II,  p.  3oo)  : 
«  ...  il  avoit  onze  carraques,  deux  cens  galleres  et  vingt 
cinq  gallées  à  voiles.  » 

Heaulme,  barre  du  gouvernail  (1.  IV.  ch.  xx  :  Des- 
manches le  heaulme)^  ou,  comme  le  définit  Cleirac  (1643)  : 
«  Le  heaume  ou  timon  est  un  manche  attaché  au  gouver- 
nail. » 

Malettes,  petites  ouvertures  par  lesquelles  on  transfi- 
lait les  attaches  des  bonnettes  (1.  IV,  ch.  xxii  :  Malettes 
hau),  proprement  pochettes,  petites  malles;  .Tal  y  voit  à 
tort  l'ital.  maglietta,  petite  maille  (qui  aurait  donné  au 
français  maillette). 

MoRisQUE,  nom  de  voile  (1.  IV,  ch.  lxiv  :  papcfilz, 
morisqiies  et  trinquetzj,  littéralement  voile  mauresque 
(cf.  voile  latine),  terme  inconnu  en  dehors  de  Rabelais  (il 
manque  au  Glossaire  nautique  et  chez  Godefroy). 

Nef,  une  seule  fois  employé  par  Rabelais  et  en  dehors 
du  «  naviguaige  »  (éd.  Marty-Laveaux,  t.  III,  p.  357  : 
...  la  ne/ demeura  sans  gouverneur),  terme  très  ancien 
(vers  1040),  remplacé  à  la  fin  du  xv<:  siècle  par  navire, 
employé  une  quinzaine  de  fois  par  Rabelais  (déjà  Com- 


CHEZ    RABELAIS.  27 


mines  emploie  une  fois  nef  et  trente-six  fois  navire): 
cependant,  ne/ garde  son  sens  technique,  surtout  en  poé- 
sie (par  exemple  chez  Marot)  jusqu'au  xvii«=  siècle,  lors- 
qu'il fut  relégué  dans  le  domaine  métaphorique.  Le  lat. 
navis  a  donné  en  français  nef,  à  côté  de  nave  et  naiif  ces 
deux  derniers  par  l'intermédiaire  de  l'italien  et  du  pro- 
vençal. 

Orque,  navire  de  transport  (1.  IV,  ch.  xviii  :  neni  orques 
chargées  de  moines),  terme  que  le  Dictionnaire  de  l'Aca- 
démie de  1694  orthographie  hourque  :  «  Vaisseau  léger  et 
plat;  on  l'appelle  aussi  oucre.  >>  L'ancien  français  connaît 
encore  les  variantes  :  hiirque  (vers  1490),  hiilque  (Com- 
mines)  et /ïOîf/^z<e  (Monstrelet),  à  côté  de  hource  iTh.  Cor- 
neille, 1694)  et  d'orce  (Ménage),  d'origine  germanique  : 
angl.  et  holland.  hiilk  (voy.  Kemna,  p.  i5i  et  154). 

Peautre,  barre  du  gouvernail  (1.  IV,  ch.  lv  :  vire  la 
peautre),  terme  attesté  dès  le  xin«-xive  siècle  (voy.  ci-des- 
sus, p.  i3). 

Tahut,  espèce  de  navire  (1.  V,  ch.  xiv  [manuscrit]  : 
Tahii:{,  barquettes  et  freguattes  =  [édition]  :  galleres  et 
freguades),  terme  inconnu  en  dehors  de  Rabelais  et  iden- 
tique au  vieux  mot  tahut,  cercueil  (encore  dans  Bran- 
tôme) \  d'origine  méridionale  :  toulousain  tahut,  bière  ou 
cercueil  (Doujat)  ;  quant  au  rapport  sémantique  entre 
«  navire  »  et  «  cercueil  »,  comparez  cet  article  du  Diction- 
naire étymologique  de  Ménage  :  «  Nau,  bière,  cercueil... 
de  sa  ressemblance  à  une  nau;  c'est  ainsi  que  nos  anciens 
appelloient  un  bateau,  du  mot  navis.  » 

V0LANTAIRE,  sorte  de  navire  (1.  IV,  ch.  xxii)  que  Jal  inter- 
prète (p.  523)  par  «  bateau  public,  à  volonté  »,  tandis  que 
Kemna  (p.  04)  le  rapproche  du  synonyme  vo/an?  (1476), 
c'est-à-dire  bateau  léger,  qui  vole.  Pourtant,  i'o/a;îfazre  ne 
peut  dériver  que  de  volente,  volonté  (Palsgrave)  et  le  sens 

I.  Œuvres,  éd.  Lalanne,  t.  II,  p.  201  :  «  Fut  ordonné...  qu'on  por- 
teroit  Du  Guesclin  sur  son  tahut,  où  cstoit  le  corps  et  les  clefs  de 
Château-Randon.  » 


28  LES    TERMES    NAUTIQUES 

répond  à  peu  près  à  celui  donné  par  Jal.  Le  terme  manque 
à  l'édition  princeps  du  IV<=  livre  (1548). 

B.  Emprunts  bretons  et  normands. 

Suivant  une  tradition  rapportée  par  le  chanoine  Jacques 
Doremet,  historien  de  Saint-Malo,  Rabelais  «  vint 
apprendre  de  Jacques  Cartier  les  termes  de  la  marine  et  du 
pilotage  à  Saint-Malo  pour  en  chamarrer  ses  bouflfon- 
nesques  Lucianismes  et  impics  épicuréismes  «^ 

Le  nom  de  Tillustre  navigateur  breton  est  mentionné 
au  V^  livre,  ch.  xxxi,  parmi  les  historiens  qui  ont  rapporté 
des  choses  prodigieuses,  et,  croit-on,  dans  le  IV'=  livre, 
sous  le  pseudonyme  de  Jamet  Brahierou  Brayer^.  La  tra- 
dition, citée  plus  haut,  a  été  admise  par  MM.  Abel 
Lefranc  (p.  62)  et  Ch.  de  la  Roncière  (t.  III,  p.  329).  Elle 
n'est  pas  loin  de  la  vérité,  si  on  en  restreint  la  portée  :  ce 
n'est  pas  la  nomenclature  nautique  en  général  que  Rabe- 
lais aurait  apprise  à  Saint-Malo,  mais  un  certain  nombre 
de  termes  provinciaux  qu'il  a  recueillis  de  la  bouche  des 
matelots  bretons.  Sous  cette  réserve,  la  tradition  peut  être 
corroborée  par  une  série  de  faits  d'ordre  géographique  et 
linguistique. 

Rabelais  cite  le  «  port  Sammalo  »  (1.  III,  ch.  xxiv),  ainsi 
que  le  «  port  de  Thalasse,  près  Sammalo  «  (1.  III, 
ch.  XLix);  de  même,  les  «  ratz  de  Sanmaieu  »  (1.  IV,  ch.  v), 
qu'on  retrouve  ailleurs  (1.  V,  ch.  xviii)  sous  la  forme  bre- 
tonne «  ratz  de  Saint  Mahieu  »  (le  mot  ra\  est  breton  et 
il  signifie  courant  très  violent).  Il  fait  également  mention 
de  deux  petites  îles  Sark  et  Herm  entre  Guernesey  et  Jer- 


1.  J.  Doremet,  De  l'antiquité  de  la  ville  et  cité  d'Aletli,  1628  (cité 
par  M.  Abel  Lefranc,  Navigations  de  Pantagruel,  p.  66). 

2.  M.  Abel  Lefranc  a  depuis  montre  que  Brayer  est  le  nom  d'un 
personnage  contemporain  de  Rabelais,  un  ancien  marchand  touran- 
geau allié  à  sa  famille  et  qui  avait  souvent  navigué  (voy.  R.  E.  R., 
t.  IV,  p.  i83-i83).  D'ailleurs,  ce  nom  n'apparaît  que  dans  la  seconde 
édition  du  IV"  livre,  celle  de  i552. 


CHEZ    RABELAIS.  29 


sey  (1.  IV,  ch.  lxvi)  :  «  Aultrefois  j'ay  veu  les  isles  de  Cerq 
et  Herm  entre  Bretaigne  et  Angleterre.  » 

Ajoutons,  quant  à  la  Normandie,  Ronfleur  (I.  II, 
ch.  xxiii  :  Partans  de  Rouen,  arrivèrent  à  Hommefleur, 
où  se  mirent  sur  mer;  et  le  Havre-de-Gràce  (1.  II,  ch.  iv  : 
...  la  grand  navire  Françoise  qui  est  au  port  de  Grâce  en 
Normandie)'. 

Voici  maintenant  les  termes  que  Rabelais  a  appris  des 
marins  bretons  et  normands  : 

Aguyon,  zéphyre  (1.  IV,  ch.  xxix  :  ...  fut  voile  faicte  au 
serain  et  délicieux  Aguyoti),  terme  que  la  Briefve  Decla- 
7'ation  explique  ainsi  :  «  Aguyon,  entre  Bretons  et  Nor- 
mans  mariniers,  est  vent  doulx,  serain  et  plaisant,  comme 
en  terre  est  Zephyre.  » 

Le  mot  est  absolument  inconnu  en  dehors  de  Rabelais, 
et  je  l'ai  vainement  cherché  dans  les  travaux  lexicogra- 
phiques  sur  les  patois  normand  et  breton^,  ainsi  que  dans 
les  monographies  spéciales  sur  la  matière^.  Le  nom  a 
pourtant  survécu  et,  grâce  à  l'obligeance  de  mon  ami 
Ch.  Guerlin  de  Guer,  l'éminent  patoisant  de  la  Norman- 
die, j'en  ai  pu  constater  l'existence  dans  le  langage  mari- 
time du  Calvados.  Un  mémoire  manuscrit  sur  les  termes 
nautiques  de  cette  région  qui  a  été  mis  à  ma  disposition 
par  M.  Denis,  instituteur  à  Maisy  (Calvados),  contient  la 
notice  suivante  : 

«  AiON,  ou  alion  de  vent,  brise.  » 

Quant  à  l'étymologie  du  mot,  elle  m'est  tout  à  fait 
inconnue. 


1.  Voir  l'article  de  M.  Henri  Clouzot,  Le  capitaine  Cliappuys  et 
maître  Alcofribas,  dans  R.  E.  R.,  t.  VII,  p.  478. 

2.  Glossaires  normands  de  E.  et  A.  Duméril  (1849),  Dubois  et 
Travers  (i856),  H.  Moisy  (i885),  etc.;  —  glossaires  bretons,  de  A.  Le- 
roux (Mée,  1881)  et  Ad.  Orain  (IlIe-et-Vilaine,  1891). 

3.  L.  Quesneville,  Termes  de  mer  et  de  pêche  en  patois  de  Ber- 
nières-sur-Mer  (dans  le  Bulletin  des  parlers  normands,  1901 , 
p.  453  à  456),  et  Ernest  Deseille,  Glossaire  du  patois  des  matelots 
boulonnais,  Paris,  1894. 


30  LES    TERMES    NAUTIQUES 

Chippe,  vaisseau  il.  IV,  ch.  xxii  :  cinq  chippes]  ;  le  terme 
rabelaisien  n'est  pas  directement  une  «  francisation  de 
l'anglais  ship,  navire  »,  comme  le  pense  Jal,  mais  un 
emprunt  fait  par  Rabelais  au  patois  breton,  dans  lequel  le 
nom  a  survécu  avec  un  sens  plus  restreint.  Dans  le  Catho- 
licon  de  Schmidlin  (1771),  chippe  est  noté  comme  «  bre- 
ton »  et  ainsi  défini  :  «  Dans  le  cercle  maritime  de  Saint- 
Malo  :  petite  barque  de  pécheur  dont  on  se  sert  sur  le 
Rancé.  »  Ce  mot  ne  se  trouve  dans  aucun  dictionnaire 
ancien,  en  dehors  de  celui  de  Cotgrave  qui  l'a  tiré  de 
Rabelais  lui-même. 

Flouin,  suivant  Nicot,  «  une  manière  de  vaisseau  de 
mer,  approchant  la  rauberge,  peu  plus  petit  »  (1.  IV, 
ch.  XXII  [éd.  i532j  :  xvoxsjlouins  ;  le  terme  n'est  pas  «  une 
orthographe  auriculaire  du  mot  ângXsàs  flowing  »  (de^;^, 
voler),  comme  le  soutient  Jal,  —  ét^-mologie  admise  par 
M.  Ch.  de  la  Roncière  '  et  passée  dans  le  glossaire  de 
Marty-Laveaux,  —  pour  les  deux  raisons  suivantes  :  1°  Flo- 
u'ing  est  inconnu  à  l'anglais  du  xvi^  siècle,  \e  Dictionnaire 
de  Murray  ne  le  mentionne  pas  avant  1748  et  encore 
comme  simple  épithète  («  fîowing  sail  »);  2°  le  terme, 
attesté  dès  la  seconde  moitié  du  xv<=  siècle,  se  présente 
d'abord  sous  les  formes  Jlein,  félin,  pholin,  dont  l'origine 
reste  obscure  (voy.  Kemna,  p.  240).  La  forme  flouin  se  lit 
dans  un  document  de  Saint-Malo,  de  i553,  «  iroïs  Jîouins 
et  deux  chalouppes  »  (de  la  Roncière,  t.  II,  p.  461). 

GuABET,  gabet,  girouette  (1.  IV,  ch.  lxv  :  voyez  le  guahet 
de  la  hune),  répondant  à  gabet,  au  même  sens,  usité  dans 
la  Manche,  suivant  le  témoignage  de  Th.  Corneille  (1694). 
Le  patois  guernesiais  emploie  encore  gabet  au  sens  de 
«  girouette  »  (Métivier). 

Frizon,  frison,  pot  de  terre  ou  de  métal  pour  conserver 


I.  Ouvr.  cité,  t.  II,  p.  261  :  «  On  a  reconnu  dans  flouin  le  mot 
anglais  Jlowing,  volant,  qui  trahirait,  semble-t-il,  l'origine  de  ce 
type  de  bâtiment.  »»  La  même  étymologie  problématique  se  lit  chez 
Corazzini  au  mot  flouin. 


CHEZ    RABELAIS.  3l 


la  boisson  (1.  IV,  ch.  xxii  :  apporte  \esfri:{ons,  hau  Gym- 
naste...), terme  que  Cotgrave  rend  par  dutch  tankard,  ou 
pot  hollandais,  et  que  le  Père  Fournier  délinit  ainsi  : 
«  Frisons  sont  chopines  d'airain  ou  de  terre  cuite  pour 
tenir  boisson  ;  en  Normandie,  on  les  faict  d'estain  et  con- 
tiennent deux  pots.  »  Le  mot  signifie  peut-être  «  pot  de 
Frise  >>  i Dictionnaire  général),  et  il  a  pénétré  en  français 
par  un  patois  normand. 

Grain,  orage  accompagné  de  pluie  et  de  grêle  (1.  IV, 
ch.  XVIII  :  un  tyrannicque  grain  et  fortunal  nouveau),  que 
Cotgrave  note  également  comme  normand,  et,  en  effet,  le 
terme  était  et  est  encore  familier  aux  marins  de  la  Nor- 
mandie. Voici  deux  témoignages,  l'un  ancien  et  l'autre 
moderne,  sur  cette  provenance  du  mot  : 

«  Souvent  s'eslevoient  des  tourbillons  que  les  mariniers 
de  Normandie  appellent  grain,  lesquels  ...  tempestoyent 
si  fort  dans  les  voiles  de  nos  navires  que  c'est  merveilles 
qu'ils  ne  nous  ont  viré  cent  fois...^  » 

«  Grain,  onde  subite  et  passagère,  avec  ou  sans  bour- 
rasque ;  cette  expression,  familière  aux  marins,  est  usitée 
dans  tout  l'arrondissement  de  Pont-Audemer'-^.  » 

C'est  du  patois  normand  que  grain,  au  sens  nautique,  a 
passé  au  français,  où  il  est  devenu  d'un  usage  général^;  et 
du  français  le  mot  passa  au  provençal  avec  la  même  accep- 
tion technique  :  «  Gran,  terme  de  marine,  orage  passa- 
ger »  (Mistral). 

Inse,  hisse!  cri  pour  animer  la  chiourme  à  hisser  les 
voiles  (1.  IV,  ch.  xx),  impératif  de  inser,  forme  normande 
(du   norois   hîsa,   id.),  répondant   au  méridional   hisser 

i.  Jean  de  Lery,  Voyage  de  V Amérique,  ch.  iv  (cite  d'après  Le 
Duchat). 

2.  Robin,  Prévost,  etc..  Dictionnaire  du  patois  normand  en  usage 
dans  le  département  de  l'Eure,  nvreux,  1882,  p.  2i3. 

3.  Dictionnaire  de  l'Académie  de  1694  :  «  On  appelle  grains  de 
vent,  en  terme  de  marine,  certains  tourbillons  qui  se  forment  tout 
à  coup  et  qui,  à  proportion  de  leur  violence,  endommagent  plus  ou 
moins  le  vaisseau.  » 


32  LES    TERMES    NAUTIQUES 

(prov.  et  catal.  issar,  ital.  issare],  d'où  insail,  drisse,  le 
pendant  normand  de  hissas  (I.  IV,  ch.  xx  :  la  main  à  Vin- 
sail)  que  j'ai  déjà  relevé  dans  la  première  partie  de  cette 
étude.  On  rencontre  la  même  forme  nasalisée  chez  d'Au- 
bigné  (Histoire,  t.  II,  p.  5o  :  ...  et  hinsant  la  civadière..., 
il  fait  prendre  les  rames)  et,  au  xvii«  siècle,  chez  Cleirac 
[Termes  de  marine,  1643,  p.  32  :  les  drisses  servent  pour 
tirer  l'estague  aux  fins  de  hinser  ou  d'amener  les  voiles). 
Cette  forme  nasalisée,  f;z.yer  ou  hinser,  a  précédé  hisser, 
qui  est  moderne  et  d'origine  méridionale. 

Ramberge,  vaisseau  à  voiles  et  à  rames  employé  sur 
l'Océan  (1.  IV,  ch.  i),  figure  sous  cette  forme  d'abord  chez 
Rabelais,  tandis  que  la  forme  primitive  roberge,  ou  }'au- 
berge  (cène  dernière  encore  chez  Nicot),  lui  est  antérieure 
(voir  R.  E.  R.,  t.  VI,  p.  293).  Ramberge  est  une  adapta- 
tion, dans  la  bouche  des  marins  normands,  de  l'anglais 
ron'barge,  barge  à  rames.  Voici  comment  Du  Bellay 
décrit  cette  sorte  de  vaisseau  de  guerre  (Mémoires,  éd. 
1569,  p.  598)  :  «  Il  y  a  une  espèce  de  navire  particulier, 
dont  usoient  nos  ennemis  [les  Anglois],  en  forme  plus 
longue  que  ronde,  et  plus  estroite  beaucoup  que  les  gal- 
leres  ...,  avecques  ces  vaisseaux  ils  contendent  de  vitesse 
avecques  les  galleres  et  les  nomment  ramberges.  » 

C.  Emprunts  des  autres  patois. 

Citons  ici  quelques  exemples  isolés,  en  dehors  du  groupe 
normano-breton,  à  savoir  : 

AiGNEuiLLOT,  gond  du  gouvernail  (1.  IV,  ch.  xviii  :  Jeoy 
Vaigneuillot  frémir.  Est-il  cassé?),  mot  radicalement  dif- 
férent d'aiguillot,  avec  lequel  on  le  confond  d'habitude, 
celui-ci  ayant  le  sens  primitif  de  «  petite  aiguille  »,  celui-là 
de  «  petit  crochet  »  (voir  ci -dessus,  p.  19);  le  terme 
appartient  au  même  patois  qui  a  fourni  à  Rabelais 
la  forme  agueille,  aiguille. 

Caveche,  sorte  de  poulie  appelée  «  cap  de  mouton   » 


CHEZ    RABELAIS.  33 


(1.  IV,  ch.  XVIII  :  Guare  la  caveche),  répondant  au  sainton- 
geais  cabeche,  tête  (Jônain)  pris  dans  une  acception  tech- 
nique. Cotgrave  note  le  terme  comme  languedocien,  mais 
celui-ci  ne  connaît  que  cabesso  avec  le  sens  exclusif  de 
«  tête  ». 

Coursoir\  terme  dont  on  ignore  le  sens  précis,  mais 
en  tout  cas  différent  de  coursie  (1.  IV,  ch.  lxiii  :  Rhizo- 
tome  estoit  accropy  sus  le  coursoir)^  du  poitevin  coiirsoir'^, 
cour  ou  espace  libre  entourant  les  habitations  (Beauchet- 
Filleaul.  Il  est  probable  que  Rabelais  a  entendu  ce  terme 
au  port  des  Sables-d'Olonne  ou  de  la  Rochelle  qu'il  men- 
tionne fréquemment  dans  son  roman  (par  exemple,  1.  II, 
ch.  V  :  passant  à  la  Rochelle,  se  mit  sur  mer  et  vint  à  Bour- 
deaulx),  port  qui  se  trouvait  dans  le  voisinage  de  Mail- 
lezais,  où  notre  auteur  fit  des  séjours  répétés  chez  son 
protecteur  et  ami,  Tévêque  Geoffroi  d'Estissac  (i5i8-43;. 

D.  Emprunts  languedociens  et  provençaux. 

Les  ports  du  midi  de  la  France  sont  souvent  cités  dans 
le  roman  de  Rabelais,  et  en  premier  lieu  Bordeaux  (1.  II, 
ch.  V  :  ...  à  Bourdeaulx  onquel  lieu  ne  trouva  grand  exer- 
cice, sinon  des  guabarriers  jouans  aux  luettes  sur  la  grave), 
ensuite  Bayonne  (1.  I,  ch.  xxiii  :  à  Bayonne  ...  saisirez 
toutes  les  naufz)  et  Marseille  (1.  I,  ch.  xxii;  1.  IV,  ch.  m). 
De  même,  le  groupe  d'îles  d'Hyères,  dans  la  Méditerranée, 
si  cher  à  notre  auteur  (1.  III,  ch.  l  :  mes  isles  Hieres, 
antiquement  dictes  Stœchades)  et  qu'il  a  souvent  traversé  : 
on  sait  que,  sur  le  titre  du  Tiers  livre^  il  ajoute  à  son 
nom  celui  de  «  calloier  des  isles  Hieres  ». 

Les  voyages  fréquents  de  Rabelais  dans  le  midi  de  la 


1.  Cf.  dans  le  Glossaire  de  l'édition  Moland  :  «  Coursoir,  pompe 
d'un  vaisseau  »  (même  chose  chez  Godefroy).  Je  ne  sais  où  l'auteur 
a  pris  cette  acception  positivement  erronée. 

2.  Lalanne  cite,  dans  son  Glossaire  du  Poitou,  ce  document  de 
i658  :  a  ...  jardrins,  cours,  coursoueres...  » 

REV.    DES    ET.    RABELAISIENNES.    VIII.  3 


34  LES    TERMES    NAUTIQUES 

France  l'avaient  familiarisé  avec  le  langage  maritime  du 
Languedoc  et  de  la  Provence,  lequel  a  fourni,  après  l'ita- 
lien, le  contingent  le  plus  important  de  sa  nomenclature 
nautique. 

Voici  les  termes  qui  dérivent  de  cette  source  et  qu'on 
trouve,  pour  la  plupart,  d'abord  chez  Rabelais  : 

AcAPPAYER,  mettre  à  la  cape  (1.  IV,  ch.  xx  :  Acappaye. 
En  sommes-nous  là?  dist  Pantagruel...  Acappaye  hau, 
s'escria  Jamet  Brahier,  maistre  pilot,  acappaye),  pro- 
bablement identique  avec  le  simple  capéyer  ou  capeer, 
«  singler  à  la  cape  ...  en  trop  excessive  tormente  »,  sui- 
vant la  définition  de  Nicot,  mais  attesté  après  Rabelais 
(voy.  le  Dictionnaire  général).  Le  Trésor  de  Mistral 
ignore  un  composé  acapeia  (il  enregistre  seulement  : 
gascon  capeia,  à  côté  du  marseillais  capia),  ainsi  que  les 
dictionnaires  nautiques  italiens'.  Le  type  du  dérivé  rabe- 
laisien est  encore  à  chercher,  mais  sa  source  méditerra- 
néenne est  hors  de  doute.  De  l'Aulnaye  se  trompe  lorsqu'il 
affirme,  dans  son  glossaire,  que  Vacappaye  de  Rabelais 
«  signifie  en  provençal  achève  de  tendre  les  cordages  »  ^  : 
«  achever  »  se  dit  acaba  en  provençal. 

AiGUADK,  provision  d'eau  douce  sur  mer  (1.  IV,  ch.  ii  : 
les  chormes  des  naufz  faisoient  aiguade),  du  provençal 
aigado,  id.  Cf.  «  Faire  aigade  est  aller  puiser,  prendre  ou 
faire  provision  d'eau  douce  »  (Père  Fournier,  1643). 

Brague,  braie,  cordage  (l.  IV,  ch.  xviii  :  pour  Dieu, 
saulvons  la  brague).,  de  brago,  id.  C'est  du  provençal  que 
dérive  également  l'équivalent  italien  braga  [del  timone)., 
corde  qui  empêche  que  le  timon  ne  sorte  de  son  pivot 
(Duez). 

Besch,  vent  du  sud-ouest  (1.  IV,  ch.  xliii  :  l'un  loue  le 

1.  Corazzini  donne  accapiare,  lier  avec  un  nœud  coulant,  mais  ni 
la  forme  ni  le  sens  ne  conviennent  à  Vacappaye  de  Rabelais. 

2.  De  là,  dans  le  Glossaire  de  l'édition  Moland  :  «  Accapaye  (sic)! 
tends  les  cordages,  terme  de  marine  de  la  Méditerranée.  » 


CHEZ    RABELAIS.  35 


iroch,  l'autre  le  Besch)  ;  Cotgrave  enregistre  labeche  et 
lebeche  :  c'est  le  langued.  labech,  roussillonnais  Icbech, 
italien  libeccio  («  vent  appelle  la  bêche  par  les  Proven- 
çaux ^  vent  d'Afrique  »,  Oudin)  ;  chez  Rabelais,  la  syllabe 
initiale  a  été  confondue  avec  l'article. 

BiTOu,  bitton,  charpente  servant  à  fixer  les  amarres 
(I.  IV,  ch.  XIX  :  attache  à  l'un  des  bitous],  et  biton  (1.  V, 
ch.  xviii),  du  langued.  biton,  biton,  id. 

Cap,  l'avant  du  vaisseau  (1.  IV,  ch.  xx  :  le  cap  est  en 
pièces],  du  langued.  cap^  id. 

Capestan,  cabestan  (1.  IV,  ch.  xxii  :  le  câble  au  capes- 
tan],  forme  particulière  à  Rabelais  que  donne  également 
Cleirac  (1643)  :  «  Au  milieu  de  la  largeur  du  pont  est  le 
capestan  ou  cabestan...  »  La  forme  littéraire  et  moderne 
cabestan  figure  au  xiv^  siècle  dans  le  Clos  des  Gallées  de 
Rouen  (p.  121),  sous  les  variantes  cabestant  et  cabestens, 
l'une  et  l'autre  forme  d'origine  méridionale  :  capestan  et 
cabestan  (ou  cabestran).  L'anglais  possède,  de  même,  cap- 
stan,  attesté  au  xiv^  siècle,  que  les  Anglais  (suivant  Murray) 
auraient  appris  des  matelots  de  Marseille  ou  de  Barcelone, 
à  l'époque  des  croisades. 

Chorme,  chiourme,  équipage  (1.  IV,  ch.  11),  répondant  au 
langued.  chonno  et  au  marseillais  chunno  (d'où  la  forme 
cliem^me,  employée  par  Commines,  1494),  italien  ciurma, 
d'où  la  forme  littéraire  moderne  qui  a  été  précédée  par 
celle  de  chourme  :  «  La  plupart  des  provinciaux,  remarque 
Ménage  [Observations,  t.  II,  p.  459),  disent  chourme;  il 
faut  dire  chiourme.  comme  on  dit  à  Paris.  »  Le  Père 
Fournier  enregistre,  dans  son  Hydrographie,  ce  double 
sens  du  mot  :  «  Chiorme  ou  chiourme,  sur  la  Méditerranée, 
signifie  premièrement  le  lieu  où  les  forçats  tirent  à  l'avi- 
ron d'une  galère,  et  secondement  il  signifie  toute  la  bande 
de  ceux  qui  voguent.  » 

I.  Cf.  Robert  Estienne  (1549)  ^^  "^"^^  '^^"'  •  "  Celuy  qui  est  entre 
occident  et  midi  est  nommé  Suovcst  ...,  des  Italiens  Garbin  et 
Labeche.  >> 


36  LES    TERMES    NAUTIQUES 

CivADiERE,  voile  qu'on  suspend  sous  le  mât  de  beaupré 
(1.  IV,  ch.  xviii),  terme  qu'on  trouve  cité  en  1 525  dans  l'/n- 
ventaire  de  la  Grand  Maistresse  de  Marseille  (Ch.  de  la 
Roncière,  t.  II,  p.  483)  :  c'est  le  prov.  civadiero,  id.,  de 
civado,  avoine,  ainsi  nommée  parce  qu'on  l'a  comparée  à 
un  sac  à  avoine  (Mistral).  Cette  forme  méridionale,  encore 
chez  Thierry  (1572)  et  Monet  (i635),  e«t  antérieure  à  celle 
de  cevadere,  enregistrée  seule  par  Nicot  (1606)  :  «  Ceva- 
dcre  est  un  mot  espagnol  qu'aucuns  mariniers  usurpent 
ores  qu'ils  en  ayent  un  de  leur  nation  qui  est  beaupré.  « 
L'italien  ^{évadera  («  quella  vêla  che  si  fa  sopra  li  speronc 
dei  vascelli  quadri  »,  Pantero-Pantera,  1614)  accuse  éga- 
lement une  origine  espagnole. 

CoNTREMEJANE,  coutrcmisaine  ou  contre-artimon  (1.  IV, 
ch.  xvni),  du  langued.  contromejano,  nom  d'une  des  voiles 
des  galères  (Mistral;,  terme  qui  figure  dans  un  document 
nautique  marseillais,  de  i525,  déjà  relevé. 

CvERCE,  vent  d'est-nord-ouest  (1.  IV,  ch.  xliii  :  ce  bon 
vent  de  Languegoth  que  l'on  nomme  Cyerce]  ;  dans  le 
Languedoc  occidental,  cers  désigne  le  vent  nord-ouest 
(que  Doujat,  i638,  définit  ainsi  dans  son  Dictionnaire 
toulousain  :  vent  d'occident,  contraire  à  l'antan  sud-est)  et 
il  figure  dans  ce  dicton  nautique  :  «  Labech  tardié,  Cers 
marinié.  »  C'est  le  survivant  du  latin  Circius  ou  Cercius, 
vent  violent  de  nord-ouest  dans  la  Gaule  narbonnaise, 
dont  parle  Pline  '. 

Encarrer,  échouer,  en  parlant  d'un  navire  (1.  IV,  ch.  xxi  : 
nostre  nauf  est  elle  encarrée?;  1.  V,  ch.  xvni  :  ...  feurent 
nos  naufs  encarrées  par  my  les  arenesj,  répondant  au  mar- 
seillais encara,  échouer,  engraver,  donner  sur  un  écucil 
(langued.  encala  et  encalha^  ital.  incagliare,  id.). 

I.  Hist.  tiat.,  1.  II,  ch.  xlvi  :  «  In  Narbonensi  provincia  clarissi- 
inus  ventorum  est  Circius,  nec  ullo  violentia  inferior,  Ostiam  ple- 
rumquc  recta  Ligustico  mari  pcrferens  :  idem  non  modo  in  rcliquis 
partibus  cœli  ignotus  est,  sed  ne  Vicnnam  quidem,  ejusdem  pro- 
vinciae  urbem,  attingens,  paucis  ante  limitibus,  jugi  modici  occursu 
lantus  ille  ventorum  coercctur  ». 


CHEZ    RABELAIS.  0"] 


EscANTOULA,  chambre  d'une  galère  destinée  aux  argou- 
sins  (1.  IV,  ch.  xix  :  mousse...,  garde  Vescantoula),  graphie 
erronée  pour  escandoula,  forme  languedocienne  répon- 
dant au  bas-lat.  et  ital.  scandola,  a.  côté  de  scandolaro^ 
lieu  proche  de  la  chambre  de  la  poupe  (Oudin),  d'où 
ancien  français  escandelar  (xiii=  au  xvi^  siècle),  déjà  cité 
dans  la  première  partie.  Cotgrave  donne  à  escantuole  [sic] 
le  sens  de  pompe  d'un  navire,  acception  admise  par  Oudin 
(1640)  et  en  dernier  lieu  par  Jal  (voir  ci-dessus,  p.  17). 

EscouTiLLE,  écoutille,  espèce  de  trappe  (1.  IV,  ch.  lxiii  : 
transpontin  au  bout  des  escoutilles]^  du  langued.  escou- 
tilho,  id.  Le  Dictionnaire  général  x\v&\q  mot  de  l'espagnol 
escotilla,  mais  Rabelais,  chez  lequel  on  rencontre  d'abord 
le  mot,  ignore  les  termes  nautiques  de  source  espagnole 
(qui  sont  d'ailleurs  postérieurs  :  voy.  ci-dessus  civadière^ 
à  côté  de  cevadère). 

EscouTiLLON,  écoutillon,  petite  écoutille  (1.  IV,  prol. 
nouv.  :  la  trappe  des  cieux  ...  semble  proprement  à  un 
escoutillon  de  navire),  du  langued.  escoutilhoiin,  id. 

GuAiLLARDET,  gaillardet,  pavillon  échancré  arboré  sur  un 
màt  de  misaine  (1.  IV,  ch.  xlv  :  Papefigues.  Lesquels 
jadis  ...  les  nommoit  on  GuaillardetO^  du  langued.  gal- 
hardet  (Bordeaux,  gnalhardet\  id.,  ital.  gagliardetto.  La 
variante  guillardet  {\.  V,  ch.  xviii  :  ...  cestuy  costc  dressa 
vers  le  guillardet)  accuse  peut-être  une  variante  gasconne 
I  gotialhardet] . 

GuATTE,  gatte,  désigne  la  hune'  au  haut  du  mât  (1.  IV, 
ch.  xviii  :  l'arbre  du  haut  de  la  guatte),  du  prov.  gato, 
partie  du  pont  d'un  navire  (proprement  «  auge  «  dans  le 
Tarn).  Le  terme  se  trouve  déjà  dans  ÏOppugnation  de 
Rhodes  de  Jacques  de  Bourbon  (éd.  i526,  fol.  14  vo)  : 
«  Tous  les  navyres  meisrent  baniere  en  hault  de  la  gatte, 

I.  Cotgrave  rend  gatte  par  «  the  top  of  the  main-mast  »  et  rac- 
compagne de  l'abréviation  :  ff  Norm.  (c'est-à-dire  Normand);  gatte 
est,  il  est  vrai,  la  forme  normanno-picarde  de  jatte,  mais  le  nor- 
mand ignore  le  sens  nautique  du  mot. 


38  LES    TERMES    NAUTIQUES 

c'est  à  dire  les  navyres  ronds  et  les  galleres  au  bout  de 
leurs  arbres.  » 

Hespaillier,  le  premier  rameur  d'un  banc,  dans  une 
galère  (1.  IV,ch.  xix),  du  langued.  espalié,  id.  Cf.  I.  Hobier, 
1622,  p.  6  :  «  Les  deux  premiers  [forçats]  e]ui  manient  le 
giron  des  rames  joignantes  l'espale  s'appellent  espaliers, 
qui  sont  ceux  qui  donnent  la  vogue  au  reste.  >> 

Houlle,  lame  (1.  IV,  ch.  xx  :  cap  en  houlle),  c'est  le 
creux  entre  les  crêtes  de  deux  lames,  ensuite  vague  d'une 
mer  agitée,  terme  d'abord  attesté  chez  Rabelais,  qui  Ta 
emprunté  au  provençal  otilo,  creux  de  rocher,  concavité  du 
lit  d'un  torrent  (plusieurs  cours  d'eau  du  Dauphiné  s'ap- 
pellent Olle,  Ouïe),  proprement  marmite,  pot,  à  l'exemple 
du  catalan  (et  espagnol)  olla,  qui  signifie  à  la  fois  marmite 
et  remous,  tourbillon,  gouffre  dans  la  mer  ou  dans  un 
fleuve.  Rabelais  a  donné  au  mot  une  graphie  qui  lui  était 
habituelle  (cf.  horche)  et  qui  n'a  rien  d'étymologique  : 
aussi  Cotgrave,  Nicot  et  Oudin  enregistrent-ils  à  la  fois 
houle  et  ouïe,  et  Ménage  ne  connaît  que  cette  dernière 
forme;  Richelet  (1680)  remarque  à  ouïe  qu'il  s'écrit  plus 
ordinairement  par  /?,  et  ce  n'est  qu'à  partir  de  la  fin  du 
xvii<=  siècle  (Thomas  Corneille,  1687)  que  la  graphie  houle 
l'emporte  et  est  consacrée  par  le  Dictionnaire  de  rAcadé- 
mie  de  17 18. 

Le  terme  n'est  donc  pas  «  une  francisation  du  hollandais 
holle,  creux  »  (Jal),  lequel  est  représenté  par  le  normand 
de  Hague  houle,  trou,  caverne  surtout  dans  les  rochers 
(Fleury),  mais  un  emprunt  méridional  dont  la  valeur 
métaphorique  se  retrouve  à  la  fois  en  provençal,  en  cata- 
lan et  en  espagnol. 

Lignade,  provision  de  bois  sur  mer  (1.  IV,  ch.  lxiv  :  vos 
chormes  y  porront  faire  aiguade  et  lignade),  du  prov. 
lignado.  train  de  bois  flotté. 

Majourdome,  nom  de  l'offîcier  chargé  du  service  des 
vivres  sur  les  galères  (1.  IV,  ch.  xviii  :  Majordome,  hau, 
mon   amy. .   du   langued.   majourdome,  id.   Le   terme  se 


CHEZ    RABELAIS.  Sç 


trouve  dans  les  Faits  de  la  marine  (i5i5-i520)  d'Antoine 
de  Conflans  :  «  ...  l'argouzin,  xv  fl.;  le  majour  dosme, 
XV  fl...  » 

Maistral,  mistral  (1.  IV,  ch.  xviii  :  le  maistral  accom- 
paigné  d'un  cole  effréné),  du  prov.  maistral^  vent  du  nord- 
ouest.  Cf.  Monet  (i635)  :  «  Maestral^  mestral,  vent  direc- 
tement opposé  au  siroco;  »  le  Dictionnaire  de  l'Académie 
de  i835  et  1878  contient  encore  cette  remarque  :  «  Mis- 
tral. Quelques-uns  disent  et  écrivent  maestral^.  » 

Maistralle,  la  grande  voile  d'un  navire  latin  (I.  IV, 
ch.  xviii),  du  prov.  maistralo,  id.  Les  glossateurs  de  Rabe- 
lais (Moland,  Marty-Laveaux)  confondent  généralement 
ce  terme  avec  le  précédent. 

Mejaxe,  misaine  (1.  IV,  ch.  xviii),  répondant  au  langued. 
mejano,  mât  d'artimon,  terme  qu'on  rencontre  dans  l'in- 
ventaire d'une  galère  marseillaise  de  i525  (voy.  ci-dessus, 
p.  10)  ■^.  La  forme  littéraire  misaine^  de  l'ital.  me^^ana^ 
voile  moyenne^,  se  trouve  déjà  dans  Les  comptes  des 
galées  de  Rouen  du  xive  siècle  (p.  120)  :  «  Une  migenne...^ 
vielle  et  usée  »,  et  c'est  cette  forme  normande  qui  a  pré- 
valu en  français;  le  Père  Fournier  (1643)  dit  à  cet  égard  : 
«  Artimon  signifie  la  voile  du  mast  d'arrière  que  les  Nor- 
mans  appellent  mi\aine.  » 

Nauf,  navire,  terme  fréquent  chez  Rabelais  (qui  l'a 
employé  une  vingtaine  de  fois)  et  rivalisant  chez  lui 
avec  son  synonyme  navire,  le  remplaçant  de  l'ancienne 
nef  '.  c'est  le  prov.  naii.,  nauf^  navire  (vieux),  barque,  bac, 


1.  Cf.  Rob.  Eslienne  (1549),  s-  v.  vent  :  «  Entre  occident  et  septen- 
trion, northouest  ...  [est  nommé]  des  Italiens  Maestre  ou  Maestro, 
comme  qui  dirait  Magister.  » 

2.  Le  mot  se  lit  déjà  dans  les  Illustrations  de  Gaule  (i5ii)  de  Le 
Maire  de  Belge  (éd.  Stecher,  1.  I,  ch.  xxxi)  :  «  ...  veille  à  tes  cré- 
neaux, desploye  la  mejane  et  contremejane...,  guindé  la  maistrcsse 
voile  du  mast...,  lors  aura  vent  en  poupe,  et  prospérera  ton  navi- 
gage.  » 

3.  Cf.  Pantero-Pantera  (1614)  :  «  Me^ana  (sic)  à  una  vêla  chc  si 
fa  tra  l'arbore  maestro  c  la  poppa.  » 


40  LES    TERMES    NAUTIQUES 

bateau  (Mistral).  Le  terme  nauf  se  rencontre  d'abord  vers 
i5o7  dans  la  Chronique  de  Jean  d'Auton  et  ensuite  dans 
VHistoire  du  royaume  de  Naples  par  Sauvage  de  Fonte- 
nailles  (voy.  Godefroy)  ;  Rob.  Estienne  (1549)  enregistre  la 
forme  parallèle  :  «  Nau,  cerchez  navire'^.  » 

Orgeau,  barre  du  gouvernail  (1.  IV,  ch.  xviii  :  n'aban- 
donnez Vorgeau),  du  langued.  ourjau,  id.  ^ 

Pane,  panne,  voilure  d'un  navire  (1.  IV,  ch.  xx  :  guare 
\a  pane),  du  langued.  pano,  id.  L'étymologie  proposée  par 
Jal,  de  Vhâl. pania,  glu,  est  phonétiquement  inadmissible. 

Pontal,  pont  volant  (1.  IV,  ch.  xxiv  :  hespailliers,  hau, 
jettez  \e  pontal),  du  langued.  pontal,  id. 

Serper,  lever  l'ancre  (1.  V,  ch.  xviii  :  Ayans  serpé  nos 
gumenes,  feisme  voile...),  du  langued.  serpa,  id.,  et 
serpa  lou  ferre,  id.  Cf.  Littré  :  «  Serper.  Ancien  terme 
de  marine.  Sur  les  galères  du  temps  de  Louis  XIW ,  serper 
le  fer,  ou,  absolument,  serper,  lever  l'ancre.  «  Le  langued. 
serpa  ou  sarpa  répond  à  l'ital.  sarpare  ou  salpare  («  levar 
l'ancora  dal  mare  e  tirarla  nella  nave  per  far  vêla  », 
Boerio). 

Soutte,  soute,  réduit  sous  le  pont  du  navire  (1.  IV, 
ch.  Lxvi  :  Panurge  se  mussa  au  bas  dedans  la  soutte),  du 
prov.  souto,  id.,  peut-être  identique  à  souto ,  sous;  en 
dehors  du  provençal,  le  terme  (antérieur  à  Rabelais)  est 
inconnu  au  vocabulaire  méditerranéen. 

TiR.u)os.  trait  ou  cordage  (1.  IV,  ch.  xviii  :  n'abandon- 
nez... le  tirados),  du  prov.  tiradou,  qui  dut  avoir  ce  sens 
au  xvi=  siècle  dans  le  langage  nautique  (aujourd'hui,  il 
désigne  le  timon  ou  la  flèche  du  charriot),  à  l'exemple  de 
l'ital.  tiradore,  au  même  sens  chez  Oudin  (1640). 


I.  Suivant  M.  Ant.  Thomas  [Romania,  i.  XXXI,  p.  492),  «  nauf 
chez  d'Auton  et  chez  Rabelais  est  une  forme  poitevine,  plutôt 
qu'un  emprunt  provençal  ».  En  attendant  la  démonstration  de  cette 
provenance  spéciale,  je  me  borne  à  constater  que  les  glossaires 
patois  du  Poitou  et  de  la  Saintonge  ignorent  l'existence  du  mot. 


CHEZ    RABELAIS.  4I 


Triou,  voile  de  fortune  de  la  galère  (1.  IV,  ch.  xviii), 
variante  du  langued.  treoii,  voile  carrée  qui  remplace  les 
voiles  latines  pendant  le  gros  temps;  en  ancien  français, 
on  disait  fre/"  (document  de  i383  chez  Ch.  de  la  Ron- 
cière,  t.  II,  p.  481),  ital.  trevo  («  une  voile  quarrée  dont 
on  se  sert  en  temps  de  bourrasque,  tref  ou.  treoti  en  langue 
provençale  »,  Oudin). 

Valentienne,  sorte  de  cordage  qui  sert  à  tenir  la  vergue 
en  équilibre  (1.  IV,  ch.  lxiii  :  nous  ne  voguions  que  par  les 
valentiennes,  changeant  de  tribort  en  babort,  et  de  babort 
en  tribort),  forme  altérée  de  valencine,  comme  le  mot  est 
écrit  dans  un  document  de  i538  (cité  par  Ch.  de  la  Ron- 
cière,  t.  II,  p.  481),  répondant  au  langued.  balancino, 
balancine  (avec  la  prononciation  gasconne  de  la  palatale 
initiale);  Fournier  connaît  la  même  variante  (1643)  : 
«  Balencines  ou  valencines  sont  cordes  qui  servent  pour 
balancer  la  vergue  comme  Ton  veut,  haussant  Tune  des 
extrémités  et  abbaissant  l'autre.  » 

E.  Emprunts  catalans. 

C'est  à  Rayonne  que  Rabelais  a  probablement  appris 
les  termes  catalans  qu'on  rencontre  dans  son  «  naviguaige  » . 
Ces  termes  manquent  en  général  au  languedocien  ou  bien 
en  diffèrent  par  la  forme.  Voici  les  expressions  qui  accusent 
cette  origine  pyrénéenne  : 

EsTANTEROL,  pilier  placé  à  la  tête  du  coursier  d'une 
galère  près  de  la  poupe  (1.  IV,  ch.  xix  :  Deçà,  Gymnaste, 
icy  sur  Vestanterol),  du  catal.  estanterol,  «  fusta  à  modo  de 
columna  qu'en  las  galeras  se  colocava  à  popa  en  lo  pasa- 
dis,  y  en  ella  s'hi  afirmava  il  toldo  »  (Labernia  y  Esteller), 
prov.  estanteirol  (Mistral),  ital.  stentarolo  («  un  travicello 
che  s'appoggia  alla  corsia  e  sostiene  la  forbice  dalla 
poppa  »,  Crescenzio),  esp.  estanderol.  Le  mot  catalan 
répond  seul  à  la  forme  rabelaisienne,  et  il  dérive  (comme 
estantal,  étai,  soutien)  (testante,  Hxe,  debout;  Vestante- 
rol n'est  donc  pas  «  l'endroit  de  la  poupe  où  était  arboré 


42  LES    TERMES    NAUTIQUES 

l'étendard  »  [stentarolo,  italien,  de  stendale ,  étendard), 
comme  on  lit  dans  le  Glossaire  de  Marty-Laveaux,  mais 
le  nom  du  pilier  lui-même  (l'ital.  stentarolo  étant  emprunté 
au  catalan).  Radicalement  différent  est  Thomonyme  rabe- 
laisien :  «  Un  estanterol  de  gens  de  cheval  «  [Sciomachié], 
c'est-à-dire  un  escadron  qui  portait  un  étendard  (du  bas- 
latin  stantariim,  pour  standarum^  étendard). 

Fadrin,  jeune  matelot,  novice  (1.  IV,  passim  :  trois  pas- 
sages), du  catal.  fadri  (pi.  fadrin),  au  sens  de  «  marin  » 
dans  l'ancienne  langue.  Le  terme  est  d'ailleurs  antérieur  à 
Rabelais,  comme  je  l'ai  montré  ci-dessus. 

Fernel,  estrope  attachée  au  banc  de  la  galère  (1.  IV, 
ch.  XXIV  :  du  fernel  ne  vous  souciez),  de  l'ancien  catal. 
frenell ,  id.  La  métathèse  de  la  forme  rabelaisienne  se 
retrouve  dans  le  langued.farnel,  drosse,  cordage  qui  sert 
à  mouvoir  la  barre  du  gouvernail  et  drosse  des  basses 
vergues,  estrope  (Mistral);  en  italien,  frenello  désigne 
aussi  «  la  stafta  di  corda  per  regere  il  remo  »  (Petrocchi). 
Le  terme  est  également  antérieur  à  Rabelais  (voy.  ci-des- 
sus, p.  II). 

F.  Emprunts  italiens. 

Les  termes  italiens  sont  les  plus  nombreux  dans  la 
nomenclature  nautique  de  Rabelais.  On  sait  qu'il  a  fait 
quatre  voyages  en  Italie  (entre  les  années  i534  ^^  i35o)  et 
c'est  pendant  ces  divers  séjours  que  Rabelais  a  recueilli 
des  matelots  de  l'Italie  du  Nord,  et  tout  particulièrement 
de  ceux  de  Venise,  tout  un  stock  de  termes  de  marine. 
Nous  allons  aborder  les  emprunts  italiens  d'origine  dia- 
lectale avant  d'étudier  les  mots  de  provenance  littéraire. 

a.  Termes  vénitiens. 

Cette  classe  d'emprunts  se  rapporte  principalement  à 
tout  ce  qui  touche  à  la  galère,  Marseille  et  Venise  ayant 


CHEZ    RABELAIS.  43 


également  enrichi  sous  ce  rapport  le  vocabulaire  de  Rabe- 
lais. Voici  les  termes  en  question  : 

Algousan,  argousin  (1.  III,  ch.  xx  :  mon  comité,  mon 
algoiisan,  mon  sbire...),  de  l'ancien  vénitien  algu\in^ 
aujourd'hui  agu\in,  «  basso  uffiziale  di  galera,  che  ha  Tin- 
combenza  di  levare  o  di  rimettere  le  catene  ai  galeotîi  o 
forzati,  e  che  invigila  sopra  essi  «  (Boerio).  La  forme  litté- 
raire argousin,  également  attestée  dès  le  xvi^  siècle  [Dic- 
tionnaire général),  vient  par  contre  du  marseillais  argou- 
sin, id.,  reflet  local  d'algoiisin  ou  algusin,  qui  renvoie 
également  à  Venise. 

Arsenac,  arsenal  maritime  '1.  IV,  ch.  xxv  :  en  Varsenac 
de  Venise),  forme  encore  conservée  au  xvn<^  siècle  :  «  On 
dit  aujourd'hui  [en  1672]  plus  communément  arsenac... 
A  Paris,  on  ne  dit  dans  le  discours  familier  ni  arsenal, 
ni  arsenac,  mais  arsena  »  (Ménage)  et,  «  à  l'égard  de  Var- 
senal  de  Paris,  on  prononce  plus  communément  arsenac  >> 
(Thomas  Corneille,  1687).  C'est  la  forme  vénitienne  arsena. 
à  côté  de  l'ital.  arsenale,  d'où  le  français  moderne  arse- 
nal, qui  n'apparaît  qu'au  xvif  siècle  ;  par  contre,  la  gra- 
phie arsenac,  c'est-à-dire  arsena,  est  attestée  dans  un  docu- 
ment relatif  à  Venise  de  1469  (Godefroy)  :  «  Le  duc  [doge 
de  Venise]  nous  mena  veoir  Varsenac  où  est  l'artillerie  de 
la  ville...  »  La  variante  plus  ancienne,  tarsenal  (xm^  siècle), 
encore  dans  la  Chronique  de  J.  d'Auton  («  tercenal  de 
Gennes  »),  reproduit  les  anciennes  formes  dialectales  ita- 
liennes Pise  :  tersana,  Ancône  :  tersenale),  toutes  d'ori- 
gine orientale  (voy.  Devic),  de  même  que  darse  (de  l'ital. 
darsena),  ainsi  défini  au  xv^  siècle  par  le  chroniqueur 
Boucicaut  (t.  II,  p.  9)  :  «  ...  le  port  de  Jeunes  [Gênes],  la 
où  les  galées  et  les  navires  sont  et  arrivent,  qu'on  appelle 
la  darse  «.  Ajoutons  que  les  mariniers  normands  du 
xiv^  siècle  avaient  rendu  arsenac  par  clos  des  galées. 

Barizel,  capitaine  des  sbires  (1.  III,  ch.  xx  :  mon  algou- 
san, mon  sbire,  mon  barisel),  du  vénitien  barisèlo  (ital. 
bargello],  «  capitano  di  birri  »  (Boerio).  En  provençal, 


44  LES    TERMES    NAUTIQUES 

barisel  a  le  sens  exclusif  d'imbécile,  niais,  acception  défa- 
vorable qu'on  retrouve  également  en  italien  (voy.  Petroc- 
chi).  On  rencontre  la  forme  barisel  également  chez 
Du  Bellay  (éd.  Marty-Laveaux,  t.  II,  p.  389)  et  chez  Régnier 
[Saî.  VI),  et  le  Dictionnaire  de  l'Académie  de  i835  admet 
encore  cette  forme,  à  côté  de  celle  de  barigel^  plus  géné- 
rale et  plus  littéraire. 

CoLE,  tourbillon  de  vent,  ouragan  ^1.  IV,  ch.  xviii  :  un 
cole  effréné)  et  colle  (1.  IV,  ch.  xxii  :  ce  colle  horrible),  de 
l'ital.  cola  di  vento,  une  continuation  de  vent  par  plusieurs 
jours  (Duez);  le  terme  est  vénitien  :  «  Cola  di  vento^  ter- 
mine marinaresco,  la  continuazione  di  un  vento  che  dura 
senza  alterazione  per  più  giorni  »  (Boerio),  littéralement 
colle  de  vent. 

Comité,  officier  qui  commandait  la  chiourme  d'une 
galère  (1.  III,  ch.  xx  :  mon  comité),  du  vénitien  comito, 
«  queir  uffiziale  che  commanda  alla  ciurma  délie  galee  » 
(Boerio);  terme  antérieur  à  Rabelais.  M.  Ch.  Bréard  cite 
une  quittance  de  1387  qui  attribue  à  la  galée  Sainte-Croix 
un  équipage  de  239  hommes,  parmi  lesquels  se  trouvent 
«  trois  comités  et  neuf  nochiels  »,  c'est-à-dire  nochers  (Les 
comptes  du  clos  des  galées^  p.  60).  Au  xv^  siècle,  on  ren- 
contre aussi  comitre  (Eust.  Deschamps  a  commutre),  qui 
accuse  une  influence  espagnole  ;  à  Marseille,  le  comité  d'une 
galère  s'appelait  como,  ailleurs  corne  ou  comi  de  galero. 

FouGOiN,  cuisine  d'une  galère  (1.  III,  ch.  lu;  1.  IV, 
ch.  VIII  :  à  cousté  d\x  fougon),  du  vénitien /o^on,  «  certa 
foggia  di  stanzolino,  ch'è  nella  prua  délia  nave  »  (Boerio), 
\xoi\.  focotte,  «  fouyer,  le  lieu  ou  l'on  cuit  les  viandes  dans 
une  galère  »  (Oudin);  Marseille,  fugoun,  cuisine  de  vais- 
seau (Mistral). 

Fregade,  petit  bâtiment  à  rames,  employé  jadis  dans  la 
Méditerranée  fl.  V,  ch.  xiv  :  galleres  exjfregades  arrivantes 
au  port),  à  côté  de  freguate  (1.  IV,  ch.  xxii  :  quatre  gon- 
doles et  six  freguates),  la  dernière  forme  italienne  ifre- 
gata),  la  première  vénitienne,  frcgada,  «  bastimento  di 


CHEZ    RABELAIS.  ^S 


guerra  maggiore  del  brigantino  »  (Boerio).  Le  Père  Four- 
nier  les  détinitainsi  (1643)  :  «  Frégates  sont  petits  vaisseaux 
armés  en  guerre  qui  vont  à  rames  et  voiles,  propres  à  des- 
couvrir et  porter  nouvelles.  » 

FusTE,  petite  galère  ainsi  délinie  par  le  Père  Fournier  : 
«  Vaisseau  familier  aux  Vénitiens,  qui  va  à  voiles  et  à  rames, 
moindre  qu'une  frégate  »  (1.  III,  ch.  lu),  du  vénitien/w^fa, 
«  specie  di  naviglio  da  remo  o  galera,  che  ai  tempi  del 
governo  veneto  si  teneva  presso  alla  Piazza  di  San  Marco 
quasi  di  rimpetto  aile  colonne,  per  deposito  dei  forzati  o 
condannati  al  remo  fin  che  venivano  disposti  suUe 
galère  »  (Boerio).  Le  terme  remonte  au  xiv^  siècle  (voy. 
Kemna,  p.  201). 

Gondole,  bateau  léger,  long  et  plat,  dont  on  se  sert  par- 
ticulièrement à  Venise  (1.  IV,  ch.  xxu  :  quatre  gondoles)^ 
du  vénit.  gondola,  «  barchetta  piatta  e  longa,  con  ferro 
dentelato  posto  verticalmente  in  prora,  con  un  coper- 
tino  nel  mezzo,  che  va  a  remi  e  si  usa  particolarmente  in 
Venezia  per  navigare  sui  canali  interni  »  (Boerio).  Cette 
forme,  littéraire  et  moderne,  attestée  d'abord  chez  Rabe- 
lais (ainsi  que  son  dérivé  :  gondoliers  de  Venise,  1.  II, 
ch.  xx),  a  été  précédée  par  celle  de  gondele  (1246)  et  de 
gondre  (1441),  le  premier  diminutif  de  gonde  {iXiA.  gonda, 
sorte  de  barque),  la  deuxième  francisation  de  ^owû?o/e  (par 
l'intermédiaire  du  bas-latin  gondora). 

GuABAN,  capote  de  marin  (1.  IV,  ch.  xxiv  :  voulez  vous 
un  bon  giiaban  contre  la  pluie?),  du  vénitien  gaban^ 
«  mantello  con  maniche  »  (Boerio),  ital.  gahbano.  La  forme 
antérieure  caban  (Gay  :  1448)  dérive  du  prov.  caban,  man- 
teau à  manche  et  à  capuchon,  bas-latin  cabanus  (i388). 
La  dérivation  habituelle  de  l'espagnol  gaban  est  inadmis- 
sible :  celui-ci  est  un  emprunt  fait  à  l'italien. 

Prodenou,  amarre  de  proue  (1.  IV,  ch.  xviii  :  \c  prode- 
nou  est  en  pièces),  de  l'ancien  vénitien  ^ro^/eno,  ital.  pro- 
dano^  «  corde  pour  arborer  ou  desarborer  l'arbre  Maistrc  » 
(Oudin);  l'ancien  provençal  disait  ^rodfe  .•  aujourd'hui,  le 


46  LES    TERMES    NAUTIQUES 

mot  désigne  l'allonge  qu'on  met  au  timon  d'une  charrette, 
lorsqu'on  est  obligé  d'y  atteler  plus  d'une  paire  de  bestiaux 
(Mistral). 

SiON,  rencontre  tumultueuse  de  vents  violents  (1.  IV, 
ch.  xvni  :  ...  terribles  sions...),  du  vénitien  sion  (d'où  l'ital. 
sione  ou  scione],  «  turbine  o  vortice  d'aria  che  termina  sul 
mare,  dond"  ella  tromba  o  tira  l'acqua  con  violenza  » 
(Boerio)  :  le  mot  est  une  contraction  de  sifoti,  ou  siphon, 
espèce  de  trombe.  Cotgrave  enregistre  la  triple  variante  : 
cion,  sion  et  scion;  Nicot  et  Monet  le  définissent  ainsi  : 
«  Cion,  tourmente,  tempeste  qui  s'esleve  sur  mer  par  l'impé- 
tuosité des  vents  imprévus  »  (1606)  et  «  Cion  ou  birrasque, 
pluye  et  gresle,  provenans  de  vants  humides  s'entre- 
battans  »  (i635)./^arot  s'est  également  servi  de  ce  mot 
[Œuvres,  t.  I,  p.  8  :  ...  toute  nation  ployoit  soubz  luy 
comme  au  vent  le  sion).       \j:-u^  £'-Vul^. 

b.  Termes  italiens. 

Voici  les  emprunts  que  Rabelais  a  faits  au  langage  nau- 
tique de  l'Italie,  à  côté  d'un  certain  nombre  d'autres  qui 
ont  été  déjà  employés  avant  lui  et  que  nous  allons  noter 
comme  tels  : 

BoNACHE,  bonasse,  calme  de  la  mer  (1.  IV,  ch.  xxvi  :  en 
mer  est  bonache  et  sérénité  continuelle),  ancien  terme  nau- 
tique qu'on  rencontre  chez  Rabelais  sous  cette  forme 
chuintante',  reflet  de  l'ital.  bonaccia,  id.,  à  côté  de  la 
forme  bonasse  familière  aux  autres  écrivains  du  xvi<=  siècle 
(par  exemple  à  Montaigne).  Le  doublet  bonache-bonasse 
est  le  pendant,  dans  un  autre  ordre  d'idées,  de  corniche- 
cornisse  (de  l'ital.  corniccia). 

Bourrasque,  coup  de  vent  (1.  IV,  ch.  xvni  :  mortelles 
bourrasques),  de  l'ital.  borrasca,  id.  Ronsard  a  essayé  de 

I.  Burgaud  des  Marets  voit  dans  bonache  une  forme  picarde, 
mais  ce  patois  ignore  le  mot  (du  moins  les  glossaires  picards  n'en 
portent  pas  trace). 


CHEZ    RABELAIS.  47 


franciser  le  mot  (éd.  Marty-Laveaux,  t.  V,  p.  lyS)  :  «  En 
mer  une  boiirrasche.  » 

Boussole,  instrument  de  marine  (1.  I,  ch.  xxni  :  adjus- 
toit  la  boussole]^  de  l'ital.  bussola,  id.,  terme  d'origine  sici- 
lienne dont  le  sens  primordial  est  petite  boîte  de  buis^ 
Belon  [Observations^  i554,  p.  84)  emploie  encore  la  forme 
italienne  :  «  Les  Coursaires  ou  Pirates...  ont  une  boète  de 
quadran  à  naviguer  nommée  le  Bussolo^  qui  est  le  qua- 
dran  de  marine.  » 

Brigantin,  petit  vaisseau  de  course  armé  en  guerre 
(1.  III,  ch.  xxxii),  de  rital.  brigantino,  id.,  terme  déjà 
employé  par  Froissart  («  une  manière  de  vaisseaulx  cou- 
rans  lesquels  on  nomme  brigandins  »). 

Callafater,  calfater  (1.  I,  ch.  m  :  navire  callafatée  et 
chargée),  terme  appartenant  au  vocabulaire  méditerra- 
néen dès  le  xiii«  siècle  (ital.  calafattare,  ancien  prov.  cala- 
fatar]  et  se  présentant  chez  Rabelais  sous  de  nombreuses 
variantes  :  calfater  (1.  III,  ch.  xxvi),  calfreter  (1.  II, 
ch.  xxiv)  et  gallefreter  (1.  II,  ch.  i).  La  forme  calfetrer, 
que  donne  Palsgrave  (i53o),  devient  calfeutrer  chez 
Robert  Estienne  (iSSg);  le  Dictionnaire  de  l'Académie  de 
1694  enregistre  encore  calfeutrer  ou  calfater^  tandis  que 
celui  de  17 18  différencie  leurs  applications  («  calfater  un 
navire,  calfeutrer  une  porte  »). 

Calamité,  pierre  d'aimant  (1.  IV,  ch.  i  :  le  pilloi  avoii 
dressé  la  calamité  de  toutes  les  boussoles),  de  l'ital.  cala- 
mita^  id.,  terme  qu'on  rencontre  déjà  chez  Brunetto 
Latini  (xiii'=  siècle),  et,  en  i5i2,  dans  le  Voyage  d'oultre 
mer  de  Jean  Thcnaud. 

Carracque,  grand  bâtiment  génois  (1.  II,  ch.  iv  :  une 
grande  carracque  de  cinq  cens  tonneaulx),  de  l'ital. 
caracca^  id.,  terme  également  employé  par  Marot  et  déjà 

1.  Voy.  Ch.  de  la  Roncière,  Un  inventaire  de  bord  en  I2g4,  Paris, 
1897,  p.  9. 


48  LES    TERMES    NAUTIQUES 

familier  au  français  dès  le  xiii'^-xiv<=  siècle  {Dictionnaire 
général}. 

Carracon,  grand  carraque,  et  spécialement  nom  du 
navire  de  douze  cents  tonneaux  construit  en  1 544  par  Fran- 
çois pf  (1.  III,  ch.  lu),  de  l'ital.  caraccone,  id.  Un  docu- 
ment de  1320  rapporte  qu'  «  il  y  a  à  Venise  des  carra- 
quons  qui  sont  moindres  que  les  carracques  de  Gennes, 
mais  c'est  tout  une  façon  »  (Kemna,  p.  194). 

CouRsiE,  passage  de  la  proue  à  la  poupe  d'une  galère, 
entre  les  bancs  des  forçats  (1.  III,  ch.  lu;  1.  IV,  ch.  xix  : 
passans  sur  la  coursie),  de  l'ital.  corsia,  «  quella  strada 
che  è  nel  mezzo  délia  galea,  per  la  quale  si  passa  dalla 
poppa  alla  prora  e  nella  quale,  occorrendo  disarborare, 
si  carrica  l'arbore  maestro  »  (Pantero-Pantera,  1614). 
Nicot  le  définit  ainsi  (i5o6)  :  «  Coursie  est  l'allée  large 
de  deux  ou  trois  ais  en  une  galère.  »  Le  terme  est  anté- 
rieur à  Rabelais  [Dictionnaire  général);  on  a  dit  plus 
tard  :  coursive  (voy.  Littré),  variante  de  coursie  (en  ital. 
corsia  et  corsiva).,  à  côté  de  accourse  et  accoursie  (cette 
dernière  chez  Belleau),  compromis  de  coursie  et  du  verbe 
accourir;  coursier  et  coursière,  sous  l'influence  des  syno- 
nymes languedociens  coursie  et  coursiero. 

CousTiERES,  cordages  qui  soutenaient  les  mats  (1.  IV, 
ch.  xviii  :  les  grizelles  et  les  coustieres),  de  l'ital.  costiere., 
cordages  qui  s'attachent  au  haut  de  l'arbre  d'un  vaisseau 
(Oudin);  cf.  Pantero-Pantera  (1614)  :  «  Costiere  sono  le 
funi  che  dall'  una  e  dall'  altra  parte  dell'  arbore  s'attac- 
cano  al  calzese,  ed  a  basso  sono  attacaie  ai  colatori  e  si 
chiamano  anche  sarte  dell'  arbore.  « 

FoRTUNAL,  tempête  (1.  IV,  ch.  xviii  :  prévoyant  un  tyran- 
nicque  grain  et  fortunal  nouveau),  de  l'ital.  fortunale^ 
id.  Rabelais  a  forgé  le  composé  antifortunal  (I.  V, 
ch.  XXVI  :  leur  boire  estoit  un  antifortunal,  ainsi  appel- 
loient  ils  ne  scay  quel  bruvage  du  pays),  appliqué  à  la 
boisson  suivant  le  dicton  rabelaisien  :  «  Longues  beu- 
veties  rompent  le  tonnoirre  »  (1.  I,  ch.  v). 


CHEZ    RABELAIS.  49 


Gabie,  demi-hune  au  sommet  des  mâts  (1.  IV,  ch.  xxii  : 
trinquet  de  gabie),  de  l'ital.  gabhia,  idJ. 

Gallere,  galère,  navire  de  guerre  à  rames  employé 
surtout  dans  la  Méditerranée  (1.  III,  ch.  lu  :  navires, 
galleres,  gallions,  brigantins;,  de  l'ital.  galera,  id.,  terme 
introduit  en  France  à  la  tin  du  xv^  siècle,  lorsque  galère 
se  substitua  à  Tancienne  forme  galée,  déjà  relevée. 

Garbin,  vent  du  sud-ouest  (1.  IV,  ch.  ix  :  Zephyre  nous 
continouoit  en  participation  d'un  peu  de  garbin],  de  l'ital. 
garbino,  id. 

Grizelles,  entîéchures,  cordages  qui  traversent  un  hau- 
ban et  servent  d'échelons  (1.  IV,  ch.  xvni),  de  l'ital.  griselle, 
«  corde  sottili  disposte  e  legate  orizzontalmente  in  tutta 
la  lunghezza  délie  sarchie,  le  quali  servono  di  scala  ai 
marinai  per  montare  in  alto  «  (Boerioi;  prov.  grisello, 
enfléchure. 

Gruppade,  grain^,  coup  de  vent  (1.  IV,  ch.  xviii  :  le 
Maistral  accompaigné  ...  de  noires  gruppades\,  de  l'ital. 
gruppata  di  venta,  id.,  et  groppo  di  vento,  litt.  nœud  de 
vent  (1431),  par  un  intermédiaire  vénitien  (manque  à 
Boerio),  d'où  également  l'espagnol  grupada,  averse  accom- 
pagnée d'un  grand  vent. 

Gualeace,  galère  vénitienne  de  grande  dimension  (1.  IV, 
ch.  lxvi),  de  l'ital.  galeai\a,  vénitien  galia\:{a,  «  grosso 
bastimento  di  basso  bordo,  il  maggiore  di  tutti  quelli  che 
vanno  a  remi  »  (Boerio),  terme  déjà  employé  au  xv«^  siècle 
par  Commines. 

GuMh:NE,  gros  câble  (I.  IV,  ch.  xviii  :  Nos  giimenes  sont 
presque  tous  roupts),  de  l'ital.  gumena,  gomena,  «  la  più 
grossa   fune    délia   galea   che   sta   sempre   attaccata   ail' 

1.  Gabie  est  traduit,  dans  le  glossaire  de  l'édition  Moland,  par 
«  moquerie,  raillerie  »,  confusion  évidente  de  ce  terme  technique 
avec  l'ancien  français  gabele,  moqi^rie. 

2.  Le  glossaire  de  l'édition  Moland  rend  gruppade  par  «  action  de 
happer,  de  saisir,  de  grupper  »,  ce  qui  ne  donne  aucun  sens. 

REV.    DES   ET.    RABELAISIENNES.   VIII.  4 


50  LES    TERMES    NAUTIQUES 

ancora  »  (Pantero-Pantera,  1614);  la  forme  ancien-fran- 
çaise gume  est  d'origine  méridionale  (prov.  gumaj. 

HoRCHF.,  à  liorche,  à  gauche  il.  IV,  ch.  v  :  une  navire 
marchande  faisant  voile  à  horclie  vers  nous)  et  orche,  id. 
y\.  IV,  ch.  XX  :  Orche.  C'est  bien  dit),  de  l'ital.  or:{a,  orse, 
ourse,  terme  de  marine  (Oudin),  vénitien  or:{a  :  «  Quella 
corda  che  si  lega  nel  capo  dell'  antenna  nel  naviglio  da 
man  sinistra;  ed  anche  il  tianco  d'unvascello  a  man  sinis- 
tra  quando  noi  siamo  colla  faccia  verso  la  prua.  Andare  a 
l'orT^a,  vale  a  nave  sbandata,  a  sinistra  »  (Boerio).  La 
forme  rabelaisienne  accuse  une  influence  languedocienne 
[ouercho,  bâbord,  côté  gauche),  ou  bas-latine  [orcia). 

Jalousie,  balustrade  d'une  galère  (1.  IV,  ch.  xx  :  gardez- 
vous  de  la  jalousie).,  de  l'ital.  gelosia,  jalousies,  balustres 
à  la  poupe  derrière  la  timonière  (Oudin). 

Landrivel,  cordage'  servant  à  touer  (1.  IV,  ch.  xviii  : 
Enfans,  votre  landrivel  est  tombé),  pour  Vatnirivel,  de 
l'ital.  andrivello  ,  prov.  andrivau,  petit  grelin  qui  servait 
à  touer  une  galère  quand  l'espace  manquait  pour  faire 
aller  les  avirons  (Mistral);  Jal  {Glossaire)  cite  un  ancien 
français  andrivelle,  et  dans  la  description  du  pavoiscment 
de  la  nef  du  duc  d'Orléans  de  1494  on  lit  des  andrivets 
(Ch.  de  la  Roncière,  t.  II,  p.  5o3). 

Lut,  petit  navire  de  forme  arrondie  11.  IV,  ch.  xxii  : 
voyez  cy  près  nostre  nauf  deux  lut\...),  de  l'ital.  liuta.,  id. 
Terme  attesté  dès  1439  (voy.  Godefroy)  et  sur  lequel 
Ménage  nous  renseigne  ainsi  :  «  On  appelle  lut  une  sorte 
de  petit  vaisseau  de  mer,  à  cause  de  sa  ressemblance  à 
l'instrument  de  musique  qui  porte  le  même  nom.  Liuta, 
un  lut,  sorte  de  barque,  dit  Ant.  Oudin.  Il  pouvoii  ajou- 
ter que  le  lut  est  une  barque  connue  sous  ce  nom-là  par 
les  Provençaux  qui  s'en  servent,  je  pense,  à  transporter  le 


I.  Cotgrave  traduit  landrivel  par  «  lanterne  de  vaisseau  »,  inter- 
prétation fautive  qui  a  passé  dans  le  glossaire  de  de  l'Aulnaye  et  de 
Moland. 


CHEZ    RABELAIS.  5l 


sel  »  ;  voici  ce  qu'en  dit  Mistral  :  «  Lahiit,  lut,  tartane, 
petit  bâtiment  usité  dans  le  golfe  du  Lion...  Le  navire 
rappelle  la  forme  du  luth  par  la  disposition  de  ses  cor- 
dages qui  pendent  de  l'antenne  inclinée.  » 

Mole,  jetée  (1.  IV,  ch.  i  :  sus  le  mole),  de  l'ital.  molo, 
id.,  terme  employé  par  Guillaume  de  Villeneuve  à  la 
tin  du  xv^  siècle. 

Mousse,  jeune  apprenti  matelot  (1.  IV,  ch.  xvni  :  fadrins 
et  mousses),  de  l'ital.  mo:{\o,  «  ragazzo  di  bastimento, 
allievo  marinaro  «  (Petrocchi);  cf.  Pantero-Pantera  (1614)  : 
«  Moi\i  sono  quelli  che  servono  aile  camere  délia  galea 
e  agi'  ufficiali  ».  L'esp.  mo:{o  signifie  «  jeune  garçon  »  5n 
général  et  l'acception  nautique  lui  est  inconnue. 

Nauchier,  nocher,  patron  d'un  petit  bâtiment  (1.  III, 
ch.  xLVHi),  de  l'ital.  nocchiere,  id.;  Jal  cite,  dans  son  Glos- 
saire, ce  passage  du  Triomphe  des  vertus^  de  i5i8  : 
«...  patrons,  nochiers,  pillotes,  fradrins  {sic),  matellots...  », 
et  un  document  normand  antérieur  de  1387  (voy.  ci-des- 
sus, p.  44)  fait  mention  de  «  comités  ...  nochiels  ». 

Naule,  fret  d'un  navire  (1.  V,  ch.  xv  :  ...  payer  ...  à 
Caron  le  naule  de  sa  barque),  de  Tital.  naulo,  nolo,  id., 
d'où  également  les  dérivés  nautiques  nolis  einoliser.  Cot- 
grave  enregistre  à  la  fois  naule  ei  noie. 

NaVjE,  navire  (éd.  Marty-Laveaux,  t.  III,  p.  BSy),  de 
l'ital.  nave,  id.,  terme  déjà  attesté  vers  l'an  1191  (Kemna, 
p.  i5),  fréquent  chez  Froissart,  revient  aussi  chez  Bran- 
tôme (éd.  Lalanne.  t.  IV,  p.  145  :  onze  grandes  naves  bien 
armées)  et  se  maintient  jusqu'au  xvii^  siècle. 

Papefil,  la  grande  voile  du  grand  mât  (1.  IV,  ch.  xliv), 
de  l'ital.  papafico,  langued.  papafigo  (voy.  ci-dessus, 
p.  12);  le  terme  est  d'ailleurs  antérieur  à  Rabelais  (M.  de 
la  Roncière,  t.  II,  p.  484,  cite  un  papefil  de  1404  et  des 
pappefil{  de  1482I,  et  sa  forme  moderne  pacfi  ou  pafi  en 
est  une  contraction. 

Pavesade,  toile  tendue  autour   d'une  galère   [Scioma- 


52  LES    TERMES    NAUTIQUES 

chie)^  de  l'ital.  pavesata^  sorte  de  mantelet  sur  une  galère, 
fait  de  canevas  pour  couvrir  les  soldats,  bastingue  (Oudin)  ; 
prov.  pavesado,  pavois,  bande  d'étoffe  qui  sert  à  pavoiser. 

Peneau,  banderole  (1.  IV,  ch.  xviii  :  les  voltigemens  du 
peneau  sus  la  pouppe),  de  l'ital.  penello,  «  una  picciola 
bandiera  di  taffetano  che  si  tiene  sopra  la  freccia  délia 
poppa,  overo  alla  battagliola  délie  spale,  per  conosccr 
del  moto  di  essa  da  quella  parte  venga  il  vento  »  (Pantero- 
Pantera,  1614). 

Phanal,  fanal  (1.  IV,  ch.  xix  :  voyla  nostre  phanal 
estainct),  de  V\xd\.  faixale^  lanterne  sur  le  bord  de  la  mer 
ou  dans  les  principaux  vaisseaux  (Oudin);  voici  la  défini- 
tion qu'en  donne  Cleirac  (1643)  :  «  Le  falot  om  fanal  est 
la  lanterne  d'orée  sur  son  chandelier  au  plus  haut  de  la 
pouppe  sur  le  derrière  du  navire.  »  La  graphie  moderne 
se  lit  chez  Belon  [Observations,  i554,  p.  87)  :  «  ...  il  y  a 
des  haultes  tours,  et  fanais  ou  lanternes  qui  esclairent 
pour  adresser  les  navires  à  bon  port.  » 

Phark,  tour  élevée  sur  un  littoral  portant  à  son  sommet 
un  feu  ou  fanal  (1.  III,  ch.  vu  :  comme  nous  voyons  les 
phares  ex  haultes  tours  sus  les  havres  de  mer  cstre  érigées, 
pour  de  loin  estre  veue  la  lanterne),  de  l'ital. /a/-o,  id.  La 
graphie,  comme  celle  du  mot  précédent,  est  artificielle, 
ni  l'un  ni  l'autre  ne  venant  directement  du  grec.  Le  terme 
manque  encore  aux  dictionnaires  de  Robert  Estiennc 
(1549)  et  Nicot  (1606);  chez  Rabelais  même  c'est  un  néolo- 
gisme que  la  Briefve  Déclaration  explique  ainsi  :  «  Phares^ 
hauhes  tours  sur  le  rivaige  delà  mer,  csquelles  on  allume 
une  lanterne  en  temps  qu'il  tempesie  sur  mer  pour  addres- 
scr  les  mariniers,  comme  vous  povez  veoir  à  la  Rochelle 
et  Aigues-Mortes.  »  On  rencontre  également //î^rc  chez 
Du  Bellay  et  Ronsard. 

PiLOT,  pilote  (1.  I,  ch.  III  :  la  navire  ne  reçoit  son  pilot)^ 
ou  piLLOT  (1.  III,  ch.  xLviii  :  pillots,  nauchiers).  à  côté  de 
riLLOTE  (voy.  ci-dessus  au  mol  nave),  variante  qu'on  ren- 


CHEZ    RABELAIS.  53 


contre  déjà  en  i5i8  (voy.  ci-dessus  au  mot  nauchier)^  de 
l'ital.  piloto,  id. 

PoGE,  côté  droit  où  se  trouve  placée  la  corde  qui  porte 
ce  nom  (1.  IV,  ch.  xviii  :  rencontrasmes  àpoge  neuf  orques), 
de  l'ital.  poggia.  «  quella  corda  che  si  lega  ail'  un  dei  capi 
deir  antenna  a  man  destra  délia  barca  :  andare  a  poggia 
vale  a  mano  destra  »  (Boerio). 

PouppE,  poupe,  arrière  d'un  vaisseau  (1.  III,  ch.  lu),  de 
l'ital.  poppa,  que  Christine  de  Pisan  transcrit  pope  (voy. 
Godefroy  . 

Rambade,  construction  élevée  à  la  proue  des  galères 
(1.  III,  ch.  LU  :  coursies  et  rambades),  de  l'ital.  rambata, 
id.,  terme  également  employé  par  Brantôme  (t.  I,  p.  211); 
prov.  rambado,  château  d'avant  sur  les  anciennes  galères; 
on  y  établissait  une  tente  qu'on  appelait  pavaioiin  de  ram- 
bado (Mistral). 

Remolquer,  remorquer  (1.  IV.  ch.  xxi  :  nostre  nauf  est- 
elle  encarrée?  vertus  Dieu,  comment  la  remolquerons- 
nous?),  de  l'ital.  j-emolcare  (bas-lat.  remiclcare),  a  côté  de 
rimorchiare^  d'où  remorquer,  forme  déjà  employée  par 
Guillaume  de  Villeneuve,  à  la  fin  du  xv^  siècle,  et  qui 
a  seule  survécu. 

ScALLE,  escale  (1.  I,  ch.  ix  :  .le  retourne  faire  scalle  au 
port  dont  suis  issu),  de  l'ital.  scala,  id. 

ScANDAL.  sonde  (1.  IV,  ch.  xx  :  Nostre  amé,  plongez  le 
scandai),  de  l'ital.  scandaglio,  prov.  escandal,  id. 

SiROCH,  vent  brûlant  du  sud-est  (1.  IV,  ch.  xxii  :  Advisez 
le  Siroch),  de  Tital.  sirocco  (voy.  R.  É.  R.,  t.  VI,  p.  3i5)  ; 
cf.  Rob.  Estienne  (1549),  au  mot  vent  :  «  Le  vent  nomme 
des  mariniers  suest  ...  de  ceux  qui  fréquentent  la  mer 
Méditerranée  Syroch.  » 

Transmontane,  tramontane  (1.  II,  ch.  xxii  :  de  là  par- 
tans,  feirent  voile  au  vent  de  la  transmontane]^  de  l'ital. 
tramontana,  id.;  cf.  Rob.  Estienne  (1549)  au  mot  vent  : 


$4  LES    TERMES    NAUTIQUES 

«  Le  vent  septentrional  ...  de  nous  appelé  bize  ou  vent  de 
bize;  des  Italiens.  Tramontane;  des  mariniers  north  ». 
L'orthographe  du  mot  a  été  rapprochée  du  latin,  suivant 
les  habitudes  graphiques  de  l'époque  (cf.  ci-dessus  :  nau- 
cliie/\  phanal,  phare,  etc.)  et  la  variante  trasmontane  de 
l'édition  de  1548  (1.  IV,  ch.  xxii  :  du  costé  de  la  trasmon- 
tane) confirme  cette  origine'. 

Transpontin,  matelas  ou  hamac  de  galère  (1.  IV,  ch.  xx  : 
Tenez  ici  sus  ce  tratispontin],  de  l'ital.  traspontino,  id.,  et 
strapontino,  d'où  la  forme  moderne  strapontin;  Brantôme 
écrit  extrapontin  (t.  V,  p.  134  :  Nous  trouvasme  la  nef 
vénitienne  fort  leste  et  en  deffense  de  pavesades  et  d'extra- 
pontins  à  l'entour),  forme  qui  accuse  un  intermédiaire 
provençal  [estrapontin,  lit  de  matelot).  Le  terme  est  attesté 
dès  1428-48  par  la  Cour  des  comptes  de  Provence,  sous 
la  forme  strampontin  (Godefroy). 

Trinquet,  mât  de  misaine  (1.  IV,  ch.  xii),  de  l'ital.  trin- 
chetto,  «  una  vêla  che  si  fa  alla  prora  »  (Pantero-Pantera, 
1614),  terme  antérieur  à  Rabelais  (voy.  Dictionnaire  géné- 
ral). Cf.  Nicot  (1606)  :  «  Artimon,  une  petite  voile  de 
navire  qu'on  dit  autrement  trinquet.  » 

Truscheman,  truchement,  interprète  (1.  III,  ch.  xlviii  : 
pilotz.  nauchiers,  truschemens).,  forme  primitive  qu'enre- 
gistre encore  le  Dictionnaire  de  l'Académie  de  1694  («  trii- 
cheman  :  plusieurs  escrivent  truchement  »j,  de  l'ital.  tur- 
cimanno,  id.,  mot  ancien  de  la  langue  (voy.  Dictionnaire 
général). 

I.  Voir,  sur  le  sens  de  ce  mot  chez  Rabelais,  une  note  de  M.  Abel 
Lefranc  [R.  É.  R.,  t.  111,  p.  328)  :  «  Rabelais  emploie,  selon  toute 
vraisemblance,  le  mot  transmontane  au  sens  de  «  pôle...  »  Cf.  Le 
Maire,  Illustrations  de  Gaule  (éd.  Stecher,  1.  1,  ch.  xxxiii)  :  «  ...  le 
pol  arctique,  la  plage  septentrionale,  la  froideuT  transmontaine...  ^^  ; 
et  avant  lui  Eustache  Deschamps  qui  emploie  également  le  mot  au 
sens  d'  «  étoile  polaire  »  {Œuvres,  éd.  Raynaud,  t.  II,  p.  i83,  et 
t.  111,  p.  287)  :  «  Comme  estoile  trasmontaine  De  toutes  parts  regar- 
dée... Aux  desvoyez  estes  la  tresmontaine...  » 


CHEZ    RABELAIS.  55 


Vettes,  drisses  de  l'antenne  d'une  galère  (1.  IV,  ch.  xviii  : 
les  vettes  sont  rompues),  de  Tital,  vette^  certains  cordages 
pour  hausser  et  abaisser  l'antenne  (Oudin);  prov.  veto, 
amarre  qui  remorque  un  tilet  de  pêche, (Mistral). 

Ajoutons  les  locutions  nautiques  suivantes,  tirées  de 
l'italien  :  Casser  l'escoute,  la  serrer  (1.  IV,  ch.  xxii  :  cassa 
l'escoute  de  tribort),  de  cassar  la  scotta,  serrer  l'escoute 
(Oudinj;  tailler  vie,  couper  la  voie,  c'est-à-dire  la  mer 
1.  IV,  ch.  xxii),  de  tagliarvia,  id.,  et  tirer  vie,  tirer  outre, 
passer  son  chemin  (1.  IV,  ch.  lxvi  :  tirons  vie  de  long),  de 
tirar  via,  id.;  finalement  :  vent  grec  levant  (1.  IV,  ch.  i)  ou 
vent  marin  [Pant.  Progn.,  ch.  viii)  répondant  à  venta 
greco  levante  que  les  Vénitiens  appellent  vento  di  mar. 

On  peut  maintenant  embrasser  d'un  coup  d'œil  l'en- 
semble de  cette  nomenclature  et  en  admirer  l'ampleur  et 
la  nouveauté.  Des  cent  cinquante  termes  ou  à  peu  près 
qui  constituent  le  vocabulaire  nautique  de  Rabelais,  plus 
de  la  moitié  trouve  dans  son  livre,  et  tout  particulière- 
ment dans  le  «  naviguaige  »,  leur  premier  témoignage  lit- 
téraire. Et  pourtant  ce  n'est  ni  dans  le  nombre  ni  dans 
l'originalité  qu'est  le  mérite  de  cette  nomenclature  :  son 
grand  intérêt  historique  réside  dans  le  fait  que  chacun  de 
ces  mots  évoque  une  réalité  nautique  de  l'époque  et  que, 
dans  leur  ensemble,  ils  représentent  un  véritable  docu- 
ment pour  la  marine  du  xvi^  siècle. 

J'ai  essayé,  par  un  classement  méthodique,  de  faire 
ressortir  les  sources  multiples  où  Rabelais  est  allé  cher- 
cher son  information.  Ce  ne  sont  pas  les  dictionnaires  (il 
n'y  en  avait  pas  à  cette  époque),  ni  les  quais  des  ports 
qui  auraient  fourni  «  au  hasard  «  à  Rabelais  ses  rensei- 
gnements. Ceux-ci  concentrent  les  efforts  d'une  enquête 
large  et  souvent  reprise  :  le  langage  nautique  de  l'Océan 
et  celui  de  la  Méditerranée  ont  été  par  lui  également  mis 
à  contribution. 

Un  premier  déblaiement  linguistique  a  mis  en  évidence 


56         LES  TERMES  NAUTIQUES  CHEZ  RABELAIS. 

le  caractère  foncièrement  réel  de  cette  nomenclature.  La 
sincérité,  qui  est  la  vertu  cardinale  de  Rabelais  et  la 
marque  perpétuelle  de  son  œuvre,  y  éclate  à  chaque  pas, 
et  quand  on  possédera  le  dossier  complet  des  docu- 
ments nautiques  du  xvi=  siècle,  cette  bonne  foi  du  Maître 
apparaîtra  sous  un  jour  plus  lumineux  encore.  La  vision 
de  Rabelais,  à  la  fois  calme  et  pénétrante,  a  projeté  une 
vie  intense  sur  cet  épisode  de  la  tempête  comme  sur  son 
«  naviguaige  »  tout  entier,  image  réduite  des  grandes 
expéditions  qui  ont  illustré  le  xvi<:  siècle. 

Lazare  Sainéan. 


UN  NOUVEL  EXEMPLAIRE 


GRANDES  ET  INESTIMABLES   CHRONIQUES. 


S'il  est  un  joyau  bibliographique  bien  digne  d'exciter 
l'envie  des  bibliophiles  rabelaisiens  et  tous  autres,  c'est  à 
coup  sûr  l'édition  originale  des  Grandes  et  inestimables 
Chroniques  du  grand  et  énorme  géant  Gargantua;  s'il  est 
un  événement  capable  de  les  faire  tressaillir,  c'est  la  décou- 
verte d'un  second  exemplaire  de  ce  livre  réputé  unique; 
hâtons-nous  de  leur  dire  que  ce  second  exemplaire,  celui 
dont  nous  donnons  ici  une  reproduction  fidèle,  n'est 
à  vendre  à  aucun  prix  :  c'est  une  grande  bibliothèque  qui 
en  est  l'heureux  propriétaire. 

Ce  n'est  que  depuis  l'année  1834  que  l'on  connaît  Texis- 
tence  de  cette  véritable  édition  originale  de  Rabelais.  A 
cette  date,  les  frères  Jean-Jacques  et  Marie-Jacques  De 
Bure,  libraires  de  la  Bibliothèque  royale  et  décidés  à  se 
retirer  des  affaires,  résolurent  de  liquider  leur  stock 
important  de  livres  anciens  en  une  série  de  ventes  aux 
enchères;  la  première  fut  annoncée  pour  le  22  janvier 
i835  et  le  catalogue  en  fut  distribué  dès  la  fin  de  1834'.  Aux 
pages  1 1  i-i  12  de  ce  catalogue  figure,  couvert  d'une  simple 
demi-reliure  et  relié  devant  une  Pantagrueline  pronosti- 
cation  pour  l'année  1 533,  un  exemplaire  des  Grandes  et 

I.  Catalogue  des  livres  faisant  partie  dit  fonds  de  la  librairie 
ancienne  et  moderne  de  J.-J.  et  M.-J.  De  Bure  frères,  libraires  de 
la  Bibliothèque  royale,  Dont  la  Vente  se  fera  le  jeudi  22  janvier 
i835  et  jours  suivants....  Première  partie  (Paris,  De  Bure,  1834, 
in-S"),  p.  111-112,  n.  2272, 


58  UN    NOUVEL    EXEMPLAIRE 

inestimables  Chroniques  du  grand  et  énorme  géant  Gar- 
gantua. «  Nous  avons,  disent  les  auteurs  du  catalogue, 
détaillé  les  titres  de  ces  ouvrages,  parce  que  nous  pensons 
qu'ils  ne  sont  point  connus  et  qu'ils  n'ont  pas  encore  été 
indiqués.  » 

Cette  même  année,  Jacques-Charles  Brunet,  dans  ses 
Nouvelles  recherches*,  voyait,  dans  l'édition  de  1 533  de  ces 
mêmes  Chroniques,  «  la  plus  ancienne  édition  connue, 
avec  une  date,  du  premier  livre  de  Rabelais.  «  Il  n'en 
parlait  pas  de  visu;  mais  la  citait  d'après  la  description, 
donnée  par  Ebert,  de  l'exemplaire  de  Dresde.  «  Au  reste, 
observe  Brunet  avec  sa  perspicacité  habituelle,  ce  petit 
volume  qui  n'a  que  24  f.,  ne  saurait  être,  à  beaucoup 
près,  aussi  complet  que  l'édition  de  i533  qui  en  a  102.  » 
Quelques  mois  plus  tard,  quand  Brunet  eut  entre  les 
mains  l'exemplaire  de  l'édition  de  1532,  appartenant  aux 
frères  De  Bure,  il  put  constater  le  bien-fondé  de  cette 
remarque,  se  rendit  compte  qu'il  avait  devant  lui  un 
ouvrage  différent  du  Gargantua  classique,  établit  la  prio- 
rité des  Chroniques  et  exposa  tout  au  long  cette  décou- 
verte capitale  dans  une  brochure  qui  parut  en  décembre 
18342. 

A  la  vente  De  Bure,  l'exemplaire  fut  pavé  262  fratlcs 
et  entra  dans  la  riche  collection  d'impressions  gothiques 
formée  par  François-Victor  Masséna,  prince  d'Essling, 
duc  de  Rivoli  et  fils  aine  du  célèbre  maréchal.  Cette 
admirable  série,  formée  entièrement  dans  les  années  1827 
à  i836,  fut  en  1845  cataloguée  par  Silvestre^  en  vue  d'une 

1.  J.-Ch.  Brunet,  Nouvelles  recherches  bibliographiques  pour 
servir  de  supplément  au  Manuel  du  libraire  et  de  l'amateur  de  livres, 
t.  III  (Paris,  Silvestre,  1834,  in-8°),  p.  128. 

2.  J.-Ch.  Brunet,  Xotice  sur  deux  anciens  romans  intitulés  :  «  les 
Chroniques  de  Gargantua,  »  oit  l'on  examine  les  rapports  qui 
existent  entre  ces  deux  ouvrages  et  le  Gargantua  de  Rabelais,  par 
l'auteur  des  Nouvelles  Recherches  bibliographiques  (Paris,  Silvestre, 
décembre  1834,  in-8°),  28  ou  39  p. 

3.  Catalogue  de  livres  rares  et  précieux  (anciennes  poésies,  romans 
de  chevalerie,  chroniques,  etc.),  provenant  de  la  bibliothèque  de  M.  le 


^  DES    GRANDES    ET    INESTIMABLES    CHRONIQUES.  bg 

vente  qui  n'eut  pas  lieu,  les  livres  ayant  été  acquis  en  bloc 
par  le  libraire  J.-J.  Techener;  mais  la  vente  ne  fut  qu'a- 
journée et  deux  ans  plus  tard  on  vit  reparaître  tous  ces 
beaux  livres  à  la  salle  des  Bons-Enfants.  Les  enchères 
furent  brillantes  et  Duprat,  le  libraire  de  la  Bibliothèque 
nationale,  ne  réussit  à  obtenir  pour  cet  établissement  les 
précieuses  Chroniques  qu'au  prix,  élevé  pour  Tépoque. 
de  700  francs^. 

Le  volume  qui  a  conservé  sa  modeste  demi-reliure  en 
veau  brun,  avec  plats  en  papier  vert,  mesure  o^ijG  de 
hauteur  et  porte  la  cote  Rés.  Y-  2124  (=  anc.  4.  817),  acq. 
25682.  Il  est  incomplet  du  troisième  feuillet  (sur  seize). 

Cet  exemplaire  passe  pour  unique  depuis  plus  d'un  demi- 
siècle;  M.  Plan,  dans  sa  Bibliographie  rabelaisienne,  n'en 
signale  pas  d'autre  et,  pour  rétablir  le  texte  du  feuillet 
manquant,  l'on  était  obligé  de  recourir  à  une  réimpres- 
sion contemporaine  dont  la  Bibliothèque  nationale  a 
acquis,  à  la  vente  Renouard,  le  seul  exemplaire  connu. 

Au  cours  de  l'été  1909,  un  voyage  bibliographique  à 
travers  l'Allemagne  m'a  amené  à  la  Bibliothèque  de 
Munich,  dont  M.  Plan  d'ailleurs^  a  déjà  signalé  les 
richesses.  A  ma  stupéfaction  joyeuse  j'y  découvris,  caché 
sous  un  vilain  cartonnage  brunâtre  et  moderne,  un 
superbe  exemplaire  complet  de  l'édition  originale  des 
Chroniques.  Cette  précieuse  plaquette  autrefois  inscrite 
dans  la  classe  des  belles-lettres  (Po.  gall.  1766  K)  se  trouve 
aujourd'hui  dans  la  réserve  (Rar.  54  m). 

Heureux  de  pouvoir  enfin  combler  la  lacune  de  l'exem- 
plaire de  Paris,  je  demandai  et  j'obtins  sans  peine,  grâce 
à  l'amabilité  de  MM.  Freys  et  Petzet,  l'autorisation  de 
faire   photographier  l'exemplaire  :  l'habileté  d'un  spécia- 

P.  d'E******,  dont  la  vente  se  fera  le  lundi  16  février  1S46... 
(Paris,  Silvestre,  1845,  in-S"),  p.  71-72,  n.  337.  Joli  catalogue  imprime 
par  Crapelet  avec  ses  caractères  gothiques. 

1.  Catalogue  des  livres  précieux  (même  titre),  dont  la  vente  se 
fera  le  3  mai  184-  (Paris,  Techener,  1847,  in-8°),  P-  76,  n.  337. 

2.  Bibliographie  rabelaisienne.,  p.  109. 


60  UN    NOUVEL    EXEMPLAIRE,   ETC. 

liste  de  Tendroit,  M.  Cari  Kuhn,  me  permit  d'en  emporter 
avec  moi,  sous  la  forme  d'excellents  clichés,  la  reproduc- 
tion exacte  que  l'on  a  ici  sous  les  yeux. 

J'ajouterai  que  cette  réimpression  est  au  moins  la 
septième  que  l'on  a  exécutée  depuis  soixante-dix  ans;  car 
l'exemplaire  de  la  Bibliothèque  nationale  a  été  reproduit 
intégralement  dans  les  éditions  Marty-Laveaux  et  F'avre, 
ainsi  que  dans  les  Recherches  de  Brunet;  de  plus  elle  a 
été  réimprimée  séparément  par  Silvestre  (1845),  par  Chenu 
(i853)  et  par  Paul  Lacroix  (1868),  mais  toujours  en  typo- 
graphie. 

L'on  assure  d'ordinaire  que  les  Chroniques  de  Gargan- 
tua sortent  de  l'atelier  de  Claude  Nourry,  dit  le  Prince; 
il  est  vrai  que  son  nom  figure  sur  le  titre  du  Pantagruel 
de  1 532  ;  mais  comme  les  caractères  en  sont  tout  différents, 
il  était  peu  vraisemblable  que  les  deux  ouvrages  fussent 
dus  aux  mêmes  presses. 

Un  examen  attentif  des  particularités  typographiques 
qui  caractérisent  les  Chroniques  de  Gargantua  m'a 
convaincu  qu'elles  ont  été  imprimées  par  Jacques  Moderne 
de  Pinguente,  fécond  et  habile  artisan  istrien  qui,  de  1529 
à  i536,  publia,  outre  de  nombreuses  plaquettes  musicales, 
toute  une  série  d'opuscules  littéraires  en  langue  française, 
plaquettes  rarissimes  dont  M"i^  la  baronne  James  de 
Rothschild  possède  une  incomparable  série. 

Seymour  DE  Ricci. 


lE$grânoe$et 


mcfîimaSree  £tonicqe:hu  gtant(imo2i 
me  çcant  ^at^antua:  Contenant  fa  gcncafogie/ 
jLa^tâ^tm  i^foicc  be  for)  C02p6*2iu/fi  fee  mtxutxù 
feup  f  ai'ct^  bawnca  (|mf  fifî  poHC  fc  î^op  2(rtu6/c5;î 
me  îeccc^  cp  ap2c64  31  wpjimc  rwuucftem^t*    i  n  « 


ILiCommcnt  au  ttmpe  bu  ^ot)  toy  ^tfqe  tf 
efloit  i5ng  trcfc^pcrt  fi igcomarictef;  que 

£)u6  6on6c5nic3ffîcr6ct  gciitif^Çô^ 
M1C6Î0U6  bcGiic;  fcuiioir  q  au  tempe 
bu  6of)  rop  2(rtu6ifcfîoit  fui5  gidiit 
pÇiforopÇcuônicOpcrfn;  iicqfcfîoit 
c5>pcrtci[)rartbc  uigrottiance  pfueq 
'^^^  uuffiôtticbu  /tiûu^c^iFcqucf  lamars 
ne  ccffa  bc  fccoutit  (efuit  \^c  uaGfr /fcbont  if  rncnta 
patceefinct}cfltcappc(Ccp2in:cbc6niqtomaciÎ6^ 
£c^ict  (^ct(ii)  fifî  bcgroîiîift;  mctuciïCceXefqneÇi: 
ÙGfontfo2tceactoitcnccu(v  q  ne  keonfïicucê^ 
COnh)  cfîoit  bu  grauÉ  confciV  bu  ro)>  2lrtU6  et  (ou 
tce  rc6bcma5c6  quiffaifoitcj;  fa  court  buSitlAO)?/ 
fu))c|^opcîit  octro^ece  f»|i  pour  fupou  pour  auù 
trc6*']^rguarcntitrcKopctpruî'icur6befc6  6arÔ6 
etgcntir;fiomi:tc6begran6pcnT^  et  bangicre*^!^ 
fiffpfn  fleure  graii6mcrueifrc6*éntrcfefqucffc6rf 
fifi  \)nc  nauirc bc  cinq ceiie  t^neauC^  quiaCCoit  15a 
Qant  fur  terre  ainft  que  %ou3  ay  îope^  fur  mcr*^t 
pfafieure  auftree  mcrueiCree  q  fout  trop  pioU^te  a 
racomptcr  comme  "Doue  "Scrrcj;  pîne  a  pfaîjj* 
CE^ommcut  C^)crfii)  bifî  au  rop  :2(rtu6  que  îf  aujî 
roit  ôcaucoup  baffauce  contre  fce  enncmye* 
~^  Pîee  prufieuremctueiffce  faictce  p 


?^  /r§iti\^)ctùr)/a  Ca foucnac (t an p:ouffif  bu 
^)^i?,S^J|t-or2(rtu6/a?crfu;|b  (LtefcÇiet  et 
y  !i)À  ^|maguanimcp2Îuce1)ucirfc>fcauûir(î 
ab^Ê^^' îousaurc)  Beaucoup  baffaircecôtic 


tcmc<Sictpui6C\finea'éo]hc  fennec, cui  tonfioine 
uypouttapcf{tcc(iticfcta>f>ttôpc(ihcUnupinfcm 
mcctnaie  foyc^cevUm)  que  tout  que  fctay  en  mot) 
fiBcrafiirOitreicîouegat-Ôcrarbe  fa  mai>)bcîo; 
amcmye^Ztant parla fe  toy  a <^}ei(iî) et  fup bîfî* 

tout  nioj)ro^aurmc  nô  pacbifîCt^cifn^poui:  tout 
fe  inoii§c.2l5onc  bijî  feKop  que  iffifî  ce  (|nc  iT  rpp 
pfairoit  et  qm(  ne  fpai^nc  ncns  bc  fot)  l\oyau(me. 
2(fo!6  COct(it)mc[cia  (c  rop  befo  ffrcqT  ùiyfaifoit* 
iTu p qfcauoitto II te6c6ofc6/ii2e(t a  (cauoii  (ctîpe 
paffcpar  fee  are^ct  (c  tempe  a  îcin't  par  (c  îcnfo «c 
tciicu^itcdit  <X>ev(i\)  pimtcongiebu  6oî;  Uoy.ç,  fc 
fifi  poitcrafapfnGpaurtcmontaigne  be  oncnt^ct 
poîta  ^ncamporfc  Ui  fungbc  £mcc(ot  qinf  aiioit 
rccuciffie  bc  fee  pfapee  apice  qucifaucit  fonriiopc 
OH  comddtu cotre anCcnn  cfieuarricr+£Dnrrrc  pùia 
p02tafaiongiicurebe'3  0if5re6be6boi66bera6eric 
gcnieurc  cfpoufc  bu  rop2(rtU6/quipcfbpctrrft{ma 
ttoi^be.x^^fiuree^^^krfifjffTantarauiontaiçjîefuc 
fcÇauftbtcerrcfifci)nceucrumebaCîVr  QrofJ'ecomiî 
me  1)rie  tour  et  fee  mattcauC^  côiicnii(^(ce  lufquce 
auuoniBicbEtrope^iTcfqucr^par  fee  ave  iTfif?  que 
iT^ frappement  fi  uiipetnrufenif  nt  fur  fe ncfume  que 
if  fcfn6tûit  que  fcfu(?foufD2cquibcfccubi(îbucicf/ 
cttoutparcottipac^ 
CliCû/iiiucnt  Operfii)  fifî  apporter  (ce  offe uie ne 

b e  bcu ç)  6a fi cuiee  pour  faire  fe  père  et  (nmac 

bc^at^antuaf 

%  a 


^  ('fltontinent(\uc<X^ct(it)cuta\Un^u  (c^ 
ifmaïtcau(^ii'fiflapvoîtcï(c6offim<6^c 

Ê^_4^S  fuiig  bc  (<idicteom\)o(Cc(i  (ce  mifî  fut  ff  n 
cfumrctn;  62icf  furent  confom/nc^fcfïi  offcmene 
et  nue  cj)  poufD2e/(i  aSonc  par  fa  cÇaffcurbu  fofcif 
bc  iV  McCumc  (I  bee  martcauQp  futcngsdtc  (e  pete  ht 
<5urgaiitua  mopaiâtfaï)  pou(^ic,7ip2C6à[}ct(it) 
fift'iippoitcï  (c6  06  beîiic  SaCCcmcfumctCc.ct  mofi 
lafcefufDiCt^onçfcebc  faropjic  puiemifî  fc  tout 
fnrrciicrnmcc5mcratiuoitfaict»<Btl)ciCfffcpour;^ 
èzcfutfaictcfii  mcrcUi'dict  gargantua* 
CîrommcntOpcrru;fif!'5ne  mctuciCkuic  iumît 
pour  po:tcr  Ce pctc  (i  fa  mcrc be  <ôargantua» 
~jiP:c6  que  (Çcrln^cut  acÇeuecef?emerueiT;? 
^  ifcufe  6cfong»iet'}';f  neufî  pae  fi  to(?  poufcfa 
îbcrmcrc poufôic  pour  faire  Ca  fe Himc  que  if 
15ci|î(^om»icqef?Oïtbcragro/fcurbunc6areme/(ï 
befoiigueura  fequipoOfent  comnic  boi6te(?reîng 
bioict  0oMinic:ce "ïioyant  O^erfu;  ^ctta  (ot)  foit  fut 
(uycKc  fi(]bo2mir  nifquee'aneuf  loureaufquef^ 
nnif  loure  bc6uoitf  f?rc  faicte  fa  feuirtic^iTe  p2mcc 
COcrCity  îopat  Ce  ^cant  cndoitny  p2opofa  Cuy  fane 
îne  6e(?c  pour  fc  po2tcr*<St  pourcc  regarda  ca  (i  Ca^ 
et ^eit  ff t^  reficquce bc "ï^ne mment  q  ifp2mt/(ï  mifî 
fri6  ff  iirfume  (i  er)  fi(î  ÎHC  fi  grant  lumcut  (ifi  puif^ 

fuiucqi/f  ffcpouoit  6ie>)  p02ter  fe6  beuç)  auffi  ftïnf^ 
Canmi  q  ftuctîngc$euaf  bebiç>cfcu6|15ng  fiiupfc 
fiàmc  (iap2e6ecfci>ofa  paifîre auaf  fa  mÔtaigne* 
tUZommmt  (Çcrfir;  rompit  Cce  enc^antcmcne^ 


t)mt  Cï>ct(it)  eut  faicte  ccf?e  grande  et 
mcxuci(fcii(eiumcnti(tdpitÇc6cnd)â^ 
tcmciie  (i  uppci'Cf  ut  q  fa  femme  efiott  ta 
faicrcbcfti  grandeur  bcrt5ôjjic:(iaÇonc 
fcï)  Çôfîic  îa  i  cgar5f  r  fa  fcmmeU(mt/ 
(\u€faict}tn(a qal'cmcùci'bifi  (a  femme  ie  aitens 
grant  Oofiet  m5  ump*2i5onc  C^etùt)  (e  piint  a  vy 
re/(iCemhi\}c\fcepatoC(e6e^oyent  6eCfee^ct  (\iieiC 
îoufoi^  q  ii)euf(mt  amfi  non},Z^onc  uSuifcrciit 
fe5ict<i?crrir)''ctrup  firent Çonncnr  comme  a  fcur 
founcrait)  feigne  nt:pui6  <^)etCit)  feur  fi(l  gruiit  cÇc 
re:et  fem:  t^i^^TiCCe}  auafcefTe  inontaignc  (i  me  a§^ 
meiie^  îne  mment  que  )>  trouuere^* 
4L^ommeut  grant  vDofier  (i  (ÔaCeme(Ce 
afremit  quérir  fa  mmciit/ctengcnSie^ 
reut  <£)argantua* 

5Donc  par  Ce  eouiinanÇemct  bcOf^^crfir) 


/ff&  U  grant  Cofier  (i  ôafemenc  befcenSirent 
7  0 1  ^^^^^^  famontaigncpouraffer  que;^ 
==^*=^nr  fa  grant  tumenttôîat  gofier  qui  fut 
fe  premier  au  6aehe((i  montaigneregarSoitîenir 
<Oaremefre:^îp2enoit  pfaifir  a  regarder  fentre^euç) 
be  fee  cÇauffeeCcar  i(}  efïopent  toue  nu^f  >2(6ôc  q 
OaùmcCCe  fut  befcenCue  :  i(  Cu)i>  hcman^M  qucffe 
cÇau(fcerfcuuottra,2i5oncruprcfpon§ei;efrargif 
faut  fee  cuvffeequeffeauoit  cerrepfapc  t>enatm€: 
SL)2antgoficrrfaart>antfa  pfaj^e  large (i  rouge  k^^ 
merefeufainct2(ntl)oine;remem62eru)?b2f|ffa:feiî 
quefifauoit  0X06  corne  fe  fictre  tunecacq  be  Car?: 
ctfong  a  (a^ucn^inuiÇ  hifi  aOaTcmeffc^if  efîoit 

2t  »i 


REV.    DES  ET.    RABELAISIENNES.    VIII. 


0at6icr/ctqucbcfomnc62efccoitcfp2Ou..£ttcp(Jur 
fcauon:fifapfapccltoitparfoii6e:a  faqueffc  pfupc 
if  iietcouurtnurfoii6;toutcffoj)0  fi  6ict)  Cent  a^tca 
(c icu  que  if?cfigcn$2event €>arg.':itua  puie  mctie 
tcnt(a^vantiutmnta<X}ttùt)ict  (Çcrfii)  fcutbiff* 
pou6(iuc^cngcu§2cîiigfif?quifcragra»i6faict]j 
tarmce^ct  boimcra  fccome  nu  rop  2(rtu6  a  (cncon 
tvc  bc  fce  c]uicmp6;(i  pourtant  îoub  fe  bc6uej  Ôtfr) 
ttaictctctnomtimt  (t  îoue  cofîiinan$c:ct  nue  fa< 
cic^  p:omf ior)  bc  "ûmrcô  pom*  qu  at  if  fera  11^  fur  ter;? 
rctérj  oiiCtre  le  tjoue  hit}  q  ic  ne  fcraj>  pfue  auccqs 
Uou6''ctîoii6commtui§efiir  peiiiebc  mebcfo6cit 
que  quant  "Coflrcfif^  fera  et)  fcagebefcptaii^/ que 
ioue  bcuç)  fa§incnc>  a  Ca  court  bu  Hop  artue  ci;  (a 
gr^t  62etaignc;Ct  que  (ippo2tc^aufcunc6  çÇofee  be 
par  bcca  pour  nianifc(]cr(;«ion(lrcrîo(?repui(faii 
ce*2^§5cbifîgrantgofierf(rrffcÇicr  feigneurconi;^ 
metrouucrôô  nou6  Ce  cC)cmit)  quant  inmaw  noue 
nj)fufrtic6f5Di|il  Ob^crfu;  îoug  tournerez  Ça  tc^ct^c 
lôofîrc  lumcnt  i)cr6  occiôent/ct  fa  faiffc^  arfcr.(i  cC? 
fc  ^ou6  conSupza  6ic\}  fane  'faiCùu'ét  a^onc  <ck)ct 
fii;p2mt  cogic  \>cuC^/t>ontii}b€mcncïcnt  fi  autant 
hueiÇqucot)  (ce  cuft  6ici)  entendu}  bc  bt^iicucext 
pfourDpîtfitreffo!tqucbcnç)moufin6cuffentpcu 
mouf02c  be  (cauc  qui  (cui  foitoit  bce  ycuC^* 

iî\anti!C)oficc  ct<3d(cmcf!Cc  fcfjîonta 
fa  cpaffepour  ouôficr  fciinup  quiT?  a^ 
juopctbc  Cb)erfin  ou  iC}  trouuercnt  {me 
iQ{an'Sctioup\)ct>e  ccrf^*02ant  gofiec 
^(et)  affa  ap2e6  et  et)  piint  îne  t>ou}aine 


UepCueç^tane^lU^cnc  regarda  bcmVrc  Cupct  ne 
îcit  point  <ù(\(emcÙ'c/cateCCc  nauoit  point  be  coU't 
fiumc  bc  bcrtiuurcr  bcrricrc*2(()5c  chargea  Cee  bom^ 
}c6cftc6afot)CoCpout  "dcoiï-  on  cCCc  efloit  hcmonn 
rcft^Jutmt  if  fut  p2C0  bcffc  iCdl^mfu  qnc  t(Cc  cfloit 
iiconcÇcr(iappctccciutqucccfloitt>iin^fif}tnaife^ 
2idonc  fe  nomma  OdtgantimCfcquf  f  c  f(  îiig  13cr^ 
ec^tcc^qm'ï^anamtcintabitexommc  tn  ueSiig 
6cau  fir^*2l56nc  fti  merc  bifî«:|ue  eHc  îoufoit  qnc  if 
cu(î  aififi  nortî.et  fc  pctc  fut  t)aco2dSo:e  piinèicnt 
(enfant  Oat^antua  cÇufcw  pat  3ncmair)/Çi.  (c  mci> 
ncxcnt  a  îa  montax^ncou  \(}fa\foftt  fciire  bcmom 
iiniccct  Hwknne  actmv^  '\>cniïcnt  birc  (\uc  Onr^; 
gurifuafut  totaffcnictnpuitpbc  cÇairen^fofjni^ 
faficc,'l!cbi:6qucnoi;)Camfi  qucbitOÇoiguir),:  p(ii 
ficqre  uuftrc6)car  fa  «icic  pouoit  6ic  porter  a  cÇaf/ 
ciincbc  fce  ftianimeOce  cinqiuuitc  pippcG  bc  faiet* 
i^cpcrcctfiuncrcpîcnopctpfuilir  a  fc  noutrir/Cac- 
iikm  faifoittout  pfatij  brpctie  paffc  tcmpe:au(cn 
ncffope  II'  fc  cfGatoit  agcttr  t:  bc6  picrrce  bu  Çauft 
et)6a6bcfamo»itaigiieconifMcfoiitpcti6cnfun0: 
icf<\ndïc(S  ncflopc  t  point  nioni<)2C6  br  U\  pcfantcun 
bctt:op6tonncaiirj>bc15i>):ctpui:fo^6fcr)anroitcp 
Catre  crjfdfoicf?  comme  font  pcticiouucncfaufj): 
et  quant ifîeoit  aufcur)  opfcau  pour  foi;  pfaifir  if 
(cmq,ettoit  quefque  pictrceifcfquerrcepieiTeeruj) 
fcmCfopct  6iej;)pcfitc0*^rrc6ne(îopêt  pae  moins 
gioffc6quebeuî)mcufrc6bcmourn><Bt  fi  (u^  pa 
fopct  moine  e^)famail^)qncfcroItînebempcllOlÇ 
cf)  fa  mai\)  brmg  Comme  '^c  maintenante 

2t  iiiï 


fEiCom«te»ttgraJit<C)ofictftc5rtrrmrirf  ptn^ 
fctent  bc  Cerne  affiiirce  pour  affcr  <fjcvcÇ)ct  é^ctif 
Cit)a(acomtbuRoy2ittU6* 

V\ant  vDoficr  a^uifc g  (eut  fi(}  c\l  cuvant 
i  Gict)  iiouri:)?  (iq  (ce  (cpt  ane  (apioc^U 
et  que  i(f  au(t  quil)  (c  mènent  a  (a  court 
bu  î^oyTittue  mn\i  que  (an  a  bit  <X^ev^ 
Cit)  a  fot)  bcpattemnitSoie  fcf)ÎHi  grât 
Ooftcrbiîgcofîc(i(a  femme bcfuutrc  pourcÇuffec 
bc6l[)mre6*CCatfii:ctqcr)pcubetcp6q()curcta(fcj 
pour  faire  feurl)0))agc»ètre6cÇiirçctctfcr5f(^Î5i^ 
nrc6  furfagrantiumct.quifftoitGicf)  a  re(iimciti3 
bc  cmq  cêe  cÇargce  t>c  pau) (i  c6au6 frrfcÇc  [i  fafee* 
ï>c  "ÙM)  lie  faifo)?ciit  point  be  p2cuifioi>putt^  tout 
ncrct  (a  grât  lumcut  fa  tcf?c  'ï>cïe  (ce  part  lee  bocci^ 
6ciif : î  boiiucrent  a  OarguJitua  ïinr  î)ergc pour  (a 
toucOcr:raqucrree(îoitcômc\)iig  graiitmaôbe  na 
uire^2lu  regaro  bc  ç^tàt  Oofier  (i  ÔurcmelTe  if^  p:! 
ôieiit  c(}afcut)  i)ug  graJit  rocÇicr  (ur  feur  f  e(?e  pour 
mSfïrcrfcuipuj/fauceauro)?  tlrtul^q^àt  if^|'eroj>^t 
cr)foj;ropaufmcCainfiqucfcurtuioit  côffilfcOt^cr 
ùt)  a  fot)  bcpartf fuct  )bc(quc(y  rocfiieve  \)0U6 02rc^ 
pacfrrpfu6aprûn;c»;fl)p(îoirf* 

€E^o/nmcnt  ifj  fc  mif62eut  a  cÇcmif) 
<Bt  bee  fûiefî?  bc  cÇampaignc* 

Tint  afaict  (lïcint  (Doficr  dfacompav 

^ -^^^1  gnie  q^  font  arriiic;  a  BômC'(i  bc  (a  fot 

ISl'  ^^1  Xicnu}cn  ciffeniiugue^eî)  fou);>cc:<Bt1ûu 

paye  be  £o2rauic:et  be  fa  grunt  cÇapai 

y gneiou  if p  auoit  pour  ce  (cpe  (abc  grâe 


6op6:(Z  bc  ccCCuf  tempe  fa66uf  opct  Cce^tâefoiefl} 
iZat  iifai((ûit  pdffcr par  tcÔane^jQuant  Ta  grunt 
lumcnt  futbc'^àe  iee  fo2r  jl^  jbc  cÇûpaiçiie  fce  mou^ 
ct^cejcpiinbzcntaiapicquctducuCCat^ittcmmctit 
q  auoit  fa  queue  bc  bcuç>ccn6  62cîf|e6»^t  greffe  a 
faÔuenat:(c  p2nit  a  efmoucÇer:(i  aioie'^oueeufjic^ 
îeu  tô6t r  jee  groe cÇcfnce menu  c^mc  a,vc^(e:(}, tât 
cdtmuafaDictebcfïeqifupbemoura  ar62e  beèout 
qtoutncfu\ituc^tctt€:ct<iiitâtct)fifiet}Ca6caiit^ 
cc'Xiit  il  p2cf  eut  ny  a  nuf  Bopeict  fontcôf  rainct^  ice 
gêe  bu  pape  be  eu f^)  chauffer  be  feu rre  OH  bccÇaufjî 
mc^vis  t  Oargantua  qui  (upuoit  fqb  tumc  t  :  (i  ncCa 
pouoit  arrcflcf  fc  mi(î  îfigecot  bc Bope  ou  petit  02^ 
teiC  q  pcfoit  pfue  bcbcuç)  ccne  fiurCe^Oargatua  fc 
trûuua6rcccctfcp2mtacfocÇei:cr)bifantafei;pc^ 
re  (i  mete  q  il'  fc  làoufoit  repofer^  2i(o26  (et)  oiTttent 
au  riuaigc  bc  U  mer  ou  a  p2efent  ef!  (c  mont  famrt 
n]ic(}cr*âl}uat  grunt  go  fier  (tçarcmeiTe  (lOargun^? 
tua  fuvctdii  riuaigebe  la  mer  i(}  furet  6ict}c{6a^ye 
bcîeoir  tàt  beaue.2iro26  grunt  Ôofier  bcmanêa  Ce 
cficmir)  pour  a((ct  et)  fa  gr5t  62etaignc  ou  fc  tcnoit 
ffKopartueietorjfupbifiqiffeurcûucnoit  puffci; 
famcrfir^)>ftowfo|.^ctafrpr.i[c  pcn6at  COargcitua 
pcfoit  for)  petit  02teirii  y  mcitoiî  îne  tante  q  nefloit 
pae  monie  fougue  be  trope  toifee  (i  effoit  fab  tante 
fe6ûutbûgcfoct3ier  bunepetiteparroiffcq'efJottfa 
aup2e6:buqiiefcfocÇierifer)auoitof?cfa  crOîfceott 
f  f?oit  fc  coq:car  effc  tuy  cuft  faict  maf  a  fa  pfapc  a 
caufc  bc6  a  oifon6:(Xnc  mifî  guierce  fa  pfapc  a  ef?rc 
gueric^^t  note?  q  if  faiffoit  quatre  ccneanUice  te 


toiffc  poiiv  foire  fa  SanMu^it  petit  oitciCfavf  bc 
m}' quartier  iu|?cmêt  ^Cariffauoit  1)ngpcu  cnffe 
a  eau  fc  bu  mal  qiufp  auoit  eu  paraiiant» 

BjCoieqfccurftfeegce  l)u  pape  qif^  e(?oj>ct 
an  riuaigc  tjoue  cuffic^  tant  Îku  i)emr  bc 
gc6  î)c  toiitC(5  pure  pour  Tes  13coir  q  ecfloit  'une  eÇo;; 
fcîîic|?ima6rc  bôt entre toutee nations  quip  ^im 
b:fntrcL^l3:ctoncfeiir  firent  6eaueoupbemuf>  <Bt 
beuc;  fcûiion  q  ce  quU)  po2topent  fur  leur  teflee  if} 
fe mirent  t)a6jfe6\)nirei)  que  po:toit  fagrant  im 
ment  fur  fopipuiefenuorerctpaillrcparmvfcefa^ 
6c6:uomme6on6mcfnagierc  ferrèrent  6iej)  feur 
iJugaige»  <;T)ai6nefceurentfi  Bien  faire  ne  garder 
leur  V'itaiflc que er)  peu M)eureTiouG  ncuffie;  îeu 
cee  i5:etÔ6  a  ^tourbe  ces  rocHiere  cacBee  be  prnr 
queoi)ncrc6\>eif?:{îauecqL>gri3t^  coiifteauf^  fung 
couppoit  "une  grant  pièce  be  Venaifon  Tantre  Tmc 
gro/fc pièce betîeuf  tant  pY)int>2ent  be  fo^eq  grât 
gofier  (ce  appercnit»£o26  lura  q  fe  if;  namenSoré  t 
ccquei('ru)?ano)>entbefro6e  que  ifx  niunaerovrnt 
toutes fe6Î)aclk6bcreurpapi$.;CeY)0)^ant  (œ6:c'. 
tonGif;reiir6ailTerentbeu,v>niirre\)acl)e6  pourrc; 
côpêfe/fanc  fce  îieauf^"^  qu I  ne  furent  pae  bu  conte* 
2lDoncgrant gofier  iGafemerrebirent  queir;gar 
5crovvnt6ieijquepfu6nr  feuffent  befio6et>  par  (c 
rnopc be6bcuç> rocinere/ 'îft afore febif  grat  gofiei: 
et(3afenicrrcp2inb:eîitclHifcunre  frenfur  Cn  tefrc 
ainfi  que  Ice  auoré  t  appoitci  bo:iêt*^î  pinG  fe  nn^ 
renî  cj;  fa  mer  bifant  que  qiidtiC;  en  auiovêf  affai^ 
rcquifcepourropftauffilJicif)  n(Cct  quenr  comme 


tCCc3  auoytt  \j02tc}*  ^t  (\nât  çvmt  ^ofittfut  affc} 
iiiiaiitiimiilic(icr)fiitCatmcbc  Carnet  (cqucito^ 
ci)ict  a  piefcntcfi  appdCc  (c  mot  fainct  <^}ici)ci\'^t 
miflCcôit<itant^ofict(dpomctccontvcmont:ctk 
pme pioiiuet pat p(uficut6mic^cCct}^Btcft  iVCi  ro 
cÇicr  ttcfSict)  garDc  bc  prcfcfit  au  no^ic  rop  bc  ^fià 
ce  comme  %:a^c6  tcùcqucô  p2ecicu(c6.<OaCcmc((c 
Î)auroitmctticre('icr)côtrcmai6graiitv5o|tcrbi(t 
qucCCc  net)  fctoit  tm  (i  que ttTe failYoït  poitct  plus 
aiiantpêfantaùv^ mcfmcequc  tc(pouttoit'p:avy 
§:c  (nni^qmncp2î^ioitpa6(auîtc  OaCcmclïcfifl 
(c  commdnÔcmcnt/i  Ce  poîta  pfue  foiag*  ^îcfi  ic^ 
dittoc^ietbep:cfcni appcCCc  ti3Bcfauic*  Tipice  fci) 
font  rctourfic6rc6bcuç>pfoiïnaigc60uiroîit  trou/" 
ucOarqantua  qm  fe garboit q  ke  Sictàe  ne 6cfon 
gm/fcjit  a  fa  perte  côme  aiiftrcjfope  auopêt  faicU 
^£iommcnt  fcpeicct  (amctebc  Oat^ 
^antnamoutntêt  buiK  fieSutc  et  com^ 
mentOatqantua  cmpoita  (ce  cfocÇcG 
be  nofltc  bamc  bc  vatie^ 
=^'Pic6quegratgoficr(î  (oafemcCCc  finît 
A^l  \5cf  îu;  be  porter  Tes  beu5>  roc|)icr6:  liicut 
j  pa/it  iBricficiirccôtimicfaqucÛ'c  fi  trcf^î 


rcntpfaurtcbuncpurgatior)*Paiqnoi)gaigatua 
fc  CM)?5a  bcfcfpcrec  car  if  fc  arracÇa  Cce  cÇciicu^(i  fc 
grato  it  fa  tciie^J\(  fvappoit  bu  pic  ptrc  tcrrc/if  fc  be 
toîbottCceèiaôXcfloitnKvuciîCebubuciCqCbemc^ 
noit,pui6f6buciCpaffa^(uy'fouumtqCauoitou)^ 
Utc  que  Pane  cfloit  Ca  p(ue  grant  îiife  bu  mon§c 

^  u 


i((uv  ptinicmiic  ^cy  a(Cct  dn  îf  appcfoita  firoir 
d}o\c^.^  iioiîiiclïf  6  (dmc  foi  icmic6  çce.  £oîe  ifmô^ 
fu  fin  fil  grîit  iiiincnt  j  fc  mif? a  clkmir)  qiult  if fut 
pjccilYcmîjîapicÔjcnnovHipaifîrcfa  mmft  piiiB 
ïinruticrfî;  ralnffe  ctfcafra  uffcoir  fur  \ine  bce 
toiire-îtr  iioflcc bamc-maie fco  ui^ce i'iiy  pç^oycnt 
iii\C}ea)(iitim€}:€^cfcmcct  rajartioit  fce  doctes 
te  Cane  a  puie  bc  ùwtve  '^fi'punt  a  G^âflcr  (ce  br  u^> 
qui foiJtfnfdgroffc four  fcfqaflTce.fôt  tfimce  (ce 
pùw  gioffce  bc i^race  .7i(^ôc "i^o^eujJiCy  îku  \)aut 
(ce  panfile  toue  a  fti  foikff  cj  (c  rcçarbopct  d  fc  moc^ 
qifopêtbf  ce  q  iTcftoit  fiQrduCoîs  pciifaq  if  crnpo! 
trroit  CC6  bcuç>  d'ocfic  6  >  q  iftV  6  prC:oit  au  co(hc  ja 
iiutifritdnifi que ifduoif  \)cubc6  fonHcttf^tiucof 
br6mu(c6*2(doJic  fcnparf  jfce  fiMpo:tc/q  fnrrnt 
marne  ce  fimt  (ceparificne  Ciitiic  fcicc  ne  fa((oit 
po]nî'))fcï  contre  (n}\€o2efc  mirent  et)  coiifnf.rt 
fut  bit  qucfon  Vioit  (c  fuppl'ici  q  if  (ce  appo:tu|î  et 
nnfîenlViirepfacceouifreeaiioit  piinfeaetqucif 
ffiHirfriff  fane  pfuereueuir/et  fupbôuerenf  tro^>c 
CCU6  6eufi  1  bf  M^"'  cent?  »nout56  pour  fbn  bifner  ce^ 
rtcco:5a  OiirQciutuupuiefcr)  aflufeb  Cjatc^âtiia 
furreriuaigebe(\iuierboiitiref?o!t  lL)enU(i  ro26rc 
coftiiiieufiifonbueifiquatifueTicit  point  fon  père 
f f  f«t  jMcrr  fii  ou  iC(ce  cnwit  fuiffe;  nwie^  Ciir  c^er; 
rij)qiffrctiuotf  foutef?oitîeuupoinTcrccoiifo;fct 
fequerreonuoif  faictrMterrer»itc$if  Cf)cfii)VMit(i 
(OaranutuiufiiphifT/ietebe  eôfo2teprut=:  pourfu 
iuoirbeto^perr(7inrre'earrï'  (cea>f>  fiUct  e/iterrcr 
ct)cc (icii (ii*iioi6 bifi  OarQiîfua qui  efue T^oui^fj 


ainfi  paifcô/bifl  (î>ctCti)  iefim  ceCùiy  qui  c^maSa 
a  tôt)  pcïc  que  if  "ùint  parhcca  pour  te  picfcntct  au 
îi\op attne^J^cabift  (Oiir^untnacffc'boueqauc} 
tiort}<^cï(it)OuybijhC{i  pomtat  bifpojctoypoiit 
tci)  "vaut  auecmoy Cl) Cil (n<int  dictcaqm  fcruirfe 
l\op^2iXo26bi\i  Oargantua  firc  (^ciCit)  ic  fuie  a 
l^oue^ycô  pitic  bu  pouure  o^pÇcfit)/  puie  hifl  O^et 
Cit)  îa  quctit  ta  mmcntct  pajfctàe  (a  met  cat i(cfi 
C)cutc  bc  pattir^Oarcjatua  fifï  fot)  cômaiï5emeut(X 
auicuu  fabictr lumcntpicebu riuaigcbc fa  ȕcr  fa 
qucCù:cutpcuïbcondc6et)fo:t€(\neot)  (euftouyc 
rouffci  bcbix>  ficuç)  pui6  fe  piinta  faiiCtct  rurr  et 
comit*<X>ct(u)'ï>oyàt  que  OargStua  îcuroitaf? 
fer  ap2(6  ùiy  bi(î que if  fa  fuiffafî affcr  (i qffe  affoit 
et)  fCan^2C6  et  que  (a'ôictc  tumcnt  efîoit  cÇauCSi  et 
pourroit  cflre  courjerfcbc  6eau(^  pouCaine  b5f  fce 
fCamane  amoyWbc  (a  taffe^  que  1)nc  tiuftrc  foj>6 
tapourrortrccouurfr»Ot}ai6tât)>futfa6iumctqG 
rcfif?poufaÎ6  j  poufaiince  pointât  faicfie;qbej?ccf 
fc f (î \)cmi fe U01Î) bee giune iumc6 bc  'fCan^ice. 
CConuneiît  <X}c\(ii)mcna  Oargaiitua 
a;fagi\mt  6:cf(Hgne. 

p.'f  6  fa  perte  bc  Ca  çi,rant  lumcf  <^>ern>i 
fifî  i^efiîrYiiir nue q  po2f cl  fup(ï  Oatqa^ 
\iia  fui CcSoit  hc  Tvi  jner  p:c6  iToubrec* 
iToreïbiffCPctfina  Cargtîfuci.fumdfê 
6m6  icp  î  ic  trav  ^rre  ff  6ûf)  Kop  artiie  fequeffe  fr 
ra  ç^nuit  cÇerc  (i  te  brfnjrcra  îna  boj)  qui  mouft fr 
pCaiia.'Bt  uoiirtaiir  ne  ferefïifc  §r  ne»)  q  i(  te  c^mâ 
bc  n5feiaricbi(î  (Oai^antnajicfctavtout  'ùoftic 

25  m 


Ijowfoit^^tfoze  fei)  îa  Ob^crfii;  q  faCaa  (c  Koj>  pute 
bifï  Crc|pui|fcwif  p2incc  lamauw:  îîig  pcrfonncu^; 
gcei;  "ûouftrcpa)>6lcqiJcrc|îaffqpiii|fâtpour  bcf^ 
faire  iimcttrc  affit)  tou6  Vio>  cjmwiipe  fif^  cftoycnt 
affcmï)ù}ct)\)ii(ioii:'i  pÇuebe cent  miffc  Çomince 
î)ar;n:6  i)imimîaigc,i)cabi|l  (e  Uop  comment  c(î 
Upoffi6rc/mopquiuptâtbe"5airfan6  gêebc  gucr^^ 
tciappcrÔubcDÇ)  êataiitce  ccfîe  fcpmaiiic  pa/fcc* 
^irc  bi(î  <^errif)  a  ccfîc  fope  fcut  monflrcre^  que  if 
ttc 'Dûue boi6ucm  pae  \)cmt  "ucoir  bc  fi  p^ee/  2lb5c 
rcl^op(ifc0fngricur6i4  6aroii6aucc  (^crfir)  mon 
tentacÇcuaC»'6ttâto|?OJittrouuc  Ocirgatuciqui 
fc  p2omciioit  bout  fc  Rop  et  fce  6aroii6  furent  fo2t 
cfmcruciffee  be  fa  groffcur  (i  Çauftcur.  to2e  fc  ro)> 
fc  fafua  (i  Oargantua  fup  rcnbit  fot)  fafut  cômc a 
tcrp2nîccappcirtenoit:ctrc  Hopfu)?  hcmanSa  foi) 
iu)iî),5>irc bc foo nô  ne  i)oii6  fonciee car  if cfî pour 
fc  beffen62c  et)  guette  ptrc  for)  ÇÔme,  €t  gargatua 
feur  rcfpon5i(îq  fif  pcr)  auoit  trente  miffiômee  q  if 
ne  fup  fcropent  rjeneraSôc  Cuj?  bif?  fc  Uop  q  fif  îiou 
foit  affercô6atre cotre fetfOoe^T  Of)ago6  fcfqncf^ 
fupfaifopct  guerre  que  iffat)iiïcroitbe  Cimce(i  (u^ 
Baifferoitgaigee  (i  éoucÇeacourt*  £026  Ce  mercia 
Oiirçïantua  x  bijt  q  fof)  fu)?  f ifî  tjne  maffc  bc  fer  bc 
foi$>atepico;bcf(5g:iqpjrrc6outcfrc  fciift  gro/fc 
c5mc  fe  Tôcntre  be  13ne  tinc*  £026  cômâ'Sa  te  V{or>  5 
fenc^crcÇa/Jebcefourgeronepourccfairc  2tufuc 
p(u6  fc  t\op  (up bijî ^  ec6  O06  et  (^agoe  c(!opcnt 
fo!6 1  pmjjàe  (i  ^^îf;  efîopct  arme);  be  pierre  be  tai^ 
iic  (z  q  ifcr)  auoit  î)ng  q  ef!oitfor)  p2ifonnitr  ttqC  Cup 


faifoyt  peut  quât  iTfc  vc%atdoit£o26  bif?  Ocirga^ 
tua.èire  îoue  pfaifî  ilquc  ic  ic  Çoperct  fc  l%o>>  bifï 
queou)?:(i ciinopa qucnr  fcDit  pnfonmct  c5mc  îJifî 
cfî^^etquâtOargatituafcîcitfcij?*  ^irc  îoufc^ 
îoueq  fcp2i|otinici' ne îioi' 6  face  pfnepciir*  £026 
î)i(ï  Ce  Kop  faictce  ce  que  "Soue  îoul'^rce*  <Bt  fouf;; 
6ai>)<;Otirgautuap2intre6itp2i|oiniicr  par  fe  cofi? 
fctctfcgcttabcuanttouefce  jèaronefitrcfÇauff 
q  (on ne fepounoit  îeoir puie  tô^a  tout moit  auffi 
ftoifJcqfi{mctomfi\fltom6cc  fut  (uy*  pme  bi(î 
vôarçanfna^^tre  ne ciatgnce  net)  pfue  ccfluy uy 
car  lïne  Tioue  fera  pCua  bc  peur* 
ri=^g :  2i  maffuc fujr tanî ofr fai'ctc  par  fa  fciccc bc 
||  ^j  Oi)exùt)  tcCquciCtuy  faiffoit  et  et)  62icffufî 
lir^S.lanienfebc8un6Încgirttc()arretfccoirimc 
of)faictînc pièce bartifrcririct  picfcntceasôargî! 
tuafequetïap2int6ier)feçicrfmfnt(î  nira  ^cucint 
tous  fc6 affiffene queiatiiaie ne ficuroit ne mcn($c 
roi'tqucfce  (]?06ct  COa(^06  mu  ff eut  tous  fcntuq 
pefoit fa  maffc que iftffioitff)  famaii)*  2lbôcîint 
îngpofîepar  fe  commanÇfnicntbu  Hop  artue  q 
fc  mena  au  camp  bc6  (Soect  OPaçoô^îfce  nii5f?ra 
auSitdDargantua.bifantficffafce  traiflrce  éo6 
et  OPaçoe  qui  nuyt  et  tour  noue  Ticufent  br fîrui^ 
tc*<Bt  tout  fou5ait)  (rargantna  fc  fourre  er)  fa  Sa^ 
taif6rcomme15ngroupc»^1)ng  troupeau  be  62e6i^ 
fcapant  be  fa  maffuc  fa  et  fn  criât  "Cnic  fc  6or)  Uoy 
artuercar  ic^ouo  môfîrerar  Ccffcnce  que  fur  <iuc6 
faictc^£e6  CfoeetCDagoeîopant  que  ifefroitpi.< 
requcînggratbpa6fepoure«f^nef»i>fcauopcn( 

J5  tui 


que  faire  fo26  tcnhc  (c  boeict  bnnanSojocrit  mctc^ 
O^aiGif  nauoit  piticbe  iml^  quct)  quii)  feuffcnt» 
iï^026^mt  frtrmcc  bu  ro)?  artue  q  fifi  fe  pillaigc^^Bt 
<Dat5autua  rcîonrnaa  i^onbzee  par  hcucte  k  rop 
^t  C^crf»;  fcur  conta  le  caeibôt  ù  ropfutfo2t  ioj>jj 
cufj)  bc  fc6  5crt«6*£o26  commaiiSalc  Uo)?  b2c/fcr 
rc6ta6rc(5pour  Oargatuaict commanda  faire  t'ce 
feu^bciopccr)racitepourfa'6ictoirequirauoitcô^ 
tre  fee  ennemie  fee  Ooe  et  <X>aç{06*£oi6  fe  a/fifï 
<Dargantua  a  taBrei^z  a  cfîe  affie  p2e(entement,<6t 
pour  entrée  hcta^ù  iuyfiit  ferwp  fee  lamBone  bc 
quatre  cène  pourceau  fj)  falïe^ifane  fee  anÔouiffee 
ct6ou6m6:ct  beî)an6(or)potaigeracÇair  be  bcu^ 
ccii0neure6:(i  quatre  cène  pani6:bCt\nigcljafcur) 
pefoitcmquaiucriurc6:(iracl3airbebfuç)CC6  6fuf^ 
qtae.bontiC aiioit  mcn^c  (c6  tripprebe  feutrée  be 
tad(c^<Btncbou6tc}pa6que(c  Uàc?iouct  fa  ou  ot) 
(uy  fraucÇoit  fa  ci)air  ne  feuft  merueiffcufe met  6u 
grantrcarifpouoitinen tenir  belfuefeb  tracÇoucr 
fa  cÇaubetrore  ou  be  quatre  6ciif::^^i)>auoitfi^()ô 
nito qui  »ic ce/fo}Ynt be trancljcr la  c!)air  befjue fe^ 
$ict  trancÇoucr  et  mettre  par  quarttereiet  cïjafcur} 
quartier  bcBeufncfupmontoît  que  "r^ngmo2ceau: 
<6t (\iu\ttc pni/fane  Çommec  qui  fane  ceffer  a  c^aj 
cur;mo2ceauqutfmangeoitru^iccîo):^entcj)afcuf) 
"Sncgiabcparcrecbemoufîaibe  ei;  fa  go2ge:(î  pour 
fabfffcrtcfiipferuct  qnattctonncttcishc  pommée 
ciiyttcoxt  t)cut  b:\>  tomieauf^'^  bc  ci^ic  a  cau(c  quif 
ne  tkuuoit  point  be  îif)* 

fcA;omment€>argantua  fut  ÇaBiffc  be 


(a  fi-rcc  bu  i^oj)  arfue* 
^^^^ï^^^^iPice  que  U6  îaôCce  futcnt  Ccucce  (T  que 
\l^^^^<C>atq,antuamfipnn6  fa  vefectiot)  fc^ 

|jp^T^4^i9''*^r^»ï'^'ï^  iioï)  pue  comme  fout  în^ 
!|^^^jt(î6bcgarf(iîi6  mai6  en  tfcoutant  (ce 
^^^^^ — -^  édite  paroffee  et  Çonfieftee  leuf^  (i  bC'^ 
lafee  bu  Kopct  bce  pimcce  qui  fa  a/fi(ïopent/2( 
quo)>ii'p2caoitpfut>bcpratficce»it  miffc  fope  quif 
nefaFfoita6o)):cîieamcîigcr+  iTeroj?  '\^o\\\ntc\nc 
ç,ïdcc6  cfîopciit t:eu5ac6  ;i ac^cnzce  bc  birc  if  maii 
6ij  qucrir  foi)  gcatmatflrc  bijofîcr  et  fup  cofuman^î 
5a  que  iffifl  faire  fcsÇaSilTcmcebcrmrecbc  Oar^ 
gâtua  iquiffu  (if  fou  m))  bc  cÇcmifcfZbe  tous  <xuù 
très  1)c|îemcfi6^it026  bijt  fe  maifîrc  bÇo(ïcf  q  ^mfi 
feroitiffaict  puiequciriup  pfaîfott  fe  cômafibcu 
puiefutfeueparfccommaiibcmciitbuôictgraut 
mailîrebÇoIïcfÇuptceueaufiicebetorffcpourfai 
re15uec()emifeau5ict  <ùciïq,aina/cttcnt  pourfaiV 
rcfeecouffoiieet)  foitebe  Cdïïcîmi^/kfqnd}  (ont 
micfouB^feôc/Jcffee* 

CEPour  faire  for)  pourpomtfutfeucfcpt  ccneanî 
nc6  bc  fatn;ino)>tic  crafnopfi  et  mo>^tic  taufîie/^t 
trcte  bcn^  auùxte  (i  btmf  quartier  bc  "Dcfoure  îcct 
pour  faire  ta  6o26eure  bu5ict  pourpoints 
Cnpour  faire bcecÇauffca  au^ict  (oax^atua  fut 
<id)a\>tcbzu'$cteauînte'^t\Cinîattitttïo>;>e(\uav^ 
ticre  T  bcmp 'C0cu^  fcbiappicr* 
flPourfaircfcfa^cbcriurecfutfeueneufcceauf 
nce,  i  bcms>  quattict/moftit  rouge  (i  iauîwu 
CPour  faire  fa  6o26ure  fut  acÇaptCtf5>:c)*aufnc6 


hc  Refonte  ttamo^fi:mo^tic  rouge  (i  moitié  lauù 
ne  ainfi comme c\lbict  par  hcuanU 
Cpour faire (imâtcau  fut  (cucquin}e  ccneauù 
nc6  î)ng  carticr  (i  bcmy  bc  biap  m  ftcmenU 
€Lpom  faite  fee  fouficre  fut  acÇuptccÇr^  tcecon 
ropcur6a>i(|uantcpeaurç)beîtvÇe(ibcmyc* 
CL  Pour  faire  (ce  courropee  a  (ce  fermer  fu  t  ccÇap 
te  beuç>  boujiaince  be  peaur$)bc  "veau  lufîeuicnt» 
fLPourcarrefcrfcfb  fouffierefut  ac^apte  c^cuf^ 
(ce  tancu^  Ce  cuyi  be  trente  fi$)  I5cuf}* 
Crpour  faire  for)  Bonnet  a  fa  coquar6e  fut  Chiii'Ce 
au  èonnctier bcuf^ ceno  quintau j> bc Came  bcu^  Ci^ 
wrceet  bempeet^ng  quart  mf?cmcnt, 
CE^Oï)  pCumatt  pcfoil  Bict)  cent  tvoye  fiuree  îng 
quarterof)  (ibauantaïae» 
CI<i3argantuaauoit1i)ngfi$nctbo2eï;)  îmgbe  (ce 
bop6*2(uquerauoittroj?6cc6niarc6bo2  biç^oncce 
(ibeu^bcmer6{ibem)>  (ipauoitfmg  ruBi^encfiaf^ 
f e  bédane  Ce^ict  ftgnct  qui  cfîoit  merueiffcufcnicr 
6ict) cfïtme:(i pefoit ccntttcntt  fiurce (i  beuipe* 
CHitu  regarô  be  monteure  quop  quot)  en  bpc/  rf ref 
fufabtet)p2end2eacaufeque  ilafloit  6ier)  apieÔ; 
(areI)trcntepa6IffaIfoItautantbc  c§fmit)q  1)ng 
pofîeeufîfccu  fairea  quatce c^cuauc^cce  auec^e 
îngBoncÇeuaf» 

d^omment  (f^argantua  rcmercpa 
Opcrfirjafecrct. 

aP^ee  ^  fee  ÇaÔiffcmene  furet  paracÇeuc^  (i 
que  (Batqantua  fe'ïteit  et)  ce  point  atomnc(i 
îef?u  bcfeefumpfeurç»  ^a^iStcmene  ifre/femBloit 


au  paof)  cj  fakt  Caronc^caviC  tnift  (ce  beii^  main» 
(mc€ebcu^€0uftc}ct)(ap2cfmcc  bii$ot)  lAoyat^ 
tue  ctbctou6(c6ç^cntiï}ï)ûmmc6(}  noèCce  6arÔ6 
(i  affifîaiie  t)c  fa  court  qui  ta  cfioytnt  pfcne^'Monc 
licD  gutgâtua  cjîat  cffcue  fur  cce  beu^  pie^}  if  fc  tc^ 
garôa  bung  fier  couraigc  cr)  faifant  beuç>  ou  trope 
toure  be  fa  tc(îe/pui6  bifî:6of)  faict  croire  fc  confcif 
bun^  p2u§cjit  (Z  faigc  Comme  tcf  comme  ccCCuy  te 
monfcigiieurè^^crrir):car6icr)mcbif?ccqucie1i)Oj> 
mamtciirtt  quiiut  if  bift  q  ne  rctfufa/fc  et)  tit  Ce  Coi) 
l\op  artu6/car  pour  'DJig  fimpic  fcruicc  que  (uy  ap 
faictbauoirbcftm)>t^(i^amcu^  Cce  go6(;  mugoe: 
ifmatatapmcqïmtJb5nccc6  fumptucu^  ^adit}: 
b5ticfui6jfb2ttcnu  afup^i^oiebififc  Uojartuea 
Operfif)»^Çeram)?nou6  rcgur5ô6  gargatua  qcft 
6iî aife  befîrc  nc:(i  bit  tiu  6ic  te  îoue  (î  bc  fa  court* 
Parquop  if  me  fcm6fcq  iffcroitCof^q  îoue  affic^ 
15oU6  fîtoiifîrcrbeiiaiit  fiip  îcoir  (if  fera  ceq  ifbict: 
pme  bifl  mcrrir)»éire  if  fera  pfue  fo2t  tni((e  fope» 
2l§onc  OÇerfir)  fet)  t)a  bcuat  (]5argantua*<6t  quat 
vDargatuaappcrceut<^frfir)iflDtnt  îere  fup  (ifc 
fafua»pui6  Ôb}crfir)  beman§a  (\ueÇ(e  cÇcrc  (icômr 
iffepo2toit«<^tgargatuaqut  cltoit  gap/ rcfpon6  cj 
trcf6icfepo2toit/ctfurceif(ep2i»it  a  rire  fitreffo2t 
(ibefigraiitaffcctiorj:pourfaçcntiffcf|cbc  fapcr^ 
fon)ie  (i  be  fumour  q  if  auoit  a  (^crfit)  (i  au  roy>  ^t^ 
tue  ^  or)  fctc6oitnrebefcptficue6(i  bempe>  2ïp2eo 
t)i|îOargantua»écigncur'0Perfii)/iamai6  65me 
neut  autant  be  6icj)  au  monde  come  ict)  ap  pat  î)o^ 
fîremopci)parquopieiJou6  rcmcrcpe. 

£  ii 


l)ole)i6op6Ct  31rf(in§op6* 

maufumfcfoitunc  cSuimta  awfcut)  piiii;? 
ce  grant  feiçneut  on  auftrc  poui;  înc  if  ci)  arment 
biç>*2im|î  fil tif au  Koy>  2lrtu6  quant  liVut  çufire 
contre  fc6  dE  oe  (X  <Ç(igo6/cat  fce  ^ofcn^oy^e  (i^lr^ 
(cti^o^eq(uyc\hfU  triButairce  fe reuoftercnt  et 
quâtrcrop2(ttu6rcurman6ott  qucnrfee  bcmciô 
ouap§c(iconfo2tt)cgenfbarmc6/if^faifoî>êtbuc5 
trrtirc^parquo j)  fup  lDO]î>at  fot)  Co»)  côfcir(i  Ta  pwtf 
fcnicc  bcC^argatuo/concfuS^fcut  cnuopcr  am6<if^ 
faî!c(i  fi9'"f'"^"ï^>  f"P  etîffrnta  rcnÔ2e  fc  tn6ut 
bc  cuiq  anncee/et  mettre  fcure  IDiÛee  (î  cÇaffcaufç) 
entre  fc6  maine/ii  q  feur  toj>  fcîint  rcn52c  pjifou:? 
mer  a  fa  court  pour  et)  faite  influe  tcffe  q  lic  raifoi): 
itec  'Jlrfan^opeçi  i3oic6op60uirctfam6affa§e/bc 
Caqucfrcncfcfïrent^mocquer/(ibirct  q  if>  efîopêt 
bcu^natiô6/(Xquei(^fetien62opent  fifoie  qfc  roj> 
bc  fa  grant  62etaigne  ne  feur  feroit  rieneet  bc ffen^ 
Sirct  au^am^afjademe  hetiot)  pfuepatferbu  top 
2lrtU6  fur  peine  be  tenir pîifoj)* 

^jLomment  (ce  am^affa^cme  firent  feur 
rapo2t/(i  be  fa  p2cporatror)  ^c  guerre* 
—1  <S6  am6affa$cur6  hu  rop  2irtu6  "iJot^^t 
[fafoffcre(pôncebc6'3|rfan6op6(i^ofê 
J$op6  fe  font  mie  furmcr  pour  tirer  îcre 

i  iron§2C6  ou  efîoit  ferop  2(rtu6*  31^?  ^*^^ 
eu  6oi)îent/ctontfo2t6ici[)  e^ppfoicte/tant  quif^p 

arriuercnt  par  îngfunSp  mati>)/(ifc  jt^ûpcf)  fccut 


(cenouueÇCe6Xc(\iîcCCceman^a  incontinat  îcttir 
patbcmt6fuyct}(ixc?iami>2c,£luantil}fmcntcn 
tve}i(}(cfaù\etcntcotnincit)fcauoycnt^ict)faivef 
il€Uo)f>  (eut  tenait  (cm  [aiiitci)  (cm  hcman^ant 
(^m((c6noum((c6  U\o})po2topU  jioie  rcfpôôirêt 
(ceamdajja^cmequcice  J\t(im^oy6(i  îjo(î^o^6 
totiûïcmcnt  cfloycnt  fce  cnncmyect  que  i(}  ncpii^ 
foyhiicnefapu\ffonccSctoy(cm\)nnan\)adcm 
auc}'èou6pav(cic(apmfJcincctic  a^xix^àtuai  (ii(} 
tefponditcnt  <\uc  noi)  i  comôiet)  que  i(  (cm  et)  fouuc 
noitaffc'y/maieacaufc  hc  (tm  ou(îtccuyX>ancc  ne 
(ce  auone  îoufu?  aêuertii  be  (cm  pioufjit^  Hc  rop 
fcur  bifï  queccfîoit  6ici;  faict/(4  cce  paroKce  fmece 
fc  rop  fifî  affcmOret:  (or)  coiifci  fpoui  bcû6cicr  be  fa 
gucric/uuqrfut  uppeffe  <i}cifir)/ct  pfuficuie  auf;? 
trc6:etfut  côcfu$  qucdSargantua  picmioit  ^cnf^ 
Sarmee ce  que  ifCup  pfairoit  fouC^  foj)  enfeignei  et 
q  O^erfir)  fee  conÇupzoit  (i  Baifreroitconfnfa  (I5ar 
gantuaumfiqueifauoitbecoufîumc* 
<L:^ommentOt?crrit)  compta  a  dSurgantua  q 

iffu^fciiffoit  faire  Ta  guerre  cÔtrcfce  J^ttati^ 

dopectfytcndoye* 

"^iDyàt  <X}ctiit)  (a  concfufiorjbu  cÔfei(bu 
63  ro)>2trtu6CÔmecerfuj>  q  îeuftû:p2of? 

Ifit  be  (ot)  maififre  iffcr)  c\i  icnu  a  <^atçâ 

tuactdiy  a  hit*€^ar^âtua  (cm}  (a  mdii)  (i  faictee 
fcrmét  au  Uop  be  (e  ferutr  et)  cevtamc  guette  mou^ 
uee  entre  fup  (î  fc6  3]rfâ5op6  (X  Çofê5o)?6.  i^026  gat 
gantuaquîeffoitbucoPebcuererefofeifquiePort 
cÇauft  et  pénétrant/ lûa  (cuct(amaintout  au(at^ 

£  iii 


REV.    DES    ET.    RABELAISIENNES.    VIII. 


0cct)fo2tc(|ueffefaîfoitî)cmpcricuc  (ibcmp  quati 
tàli2ctouta(<itù^c\u\lcmH:(ic\ioiti€  foffirfurfe 
pointbcmi6p/(i  quant  (Gargantua  eut  faictfe  fcif 
meat/iCpna  <^ct{u)  q  if  fup  bonnajî  coufcif:  (X  que 
oc  foiccauoit  <(ffe}:(i(\ue  et)  62icf  if  tu)?  moiijlreroit 
fouuraigcqifjcauoit  faite  be  (a  ma(Jue:pui6fup 
bijiO^crfirjigargatiiairtefaurt  mener  auccquee 
top  bcu5>mifte  gommée  feu flcmcnt:  qui  feront  fc 
pUlaigc  quant  tu  auraegaigne  fa  6ataiffc:et  fai^ 
cÇce  que  tu  pienôiae  fcur  rop  p2ifonnicr/  fequcf  tu 
uDmcneraeauÎAop  artu6/(ite6pfu6apparê6  ^c\a 
court/et reebetienepiifonmere  lufquee  ace  ca\o)) 
et)  aitfaict  piefent  au  6or)  rop  attue*  iioie  bi|r  gar 
gantua/commêtpaffcionenouôramer^puiebifi 
mcrfirj^'Je  i)0U6  paffcrap  et)l)ng  tefnauirc  au  no*^ 
paffafmce  a  îcnir  bc  fa  petite  62etaigtie  et)  (a  gra^j 
$e*^t62icf  fut  af[em6feerarmecet  enuopec  furfc 
po2tbefamer»pui6  OÇcrfiljfïfîîcnir  înc  gro/fc 
nuecnoûe/(ief)^ngmou«ementfijrent  tou6  paf^? 
fe}  fa  Ijaufte  mcr:(xfe  trouuerent  tous  ceu(^  be  far^ 
mcc/fauf  O^erftr)  q  fer)  retourna  a  fa  courtbu  îivop 
artu6*2t5onc  quant  ^at^antua  îeit  fee  gène  p2C6 
bcfupifncfutpointef6a5p:mai6feiirbi(î'mc6en^ 
fane  attente}  moy>  icp  et)  ce  fieuicar  le  îcuf^  affet 
Seoir  fi  fee  po2tc6  be  ceffe  îiffe  font  6iet)  fcrmec6:(Z 
fcaHOir  cotnmceCCc  fappeffeicar  noue  fommee  et) 
pa^  be  c^uefle*'^tonc  <ôatçantua  piint  fa  maf^ 
fue  fut  for) efpauffe*^t  fet)  îa îere  fa  îiffe ou  if  ré 
contraîng  ^ommc  arme /tequeflàoufoit monter 
ac5euaf/etfupbift/2tquicetu/ct  qui  cfttoi)  maU 


ftret2(55cf9ommc(ïrmefi|irc  fîgnc  ticCa  <roiç>  et) 
bifaiit/^Smicmp  ictc comme* £oî6(iatqantiid  Ce 
'p2nU(;rcmi(îer)î)»ig  comg  bc  (a  giôcffiere:  et  fcjj 
(iffa  Sers  fe6  po2tC6  biccftc  f)tiïe  ou  if  tf  cuiia  6ea« 
coup  be  menu  peupfc/bout  if  ne  tint  côte/(î  fc6  faifl? 
fa  couru:  et)  (a  "Diftc  (Z  fcrmcrent  fce  po2te6  (i  founc^ 
têt  fcecfocÇce  pour  alfcmSfcr  toute  fa  commune: 
faqucQc  fut  mcàîmcnt  fut  (ce  muraiffce  pour  ^cU 
tet  bc6  picrrce  contre  (S)at^âtua:mai6  ticne  ne  fce 
î)ou6toit.\ibcuajittou6  fe  a((a  affeoir  fur  fungbes 
6oufreucr6bcfa1)irre:iifcurbcmau§a  c5mc  auoit 
non}  (a  'diÛc/(i  a  qui  cfle  efioitSoie  fup  Uxent  que 
cffc  cfioit  au  kop  birrau§c/et  c^ucCÇe  fappeffoit  Ùc;; 
6ourf»)*2t6onc  iemâ^a  %axq,atvi<x  fi  fcur  rop  cfïoit 
Cf)fa1)ine:etif^birentquc  bup;ct  a6oJic  Oargan^ 
tua  fcur  bifî  (\ue  i^  Cuy>  aiïa\]ent  btre  que  if  fattcn^ 
6oit  fuj>  (X  toutcfa  pui/fancc  pour  fccomCatrc  (î  me 
lier  p2ifonnter  au  Kop  2(rtU6* 

CiLommcntfcUopîDirfanSc^  ^ofeSc  fo2^ 

iitcm<\cenQ  gommée  barmce  pour  combatte 

(bai^anina* 

|9i»Tfiq«c<5argatuapatfoit  aaç)Citoj> 
|w;  eneifcUop  birfôSefoititpar  %nzfanî^, 
g;!cc  po2te  (ectette  auecquee  cinq  cens  ^5 

v^mee  Siet)  armcj/et  ^Mient  pour  affaif 

ftï  gargàturt  q  cfîoit  affié  fur  fe  6ouCeuatt:(t  quant 
çavi^âtua  Ces  lôeit  îcnir  a(enconttehe  fuj>  ifpaff  a 
ouftre  fa  6arrtcrc  bcSSe  fe  6outcuatt:(ifcp2Ît  ao«^ 
•iirir  fa  gucuffc/e»)  fe  mocquautbc  ft  peu  be  gce  ^  iC^ 
c{iopct*2t§oncc§afcutr^  regarSoit^  bifoj>êt  qc» 

£  ttii 


fîoitÇfigbiaBfe cati( aaoit Ca  qicuCCc  fendue be 
quatre  Biacce^pme  c^afcw)  fe  piit  <\  tirer  ar6afic 
fle6(iatC6c6trc  gargatîia:(i  fc  dopant  COargdtua 
foitCe^ietcmlthu  doukucttct  fane  frapper  au  feu 
cou\)hcfamafJiic(eep2intadc(ice  main6(i  et)  tm 
pfîfï  towtk  f56  'te  ces  cÇauffce*  ^t  îïic  partie  mifï 
cj;  fa  faute  "(ie  ces  manc^ce/puee  fej)  retouinaîcre 
cce  ge»i6  qui  fatteiiSopcut  au  8o2t  bc  fa  mer  et  fc« t 
SatÏÏa  fecp2ifbiinicr6  a  garder  b5t  if^  furet  monft 
io)>cuf$)befa6effep2iufequc  anoii  faictfeur  capiV 
taluc  gargantuo* 
d^ommeiit  gargantwa  Xsemanda  anç>  \>ii\on 
niexe  \i  fe  Uo)>  cfîoit  er;  frur  compagnie* 

ï>ant<3ar(Tantnafu(ï15enu5e6aiffer 
kU<xxmoixc?ie  a  faînffe  be  te6our(ïi)  (f 
f  fîott  fa  tiiffe  capitaffe  bu  ropaufme  (i  q 
1  if eutp2t6  pdi^itme  piifômcre  rf  fee  ap 
porta  et)  (a  f  3tc  be  <ïc6  ttiàc^em  ai\  foutJ 
be  ces  cÇauffcô  (i  fee  fifï  e5pter  par  cee  gêf^armeô  (Z 
fcf)troHuaaufi582ebctro^6  dis  d  neuf (i  îngqui 
tfioittt\oit^n'\ilt\iûtpttqanùitfa\ct(k)at(^Kmtua 
et)  ces  C0au/fe6  fr  auoi't  fe  pouurc  pnfonuier  fa  tcf?c 
toutefêSuetTfaeernenfecfpaôuebe  ce  coup  be  62011 
6ietcarifpetoitfiru5emetqbut)^tq  (bitoitbe  fot) 
CO2pôifenfaifoit15erfertn)pôc5arretec0befoittg(i 
hxine  Çefl^eei)faifottntquf52C  qiiatte  niofine  a1)ct* 
j2D2  Cai^^e^  fe  pet (Z  fÇJf ne  m^ït(i  reuenôe  au  trope 
cc6(rneîif(|furêtc3tc6(itterrogac6  ei>ceftemanfo 
repargargatua»£)2fame6p2if(5m'er6ftiou6\)o« 
fi^faufucr  îûfîrc  '\>\c'(iicte6  Utoj)  et)  generaf  (i  îo^ 


çcncta(q  iïn\>cfloitpoint:ct(\(cfîoitcfcf)appe  pat 
Ijnc petite  me  c\itoictc  (î  ccjloitmiiffcei)'ïHK petite 
maifor)  iSdffe  et)  titant  IJere  fa  cuvant  rmîci-e* 
C^omineut  '^ato^antna  fc  bifpofabc  afCct 
QaiCÇct  farawnc  ct)Xa  13iffe  bc  rcBourfir):^!  bes 
trcfuee  qui  furent  fatctee^ 

<Bn^cmait}  au  poithu  iom  fe  bifpofa  Oav^ 
^antua  be  6ai(Cet  (af(au(t  a  (a  ^iffc  he  ÎAc; 
&om{it)pCu6fo2tK]patl)enantpomfcauoit 
{i  Ce  Roy  fo2tiroit  c^me  iCauoit  la  faict  Ca  picmietc 
foyeaCcàmâda  a  fee  $C6  q  i(}  garSiffcnt  6ie  (ce  piVy 
forimer0''(i  pimt  \a  niaffue  a  fot)  coi(i  fct)  affa  acou 
§er  fmCce  minaiHkehc  (a^iùchç  tcBourfifj^âDuat 
ûr6  ajjifiàe  fe  îcirêt  15cnir  if^  Ca((ctcnt  bive  au  rop: 
feilf  fup  enuoya  13ng meffaigc  pour  fup  birc  qf  Cu^ 
pfcufî  bc  fup  éaîffcr  trcfuce  (\uin}e  iomeii}  qf  fup  fc 
toit  bcfiurcr  be  (a'ûiikbeu^  nauivce  cÇargece  be 
Çarac  ftayeKibcu^âecacqueebc  macquercaufip 
faCCc}  (X  fa  moufîar^e  pour  fee  ma^ev.a  quop  fe  aCi? 
COî0a  <Dargatua^par  amfi  q  fe  rop  pparcroit  foç)  ar 
ftieebcÇae  fee  quinze  icute  et  q  fup  mcfmeô  affifîCi? 
toit  au  c^M aucc  toute  fa  puifjancc  feqf  dppouitc 
mcntfutainfic^du^  (zp:efenteauî5  çatçâtua(c6 
beu^nauitee  chargées  beÇarencfrapô  et  fee  bcu^ 
CÎ6  cac^6  be  macqteau(^  faCfc}  et*^^+6ariffcè  pCai 
liée  be  moufîar§e*^c5opat  <5at^antua  q  if  cfïoit 
6ii  appoi/foimeifcnuopaa  feegcfôarmceîtîebce 
nauïrcebeÇarauî;  frapefcuffcmêt  amcqucebcv^ 
cacqebcmoufïarSc  (icccp  fup  fut  fernt?  a  fa  taQCc 

3D 


^cuat  fil  po2fc^f  faÎMCfc  aîiigbffiniufr  parî»^ 
ùin^y  maui)  entre  frpt  (i  fjiiyt  Çcnrc6.2<p:c6  q  gur^J 
Qantuacut^cfuunci(ciitcnuyct)c^o:mit(ifci)aù 
ia  a  îiig  (\ucixi  be  ficiic  î)c  {a  îiffe  c  r)înc  Çaffcc  o« 
\i\ccoi\c^iXtt  fe  cnSoimit.^tufcnnebefaîifrc  fu^ 
notent  13eu  cnf>oimyk\(\m(}(t)^\xU  fcrapoîtitôt 
it'fiitbitprtrfccojifcifqucir^re  j^rofcnt  ciffuiffir  fa 
n\\)H  et  qmf^  (c  nicropcrit  cnÔû2nip»<£t  quat  if^  fu^ 
rct  iin  (ku  \Ï} cmbopct  bcualïcr  {a  Vidlff r  (i if^ tum^; 
6opctbeba6t'ag«culTe:  bcCdrgafuaqbozmoit  fa 
gucuffc ouucrtc:(i  )>  tii6crct  beuç>  Cf  ii6  a  cinq  iu^C'^ 
inciit,*î5t  qiiar  Oargaiif  ua  fut  efuciffc  iTf  ut  grat 
|oif(Kciufebccc6Miacqucrfuufç>(afff^qfuuoitm? 
gcaf  uffa  a  (a  nuierc  pour  6oirc  (i  6cut  te ffcrtif  nt  qf 
inifiruôictcrminc  \x\ccSoi6  ff6CitO)?ce  q  cfîopct 
to»i6f^fr)fa  gufulïc furent touL>norf6«  , 
^;;Comnicnt  fc  iUop  birfunbc  (i  Ooflrnbc  fc p2f pa^^ 
ra(i(i/ffui6ra  for; o|t  pour  rcfiffa-  côfrc  gavgafua* 
^Stç^s^-  i0pairtrclÀo^'lDirrtin6c(i  l;^oiïfn6c5 
iCnauoit  guerre  bctrefue6Ufi|]birigc;; 
/^[cc  bc  /nauDcr  pur  tout  for;  pape  bc  Çofc^ 
^M.  bc  et  bc  'Jtraubc  que  tout  6cin  et  arrière 
6iu;fu|tp2c(tbeîienir  tifa  Bonne  în fie  bc  Ue6o«r^ 
fu;fe  trop^icfmciûur  te  <.^)u)?  procfiainemetit  îc^ 
iiiMit:et  que  cfiufcunfu  fi  frmieufji^  en  point  pour  fc 
beffenbrequif  lercitpoijriGfe.cTtint  fij?  kV<oy(\uc 
Ci)  peu  be  tempe  if eut  a  |u  court  bcu\"> cenemiffc 65 
mee  Bien  equippe;  be  ce  q  feur  eftoit  necf  fjuire  pour 
fcfaictbe fa gncrre»<6t quant fcl\0)?fe\icit  fi6ict) 
i:côpaigncct  hc  fi  6one  gcnfbarmce  (i  dict)  c\)  point 


n^ccptc  bc  artiCCcticiCav  ci)  tc((uy  tcpe  it  nay  c^oit 
fcpe  ifucrjcf^oit  point  irmarT6aparîmgt)crauft|a 
Ôargâtuacimcftoitauccquccceegcnefur  rf6o2t 
bc  ia  mer  a  faxu  grant  cficrcq  if  îint  a  (a  cÇ)ampaH 
qMc  (I  (jnc  k  î^op  futtm§oitaucc  6effc  côpagfiic^rt 
que  fifuc  \5moi(  6icj)  toft  que  if  k  "DrcnSîoit  "ûcoir^ 
£oi6  Otirgantua  fut  6tri)  aifc--  ctbifî  au  Çcrau  (t  q 
tf  ne  piint  pas  fa  pcMie  et  que  iCfcBctroit  pfuetofl 
q  lie  fup  fcroit  6c(biiig  a  tât  fepart  fc  fierciuft:  puis 
î)tfI»Ô(îrgâtuaa  ces  gcnt^q  quant ifÇucÇeroit il  if^ 
înenfiffent  pour  fane  Ce  pinatge.iEoie  ^ay  îa  Coad 
gâtua  a  fannee  fa  greffe  maffucfiir  fon  eof.ctquât 
iffutpîeeifrcgarSa  que  tout  fc  pape  :f?oitprair)  et 
anovcnt  f<\ict  bce  attgnie  pour  fe  faire  tom6cr*iCf 
1)o^at  iffc  appiocfia  p:c6:^î  if^  lup  UxctopU  "bcc^  ffr^ 
c6e6  tant  qï  ne  fc  îeoit  pas  con5ur2c*2(6onc  p:mt 
fil  ma^uc<i\>cu^  marne  :i\cc\moncÇ)cbccactMa 
anffi  fermement  q  faict  îjng  fpoi;  quant  if  x>imi  fa 
p20)>e  et  et)  peu  bc  tcpe  if  en  tua  cent  miffc  beu^  cce 
cth\^iu^cmlt:(i'^m<^  qui  faifopctre6mo2Gfou6? 
fee  auftrc6:et  an  mcilTieu  "^z  (armcccfioit  (c  î^o)?  (t 
cinquante  graiiôfeigneurebe  fa  rourt  qui  mo)>cnt 
miff  rico:5e«iro26  hanan'^a  (ôaxt^antua  :  qui  cffee 
Çou6etir^rffpon5irentqucccfloitrcl\Oî>(ifc6  6a; 
rone^npavL^.7i^otKCcu\:c5manda<:ôar^antua^ 
if;nc  Bougeafffnt.^qTfeprnucrott  p2ifonnier6au 
ÎAor  artuô  aiiccquce  (ce  auftreij  pour  en  faire  a  fa 
Îonfente*£o26  0argatuafep2mtaf(fffcrcnpauf 
fne  a  fee  gène  (cfqiicC}  cfloycnt  au  riuaige  hc  (a  met 
atrop6pctitc6fieue6bera»iro:6incontinentquir; 

3D  II 


on^îcnt  fait  eapitamcOcîrgciufna  qui  fifïïoit  et) 
paufmcif^fauanccrétbcaftcrfcsrnjMCdf  if;  fca^ 
uopct6icf)  que  itTceappcffcroît  pour  faire  (c  piffui 
çc^ceg^cnequicfloyctmoieict  quanti(}futcnt  fa 
ctquci^ycawitdict)  tout  piiïc^Oatqantua  p:tnt 
Cc6 cinquantcpiifonmctô  et  (c6m\^ict)3nc  bcnt 
ctmfcqui(auoiU<Bi)(a^hcntacufcauoit  "ancien 
bcpaufmc  pont  cfQ(itvc(c\^it}p2ifonmcr6i^miflic 
Uoytc^àefa  qiScfficïr.piiiefont^cnu}  au  num 
gcbc  fa  met  (a  ou  if;  ont  ttônuc  îc  fcigucur  <^^ctUt) 
qui  fcertttcii^oît  a'%m\t^1ioieOi)ctÇ\\)^i^  fcenv^ 
cÇuntmiciie  comme  if  auottfcccouflumcictnicon^ 
tmaut  quif;  furent  fain  iC}  furent  toue  trrtJifmie  a 
racourtbuUoj^cirtUB/faouôarçatuafifîprefcnt 
an  no6rcUo)>artu6  bee  beffufDict^piijonnicre  <S( 
f  f?o^ent  pzefcne  toue  fee  6arou6  bc  fa  court  bu6ict 
Ko^artusq  furent mouftiopeur^/(Z  fupfaifopcnt 
grant  donneur  et  citant  rcuercnce  (z  p2ifo)?ctit  èeau 
coupùifoice  etpuifftuicebcOcirganfua* 

CliTomment  (f  (irgantucnnifî  5ng  gcnnt 
en  fa  qideffictc* 
^  .^|£^2Cî  quant  (]fargatua(îOperPi»)(Z  foute 
fôt^  larmcc furentarriue^afa comt>)u^oy 
■^'^$\\2iïtneet  fiure^  feepzifonnicreifc  62upt 
^7  Jfnt  par  toute  (a^ike  queif  jxiuoitîmg 
grant  qauûitbou.;ecoH$ee6beÇaurtcje(?oit  pour 
fouf?enir  (a  partie  beedroe  (i  0K)ago6^:£equcrou  if 
paffoit  ifbf  (îrupfoit  tout  Ce  paye  (Z  X^eman^oitnon 
iirncebc (Gargantua  ^ifant  quffîoufoit  com^a^; 
tre  contre  Tup  tt  îenger  fc  meurtre  quif  anoxifaict 


xiufdit}  goe  et  maçoe:(i  et)  fhtCcBîuyt  fiçtant  quit 
îmt  tufquce  au^  oiciCCce  be  (3(itç^atua:Ccquc(  fut 
6ict)ayfct>couyî  pat:ferbc(apm/fance:(zbifï  que  fi 
k^it  ^cant  3ou(oit  (tmn  fe  Ûop  attueqiCCuf  0atf 
Cctoit  (a  mo^tic  be  fce  gaigce  que  if  auoit  bu  îRoj> 
2trtu6*jl^026(l5arga))tuap2mtfamaffucctfef)îa 
îcoirortefïoit  fcgcautquinc/îoit  que  acinqpctU 
tee  (icuce  bciLon(>2C6  ou  ifauoit  afficç^e  15ng  cÇa^î 
flcauct  auoit  iatont  t>cfim^t  k  'BttTatgc*:â§onc 
quant  <S>at(x,antua  Ce  15eit  iffe  faCua/(i  (edict  qcant 
Ce  regarda  et  Cu)f>  bi(l:  cefî  top  queie  cÇercÇc  iamaie 
tu  nctctoutnetaehont  tu'èieneimaiemaintenât 
feront  îengce  lire  $06  et  inago6*2l6onc  fe  géant  q 
auoit  Ca'ïfcue  Baffe  pzuitînc  gro/fe  maffue  be  6o^e 
(i  cup^oit  frapper  (éargâtua.et  if frappa  long  gros 
cÇcfne*2iro26gar$antua  re15ap2cn52e  et  fup  pùa 
fee  raine  et)  îa  fomie  et  manière  ^  (ot)  pfierort  '^nc 
bou^ainebcfguiTrcttee  et  fe  mi(?ef)  fa  gi6f/fiere  et 
fe  po2ta  tout mo2ta  fa  court buKop  artue* 
C<St  ainfï  '\>cfc{mt<^aïa,at\tua  au  feruîce  Xiu  î^op 
2(rtu6  fcfpace  tieheu^cetie  atxe  tropemopeet+mû 
iour6tu(teHient*pui6futpo2tect)faicrie  par  gai>) 
fa  p?}ce/et<^eCu\\txeiauecquee  piufieure  auCtxes 
Écfqud^  p  font  be  p2cfent* 


CEa)mfiiptfafa6fcî)c  Ccflc  piefentc  Çpfîoirc 

^t  ctonicc{uc  bc  iÔat^antua* 
CI<Bt  picmictcmmt* 
^{!lommcnt<^ctCit)futa]>pe(Cepîincc\>c6ni(^to 
mancicjiôacaufebcsgrcifiemeruciffcô  qï  faifoit* 
CliC^ment  C^crfcj;  bcmanSa  côgic  baffer  cr)  ozict 
pour  faire  grant  (ôofiet(i^aÇemcC(c<\tti  cfîopmt 
fc  père  et  fa  mcrebccèargantuo* 
C^Commefit  Qct:Cit)  fifî  fa  grat  mment  pour  poî;; 
ter  (c  pcre  et  di  merc  bc  C»argarttua. 
CLC^ment  grant  «loo  fier  (iCDaremcffc  cngctiSre^ 
rent  <Dargan^ua:(t  be  fcuf  aucc  buSict  <5argatua* 
CCôftient  grant  goficr  (i  gafcmeflfe  (i  gargautua 
furent  c5ercÇer<.1^errit):ct  continent  fa  grat  ûinict 
d^atit(cGfoîefl^\i€C^ampai(inc(ibc  (a6eau(ce  et) 
fo\>  cfmouc^antbe  fa  (\ucue* 
€E:Commcnt  gargautua  (Z  for)  pcre  et  fa  mcre  arri 
iirrêt  au  po2t be  fa  mer  p2C6  Ce  mont  §amct  micÇcf 
et  fc  mcfcÇief que  fenr  firent  fee  62eton6* 
Clîî^^mcnt  fee  62ef one  BaiTferent  a  gargâtiia  et  a 
for)  pf  rc  (la  fa  merc  gr3t  n362e  be  lîacfice  (i  îcaufj) 
pour  Ce  Catcit)  quiC}  (eut  avoycnt  faict* 
C[;Commentrepcre(zfamerebeQargan(uapo2tc 
rentrcmojitfainctCpicÇef  et  t56efaineou  if;font 
bc  p2cfcnt«. 

^^iômcntCcpctcctCa  mcrebegarganfua  mouru 
rcnt:ftbubueifqnefi(îfepouuregargantua* 
C]^ommfntgargantuafci)afra  a  parie  pour  paf 
fer  fonbucif* 
^■£ôtmt  i(  piint  fcc  ^cii^cCocf)c6  be  nof?re  l>ame 


île  paiiepomCte  pcn^ic  aa  CoCbc  fa^vat  iumciiU 
^uàmcnticô  pati\icn6  iïpzmît  q  uif  (ee  tani]l 
cr)  (cure  places  ottctTe  font  bc  p2cfentcc  q  fifî  iV^Kt 
gurçautiki  moyennant^  ^c(icuna(\(}(uyfitaiU 
CEèôi/ictgtiigâîua  fci;  retourna  au  mont  famct 
Ct)icl)cl\;  cômciit  <\}ciùi)  (appurnt  a  (u^  (;  femmes 
ua  a  ta  court  bu  i-^op^îirtue  pour  fcrmrfcèictKop* 
C!;^o/jmifJitçargantwabcjfi|îfc0  9O6ct<^)a$o6 
be (a nTaffuc.«6t cornet feSit gargantua f i(î  (op  p2C 
micrrcpuGa  facourt  bwro)?2(rtu6  et  fut  ferup  hc 
pl'ufurure met}  et  hc (ceaSiffetiicne bc fiurcc» 
Cl  ;Cô/ncjitgargatuafilî  guerre  auç>§olVen$op6 
cfJirranèopeMicoMicntif^rujD  OailTcrentbcu^ua^ 
uircepfaineebcÇaruucfrapeet  tropeBarricques 
beinacquereaurç)farfe^pour  for)  beficunct  poura^ 
woir  ttcfiic6,<Bt  ciment  xî  fcu^ozmit  i<x  ^onc^c  ou 
uerterni  tomSa  trope  de  hcQ  cttop^e  tt)  fa  gucuftc» 
Ç[£Iômeutrf  gaignafa^ataiCrcct  m\\\  k  Uopci) 
fagi6e/fierc/ctîjnggrat  n^^Jttt  grane  feigneurô 
quifini(îer)p2ifor)cr)fabcntcreufe* 
€E/C5mcnt  gargautua  retourna  a  fa  court  bu  rop 
artu6(ifupfi:fîp2efcntbe6p2ifonmer6(;buKopbc 
lÔoffcnSc  et  te  %ïï<\n^e^ 

^t^JLàmentQ,atg,antuaaiU\  compatit  contïc'\>n^ 
geant^^t  comment  leSictgargatua  fuppfcia  fes 
rame  et  fc  mi|î  e\)  fa  gi6cf[ierc* 


fH^^finiffcnt  Cce  ^roni'equcebu  gtaiit  et  puifi 

faut  ^Cimt,(&arQantua/contcnât  fa  gcneafo^ 

gic/iEa  grandeur  (i  foicc  be  fot}  coipe^^ufi' 

fi  (eemtmeiCCcu^  faict^battnee  quif 

fifipout  fcno6t^cKoj>arttt6/Cat 

contre  fee  ©ce  et  ^agoe/quc 

a  faicÔttc  bu  Uo  j>  5Dirfatt 

§c  et  ^cfan5c.:2(ucc(|ue6 

ùe  metuciffee  be  O^er 

ft»)*  f!louuei!fcment 

3mp2imee6  2i 


RABELAIS  ET  FLAUBERT. 

Le  tome  II  des  Œuvres  complètes  de  Flaubert,  qui 
vient  de  paraître  chez  l'éditeur  Conard,  renferme  une  lettre 
adressée,  le  29  octobre  i838,  par  Gustave  Flaubert  à  son 
ami  Ernest  Chevalier  et  inédite  jusqu'ici.  Flaubert  n'avait 
en  i838  que  dix-sept  ans,  et  il  avait  déjà  commencé  la  lec- 
ture du  Gargantua  et  du  Pantagruel. 

...  A  peine  sorti  du  lit,  dit  Flaubert,  j"ai  repris  la  lecture  de 
ce  bon  Rabelais  que  j'avais  un  peu  négligé  depuis  quelque 
temps,  mais  j'ai  continué  avec  un  nouveau  plaisir  et  je  touche 
à  la  fin.  Je  te  recommande  le  chapitre  où  il  est  question  de 
Me  Gaster.  Mon  Rabelais  est  tout  bourré  de  notes  et  commen- 
taires philosophiques,  philologiques,  bacchiques,  etc. 

Malgré  le  jeune  âge  du  commentateur,  ce  volume  pou- 
vait présenter  quelque  intérêt.  J'en  ai  entretenu  M.  Conard 
au  moment  où  il  se  rendait  à  Antibes,  où  habite  l'héri- 
tière de  Flaubert.  Il  a  bien  voulu  compulser  le  livre,  mais 
il  n'y  a  trouvé  que  des  passages  soulignés,  sans  aucune 
annotation.  D'après  lui,  les  notes  et  commentaires  aux- 
quels Flaubert  fait  allusion  dans  sa  lettre  doivent  avoir 
été  écrits  sur  des  feuillets  détachés,  qu'il  pense  pouvoir 
retrouver  lorsqu'il  aura  été  mis  en  possession  des  papiers 
du  célèbre  écrivain.  Il  fera  connaître  à  la  Société  le  résul- 
tat de  ses  recherches.  L'intéressant  article  que  M.  H.  Patry 
a  publié  dans  la  Revue  sur  Rabelais  et  Flaubert^  se  trou- 
vera ainsi  complété. 

A  ce  propos,  il  me  semble  intéressant  de  rappeler  ici  la 
suite  de  la  lettre  de  Flaubert  à  Ernest  Chevalier  du  i3  sep- 
tembre i838,  dont  M.  Patry  n'a  cité  qu'une  partie. 

Je  lis  toujours  Rabelais,  —  dit  Flaubert,  —  et  j'y  ai  adjoint 
I.  Voir  Revue  des  Etudes  rabelaisiennes,  1904,  p.  27. 


94  RABELAIS    ET    FLAUBERT. 

Montaigne.  Je  me  propose  de  faire  plus  tard  sur  ces  deux 
hommes  une  étude  spéciale  de  philosophie  et  de  littérature. 

A  ce  passage  reproduit  par  M.  Patry,  Flaubert  ajoute 
ces  quelques  lignes,  où  son  pessimisme  se  fait  déjà  jour  : 

C'est,  selon  moi,  un  point  d'où  est  parti  la  littérature  et 
l'esprit  français. 

Vraiment  je  n'estime  profondément  que  deux  hommes,  Rabe- 
lais et  Byron,  les  deux  seuls  qui  aient  écrit  dans  l'intention  de 
nuire  au  genre  humain  et  de  lui  rire  à  la  face.  Quelle  immense 
position  que  celle  d'un  homme  ainsi  placé  devant  le  monde  ! 

Il  semble  que  Flaubert  n'ait  vu  dans  Rabelais  qu'un 
contempteur  de  l'humanité.  Il  a  rectifié  son  jugement 
lorsqu'il  a  dit  en  parlant  du  roman  de  Rabelais,  dans 
l'étude  qu'il  paraît  avoir  écrite  un  an  plus  tard,  en  iSBg  : 

Œuvre  unique...  parce  qu'elle  est  à  elle  seule  l'expression 
d'un  siècle,  d'une  époque...,  immense  sarcasme  sur  ce  passé 
hideux  du  moyen  âge  qui  palpitait  encore  au  xvi^  siècle  et 
dont  le  xvie  siècle  avait  horreur  lui-même. 

Quand  Flaubert  dit  qu'il  estime  Rabelais  parce  qu'il  a 
eu  l'intention  de  nuire  au  genre  humain,  il  est  manifeste 
qu'il  veut  parler  du  genre  humain  déforme  par  le  moyen 
âge,  et  non  de  Thommc  en  tant  qu'homme. 

Lionel  Laroze. 


LE   «  PANTAGRUEL  »   ET  LES   PROTESTANTS. 
UN  TÉMOIGNAGE  INCONNU  DE  i352. 

On  sait  avec  quelle  curiosité  les  fervents  de  Rabelais 
ont  toujours  souhaité  de  voir  éclaircir  la  question  de  ses 
rapports  avec  la  Réforme  et  avec  les  Réformés.  En  atten- 
dant que  l'étude  d'ensemble  qui  s'impose  sur  cette  matière 
puisse  être  écrite,  je  puis  produire  un  précieux  témoi- 
gnage qui  n'a  jamais  été  introduit  dans  le  débat  et  qui 
offre  ce  grand  intérêt  d'être  contemporain  de  Rabelais  et 
de  l'apparition  du  Quart-Livre  complet.  Il  se  rencontre 
dans  Le  Triomphe  de  Vérité  où  sont  monstre^  infinis 
maux,  commis  soub\  la  tyrannie  de  V Antéchrist  fil:[  de 
perdition,  Tiré  d'un  Autheur  nommé  Mapheus  Vegeus  et 
mis  en  vers.  Par  Pierre  Du  Val,  humble  membre  de 
TEglise  de  Jesus-Christ.  ||  Ipsum  audite.  Veraces,  ac 
fidèles,  inter  mortales  desierunt.  Psal.  12.  Omnes  homi- 
nes  mendaces  sunt.  Psal.  116.  Quorum  os  loquitur  vani- 
tatem.  Psal.  144.  ||  i552.  S.  /.,  pet.  in-8  de  182  ff. 

Ce  curieux  volume,  probablement  publié  à  Londres, 
est  une  satire  protestante  de  la  société  française.  Son 
auteur  a  été  étudié  par  notre  confrère  M.  Emile  Picot 
dans  un  ouvrage  intitulé  :  Théâtre  mystique  de  Pierre 
Du  Val  et  des  libertins  spirituels  de  Rouen  au  XVI'^  siècle, 
publié  avec  une  introduction  (Paris,  in-80,  D.  Morgand, 
1882).  Pierre  Du  Val  quitta  la  France  pour  cause  de  reli- 
gion et  se  réfugia  en  Angleterre  un  peu  avant  i552.  Son 
poème  est  dédié  à  l'Église  française  de  Londres  : 

Pierre  du  Val  à  l'Eglise  françoyse 
Servante  à  Dieu,  à  Londre  en  Angleterre, 
Par  la  faveur  et  grâce  très  courtoise 
D'un  Chrestien  Roy  désire  paix  en  terre. 

Cet  ardent  écrivain  réformé  critique  dans  Le  Triomphe 


96       LE  «  PANTAGRUEL  »  ET  LES  PROTESTANTS. 

de  Vérité^  et  de  la  manière  la  plus  âpre,  toutes  les  classes, 
conditions,  dignités,  professions  qui  existaient  alors  dans 
la  société  de  notre  pays.  La  Vérité  est  censée  les  visiter 
les  unes  après  les  autres  :  chassée  successivement  par  les 
médecins,  les  apothicaires,  chirurgiens,  barbiers  et  sem- 
blables, elle  s'en  va  aux  imprimeurs  et  traite  en  ces  termes 
des  livres  qu'ils  impriment  : 

Si  ne  sont  pas  les  imprimeurs  sans  crime 

Veu  que  pour  gain  un  chacun  d'eux  imprime 

Livres  lascifz,  puans,  ordz  et  ineptes, 

Remplis  d'erreurs,  de  fables  et  sornettes, 

D'impiété,  d'infameté  et  rage. 

Comme  entendras  par  leur  subtil  ouvrage  : 

D'un  Amadis,  d'un  Flammette  et  Pamphile, 

D'un  Fierabras,  d'un  sot  Ecatomphile, 

D'un  Olivier,  un  Oger,  d'un  Fourmon, 

lehan  de  Paris,  des  quattre  filz  Aymon, 

Mille  et  Amy,  Regnaut  de  Montaubon  (sic) 

Et  d'un  Merlin,  autant  faux  que  Laban, 

D'un  Melusine,  d'un  Romant  de  la  Rose, 

D'un  Peregrin,  qui  a  besoing  de  glose, 

Des  actes  preux  du  grand  Roy  Charlemaigne, 

Des  vaillans  fais  d'un  Arthus  de  Bretaigne, 

Les  grans  hazardz  d'un  Pierre  de  Provence, 

Pantagruel  qui  entre  tous  s'advance, 

Et  tant  et  plus  d'autres  sottes  histoires, 

Ramentevans  incredibles  victoires  : 

Combien  que  soyent  des  mensonges  très  amples. 

Mais  le  pis  est  là  sont  mauvais  exemples. 

De  meurtres  grans,  rapines,  convoitises. 

D'impiété  et  toutes  paillardises; 

Là  n'apprent  on  qu'orgueil,  vengeance  et  ire, 

A  décevoir  par  beau  parler  et  dire. 

Et  mille  maux  que  je  ne  compte  pas. 

Voilà  donc  un  texte  décisif  à  joindre  à  ceux  que  nous 
apportent  les  œuvres  de  Calvin,  de  H.  Estienne,  les 
registres  de  Genève,  etc.,  et  qui  paraît  encore  plus  expli- 
cite. Pantagruel  est  considéré  par  Pierre  Du  Val  comme 


LE  «  PANTAGRUEL  »  ET  LES  PROTESTANTS.        97 

le  livre  le  plus  mauvais,  le  plus  dangereux,  le  plus  con- 
damnable de  son  temps,  comme  celui  qui,  entre  tous  les 
ouvrages  lascifs,  ineptes,  faux  ou  impies,  «  s'advance  » 
au  premier  rang.  Et  ce  jugement  est  daté  de  i352.  Ce  texte 
figurera  désormais,  en  une  place  toute  spéciale,  parmi  les 
mentions  les  plus  anciennes  et  les  plus  caractéristiques 
du  Pantagj'uel.  Ajoutons  qu'il  apporte  en  même  temps 
une  énumération  curieuse  des  lectures  de  nos  pères  au 
xvi«  siècle.  Catholiques  et  protestants  militants  s'entendent, 
vers  i55o,  pour  réprouver  au  premier  chef  les  idées  du 
Pantagruel.  Il  faudra  tenir  compte  de  tout  cela  pour 
l'étude  du  V^  livre  et  de  son  authenticité. 

Abel  Lefranc. 


REV.    DES   ET.    RABELAISIENNES.    Vlll. 


COMPTES-RENDUS 


N.    Martin  -  DrpoNT.    François   Rabelais.    Paris,    Albin 
Michel,  1910,  In-80,  xi-332  pages,  avec  reproductions. 

Nous  avons  évoqué  à  plus  d'une  reprise  le  souvenir  de  l'in- 
téressant groupement  des  «  Amis  et  admirateurs  de  Rabelais  » 
qui,  de  1886  à  1892,  réunit  un  certain  nombre  de  fervents  du 
Maître  et  contribua  pour  sa  part  à  entretenir,  dans  plusieurs 
provinces,  d'activés  sympathies  rabelaisiennes.  Une  mention 
toute  particulière  est  due  à  son  dévoué  fondateur,  M.  Audiger, 
qui  fut  l'âme  des  divers  congrès  qui  se  tinrent,  durant  ces 
années,  à  Tours  et  deux  fois  à  Chinon.  Parmi  les  auteurs  de 
communications  faites  à  ces  réunions  figure  plusieurs  fois  le 
nom  de  M.  N.  Martin-Dupont  :  sur  les  idées  de  R.  touchant 
la  politique,  sur  R.  moraliste,  sur  la  femme  dans  le  panta- 
gruélisme.  Demeuré  depuis,  malgré  la  dispersion  de  la  Société, 
un  ardent  «  Ami  et  admirateur  de  Rabelais  »  et  devenu  notre 
confrère,  M.  Martin-Dupont  a  songé  à  publier  le  résultat  de 
ses  réflexions  sur  l'auteur  du  Pantagruel.  Son  volume  com- 
prend dix  chapitres  :  la  vie,  l'écrivain,  l'artiste,  le  politique,  la 
morale,  R.  et  la  femme,  le  moine,  la  religion  de  R.,  le  méde- 
cin, l'alchimie.  Un  épilogue  nous  fait  connaître  ce  que  quelques 
contemporains  ont  pensé  de  R.  :  Budé,  Calvin,  Th.  de  Bèze, 
les  Sainte-Marthe,  de  Thou,  Van  Dale.  L'auteur  nous  donne 
ensuite  l'opinion  de  La  Bruyère,  celle  de  Fontenelle  et  celle 
de  Voltaire.  Il  définit,  pour  finir,  «  l'âme  de  R.  ».  M.  M.-D.  a 
joint  à  son  ouvrage  plusieurs  portraits  de  notre  écrivain,  dont 
celui  du  musée  de  Châteauroux,  diverses  vues  anciennes  de 
Chinon  et  de  bonnes  reproductions  des  photographies  de 
C.  Peigné  de  Tours,  mises  en  circulation  au  moment  du  pre- 
mier congrès  des  «  Amis  de  Rabelais  »,  tenu  à  Chinon  le 
i3  juin  1886.  On  s'étonne  que  le  rabelaisant  enthousiaste  qu'est 
M.  M.-D.  n'ait  pas  cherché  à  se  mettre  au  courant  des  récents 
travaux  publiés  sur  l'auteur  qu'il  étudie.  Il  n'a  guère  tenu  de 
compte  des  recherches  accumulées  depuis  une  vingtaine  d'an- 
nées sur  la  biographie,   le   commentaire  et  l'explication  de 


COMPTES-RENDUS.  99 


l'œuvre'.  Son  livre,  écrit  con  amore,  est  trop  resté  ce  qu'il 
aurait  pu  être  au  temps  où  se  tenaient  les  réunions  rabelai- 
siennes que  nous  venons  d'évoquer.  Quoi  qu'il  en  soit,  sa  fer- 
veur rabelaisienne  est  méritoire  ;  elle  vaut  d'être  signalée  à 
nos  confrères.  On  peut  en  juger  par  cette  touchante  confes- 
sion (p.  2)  :  «  Pour  moi,  depuis  que  j'ai  l'âge  d'homme,  le  Gar- 
gantua et  le  Pantagruel  ont  été  mon  livre  de  chevet,  et  je  puis 
dire  que  dans  tous  les  hasards  de  la  vie,  dans  les  luttes  de  la 
pensée,  crises  de  la  volonté,  au  plus  fort  de  la  bataille  pour 
l'existence,  alors  que,  las,  j'allais  m'abandonner  peut-être  à 
une  désespérance  stérile  et  lâche,  la  lecture  de  ce  livre  m'a 
tenu  le  cœur  et  l'esprit  haut;  d'où  je  puis  regarder,  non  point 
avec  l'indifférence  du  jouisseur  ou  du  sceptique,  mais  confiant 
et  serein,  les  contingences  et  accidents  de  la  vie  :  «  certaine 
«  gaîté  d'esprit  confite  en  mépris  des  choses  fortuites  !  »  —  L. 

Charles  Beaulieux.  Catalogue  de  la  Réserve  XVI"  siècle 
( 1 5oi-i54o)  de  la  bibliothèque  de  l'Université  de 
Paris.  Paris,  H.  Champion,  1910.  In-8°.  8  fr. 

M.  Charles  Beaulieux,  bibliothécaire  à  la  Sorbonne,  nous 
donne  dans  ce  catalogue  un  excellent  instrument  de  recherches 
et  de  travail.  La  Réserve  xvie  siècle  de  la  bibliothèque  de  l'Uni- 
versité de  Paris  comprend  1,200  ouvrages;  toutes  les  sciences 
y  sont  représentées;  elle  nous  offre  une  idée  exacte  de  ce 
qu'était  la  «  librairie  »  d'un  humaniste  du  xvi^  siècle,  d'un 
Budé  ou  d'un  Rabelais.  A  la  description  de  ces  1,200  ouvrages 
sont  jointes  dix-neuf  reproductions  de  marques  typographiques, 
une  liste  des  imprimeurs  et  libraires  figurant  dans  le  catalogue, 
une  liste  des  personnages  mentionnés  dans  les  notes  manus- 
crites et  quelques  commentaires  sur  ces  notes;  L'ouvrage  de 
M.  Beaulieux  se  recommande  à  tous  ceux  qu'intéresse  l'étude 
de  l'humanisme  à  l'époque  de  Rabelais.  J.  Plattard. 

I.  Les  sept  volumes  de  la  R.  E.  R.,  les  études  ou  ouvrages 
publiés  dans  ces  dernières  années  sur  les  sources  de  R.,  sur  R. 
anatomiste  et  physiologiste,  sur  les  voyages  de  Pantagruel,  sur  la 
topographie  rabelaisienne,  sur  la  «  querelle  des  femmes  »,  sur  le 
V"  livre,  etc.,  n'ont  pas  été  utilisés.  Il  faudrait  aussi  plus  de  préci- 
sion :  p.  9,  l'acte  de  partage  est  de  i5o5  (anc.  style)  et  non  de  i525; 
le  père  de  R.  n'était  pas  apothicaire,  etc. 


CHRONIQUE. 


Société  des  Études  rabelaisiennes.  —  Le  Conseil  de  la 
Société  s'est  réuni  le  lo  mars  igio.  Après  avoir  approuvé 
les  nouvelles  candidatures,  il  a  discuté  une  intéressante  pro- 
position de  M.  H.  Grimàud  sur  l'utilité  de  placer  une  plaque 
commémorative  à  la  Devinière,  maison  natale  de  Rabelais. 
M.  Grimaud  sera  prié  de  représenter  à  la  Société  du  Vieux- 
Chinon,  dont  il  est  membre,  que  le  soin  de  poser  cette  plaque 
lui  revient  au  premier  chef  et  que,  si  elle  veut  bien  s'en  char- 
ger, la  Société  des  Études  rabelaisiennes  sera  heureuse  de  l'y 
aider  pécuniairement.  Le  Conseil  a  ensuite  tiré  au  sort  les 
noms  de  ses  membres  sortants,  conformément  aux  statuts.  Ont 
été  désignés  :  MM.  Henry  Grimaud,  Lionel  Laroze,  Antoine 
Thomas,  Maurice  Tourneux;  M.  A.  Maugeret  étant  décédé. 

—  La  Société  a  tenu  son  assemblée  générale  annuelle  le 
10  mars  1910,  à  cinq  heures,  dans  l'École  pratique  des  Hautes- 
Études,  salle  Gaston  Paris,  sous  la  présidence  de  M.  Abel 
Lefranc. 

M.  Jacques  Boulenger,  secrétaire,  lui  a  communiqué  les 
noms  des  nouveaux  candidats,  qui  ont  été  admis  à  l'unani- 
mité. La  Société  comptait  l'an  dernier  872  souscriptions.  Elle 
a  perdu  7  de  ses  membres  par  décès,  radiations  ou  démis- 
sions. En  revanche,  elle  a  acquis  16  adhésions  nouvelles, 
si  bien  qu'elle  sert  aujourd'hui  ses  publications  à  38i  sous- 
cripteurs. 

M.  Henri  Clouzot,  trésorier,  a  ensuite  présenté  les  comptes 
de  l'exercice  1909,  qui  se  solde  de  la  sorte  : 

Recettes. 

En  caisse  au  ie<"  janvier  1909 573  4S 

Produit  des  cotisations  payées  à  la  Société  .     .     .      2,i5o  »» 


CHRONIQUE.  101 


Produit  des  cotisations  payées  à  M.  Champion     .  1,387  »» 

Vente  de  collections 8  »» 

Vente  de  publications 17  60 

Intérêts  du  compte 4  »» 

Don  de  la  fondation  Peyrat 5oo  »» 


4,640  o5 


Dépenses. 

Impression  des  numéros 3,36o  10 

Tirages  à  part 247  60 

Droits  d'auteurs 266  25 

Clichés  et  reproductions 164  80 

Prospectus  et  convocations 72  o5 

Affranchissement  des  fascicules 33i  60 

Recouvrements  et  timbres 61  65 

Frais  de  séances 25  w» 

Fournitures  de  bureau 10  10 

Dépôt  au  Crédit  lyonnais 100  go 

4,640  o5 
Ces  chiffres,  mis  aux  voix,  sont  approuvés  à  l'unanimité. 

M.  Abel  Lefranc  présente  alors  son  rapport  sur  l'année  qui 
vient  de  s'écouler.  Il  fait  observer  que,  grâce  à  la  libéralité 
d'une  généreuse  donatrice,  nous  avons  pu  en  1909  grossir 
le  volume  de  notre  Revue,  ainsi  que  le  nombre  des  clichés  qui 
l'illustrent,  c'est-à-dire  publier  plus  de  travaux  sur  Rabelais 
et  faire  avancer  sensiblement  nos  études.  Il  serait  regrettable 
que  nous  nous  vissions  forcés  de  restreindre  notre  publication 
en  1910,  et  en  conséquence  M.  Lefranc,  tout  en  se  félicitant  de 
constater  que  chaque  année  jusqu'ici  le  nombre  des  membres 
de  la  Société  s'est  régulièrement  accru,  engage  chacun  de 
nous  à  faire  de  son  mieux  pour  procurer  à  la  Société  de  nou- 
velles adhésions  encore.  Notre  président  récapitule  ensuite  les 
principaux  articles  publiés  Tan  passé  et  en  fait  ressortir  les 
conclusions.  Knhn  il  rappelle  la  mémoire  de  notre  ancien 
vice-président   et  doyen   M.   A.   Maugeret,   dont   nous   avons 


102  CHRONIQUE. 


malheureusement  à   déplorer   la    perte   depuis    le   i3    février 
dernier'. 

L'assemblée  procède  à  l'élection  de  cinq  membres  du  Con- 
seil : 
MM,  H.  Grimaud, 

Lionel  Laroze, 
Antoine  Thomas, 
Maurice  Tourneux, 
membres  sortants,  sont  réélus. 
M.  Jean  Plattard  est  élu. 

Enfin  l'assemblée  écoute  les  communications  fort  intéres- 
santes de  MM.  Lionel  Laroze  sur  Rabelais  et  Flaubert,  Henri 
Clouzot  sur  3/i3i/re  Charles  Charmoy,  le  commandant  G.  Pinet 
sur  La  grande  salle  de  Navarre,  et  Abel  Lefranc  sur  Chasse- 
neux  et  Rabelais,  que  nous  reproduisons  dans  le  présent  fas- 
cicule ou  reproduirons  dans  les  prochains. 

—  Le  Conseil  de  la  Société  s'est  réuni  le  21  mars  1910  pour 
nommer  son  Bureau.  Ont  été  élus  : 
MM.  Abel  Lefranc,  président, 

Lionel  Laroze,  L.-G.  Pélissier,  vice-présidents, 
Jacques  Boulenger,  secrétaire, 
Louis  LovioT,  secrétaire-adjoint, 
Henri  Clouzot,  trésorier, 
[Maurice  Du  Bos,  trésorier-adjoint.] 

Notre  bibliothèque.  —  M.  Pierre  Dufay  nous  a  remis  : 
Pierre  Dufay,  Fernand  Bournon  f  i SSy-KjogJiPans,  H.  Cham- 
pion, 1909,  in-80,  29  pages,  tiré  à  100  exemplaires).  —  M.  Georges 
Beaurain  :  Le  prieure  d'Hornoy  et  son  prieur  au  commence- 
ment du  XF/«  siècle,  par  Georges  Beaurain  (Amiens,  impr. 
Yvert  et  Tellier,  1908,  in-80,  42  p.;  illustrations).  —  M.  Joseph 
Orsier  :  Joseph  Orsier,  Propos  historiques  et  littéraires.  La 


1.  M.  Abel  Lefranc  se  propose  de  consacrer  une  notice  nécrolo- 
gique à  cet  érudit  excellent  dont  il  ne  saurait  oublier  le  rôle  actif 
et  dévoué  lors  de  l'organisation  de  noire  Société. 


CHRONIQUE.  .  I03 


moquerie   savoyarde.   Apologue   en    vers  patois  de  la  fin  du 
XVh  siècle  et  ses  origines  (Paris,  H.  Champion,  1910,  in-S», 

28  p.). 

Sont  entrés  par  voie  d'échange  les  périodiques  suivants  : 
L'Amateur  d'autographes,  année  1909.  —  Modem  language 
notes,  année  1909.  —  Bulletin  du  bibliophile,  année  1909.  — 
Bulletin  de  la  Société  archéologique  de  Touraine,  année  1909, 
fascicules  I  à  III. 

L'invention  et  la  composition  dans  l'œuvre  de  Rabelais. 
—  Notre  confrère  M.  Jean  Plattard  a  soutenu  en  Sorbonne,  le 
19  janvier,  ses  thèses  pour  le  doctorat  ès  lettres.  Sa  thèse  com- 
plémentaire est  V Édition  critique  du  Quart  Livre  de  i548, 
que  nos  lecteurs  recevront  avec  le  présent  fascicule.  Sa  thèse 
principale  est  une  étude  sur  V Invention  et  la  composition  dans 
l'œuvre  de  Rabelais.  C'est  le  premier  ouvrage  sur  Rabelais  qui 
ait  été  soumis  à  l'examen  de  la  Faculté  depuis  la  fondation  de 
notre  Société  :  il  a  valu  à  son  auteur  le  titre  de  docteur  avec 
mention  très  honorable. 

Nous  avons  noté  pour  nos  lecteurs  les  remarques,  conjec- 
tures et  aperçus  qui  ont  trouvé  place  dans  cette  soutenance. 
Le  jury,  présidé  par  M.  le  doyen  Croiset,  était  composé,  pour 
la  thèse  complémentaire,  de  MM.  Roques,  Brunot  et  Chamard; 
pour  la  thèse  principale,  de  MM.  Croiset,  Lanson  et  Gazier. 
M.  Roques,  entre  autres  remarques,  insiste  sur  l'assertion  de 
Ménage,  rapportée  dans  la  note  i  de  la  page  i  de  l'édition  du 
Quart  Livre.  Ménage  prétend  avoir  eu  une  édition  séparée  du 
prologue  du  Quart  Livre  en  caractères  gothiques.  Son  affirma- 
tion est  nette;  d'autre  part,  nous  ne  trouvons  nulle  autre  men- 
tion de  cette  édition  spéciale  du  Prologue  :  M.  Roques  émet 
cette  hypothèse  que  peut-être  Rabelais  a  voulu  tâter  l'opinion 
par  un  tirage  à  part  du  Prologue.  Les  caractères  gothiques 
furent  précisément  employés  pour  l'impression  des  plaquettes, 
longtemps  après  qu'ils  eurent  été  abandonnés  pour  les 
ouvrages  plus  considérables. 

M.  Brunot  loue  M.  Plattard  d'avoir  étudié  le  travail  du  style 
chez  Rabelais  dans  les  corrections  de  i552  (p.  8-22),  mais  n'ad- 
met point  ses  conclusions.  Les  changements  dans  l'ordre  des 
mots  ne  doivent  pas  être  considérés  comme  une  recherche 
d'archaïsme,  mais  comme   un    procédé   commun  à  tous   les 


104  CHRONIQUE. 


écrivains  latinisants  de  l'époque,  particulièrement  en  honneur 
dans  l'école  lyonnaise  (voir  Maurice  Scève)  que  Rabelais  a 
bien  connue. 

M.  Chamard  présente  quelques  observations  sur  la  notation 
des  variantes  et  signale  quelques  coquilles  qui  appellent  un 
erratum. 

M.  le  doyen  Croiset  demande  des  éclaircissements  sur  le 
chapitre  de  l'humanisme.  Pourrait-on  savoir  jusqu'à  quel  point 
Rabelais  connaissait  le  grec  et  le  lisait?  M.  Plattard  fait  obser- 
ver qu'il  est  difficile  de  préciser  ce  point  :  en  effet,  la  plu- 
part des  fragments  que  Rabelais  traduit  des  auteurs  grecs 
avaient  déjà  été  traduits  en  latin  et  Rabelais  pouvait  s'aider 
de  ces  traductions;  en  outre,  il  paraphrase  plutôt  qu'il  ne  tra- 
duit. M.  le  doyen  Croiset  insiste  alors  sur  les  rapports  qu'il 
trouve  entre  la  prose  de  Rabelais  et  celle  de  Platon.  Rabelais, 
comme  Platon,  a  un  rythme  de  phrase  très  sûr;  son  style  est 
une  imitation  du  langage  parlé,  consciente,  savante  et  artiste. 

M.  Lanson  fait  un  mérite  à  M.  Plattard  de  la  précision  de 
ses  recherches  et  aussi  de  la  discrétion  et  de  la  prudence  avec 
lesquelles  il  les  a  présentées,  «  ne  voulant  jamais  avoir  l'air  de 
savoir  plus  qu'il  ne  savait  ».  Peut-être  même  a-t-il  poussé  trop 
loin  la  modestie,  en  se  refusant  à  utiliser  tout  ce  qu'il  savait? 
M.  Lanson  regrette  que  les  sources  antiques  et  les  sources 
populaires  masquent  l'inspiration  moderne,  qui  n'est  pas  popu- 
laire. Il  y  avait  lieu  d'examiner  un  passage  de  Cœlius  Calca- 
gninus  qui  présente  de  grandes  analogies  avec  le  plan  d'édu- 
cation de  Gargantua.  De  même,  l'art  architectural  de  Thélème 
ne  se  rattacherait-il  pas  à  une  conception  de  l'architecture 
commune  aux  humanistes  du  temps?  Malgré  ces  réserves, 
M.  Lanson  estime  que  le  travail  de  M.  Plattard  deviendra 
désormais  inséparable  de  l'œuvre  de  Rabelais  pour  ceux  qui 
voudront  étudisr  cette  œuvre. 

M.  Brunot,  bien  qu'il  ait  été  convoqué  pour  le  seul  examen 
de  la  thèse  complémentaire,  tient  à  prendre  part  à  la  discus- 
sion de  la  thèse  principale.  Il  loue  M.  Plattard  de  la  connais- 
sance et  de  l'intelligence  qu'il  a  de  Rabelais  et  de  son  temps. 
Puis  il  redresse  avec  un  soin  minutieux,  qui  atteste  l'intérêt 
qu'il  a  mis  à  lire  cette  thèse,  un  certain  nombre  d'inadver- 
tances, H  corriger  par  un  erratum.  Il  regrette  que  M.  Plattard 
n'ait  pas  fait  une  place  plus  importante  aux  sources  scriptu- 


CHRONIQUE.  I05 


raires  de  Rabelais'.  Il  eût  été  bon  d'étudier  les  parodies  de 
la  Bible,  qui  peut-être  ont  motivé  les  condamnations  du  livre 
par  la  Sorbonne.  M.  Plattard  fait  remarquer  que  la  plus  auda- 
cieuse de  ces  parodies,  le  Sitio  des  «  Propos  des  bien  yvres  m, 
a  été  maintenue  dans  l'édition  de  042,  celle  d'où  ont  disparu 
les  plaisanteries  irrévérencieuses  sur  la  Sorbonne  et  les  théo- 
logiens. M.  Brunot  fait  observer  en  outre  que  la  précision  que 
Rabelais  apporte  dans  son  réalisme  local  est  sans  doute  un 
procédé  d'auteur  pour  éveiller  la  curiosité  du  public.  Il  insiste 
sur  ce  fait  que  l'humanisme  qui  faisait  revenir  les  médecins 
aux  pratiques  des  anciens  a  été  un  obstacle  à  la  méthode 
d'expérimentation,  qui  commençait  à  s'introduire.  Les  progrès 
de  la  médecine  sont  venus  des  ignorants,  comme  A.  Paré, 
qui,  ne  connaissant  pas  le  latin,  demandaient  à  l'expérience 
ce  qu'ils  ne  pouvaient  tirer  des  textes.  M.  Brunot  termine  en 
constatant  que  la  valeur  du  travail  de  M.  Plattard  est  d'un 
heureux  augure  pour  l'édition  de  Rabelais  à  laquelle  il  col- 
labore. 

M.  Gazier  critique  le  titre  qui  annonce  de  la  rhétorique-. 
Sur  les  sources  bibliques,  il  présente  les  mêmes  observations 
que  M.  Brunot.  Il  fait  observer  que  plusieurs  des  parodies  de 
la  Bible  s'expliquent  par  l'habitude,  fréquente  dans  les  milieux 
cléricaux,  de  jouer  avec  le  texte  de  l'Écriture.  Pourtant,  le 
Sitio  des  «  Propos  des  bien  yvres  »  risquait  de  conduire 
Rabelais  au  bûcher.  Il  note  que  les  citations  de  la  Bible  dis- 
paraissent presque,  à  partir  du  Tiers  Livre. 

Telles  sont  les  principales  remarques  auxquelles  cette  soute- 
nance a  donné  lieu.  En  somme,  les  réserves  et  les  critiques 
du  jury  n'ont  porté  que  sur  des  détails,  sur  des  questions  de 
composition  ou  de  proportion.  Sur  la  valeur  littéraire,  critique 
et  documentaire  de  son  ouvrage,  M.  Plattard  n'a  reçu  que  des 
éloges,  et  nous  sommes  particulièrement  heureux  de  le  noter 
ici,  en  attendant  le  compte-rendu  critique  et  détaillé  que  la 
Revue  publiera  dans  son  prochain  fascicule.  J.  B. 


1.  Nous  publierons  prochainement  un  article  de  M.  Plattard  sur 
Rabelais  et  ses  sources  scnpturaires  et  théologiques. 

2.  L'ouvrage  de  M.  Plattard  porte  maintenant  pour  titre  :  L'Œuvre 
de  Rabelais  {sources,  invention  et  composition).  Paris,  II.  Champion, 
1910. 


I06  CHRONIQUE. 


Rabelais  docteur.  —  Sans  qu'on  doive  y  attacher  une 
importance  exagérée,  il  est  bon  de  remarquer  que  Pierre  de 
Saint-Romuald,  dans  le  passage  cité  par  M.  Lefranc(i?.  É.  /?., 
t.  VII,  p.  5o3),  place  le  doctorat  de  Rabelais  avant  la  bulle 
pro  apostasia.  H.  C. 

Talasman  et  haymachy  (1.  II,  ch.  ix).  —  Notre  confrère 
M.  Paul  Casanova,  professeur  au  Collège  de  France,  nous 
adresse  l'intéressante  lettre  suivante  : 

Paris,  3o  janvier  1910. 

Vous  avez  bien  voulu  me  faire  parvenir  les  numéros  de  l'année 
190g  de  la  Revue  des  Etudes  rabelaisiennes.  Ils  m'ont  vivement 
intéressé.  Voulez-vous  me  permettre  de  payer  mon  écot  à  la  Revue 
en  vous  soumettant  les  observations  suivantes  sur  un  point  de  ma 
compétence  : 

Page  89,  1.  7  :  «  Lettres  signées  et  escrites  par  les  prestres  de 
Turquie,  qu'on  nomme  Talasmans,  qui  appellent  ces  lettres  Hay- 
machy; ce  brevet  préservant  celuy  qui  le  porte  à  la  guerre.  » 

Je  ne  partage  pas  l'opinion  de  M.  C.  Huart  rapportée  par  l'auteur 
de  l'article.  A  mon  avis,  les  Talasmans  sont  les  Daniclimends, 
prêtres  (ou  plus  exactement  étudiants  en  théologie  et  aspirants 
prêtres)  de  Turquie.  On  les  appelle  aussi  softas  et  ils  sont  plus 
connus  sous  cette  seconde  dénomination.  L'altération  de  danich- 
mend  (littéralement  :  savant)  se  retrouve  assez  semblable  chez  les 
auteurs  occidentaux  et  byzantins  qui,  parlant  d'un  prince  turcoman 
de  la  famille  dite  des  Danichmend,  écrivent  :  (Guillaume  de  Tyr) 
Danisman,  (Albert  d'Aix)  Doniman,  (Cinnamus)  Tavi(T[i.avioç.  Je 
crois,  d'ailleurs  très  volontiers,  qu'ici  la  déformation  de  Vn  en  / 
(très  fréquente  par  voie  orale)  est  sous  l'influence  du  mot  :  talisman. 

Quant  à  haymachy,  qu'il  faut  probablement  lire  haymail:[,  c'est 
le  mot  arabe  hamail  (littéralement  :  choses  qui  se  portent)  et  qui 
est  consacré  pour  les  amulettes,  scapulaircs  et  autres  que  portent 
sur  eux  les  Musulmans  afin  d'être  protégés  de  tout  malheur.  C'est 
le  mot  couran'.  en  Turquie  pour  ces  sortes  de  choses. 

Sur  danichmend,  cf  M.  d'Ohsson,  Tableau  de  l'empire  ottoman, 
II,  469,  et  sur  hamail,  cf.  Ibid.,  V,  681. 

Paul  Casanova. 

Alcofribas  son  bon  facteur  (1.  I,  ch.  viii).  —  A  Lyon  (ceci  à 
l'appui  de  la  note  de  M.  Henri  Clouzot),  le  mot  facteur  a  été 
uniquement  employé  dans  le  sens  d'homme  de  confiance 
chargé  d'agir  en  l'absence  du  chef  de  maison.  Il  était  souvent 


CHRONIQUE.  107 


muni  de  la  procuration  générale  de  son  maître  et  en  devenait 
généralement  l'associé.  Le  mot  de  facteur  implique  toujours 
l'idée  d'un  employé  supérieur,  en  général  d'un  niveau  social 
égal  à  celui  du  maître.  Jean-Baptiste  Buysson,  libraire,  fut 
successivement  le  facteur,  le  petit-gendre  et  l'associé  de  Guil- 
laume Rouillé.  Ceci  bien  entendu  pour  les  xve  et  xvi^  siècles. 

J.  Baudrier. 

Garasse  et  Rabelais.  —  A  l'appui  de  l'excellente  note  de 
M.  Abel  Lefranc  publiée  dans  le  dernier  fascicule,  nous  ren- 
voyons à  la  lettre  de  Reneaume  (vers  1620)  publiée  dans  la 
Revue,  t.  IV,  p.  80  :  «  Je  n'ay  peu  trouver  mon  Rabelais  en 
ma  bibliothèque.  Je  ne  sçay  si  mon  [fils],  trop  imbu  de  phan- 
taisies  jésuitiques,  ne  me  l'a  point  ou  faict  brusler  ou  jette 
quelque  part.  »  H.  G. 

MoNOUC,  «  EUNUQUE  ».  —  Un  de  nos  confrères  nous  écrit  : 

A  propos  de  Monouc,  qui  est  savamment  commenté  dans  le  der- 
nier numéro  de  la  Revue,  permettez-moi  de  vous  rapporter  un  sou- 
venir de  voyage  en  Turkestan,  oîi  se  parle  le  turc  dzâgataï.  Je 
rencontrais  fréquemment  à  Boukhara  un  vieux  marchand  de  bon- 
nets du  bazar  qui  était  un  ami  de  notre  drogman  et  que  ce  dernier 
mettait  dans  des  rages  folles  en  l'appelant  Hadji-Menoiik,  c'est-à-dire 
homosexuel.  N'étant  pas  orientaliste,  je  n'insiste  pas,  mais  c'est 
dans  cette  direction  qu'il  faudrait  chercher. 

Rabelais  et  Bussy-Rabutin.  —  Dans  le  charmant  livre  qu'il  a 
consacré  à  Bussy-Rabutin  (Paris,  Champion,  1909),  M.  Gérard- 
Gailly  montre  en  Bussy  un  admirateur  de  Rabelais,  dont  il 
avait  fait  une  de  ses  lectures  favorites.  Témoin  ces  trois  lignes 
tracées  sur  une  muraille  de  son  château  :  «  Curé  de  Meudon, 
ayant  fait  un  livre  qu'on  n'estimait  pas,  parce  qu'il  était  d'un 
savoir  trop  profond,  composa  cette  folle  et  fine  satire  contre 
son  siècle,  qui  eut  ensuite  un  cours  merveilleux  et  qui  en  aura 
toujours.  » 

Citons  encore  en  passant  l'inscription  réservée  à  Montaigne  : 
«  Gentilhomme  gascon  qui,  dans  un  livre  intitulé  les  Essais,  a 
mis  tout  le  bon  sens  du  monde  »  {op.  cit.,  p.  343). 

Portrait  de  Rabelais  par  Delacroix  (1834).  —  Le  portrait 


108  CHRONIQUE. 

de  Rabelais  par  E.  Delacroix  (1834),  tout  de  convention  comme 
la  plupart  des  portraits  historiques  de  l'époque,  réédite  de 
parfaite  façon,  avec  une  différence  d'expression  bien  entendu, 
les  traits  de  l'homme  couché  dans  le  célèbre  tableau  du  Louvre 
Le  Massacre  de  Scio,  tableau  qui,  au  Salon  de  1824,  porta,  dit 
Théophile  Gautier,  au  dernier  degré  d'exaspération  les  colères 
de  l'école  classique. 

Quel  était  ce  modèle  dont  deux  fois  en  dix  ans  et  pour  des 
sujets  si  différents  se  servit  Delacroix? 

Certains  remarquent  une  étrange  affinité  entre  ces  deux  per- 
sonnages et  le  portrait  de  Petrus  Borel. 

Petrus  Borel  et  Rabelais  !  L'aimable  railleur  sous  les  traits 
du  farouche  lycanthrope  !  Quel  romantisme!  Il  serait  curieux 
que  Delacroix,  qui  se  piquait  de  fréquenter  le  juste  milieu,  eût 
portraituré  le  bousingot  dont  les  truculences  émerveillaient 
l'atelier  de  Deveria  et  qui  passait  pour  maître  chez  Louis  Bou- 
langer. Si  cette  identification  de  personnages  pouvait  être 
faite,  elle  éclairerait  d'un  jour  tout  nouveau  les  rapports  du 
Cénacle  avec  Delacroix.  Chacun  sait  que  si  Delacroix  a  des- 
siné les  costumes  du  drame  A77iy  Robsart,  il  ne  garda  pas 
moins  vis-à-vis  de  Victor  Hugo  et  son  entourage  une  constante 
réserve  et  ne  s'enrôla  pas  dans  les  bandes  frénétiques  aux 
soirs  de  Hernani.  M.  Du  Bos. 

La  toile  dont  il  est  ici  question  fut  achetée  par  l'État,  qui 
en  fit  don  à  la  commune  de  Chinon,  où  elle  décore  aujour- 
d'hui le  salon  de  l'hôtel  de  ville,  nous  écrit  M.  Henry  Grimaud. 

Il  La  figure  souriante,  l'auteur  de  Pantagruel  est  représenté 
assis  au  milieu  d'un  fouillis  de  livres.  Traités  avec  une  grande 
richesse  de  tons,  les  meubles  et  accessoires  Renaissance  se 
détachent  d'un  fond  qui  a  malheureusement  passé  au  noir.  En 
i885,  cette  toile  a  figuré  à  Paris  à  l'exposition  des  œuvres 
d'Eugène  Delacroix.  » 

Rabelais  nom  de  ville.  —  Pendant  la  Révolution,  on  chan- 
gea tous  les  noms  de  ville  rappelant  de  près  ou  de  loin  l'an- 
cien régime;  ainsi,  Château-Chinon  (Nièvre)  s'appela  Chinon- 
Moniagne;  on  supprimait  ainsi  le  mot  château  qui  offusquait 
les  Jacobins. 

Ce  changement  occasionna  de  nombreuses  confusions  pos- 


CHRONIQUE.  109 


taies  entre  la  ville  nivernaise  Ghinon-Montagne  et  la  cité  touran- 
gelle restée  Chinon  tout  court.  Pour  obvier  à  cet  inconvénient, 
les  édiles  chinonais  délibérèrent  sur  cette  question  le  7  floréal 
an  II.  La  dénomination  de  Chinon-sur-Vienne  fut  adoptée  par 
7  voix  contre  6  en  faveur  de  Ghinon-Rabelais  ;  cette  décision 
fut  prise  malgré  un  pompeux  discours  du  citoyen  Lemanceau, 
qui  fit  ressortir  les  avantages  de  cette  appellation,  où  le  mot 
Chinon  était  accolé  à  celui  du  plus  illustre  de  ses  enfants. 

H.  G. 

Rabelais  et  Boursault  (1709).  —  Notre  confrère  M.  F.  Bru- 
not  veut  bien  nous  communiquer  l'intéressante  note  que  l'on 
va  lire  : 

La  Robe  de  Rabelais  est  en  si  grande  vénération  à  Montpellier 
qu'aucun  médecin  n'y  est  reçu  qui  ne  la  mette  sept  fois.  Quelques 
étudians  en  médecine  ayant  fait  des  actions  indignes  d'eux  furent 
cause  que  tous  les  privilèges  de  la  Faculté  furent  abolis.  Rabelais, 
qui  étoit  un  des  plus  considérables  Membres  de  ce  Corps,  vint  à 
Paris  et  s'adressa  au  Suisse  du  Chancelier  Duprat,  à  qui  il  parla 
latin.  Le  Suisse  ayant  fait  venir  un  homme  qui  sçavoit  cette  langue, 
Rabelais  luy  parla  Grec.  Un  autre  qui  entendoit  le  Grec  ayant  paru, 
il  luy  parla  Hébreu.  Par  hazard,  un  professeur  en  langue  hébraïque 
s'étant  trouvé  là,  Rabelais  luy  parla  en  Arabe,  et  à  un  autre  encore 
en  Syriaque  :  de  sorte  qu'un  tel  homme  ayant  quelque  chose  de 
prodigieux,  on  courut  en  avertir  le  Chancelier  qui,  charmé  de  la 
harangue  qu'il  luy  fit  et  de  la  science  qu'il  avoit,  rétablit,  à  sa  con- 
sidération, tous  les  privilèges  qui  avoient  été  abolis.  Rabelais  étoit 
de  Chinon,  petite  ville  de  Touraine,  et  se  fit  cordelier  au  couvent 
de  Fontenay-Ie-Comte,  dans  le  Bas-Poitou,  d'où  il  s'enfuit  :  ensuite 
de  quoy  il  fut  médecin  à  Montpellier,  alla  à  Rome  avec  le  cardinal 
de  Lorraine  et  mourut  curé  de  Meudon.  Il  avoit  beaucoup  d'esprit 
et  de  sçavoir,  mais  peu  de  religion  :  et  quoique  son  livre  soit  estimé 
de  quelques-uns,  on  ne  le  voit  point  dans  les  mains  de  personne 
d'une  vie  réglée.  (Extrait  de  Boursault,  Lettres  nouvelles,  éd.  de 
1709,  p.  375-376.) 

Saint-Michel  d'Aure  et  Saint-Nicolas  (1.  IV,  ch.  xix).  — 
M.  L.  Médan,  dans  un  article  intitulé  :  Sur  une  exclamation 
de  Panurge  (Rev.  de  Gascogne,  1909,  p.  541),  identifie  Saint 
Michel  d'Aure  et  Saint  Nicolas  à  deux  chapelles  de  la  vallée 
d'Aure  près  des  Pyrénées. 


110  CHRONIQUE. 


Portrait  de  Rabelais  photographié.  —  Grâce  à  une  très 
gracieuse  autorisation  de  M^e  la  baronne  Sellière,  notre  con- 
frère M.  G.  Lenseigne  a  pu  faire  photographier  à  notre  inten- 
tion le  portrait  de  Rabelais  conservé  au  château  de  Beauregard 
(Loir-et-Cher).  Nous  adressons  à  Mme  Sellière  nos  plus  vifs 
remercîments. 


Rabelais  en  Bohême.  —  Jusqu'à  présent,  il  n'y  avait  pas, 
dans  la  littérature  tchèque,  de  traduction  de  la  grande  Bible 
de  la  Renaissance.  On  parlait  des  idées  pédagogiques  de  Rabe- 
lais, on  parlait  de  Rabelais  en  littérature,  mais  on  ne  pouvait 
pas  lire  l'œuvre  même,  sinon  dans  le  difficile  original. 

En  1907,  M.  le  Dr  Prok.-Mir.  Haskovec,  jeune  professeur  de 
littérature  française  à  l'Université  tchèque  de  Prague,  tradui- 
sit les  chapitres  pédagogiques  de  Pantagruel  et  Gargantua  et 
accompagna  sa  traduction  d'un  essai  sur  la  pédagogie  de 
Rabelais  et  d'une  étude  d'histoire  littéraire  sur  Rabelais.  Puis 
M.  Haskovec  continua  à  publier  des  articles  et  dirigea  les 
efforts  de  ses  élèves  sur  son  auteur  favori,  si  bien  que,  prépa- 
rée dans  le  séminaire  qu'il  a  fondé,  la  première  traduction 
tchèque  de  Gargantua  est  aujourd'hui  prête  à  paraître.  La 
besogne  était  malaisée,  car  tout  était  à  défricher,  mais  en 
même  temps  le  travail  fut  plein  de  charmes,  car  il  permit  de 
goûter  toute  la  saveur  de  l'oeuvre  de  Rabelais  et  il  causa  en 
quelque  sorte  la  formation  d'une  petite  Théléma  tchèque  entre 
les  traducteurs. 

Une  petite  bibliothèque  rabelaisienne  fut  fondée  grâce  aux 
livres  de  M.  Haskovec.  Elle  comprenait  notamment  les  édi- 
tions originales  de  Marty-Laveaux  et  de  Burgaud  des  Marets 
et  Rathery,  toutes  les  années  de  la  Revue  des  Études  rabelai- 
siennes, trois  traductions  allemandes  de  Rabelais  et  une  tra- 
duction russe;  les  grands  dictionnaires  français  du  séminaire 
roman  de  l'Université  étaient  à  la  disposition  des  traducteurs. 

Ceux-ci  se  sont  efforcés  de  traduire  littéralement,  tout  en 
donnant  à  l'idée  de  Rabelais  une  expression  purement  tchèque. 
Us  espèrent  être  arrivés  à  l'objectivité  de  l'expression,  ce  qui 
est  indispensable  quand  une  traduction  est  l'œuvre  de  plu- 
sieurs personnes.  Le  texte  sur  lequel  ils  ont  travaillé  est  celui 
de  Marty-Laveaux.  F.  Kamaryt. 


CHRONIQUE.  III 


—  J'ajoute  à  ces  renseignements  qu'il  vient  de  se  former  à 
Prague  une  «  Société  des  bibliophiles  »,  dont  la  première 
publication  :  le  Testament  de  Coménius,  a  paru  (adresse  : 
Spolek  Bibliofilù,  à  Prague,  librairie  O.  Pysvejc),  et  que 
M.  Haskovec  a  publié  la  première  de  ses  Études  sur  les  rap- 
ports littéraires  des  littératures  tchèque  et  française,  consacrée 
à  «  l'histoire  de  Venceslas  et  Boleslas  racontée  par  un  Fran- 
çais [Belleforest]  »  :  Vdclav  a  Boleslav  V povîdce  francou![ské. 

J.  B. 

La  Pantagrueline  Prognostication  en  catalan.  —  Pro- 
nostich  Pantagrueli  cert,  véritable  et  infallible  per  l'any  per- 
pétuai, nouament  compost  a  profit  et  auisement  de  gents  atur- 
dides,  et  moxardes  de  natura,  per  Mestre  Alcofribas,  Arquetricli 
del  dit  Pantagruel.  Cette  bonne  traduction  a  pour  auteur  notre 
confrère  M.  Louis  Faraudo  de  Saint-Germain  (Lluis  Deztany). 
C'est  un  véritable  joyau  bibliographique,  tiré  à  no  exem- 
plaires, imprimé  en  caractères  gothiques  avec  un  goût  char- 
mant, contenant  la  reproduction  en  fac-similé  de  toutes  les 
planches  du  texte  original  (Barcelone,  Serra  et  Russel,  1909, 
14  p.  in-40). 

Livres  et  articles  récents.  —  Notre  confrère  M.  V.-L. 
Bourrilly  vient  de  publier,  dans  la  Collection  de  textes  pour 
servir  à  l'étude  et  à  ienseignetnent  de  l'histoire  qu'édite  la 
librairie  Alphonse  Picard,  une  nouvelle  édition  de  l'important 
Journal  d'un  bourgeois  de  Paris  sous  le  règne  de  François  /e"" 
( i5i5-i536)  (Paris,  1910,  in-S»).  Cette  édition  est  précédée 
d'une  introduction  critique,  enrichie  de  notes  et  suivie  de  tout 
ce  qu'il  y  a  d'intéressant  dans  le  ms.  fr.  17527  de  la  Biblio- 
thèque nationale,  compilation  historique  de  valeur  très  iné- 
gale dont  on  s'était  parfois  servi,  mais  qui  était  demeurée 
inédite  jusqu'à  ce  jour.  Il  n'est  pas  besoin  d'ajouter  que  l'im- 
peccable érudition  de  M.  Bourrilly  rend  l'édition  de  notre 
confrère  indispensable  à  consulter  pour  tous  ceux  qui  s'oc- 
cupent de  l'histoire  du  roi  François. 

—  Notre  confrère  M.  Hugues  Vaganay  vient  de  faire  paraître 
Les  odes  de  P.  de  Ronsard,  gentilhomme  vendômois ;  nouvelle 
édition  publiée  d'après  le  texte  de  iSj 8;  Index  bibliographique 
(«  Et  se  donne  chez  l'auteur,  à  Lyon,  1910  »,  in-40  de  32  p.). 


112  CHRONIQUE. 


C'est  la  mise  au  point,  éditée  avec  le  goût  parfait  de 
M.  Vaganay,  d'un  article  paru  dans  la  Zeitschrift  fur  fram^ô- 
sische  Sprache  u.  Litteratur  (XXIX^,  p.  8o-85),  combinée  avec 
l'Index  bibliographique  de  Ronsard  que  M.  Vaganay  a  publié 
en  igoS  et  mis  en  harmonie  avec  le  plan  de  l'édition  qu'il  pré- 
pare et  dont  a  paru  déjà  le  1.  I  des  Amours. 

—  Notre  confrère  M.  Joseph  Orsier  publie  sous  ce  titre  : 
Propos  historiques  et  littéraires.  La  moquerie  savoyarde.  Apo- 
logue en  vers  patois  de  la  fin  du  XVI^  siècle  et  ses  origines 
(Paris,  H.  Champion,  1910,  in-S",  28  p.),  une  étude  sur  une 
pièce  de  vers  en  dialecte  savoyard  qui  traite  le  même  sujet 
que  la  fable  de  La  F'ontaine  Le  meunier,  son  fils  et  l'âne,  et 
dont  il  suit  les  transformations  à  travers  la  littérature. 

J.  B. 


Le  gérant  :  Jacques  Boulenger. 


Nogent-le-Rotrou,  impr.  Daupeley-Gouverneur. 


Ii5 


CHARLES  CHARMOIS, 

PEINTRE    DU    ROI    MÉGISTE. 

Rabelais  a  cité  dans  son  Quart  Livre  deux  tableaux  du 
peintre  Charles  Charmois,  tous  les  deux  achetés  par  frère 
Jean  dans  l'île  de  Médamothi.  L'un  représentait  le  visage 
d'un  appelant,  l'autre  l'image  d'un  valet  qui  cherche  son 
maître,  «  en  toutes  qualités  requises,  gestes,  maintien, 
minois,  alleures,  physionomie  et  affections  ».  Une  addition 
du  manuscrit  du  V«  livre  nous  apprend  que  cette  dernière 
peinture  se  trouvait  également  dans  l'Ile  d'Odes  et  que 
l'artiste  était  d'Orléans.  Le  Quart  Livre  nous  avait  déjà 
averti  qu'il  était  peintre  du  roi  Mégiste  (Henri  H). 

M.  Jacques  Soyer,  dans  son  excellente  Topographie 
orléanaise\  n'a  pas  réussi  à  identifier  ce  personnage,  mais, 
avec  une  louable  conscience  d'érudit,  il  ne  lui  a  pas 
moins  donné  place  parmi  les  Orléanais  de  marque  cités 
par  Rabelais.  A  notre  tour,  nous  allons  proposer  une 
identification  que  d'ailleurs  Burgaud  Des  Marets  avait 
déjà  proposée  d'après  L.  de  Laborde,  Renaissance  des 
arts,  p.  930. 

Au  moment  de  la  publication  du  Quart  Livre,  trois 
artistes  du  nom  de  Charmoy  ou  Carmoy  travaillaient 
pour  le  roi  :  François  Carmoy,  imagier,  Etienne  Carmoy, 
sculpteur,  et  Charles  Carmoy,  peintre.  C'est  ce  dernier 
qui  nous  intéresse. 

Les  Comptes  des  bâtiments  du  roi  mentionnent  deux 
fois  Charles  Carmoy.  Sur  le  «  Compte  de  maistre  Nico- 
las Picart  durant  trois  années,  commancées  le  premier  de 
janvier  iSBy  et  finies  le  dernier  de  décembre  1540  »,  il 
figure  au  nombre  des  artistes  occupés  à  décorer  Fontai- 
nebleau,   sous    la   direction  du   Rosso.   Il  travaille  avec 

I.  R.  É.  R.,  t.  VII,  p.  3io. 

REV.    DES   ET.    RABELAISIENNES.    VIII.  8 


114  CHARLES    CHARMOIS, 


d'autres  peintres  et  imagiers  aux  ouvrages  de  stuc  et  de 
peinture  dans  la  cliambre  du  roi  et  la  grande  galerie.  Son 
salaire  est  de  vingt  livres  par  mois,  le  même  que  celui  du 
Primatice  et  le  plus  élevé  de  l'atelier,  Le  Rosso,  con- 
ducteur des  travaux,  étant  seul  taxé  à  cinquante  livres. 

Le  «  Compte  de  maistre  Nicolas  Picart  durant  neuf 
a'nnées  trois  quartiers,  commancez  le  premier  1540  et 
finies  le  dernier  de  septembre  i55o  »,  montre  encore 
Charles  Carmoy  au  même  traitement  de  vingt  livres  par 
mois,  employé  «  tant  aux  patrons  de  la  tapisserie  que  le 
roy  fait  faire  audit  Fontainebleau  que  aux  ouvrages  de 
painture  de  ladite  salle  haulte  du  grand  pavillon  près  l'es- 
tang,  et  audit  pavillon  estant  au  coing  du  clos  dudit 
estang  »*. 

Ces  deux  mentions  suffisent  à  justifier  la  qualité  de 
peintre  du  roi  donnée  par  Rabelais  à  Charles  Charmois, 
mais  elles  ne  nous  renseignent  nullement  sur  la  qualité 
d'Orléanais,  Auj'elian[ensis],  spécifiée  par  le  manuscrit  du 
V^  livre.  A  la  vérité,  on  pourrait  n'en  pas  tenir  compte, 
les  interpolations  de  ce  manuscrit  étant  tout  ce  qu'il  y  a 
de  plus  suspectes.  Mais,  si  le  passage  ne  doit  rien  à  Rabe- 
lais, ne  s'ensuit-il  pas  que  l'auteur  de  l'addition  connais- 
sait au  moins  de  réputation  le  peintre  de  François  !=■■  et 
de  Henri  II,  et  qu'il  n'ignorait  pas  son  origine  orléanaise? 

La  solution  de  ce  petit  problème  n'est  pas,  croyons- 
nous,  impossible  à  donner,  bien  que  ni  Herluison  dans 
ses  Artistes  Orléanais,  ni  aucun  auteur  de  la  région  n'ait 
soufflé  mot  de  notre  peintre^. 

François  Carmoy,  l'imagier  qui  travaillait  en  même 
temps  que  Charles  Carmoy  à  Fontainebleau  en  1537- 1640 
et  en  1 540-1 55o,  et  que  nous  pouvons  supposer  très  vrai- 
semblablement son  parent,  peut-être  son  frère,  habitait 
Orléans  en  1548,  bien  peu  de  temps  après  l'apparition  du 

1.  Léon  de  Laborde,  Les  comptes  des  bâtiments  du  roi,  Paris, 
1880,  t.  I,  p.  i33  et  195. 

2.  M.  Soyer  a  bien  voulu  faire  les  recherches  nécessaires  à  notre 
intention. 


PEINTRE    DU    ROI    MÉGISTE.  Il5 

Quart  Livre.  Il  était  chargé  de  sculpter  les  statues  de 
François  I^"",  de  la  reine  Claude,  de  Louise  de  Savoie,  du 
dauphin  et  du  duc  d'Orléans  destinées  à  figurer  sur  le 
couronnement  du  tombeau  de  François  I^""  à  Saint-Denis. 
En  mai  1348,  Philibert  de  l'Orme,  «  l'architecte  du  roi 
Mégiste  »  chargé  du  monument,  envoyait  un  messager  à 
Orléans  pour  donner  ordre  à  François  Carmoy,  imagier, 
demourant  au  dit  Orléans,  de  livrer  les  statues  ébauchées 
et  prêtes  à  être  voiturées  à  Paris  ^  Rien  n'empêche  de 
supposer  que  Charles  Carmoy,  lui  aussi,  ait  habité  la 
capitale  de  l'Orléanais,  et  même  qu'il  y  soit  né,  car  la 
forme  Carmoy  des  Comptes  des  bâtiments  du  roi  peut 
être  du  fait  du  trésorier  Nicolas  Picart,  sans  impliquer 
pour  cela  une  origine  septentrionale. 

Mais  il  y  a  plus.  En  tenant  compte  de  l'habitude,  au 
xvF  siècle,  de  désigner  les  artistes  par  leur  prénom,  nous 
ne  serions  pas  éloigné  de  reconnaître  Charles  Charmoy 
dans  un  certain  «  maître  Charles  »,  peintre  au  service  du 
roi  et  de  .Tean  du  Bellay  en  1544  et  1547. 

Deux  documents  viennent  à  l'appui  de  cette  conjecture. 
A  la  fin  de  son  règne,  François  \",  à  court  d'argent,  son- 
gea à  assujettir  à  l'impôt  les  pays  exempts  de  gabelle.  Il 
signa  en  juillet  1544,  pendant  son  séjour  au  château  de 
Saint-Maur-les-Fossés,  tout  récemment  terminé  par  Phi- 
libert de  l'Orme,  un  édit  assujettissant  à  la  gabelle  les 
marais  salants  de  Guyenne  et  de  Saintonge,  qui  jusqu'a- 
lors en  avaient  été  exempts.  On  n'avait  pas  de  carte  du 
pays.  Le  duc  de  la  Trémoille  et  le  général  des  finances  de 
Guyenne  décidèrent  de  faire  établir  le  cadastre  des  marais 
de  Saintonge,  et  firent  choix  de  maître  Charles.  «  Du  temps 
que  l'on  vouloit  ériger  la  gabelle  au  pays  de  Guienne,  dit 
Palissy  dans  ses  Discours  admirables,  le  sieur  de  la  Tri- 
mouille  et  le  général  Boyer  envoyèrent  un  maistre  Charles 
(peintre  fort  excellent)  sur  les  isles  pour  remarquer  les 


I.  Orig.,  bibl.  de   Lyon   (i58i6),   fonds   Coste.  Transcrit  dans  le 
Catalogue  des  manuscrits  de  la  bibliothèque  de  Lyon,  n"  11 19. 


Il6  CHARLES    CHARMOIS, 


passages  :  le  dit  peintre  apporta  figure  certaine  et  au  vray 
des  bourgs  et  villages;  mais  quant  est  des  formes  des 
marez,  ce  n'estoit  que  confusion  en  sa  figure  :  d'autant  que 
pour  lors  les  marez  estoyent  couverts  d'eau  ^  » 

Le  second  document  que  nous  pouvons  citer  est  une 
lettre  de  Jean  Moreau  au  cardinal  du  Bellay  du  i5  février 
1347,  où  il  est  question  d'une  curieuse  invention  de  chan- 
deliers de  bois,  dont  l'idée  appartenait  au  cardinal  et 
l'exécution  à  son  peintre,  maître  Charles.  Jean  du  Bellay 
en  avait  fait  hommage  à  la  duchesse  d'Étampes,  qui 
comptait  en  réserver  la  surprise  à  François  I<=r  à  son  arri- 
vée à  Limours.  Mais,  voyant  le  roi  malade  à  Saint-Ger- 
main, «  elle  lui  deist  qu'elle  avoit  la  chose  la  plus  singu- 
lière du  monde,  qu'elle  n'avoit  desliberé  luy  monstrer 
jusques  à  Lymours,  et,  pour  le  faire  courrousser  pour  ce 
qu'il  ne  proceddoit  de  son  invention;  mais  à  ceste  heure 
qu'il  se  trouvoit  ung  peu  mal,  elle  le  luy  vouloit  monstrer 
pour  le  resjouir.  Le  roy,  présent  messeigneurs  les  cardinal 
de  Tournon  et  admirai,  voulut  sçavoir  que  c'estoit;  la  dicte 
dame  le  luy  faict  entendre  et  aussy  luy  déclare  le  mot  qui 
est  à  l'entour  des  dicts  chandeliers,  lesquels  le  roy  voulut 
veoir  sur  l'heure.  Ils  furent  apportes  et  le  feu  alumé.  Ils 
furent  trouvés  tant  beaulx  et  furent  tant  loués  du  rov  que 
les  susdicts  assistans  furent  contraints  de  louer  l'inven- 
tion et  celluy  qui  l'avoit  inventé,  et  ma  dame  d'Estampe 
deist  au  roy  qu'elle  se  esbahissoit  comment  il  n'avoit 
inventé  cela.  Le  roy  luy  respond  :  «  Ne  vous  souvient  il 
«  qu'en  tel  lieu  je  feis  faire  une  salamandre  qui  gectoit  le 
«  feu  ?  »  Ma  dame  d'Estampes  luy  respond  qu'il  estoit  vray, 
mais  que  elle  n'estoit  de  la  façon  ne  de  l'invention  des 
vostres,  et  luy,  roy,  fut  contrainct  de  confesser  que  non 
et  par  ainsi  les  dicts  chandeliers  furent  loués  de  tous,  et 
deist  ma  dame  d'Estampes  qu'elle  n'avoit  en  son  cabinet 
chose  qu'elle  aimast  ne  estimast  plus  que  les  dicts  chan- 
deliers... J'envoiray  demain  [à  Lymours]  les  chandeliers 


I.  Palissy,  Œuvres,  éd.  France,  p.  3i2. 


PEINTRE    DU    ROI    MÉGISTE.  II7 

de  boys  que  vous  avez  donnés  à  ma  dame  d'Estampes, 
ausquels  j'ay  faict  faire  des  casses  et  bobaiches  de  fer 
blanc  pour  y  mettre  les  cierges,  ainsi  que  ce  jour  d'huy 
monseigneur  de  Longueval  a  ordonnay,  auquel  j'en  ay 
monstre  ung  qu'il  a  retenu  pour  luy  et  dict  à  maistre 
Charles,  vostre  paintre,  qu'il  luy  en  feist  encores  ung  et 
que  vous  l'entendez  ainsi  *  ». 

Il  est  probable  que  maître  Charles,  «  peintre  très  excel- 
lent «,  n'employait  pas  uniquement  son  talent  à  confec- 
tionner des  curiosités  de  cabinet,  et  nous  pouvons  présu- 
mer que  le  cardinal  du  Bellay  mit  largement  ses  pinceaux 
à  contribution  pour  son  château  de  Saint-Maur,  dont  la 
façade,  notamment,  était  décorée  de  frises  peintes  en 
fresque  tout  le  long  de  la  corniche.  Si  notre  conjecture 
est  vraie,  la  mission  de  Saintonge  que  François  h'^  confia 
à  maître  Charles  aurait  été  la  récompense  de  ses  travaux 
au  château^,  comme  le  fut,  pour  Philibert  de  l'Orme, 
l'inspection  beaucoup  plus  importante  des  côtes  de  Bre- 
tagne. Les  deux  commissions  sont  d'ailleurs  de  la  même 
année,  1544^. 

Dès  lors,  on  s'expliquerait  comment  Rabelais,  dans  ce 
Quart  Livre  qui  débute  par  les  louanges  de  Saint-Maur, 
aurait  associé  à  l'éloge  de  l'architecte  du  château,  Phili- 
bert de  l'Orme,  le  souvenir  de  son  collaborateur  plus 
modeste,  le  peintre  décorateur  Charles  Charmois^. 

Henri  Clouzot. 


1.  Bibl.  nat.,  ms.  fr.  Sgai,  fol.  96.  Cette  lettre  a  été  publiée  d'après 
la  copie  du  président  Bouhier,  par  M.  Séché,  Revue  de  la  Renais- 
sance, t.  I,  p.  2o3-2o6. 

2.  Remarquons  que  François  I"  se  trouvait  justement  à  Saint- 
Maur  quand  il  signa  l'édit  d'établissement  de  la  gabelle  en  Sain- 
tonge. 

3.  Cf.  R.  É.  /?.,  t.  VII,  p.  276,  et  H.  Clouzot,  Philibert  de  l'Orme, 
p.  118. 

4.  Nous  ne  désespérons  pas  de  découvrir  de  nouveaux  documents 
à  l'appui  de  notre  hypothèse.  M.  Jacques  Soyer,  qui  a  entrepris  le 
dépouillement  des  comptes  de  la  commune  d'Orléans,  a  retrouvé 
plusieurs  noms  de  peintres  inconnus,   mais  pas   encore   celui   de 


Il8  CHARLES    CHARMOIS, 


APPENDICE. 

Lettre  de  Jean  Moreau  au  cardinal  du  Bellay  '. 
i5  février  [1547]. 

Mon  seigneur,  J'ay  dict  à  La  Planche  -  ce  que  m'escripvez  par 
vostre  lettre  du  ix"  du  présent  qui  m'a  dict  que  le  roy  fournira  seu- 
lement argent  à  ceulx  de  Strasbourg,  actendant  que  les  fortifica- 
tions soient  faictes  en  Champaignc^  et  ne  metra  gens  à  la  cam- 
paigne  pour  ceste  année;  bien  faict  il  paier  présentement  sa 
gendarmerie  pour  deux  cartiers,  sans  faire  monstre  ad  ce  qu'ils  se 
puissent  mettre  en  équipage,  et  sur  le  moys  de  may  feront  monstres 
en  armes  pour  aultres  deux  cartiers,  et  seront  mis  sept  ou  huit 
cens  hommes  d'armes  en  garnison  on  pays  de  Champaigne  pour 
secourrir  et  faire  front  si  les  affaires  se  portoient  mal  à  Strasbourg. 

Mon  seigneur,  ledict  La  Planche  m'a  dict  que  ma  dame  d'Es- 
tampes *  a  faict  bien  grant  cas  de  vos  chandeliers  de  bougie,  et  avoit 

Charmoy.  Il  y  a  aussi  le  rondeau  de  Marot  «  à  la  fille  d'un  painctre 
d'Orléans,  belle  entre  les  autres  »,  qu'il  ne  faut  pas  perdre  de  vue. 

1.  Bibl.  nat.,  ms.  fr.  3921,  fol.  g6.  Cette  lettre,  que  nous  avons  cru 
tout  d'abord  inédite,  a  été  publiée  par  M.  Léon  Séché  dans  la  Revue 
de  la  Renaissance,  t.  I,  igo<i,  p.  2o3-2(j6,  sous  le  titre*:  Les  chande- 
liers de  la  duchesse  d'Etampes,  lettre  de  Jehan  Moreau  au  cardinal 
du  Bellay.  Mais  comme  elle  a  été  reproduite  non  d'après  la  minute 
originale  de  la  Bibliothèque  nationale,  mais  d'après  la  copie  du 
président  Bouhier,  à  Montpellier,  dont  l'orthographe  est  singulière- 
ment rajeunie,  nous  avons  cru  utile  de  la  réimprimer.  D'ailleurs, 
notre  confrère  M.  V.-L.  Bourrilly  nous  a  fourni  des  indications  trop 
intéressantes  pour  que  nous  n'ayons  pas  tenu  à  en  faire  part  aux 
lecteurs  de  la  Revue  des  Etudes  rabelaisiennes. 

2.  La  Planche  était  un  agent  diplomatique  du  cardinal  qui,  comme 
Saint-Ayl,  faisait  la  navette  entre  lui  et  les  protestants  allemands. 

3.  Rabelais  fait  allusion  à  ces  préparatifs  de  défense  dans  le  pro- 
logue du  livre  III  (cf.  Lefranc,  Cours  du  Collège  de  France,  igio). 
Les  craintes  et  demandes  de  secours  de  Strasbourg  étaient  déter- 
minées par  les  préparatifs  militaires  que  faisait  Charles -Quint 
contre  les  confédérés  de  Smalkalde  et  qui  allaient  aboutir  à  une 
guerre  ouverte. 

4.  Anne  de  Pisseleu,  duchesse  d'Etampes,  favorite  de  François  1°'. 


PEINTRE    DU    ROI    MÉGISTE.  Iig 

deslibéré  n'en  parler  au  roy  qu'elle  ne  fust  à  Lymours,  qu'elle 
faisoit  son  compte  les  mettre  en  son  cabinet  et  ung  peu  davant  que 
le  roy  y  entrast  y  faire  mettre  le  feu;  mays  ayant  ung  peu  le  roy 
esté  mal  disposé  à  Sainct  Germain',  elle  luy  deist  qu'elle  avoit  la 
chose  la  plus  singulière  du  monde,  qu'elle  n'avoit  deslibéré  luy 
monstrer  jusques  à  Lymours  et  pour  le  faire  courrousser  pour  ce 
qu'il  ne  proceddoit  de  son  invention  ;  mais  à  ceste  heure  qu'il  se 
trouvoit  ung  peu  mal,  elle  le  luy  vouloit  monstrer  pour  le  resjouir. 
Le  roy,  présent  messeigneurs  les  cardinal  de  Tournon  et  admirai  2, 
voulut  sçavoir  que  c'estoit;  ladicte  dame  le  luy  faict  entendre  et 
aussy  luy  déclare  le  mot  qui  est  à  l'entour  desdicts  chandeliers, 
lesquels  le  Roy  voulut  veoir  sur  l'heure.  Ils  furent  apportés  et  le 
feu  alumé.  Ils  furent  trouvés  tant  beaulx  et  furent  tant  loués  du 
roy  que  les  susdicts  assistans  furent  contraints  de  louer  Tinvention 
et  celluy  qui  l'avoil  inventé,  et  ma  dame  d'Estampe  deist  au  roy 
qu'elle  se  esbahissoit  comment  il  n'avoit  inventé  cela.  Le  roy  luy 
respond  :  ne  vous  souvient-il  qu'en  tel  lieu,  je  feis  faire  une  sala- 
mande  qui  gectoit  le  feu.  Ma  dame  d'Estampes  luy  respond  qu'il 
estoit  vray,  mais  que  elle  n'estoit  de  la  façon  ne  de  l'invention  des 
vostres,  et  luy  roy  fut  contrainct  de  confesser  que  non,  et  par  ainsi 
lesdicts  chandeliers  furent  loués  de  tous,  et  deist  ma  dame  d'Es- 
tampes qu'elle  n'avoit  en  son  cabinet  chose  qu'elle  aimast  ne  esti- 
mast  plus  que  lesdicts  chandeliers.  Ainsi  le  ma  compté  ledict  La 
Planche  qui  m'a  dict  que  monseigneur  le  cardinal  d'Armignac^ 
n'aura  si  prompte  entrée  au  conseil  qu"on  estime  et  qu'il  y  a  esté 
obvyé;  toutesfois,  aulcuns  que  vous  pouvez  penser,  mon  seigneur, 
eussent  bien  voulu  que  le  roy  de  Navarre  n'eust  point  passé  par 
Romorentin  où  il  aura  trouvé  monseigneur  le  daulphin*,  qui  s'en 
reviendra  à  petites  journées,  accompagné  dudict  seigneur  roy  de 
Navarre,  et  viendront  trouver  le  roy  à  Lymours  où  j'envoiray  demain 
les  chandeliers  de  boys  que  vous  avez  donnés  à  ma  dame  d'Es- 
tampes, ausqucls  j'ay  faict  faire  des  casses  et  bobaiches  de  fer  blanc 
pour  y  mettre  les  cierges,  ainsi  que  ce  jour  dhuy  monseigneur  de 
Longueval  '  a  ordonnay,  auquel  j'en  ay  monstre  ung  qu'il  a  retenu 
pour  luy,  et  dict  à  maistre  Charles,  vostre  paintre,  qu'il  luy  en  feist 
encores  ung  et   que   vous  l'entendez  ainsi.  Il  se  recommande  très 


1.  Il    s'agit   de   la   maladie   dont   le    roi   allait   mourir   quelques 
semaines  après. 

2.  Claude  d'Annebaut. 

3.  Georges  d'Armagnac. 

4.  Henri  d'Albret,  beau-frère  de  François  I""". 

5.  Nicolas  de   Bossut,  seigneur  de  Longueval,  lieulenant  général 
en  Champagne. 


120  CHARLES    CHARMOIS, 


humblement  en  vostre  bonne  grâce.  Il  m'a  dict  qu'il  vous  escrip- 
roit,  n'estoit  qu'il  s'en  repouse  sur  mon  seigneur  de  Langey  '  qui 
est  aussi  en  ceste  ville  à  sollicitter  mon  seigneur  le  chancellier^ 
pour  avoir  argent  pour  les  fortifications.  Le  roy  commanda  à  mon- 
seigneur de  Langey  qu'il  luy  feist  ung  brief  estât  de  l'argent  qu'il 
fauldroit  par  sepmaine  pour  lesdictes  fortifications,  ce  que  mon 
dict  seigneur  de  Langey  feist,  et  le  monstra  au  roy  qui  le  renvoya 
à  mon  seigneur  le  chancellier,  qui  luy  a  faict  le  froit  tellement  que 
mondict  seigneur  de  Langey  ne  sçait  qu'il  y  cherche  et  l'a  renvoyé 
à  Bandeville^,  puys  est  retourné  audict  seigneur  chancellier  qui 
luy  a  [dict],  en  fin  de  compte,  que  l'empereur  ne  fera  point  la  guerre 
au  roy  pour  ceste  année,  et  qu'il  le  prenoit  sur  sa  teste;  mondict  sei- 
gneur de  Langey  luy  a  dict  qu'il  ne  vouldroit  point  mettre  le  gaige 
et  que  tel  le  pourroit  mettre  qui,  à  la  fin,  le  perdroit.  Mondict  sei- 
gneur le  chancellier  luy  a  dict  qu'il  valoit  mieux  faire  provision 
d'argent  pour  donner  une  bonne  bataille  que  de  faire  tant  de  places 
fortes.  Mondict  seigneur  de  Langey  a  demandé  si  on  vouloit  ainsi 
hazarder  ung  tel  royaulme,  et  que  si  la  bataille  se  perdoit  et  qu'il 
n'y  eust  point  de  places  fortes  pour  arrêter  l'ennemy,  que  les 
affaires  se  pourroient  porter  mal,  et  qu'il  n'est  pas  facile  à  bientost 
dresser  une  bataille,  que  le  roy  en  avoit  une  si  belle,  il  y  a  deux 
ans,  laquelle  pour  bonnes  raisons  on  ne  voulut  hazarder,  et  si 
l'ennemi  entroit  en  pays,  trouvant  les  places  ainsi  qu'elles  sont,  il 
pourroit  marcher  jusques  à  Paris  et  laisser  gens  derrière  lui  pour, 
en  diligence,  les  fortifier  et  garder;  que  c'estoit  chose  à  quoy  il 
falloit  penser.  Il  est  demouré  sans  responce,  si  non  que  monsei- 
gneur de  Bandeville  doibt  parler  au  thesaurier  de  l'espergne  pour 
sçavoir  quel  fons  il  y  a.  Mondict  seigneur  de  Langey,  aiant  eu  ceste 
responce,  s'en  est  retourne  vers  le  roy  à  la  Muette*,  qui  luy  a  faict 
depescher  lettres  adressantes  audict  thesaurier,  auquel  monseigneur 
de  Longueval  et  monseigneur  de  Langey  font  leur  compte  de  par- 
ler demain  au  plus  matin,  ad  ce  que  Bandeville  ne  parle  le  premier 
et  qu'il  ne  luy  feist  la  bouche.  Veez  la,  mon  seigneur,  les  causes 
pour  lesquelles  on  a  tant  faict  haster  mon  seigneur  vostre  frère  de 
venir  par  deçà  pour  solliciter  les  affaires.  Mon  seigneur,  je  supplie 
le  Créateur  vous  donner,  en  perfection  de  santé,  bonne  et  longue 
vie.  De  Paris,  ce  xv*  jour  de  febvrier. 

1.  Martin  du  Bellay,  l'historien,  frère  du  cardinal. 

2.  François  Olivier,  chancelier  depuis  le  28  avril  1546. 

3.  Thomas  Rapouel,  seigneur  de  Bandeville,  secrétaire  de  la 
Chambre  du  roi  et  commissaire  général  aux  vivres. 

4.  François  I"  a  séjourné  au  château  de  la  Muette  de  Saint-Ger- 
main les  i5-i7  février  1547,  puis  il  est  allé  à  Limours  par  Villcprcux 
et  y  est  resté  du  19  au  22  février. 


PEINTRE    DU    ROI    MEGISTE.  121 

Mon  seigneur,  jay  parlé  à  l'homme  de  monsieur  Presse  ^  pour 
vos  faisans^  lequel  m'a  dict  que  le  marchand  qui  les  doibt  faire 
venir  est  à  la  court  et  qu'il  ne  fera  parler  à  luy  avant  qu'il  retourne 
au  pays.  Je  vous  feray  entendre,  mon  seigneur,  ce  que  j'auré  faict 
avec  luy.  Les  chappons  et  poulettes  grasses  mentionnés  en  vos 
lettres  ne  m'ont  encore  esté  baillés;  reçeups  que  je  les  auray,  je  les 
distribueray  ainsi  que  me  commandez.  L'homme  de  Presse  m'a 
baillé  huit  mirabolans-  pour  planter  en  semance.  Vous  commande- 
rez où  il  vous  plaist  qu'ils  soient  mis. 

Vostre  très  humble  et  obligé  serviteur, 

Jehan  Moreau. 


1.  Jean  des  Monstiers,  s'  du  Fraissc,  agent  du  cardinal. 

2.  Fruits  secs  à  noyaux  venant  de  ditférentes  espèces  exotiques. 


LES  NOUERIES  D'AIGUILLETTE 

EN  POITOU. 

Ami  lecteur,  vous  avez  quelquefois 
Ouï  conter  qu'on  nouait  l'aiguillette. 
Voltaire. 

Le  chapitre  peui-ètre  le  plus  curieux  de  l'histoire  de  la 
sorcellerie  est  celui  qui  se  réfère  aux  noueries  d'aiguillette. 

Nouer  l'aiguillette,  c'est  empêcher  le  mari  ou  la  femme, 
ou  tous  deux  en  même  temps,  de  se  mettre  en  état  d'ac- 
complir, normalement  et  utilement,  les  rapprochements 
sexuels  nécessaires  à  la  propagation  de  l'espèce. 

L'expression  parait  avoir  pris  naissance  à  l'époque  où 
les  pièces  du  vêtement  masculin,  notamment  le  haut  de 
chausses,  se  fermaient  par  leurs  bords  à  l'aide  d'aiguil- 
lettes^ dont  l'usage  a  précédé  celui  de  nos  boutons  actuels. 
Nouer  l'aiguillette  «  ne  signifie  autre  chose,  dit  un  auteur, 
qu'un  couard  amant...  aussi  peu  disposé  que  si  l'esguil- 
lette  de  sa  braguette  étoit  nouée  »  (des  Accords  Bigarr., 
dans  Lacurne  de  Sainte-Palaye). 

Rabelais  emploie  à  diverses  reprises  dans  ses  Œuvres 
(1.  III,  ch,  XXII  et  xxvii)  le  mot  aiguillette  avec  une  accep- 
tion identique  à  celle  qu'il  faut  lui  attribuer  dans  les 
«  noueries  d'aiguillette  ».  Ses  commentateurs,  et  en  parti- 
culier Le  Duchat  (p.  149  et  177),  nous  paraissent  s'en 
tenir,  dans  leur  glose,  trop  exclusivement  au  sens  primitif, 
alors  qu'il  apparaît  avec  netteté  que  ce  terme  avait  vite 
évolué  dans  un  sens  nettement  allusif  aux  attributs  mêmes 
de  la  virilité.  L'examen  attentif  des  textes  ne  permet  d'en 
douter  ni  pour  les  passages  de  Rabelais,  ni  pour  les  «  cou- 
reuses d'aiguillette  «  des  anciennes  foires  de  Beaucaire, 
non  plus  que  pour  les  «  noueries  d'aiguillette  »  dont  nous 
allons  nous  occuper  ici. 

Ce  maléfice  était  connu  dès  les  temps  anciens  de  la 


LES    NOURRIES    d'aIGUILLETTE    EN    POITOU.  123 

Grèce  et  de  Rome.  Dans  le  livre  II  des  Lois,  Platon 
invite  ceux  qui  se  marient  à  prendre  garde  à  ces  charmes 
et  ligatures  qui  troublent  la  paix  des  ménages;  et  l'un  des 
bergers  des  Bucoliques  de  Virgile  indique  (Eglogue  VIII) 
le  moyen  employé  de  son  temps,  —  trois  nœuds  faits  à 
trois  rubans,  —  pour  enrayer  et  paralyser,  au  bon  moment, 
l'ardeur  amoureuse  d'un  rival  préféré  : 

Necte  tribus  nodis  ternos,  Amarilli,  colores; 
Necte  Amarilli  modo,  et  Veneris  die  vincula  necto. 

Durant  certaines  périodes  du  moyen  âge,  et  même 
longtemps  après,  les  noueries  d'aiguillette  furent  une 
cause  de  terreur  superstitieuse  d'autant  plus  grave  que  le 
maléfice,  qu'il  provînt  de  suggestions  extérieures  ou  d'au- 
tosuggestion, exerçait  sa  néfaste  influence  de  la  façon  la 
plus  effective  et  la  plus  réelle. 

La  science  d'aujourd'hui,  sans  rendre  compte  de  la 
genèse  même  du  phénomène,  admet  une  corrélation  très 
intime  de  notre  être  moral  avec  notre  organisme  phy- 
sique; elle  accepte  comme  évidents  les  effets  de  la  sugges- 
tion, venant  d'autrui  ou  de  nous-mêmes,  de  sorte  qu'il 
suffit  d'ordinaire  qu'un  homme  soit  convaincu  de  sa  capa- 
cité ou  de  son  incapacité  dans  l'accomplissement  d'un  acte 
déterminé  pour  qu'il  lui  soit  matériellement  possible  ou 
impossible  d'accomplir  cet  acte.  Telle  est,  dans  un  sens, 
l'origine  de  certaines  guérisons  du  corps  prétendues  mira- 
culeuses; telle  est  aussi,  dans  un  sens  opposé,  la  cause  de 
certaines  impuissances  fonctionnelles,  ligatures,  cheville- 
tnejît,  embarrures,  que  l'intéressé  attribue  volontiers  à 
l'action  extérieure  et  maléficieuse  d'un  sorcier,  mais  qui 
résultent  d'une  cause  plus  proche  et  plus  directe,  de  la 
conviction  où  il  se  trouve  moralement  de  son  impuis- 
sance à  exécuter  certains  actes. 

Cette  conviction  pouvait,  évidemment,  résulter  soit 
d'une  idée  née  dans  le  sujet  lui-même  par  la  voie  mor- 
bide de  l'autosuggestion,  soit  de  la  créance  en  l'action 
externe  d'autres  personnes,  de  sorciers,  de  maléficieurs 


124  L^^    NOUERIKS    D  AIGUILLETTE    EN    POITOU. 

qui  lui  ont  jeté  un  sort  à  l'efficacité  duquel  il  n'oppose 
aucun  doute,  aucune  réaction  de  sa  propre  volonté.  Dès 
que  ledit  sujet  se  figure  obstinément  qu'il  ne  peut  plus 
avaler,  digérer,  uriner,  parce  qu'il  a  été  embarré  par  le 
sorcier  qui  a  fermé  les  passages  naturels,  ou  encore  qu'il 
se  trouvera  fatalement,  le  jour  de  son  mariage,  dans  l'in- 
capacité absolue  d'accomplir  l'acte  conjugal,  il  sera  très 
effectivement  embarré,  noué  ou  ligaturé  sans  qu'il  ait 
même  été  utile  qu'un  sorcier,  un  mauvais  plaisant,  lui 
ait  jeté  un  regard  de  travers,  ait  répandu  sur  lui  les 
poudres  diaboliques  du  sabbat  ou  murmuré  sur  son  pas- 
sage quelque  formule  magique  empruntée  aux  vieux  gri- 
moires. 

Nous  voyons  un  grand  chirurgien,  Ambroise  Paré, 
attribuer  les  maléfices  au  diable  et  à  ses  agents  les  sor- 
ciers. «  Il  y  a,  dit-il  [Œuvres  complètes  (iSyS),  p.  723  de 
l'édition  de  i633),  d'autres  défauts  et  maléfices  aux  parties 
génitales  des  hommes  qui  se  font  par  incantation,  qui  les 
rendent  inféconds,  comme  leur  avoir  noué  l'aiguillette... 
Qu'il  soit  vrai,  les  canonistes  ont  estably  loy  sur  ce  fait, 
ayant  dressé  un  tiltre  particulier  des  froids,  maléficiez, 
impotens  et  ensorcelez.  Il  ne  faut  douter  qu'il  n'y  ait  des 
sorciers  qui  nouent  l'aiguillette  à  l'heure  des  épousailles 
pour  empescher  l'habitation  des  mariez,  desquels  ils  se 
veulent  venger  meschantement  pour  semer  discorde,  qui 
est  le  vray  mestier  et  office  du  diable...  Saint  Augustin, 
entre  les  moyens  de  nuire  qu'il  a  remarqué  estre  aux  sor- 
ciers, spécifie  les  ligatures  au  septième  traicté  sur  l'Évan- 
gile saint  Jean;  et  nouer  l'aiguillette  est  une  espèce  de 
ligature.  « 

Les  casuistes  et  les  légistes  du  xvi^  et  du  xvii^  siècle  sont 
à  peu  près  de  l'avis  de  Paré. 

Le  jésuite  Martin  del  Rio,  dans  ses  Controverses  et 
recherches  magiques,  justifie  également  l'origine  démo- 
niaque des  maléfices  par  des  citations  empruntées  aux 
Pères  de  l'Église.  Le  sorcier  peut,  selon  lui,  ligaturer  son 
ennemi  en  le  rendant  «  haïssable,  laid,  ridicule  au  bon 


LES    NOUERIES   d'aIGUILLETTE    EN    POITOU.  125 

moment  ».  Il  interpose  «  un  fantôme  entre  l'homme  et  la 
femme  quand  ils  veulent  s'embrasser  ».  Il  «  détourne  et 
bouche  les  conduits  de  la  semence  et  des  esprits  vitaux 
pour  empescher  qu'ils  descendent  aux  vases  de  la  généra- 
tion ».  Il  «  bouche  ou  rétrécit  les  lieux  naturels  de  la 
femme  ».  Il  «  retire  les  nerfs  et  oste  la  roideur  du  membre 
à  l'heure  de  la  copulation  ». 

Del  Rio  ajoute  que,  de  son  temps,  aucun  maléfice 
n'était  plus  fréquent  que  les  noueries  d'aiguillette,  «  de 
sorte  qu'à  peine  osait-on,  en  quelques  endroits,  se  marier 
en  plein  jour  ». 

Nous  trouvons  la  confirmation  de  ces  dires  dans  un 
passage  du  Journal  de  Michel  Le  Riche,  avocat  au  siège 
royal  de  Saint-Maixent,  lequel  y  a  consigné  (p.  209  de 
l'édition  La  Fontenelle  de  Vaudoré)  que  «  le  dimanche 
21  novembre  1574  furent  les  noces,  à  Parthenay,  de  [son] 
fils  Jacques  et  de  Marie  Dudoët  ».  On  avait  fait,  ajoute-t-il, 
«  les  épousailles  deux  jours  auparavant  pour  la  crainte  des 
noueries  d'aiguillettes  dont  l'on  s'aide,  en  ce  pays  de  Poi- 
tou, pour  disjoindre  d'amitié  les  maris  et  femmes  ». 

L'angevin  Jean  Bodin,  dont  le  Fléau  des  dénions  et 
sorciers,  composé  en  079,  fut  réimprimé  à  Niort  en 
1616  par  David  du  Terroir,  est  encore  plus  explicite  que 
Del  Rio  sur  le  fait  de  l'aiguillette  nouée.  Il  nous  apprend, 
en  particulier,  que  le  maléfice  s'accomplissait  le  plus  sou- 
vent dans  l'église  au  moment  de  la  bénédiction  nuptiale, 
que  ceux  qui  nouaient  l'aiguillette  la  pouvaient  aussi 
dénouer,  et  que  parfois  le  prétendu  sortilège  constituait 
une  simple  plaisanterie  de  jeunes  gens,  commise  sans 
doute  de  préférence  à  l'endroit  d'un  épouseur  de  com- 
plexion  craintive  et  timide. 

«  Il  y  a,  dit  Bodin  (p.  452),  des  sortes  de  sorciers  qui  ne 
sont  pas  si  détestables  et  néanmoins  qui  ont  part  avec  le 
diable  par  actions  diaboliques  :  comme  les  noueurs  d'ai- 
guillettes, qui  est  une  méchanceté  damnable,  et  jaçoit 
qu'il  y  en  a  qui  le  font  sans  avoir  eu  convention  expresse 
ny  société  avec  le  diable,  si  est-ce  que  l'action  en  soy  est 


126  LES    NOURRIES    d'aIGUILLETTE    EN    POITOf. 

diabolique  et  mérite  peine  capitale.  Car  celuy  qui  en  use 
ne  peut  nier  qu'il  ne  soit  violateur  de  la  loi  de  Dieu  et  de 
nature,  et  d'empescher  l'effect  de  mariage  ordonné  par  la 
loy  de  Dieu.  Car  de  cela  il  advient  qu'il  faut  rompre  des 
mariages  et  pour  le  moins  les  tenir  en  stérilité,  qui  est  en 
bons  termes  un  sacrilège.  Ne  peut  aussi  nier  qu'il  ne  soit 
homicide  :  car  celuy  n'est  pas  moins  homicide  qui 
empesche  la  procréation  des  enfans  que  s'il  leur  coupoit 
la  gorge.  En  troisième  lieu,  il  oste  l'amitié  mutuelle  du 
mariage,  qui  est  le  sacré  lien  de  nature  et  de  société 
humaine,  et  y  met  la  haine  capitale.  Car  ordinairement 
ces  noueurs  mettent  une  haine  capitale  entre  les  deux  con- 
joints. En  quatrième  lieu,  cette  liaison  se  fait  au  même 
instant  que  le  minisire  prononce  les  sainctes  paroles  et 
qu'un  chacun  doit  estre  attentif  en  Dieu;  celui  qui  noue 
vient  cntremesler  des  paroles  et  mystères  diaboliques,  qui 
est  une  impiété  détestable.  En  cinquième  lieu,  il  est  cause 
des  adultères  et  paillardises  qui  s'en  ensuyvent.  Car  ceux 
qui  sont  liez,  brûlans  de  cupidité  l'un  auprès  de  l'autre, 
il  en  advient  aussi  plusieurs  meurtres,  commis  en  la  per- 
sonne de  ceux  qu'on  soupçonne  l'avoir  faict,  qui  bien 
souvent  n'y  ont  pas  pensé.  Voilà  donc  cinq  ou  six  crimes 
qui  se  commettent  en  nouant  les  personnes,  lesquels  j'ay 
remarqués,  afin  que  les  juges  qui  font  pendre  les  coupeurs 
de  bourses  ne  laissent  pas  cette  méchanceté  capitale 
impunie.  Comme  fist  un  juge  de  Nyort,  lequel  mist  en 
prison  une  femme  qui,  par  tel  moyen,  avoit  empcsché  sa 
voisine  au  faict  de  mariage  contracté,  sur  la  requête  et 
délation  de  ceux  qui  se  trouvoyent  empêchés,  la  menaçant 
qu'elle  ne  sortiroit  jamais  qu'elle  n'eust  osté  l'empesche- 
ment.  Trois  jours  après,  elle  fist  dire  aux  nouveaux 
mariés  qu'ils  couchassent  ensemble,  se  trouvans  desliez. 
Ils  en  avertirent  le  juge,  qui  lascha  la  prisonnière  sans 
autre  peine,  parce  que  plusieurs^  et  jusgues  aux  ctifans^ 
en  font  mestier.  Il  est  donc  besoing,  puisque  ce  crime 
pullule  et  qu'il  est  le  commencement  et  fondement  des 


LES    NOUERIES    D  AIGUILLETTE    EN    POITOU.  1 27 

sorciers,  de  procéder  par  peines  capitales  contre  ce  crime, 
qui  est  directement  contre  la  loy  de  Dieu  et  de  nature.  Et 
si  quelqu'un  est  surpris  voulant  lier  les  personnes,  et  qu'il 
soit  vérifié  qu'il  a  faict  la  liaison,  qui  n'a  point  sorti  eftect 
(car  ceux  qui  ont  la  crainte  de  Dieu  ne  peuvent  estre  liez), 
pour  la  première  fois  méritent  le  fouet  et  la  marque  du 
fer  chaud...;  les  noueurs  d'aiguillettes  ayant  faict  tout  ce 
qui  estoit  en  eux  pour  lier  ne  doivent  estre  quittes  pour 
le  fouet.  » 

La  jurisprudence  proposée  par  Bodin  paraît  avoir  été, 
du  moins  dans  sa  partie  la  plus  anodine,  mise  en  pra- 
tique par  certains  tribunaux.  C'est  ainsi  que  le  comte 
Jaubert,  dans  son  Glossaire  du  cenU'e  de  la  France,  rap- 
pelle, au  moi  aiguillette ^  que,  «  par  arrest  du  20  septembre 
084,  confirmatif  de  la  sentence  du  prévost  d'Issoudun  en 
Berry,  Biaise  Leduc,  berger,  a  été  condamné  comme 
noueur  d' aiguillette...  a  estre  battu  et  fustigé  de  verges, 
par  trois  divers  jours,  par  les  carrefours  de  la  ville  d'Is- 
soudun, et  banny  de  la  ville  et  prévosté  à  perpétuel  »  (l'ac- 
cusé fut  exempté  de  la  mort  par  la  difficulté  des  preuves). 

Le  médecin  Wier,  contemporain  de  Bodin,  et  qui  fut 
un  des  premiers  à  émettre  des  idées  judicieuses  sur  la  sor- 
cellerie en  général  et  sur  les  ligatures  en  particulier,  est 
disposé  à  plus  d'indulgence  parce  qu'il  comprend  mieux. 
L'anecdote  suivante  suffit  à  le  prouver  : 

«  J'ai  souvenance,  dit  Wier  [Responce  au  2'^  discours 
d'Erastus,  in  Bibl.  diabolique  de  Bourneville,  p.  448-450), 
d'avoir  ouï  jurer  à  un  gentilhomme  qu'il  estoit  lié  et 
ensorcelé  tellement  qu'il  ne  pouvoit  avoir  compagnie  de 
femme  :  en  quoy  je  lui  voulus  aider,  taschant,  par  divers 
arguments,  de  luy  arracher  cette  imagination.  Or,  voyant 
que  je  ne  gagnois  rien,  je  fis  semblant  d'estre  de  son  avis 
et  le  confirmer  en  montrant  le  livre  de  Cléopatra,  De  la 
beauté  des  femmes.,  et  y  lisois  une  recette  contenant  que 
l'homme  lié  seroit  guéri  s'il  faisoit  un  onguent  d'œuf  de 
corbeau   meslé  avec  de  l'huile  de  navette,  et  qu'il  s'en 


128  LES    NOUERIES    d'aIGUILLETTE    EN    POITOU. 

frottât  tout  le  corps.  Luy,  ayant  entendu  cela,  se  confiant 
aux  paroles  du  livre,  fit  Texpérience  de  l'onguent  et  recou- 
vra l'envie  d'habiter  avec  les  femmes. 

«  Cette  recepte  n'avoit  pas  telle  vertu,  mais,  pour  ce  que 
l'imagination  étoit  préoccupée  de  fausse  opinion,  il  falloit 
la  guérir  par  un  remède  qu'elle  trouvoit  bon.  » 

Dans  les  délectables  contes  et  causeries  de  ses  Sérées^ 
imprimées  à  Poitiers  en  i635,  l'apothicaire  Guillaume 
Bouchet  résume  les  diverses  opinions  qui  avaient  cours 
de  son  temps,  en  Poitou,  sur  les  noueries  d'aiguillette. 
Plus  encore  que  les  réflexions  de  J.  Bodin,  de  Del  Rio  et 
de  Wier,  celles  de  Bouchet  exigent,  pour  ne  rien  perdre 
de  leur  piquant,  une  reproduction  du  texte  : 

«  Puis  on  se  mit,  lit-on  à  la  page  146  des  Sérées,  sur  le 
chapitre  des  noueurs  d'aiguillette  et  sur  les  conjurations 
et  ensorcellement  des  nouveaux  mariés  et  mariées  princi- 
palement. 

«  L'un  disoit  que  ce  n'estoit  point  du  jourd'hui  qu'on 
ensorceloit  les  nouveaux  mariez,  veu  qu'anciennement  on 
donnoit  à  Priapus  l'authorité  de  guérir  les  enchantez,  lui 
sacrifiant  un  asne,  avec  une  esculée  de  laict  chaud... 

«  L'autre  disoit  que,  si  les  sorciers  peuvent  corrompre 
la  santé  de  l'homme,  amolir  ses  nerfs,  troubler  ses 
humeurs  internes,  qu'ils  pouvoient  bien  aussi  assoupir 
ceste  vertu  générative,  tant  par  le  refroidissement  des 
parties  et  vaisseaux  urinaires  que  par  une  appréhension 
et  dégoustement  à  ceux  auxquels  on  noue  l'esguillette  :  le 
diable  faisant  cela  pour  semer  des  discordes  entre  ceux 
qui  doivent  vivre  en  paix. 

«  Quelqu'autre  confirmant  ceste  opinion  va  dire  qu'il 
estoit  de  l'advis  de  M.  Bodin,  qui  asseure  qu'on  peut 
nouer  l'aiguillette...  Il  avoit  d'abord  pensé  que  cela  se  fai- 
soit  par  magie...;  mais  l'expérience  le  contraignoit  à  croire 
du  contraire... 

«  ...  Il  s'en  trouva  un  en  la  sérée  qui  nioit  et  se  moquoit 
de  ces  charmes  que  craignent  tant  les  nouveaux  mariés, 
disant  que  ce  n'estoit  que  la  peur  et  appréhension  qu'on 


LES    NOUERIES    D  AIGUILLETTE    EN    POITOU.  1 2g 

prenoit  de  cette  ligature  charmée  et  que  les  précautions  et 
remèdes  ne  servoient  à  rien.  Car,  disoit-il,  quand  celui 
qui  se  marie  imagine  que  telle  chose  se  peut  faire  et  est 
vraye,  et  qu'on  le  peut  empescher  d'avoir  conjonction 
avec  celle  qu'il  ayme,  à  l'heure  la  vertu  Imaginative  meut 
tellement  la  chaleur  naturelle  et  les  esprits  qu'il  se  fait 
une  réelle  transmutation  aux  corps,  la  vertu  naturelle 
acquiesçant  et  obéissant  à  la  vertu  imaginaire  jusqu'à  ce 
qu'avec  le  temps  ceste  imagination  ait  pris  fin  et  que  la 
vertu  naturelle  se  soit  entièrement  faite  supérieure  et  maî- 
tresse. Car,  combien  en  voyez-vous,  disoit-il,  à  qui  l'es- 
guillette  se  desnoue  d'elle-même,  la  vertu  Imaginative 
ayant  fait  son  cours.  A  d'autres,  elle  est  desnouée  par  la 
seule  appréhension  et  persuasion  qu'on  leur  en  donne, 
car  nous  en  voyons  beaucoup  qui  ont  recours  ...  aux  des- 
noueurs  d'aiguillette  ...  qui  ne  font  autre  chose  que  des 
cérémonies  externes,  pour  les  asscurer  qu'elle  est  des- 
nouée, et  que  hardiment  ils  retournent  à  leurs  femmes. 
Sur  cette  asseurance,  ils  trouvent,  et  leurs  femmes  aussi, 
que  l'esguillette  est  dénouée...  « 

C'est  déjà,  à  peu  près  en  son  intégrité,  l'explication  que 
donne  la  science  moderne;  mais  continuons  la  citation  : 

«  [Un  autre]  va  dire  que  ces  nouveaux  mariez  ne  doivent 
point  avoir  crainte  de  faillir,  veu  qu'ils  se  doivent  assurer 
d'avoir  une  femme  chaste  et  pudique,  qui  ne  sait  si  l'es- 
guillette est  nouée  ou  si  elle  ne  l'est  pas  ...,  et,  puisque 
ces  ligatures  arrivent  le  plus  souvent  à  ceux  qui  aiment 
bien  et  ont  peur  de  n'esire  pas  aimez  réciproquement, 
c'est  la  trop  grande  amour  qui  empesche  l'acte  vénérien, 
la  volonté  retirant  les  esprits  aux  parties  supérieures, 
l'homme  ne  pouvant  faire  deux  choses  ensemble... 

«  Enfin,  un  [loustic],  asseura  qu'il  savoit  bien  une  recepte 
...  contre  les  enchantements  de  l'esguillette.  C'est,  disoit-il, 
que  ceux  qui  se  veulent  marier,  ou  sont  promis,  ou  en 
fiançailles,  prennent  un  pain  ou  deux  sur  la  fournée 
avant  que  d'espouser.  » 

Nous  avons  vu,  au  cours  des  passages  empruntés  à  Jean 

REV.    DES  ET.    RABELAISIENNES.    VIII.  9 


l3o  LES   NOUERIES   d'aIGUILLETTE   EN   POITOU. 

Wier,  à  Jean  Bodin  et  à  Guillaume  Bouchet,  que  l'eri- 
chantement  du  ligateur,  du  chevilleur  et  de  Tembarreur 
trouve  sa  contre-partie  et  son  antidote  chez  le  dénoueur 
d'aiguillette.  Le  Poitou  en  comptait  de  renommés,  aux- 
quels on  allait  confier  ses  doléances  et  sa  misère,  comme 
on  se  rendait  chez  le  rebouteur  pour  une  foulure  ou  un 
bras  luxé. 

Nous  en  avons  la  preuve  dans  cet  extrait  des  Papiers 
du  consistoire  de  l'église  réformée  de  Mougon\  que  je 
relève  sous  la  date  du  25  mars  1611  : 

«  André  Levesque,  du  cartier  de  Conzay  (paroisse  de 
Thorigné),  a  recogneu  sa  faulte  d'avoir  esté  au  desnoueur 
d'aguillette.  » 

Une  demoiselle  noble  des  environs  de  Celles  (d'après 
M.  Alfred  Richard,  in  litteris)  jouissait,  vers  le  milieu  du 
xviF  siècle,  d'un  grand  renom  dans  cette  spécialité  de  la 
sorcellerie. 

Nous  avons  vu,  par  un  passage  de  Jean  Bodin,  que  le 
maléfice  de  l'aiguillette  nouée  s'accomplissait  souvent 
jlans  les  églises.  L'abbé  Noguès  va  nous  donner  une 
explication  de  ce  mystère.  On  lit,  en  efifet,  dans  son  étude 
sur  Les  noces  populaires  d'autrefois  en  SairUonge  et  en 
Aunis  (in  Revue  poitevine  et  saintongeaise^  1886,  p.  5),  les 
observations  que  voici  : 

«  A  l'église, —  horrendum  !  —  on  redoutait  jadis  toutes 
sortes  de  maléfices  dont,  sans  doute,  on  jugeait  le  prêtre 
capable.  Le  prêtre!  ...  on  le  disait  savoir  tant  de  choses!... 
Mais  l'on  pouvait  cependant  conjurer  les  sorts!  Dans  le 
Périgord,  le  père  et  la  mère  avaient  soin  de  mettre  dans 
les  souliers  du  jeune  couple  une  pièce  de  monnaie  dans  le 
but  d'écarter  les  enchantements  quels  qu'ils  fussent  et  d'où 
qu'ils  pussent  venir.  Dans  la  Haute-Vienne,  un  peu  de 
sel  dans  la  poche  du  mari  jouait  le  même  rôle.  En  Sain- 
tonge,  autre  procédé.  A  peine  rendue  à  la  sainte  table,  la 

I.  Manuscrit  en  dépôt  à  la  bibliothèque  de  la  ville  de  Niort.  — 
Mougon,  Thorigné  et  Celles  appartiennent  à  un  même  canton  des 
Deux-Sèvres. 


LES    NOUERIES    d'aIGUILLETTE    EN    POITOU.  l3l 

fiancée  se  jetait  vite  à  genoux  pour  devancer  son  époux. 
En  un  clin  d'œil,  elle  avait  adroitement  glisse  le  coin  de 
son  tablier  sur  la  marche  pour  que  son  mari  pût  s'age- 
nouiller dessus.  Ce  préservatif  passait,  sur  les  confins  du 
Poitou,  pour  être  infaillible-,  aussi  y  était-il  en  grand  cré- 
dit. Et  pour  cause!  ...  le  prêtre  ne  pouvait-il  pas  nouer 
l'aiguillette,  ...  le  plus  formidable  des  sorts  pour  deux 
jeunes  époux.  » 

Nous  n'avons  pas  cru  devoir  insister  sur  les  procédés  et 
recettes  employés,  au  cours  des  âges,  soit  pour  maléficier 
les  fiancés,  soit  pour  les  délivrer  de  leur  disgrâce.  Il  s'en 
trouve  dans  Pline,  dans  le  Grand  et  le  Petit  Albert,  et  le 
mage  Popus  en  a  même  proposé  récemment  de  nouveaux. 
Nous  ne  ferons  exception  que  pour  ceux  dont  M.  B.  Sou- 
che a  retrouvé  la  tradition  en  Poitou  et  qu'il  cite  dans 
les  Croyances,  présages  et  traditions  diverses  (in  Bull,  de 
la  Soc.  de  statistique,  t.  IV,  p.  187)  : 

«  J'ai  vu,  dit-il,  mettre  autour  du  cou  d'un  bouc  étalon 
un  collier  de  toile  neuve,  large  comme  deux  doigts  et 
rempli  de  sel;  c'était  sans  doute  pour  que  l'agliette  ne  lui 
fût  pas  nouée  * . 

«  Il  paraît  que  le  sorcier  qui  voulait  nouer  Vagliette 
prenait  une  courroie  de  soulier,  qu'il  lui  faisait  un  ou 
plusieurs  nœuds,  en  prononçant  certaines  paroles  que 
malheureusement  je  n'ai  pas  retrouvées;  puis,  après  avoir 
dit  que  c'était  pour  telle  ou  telle  personne,  il  jetait  la 
courroie  dans  une  gasse  (flaque  d'eau);  si  la  courroie 
venait  à  pourrir,  la  personne  mourait,  mais  en  attendant 
elle  était  impuissante,  et,  en  tout  cas,  elle  ne  pouvait  uri- 
ner; si  la  courroie  était  trouvée  et  dénouée,  la  personne 
était  sauvée.  » 


I.  Je  me  permettrai  de  révoquer  en  doute  non  pas  l'exactitude  du 
fait  relevé  par  M.  Souche,  mais  son  interprétation.  Les  manœuvres 
destinées  à  nouer  l'aiguillette  ne  peuvent  agir  sur  un  animal  incons- 
cient, qui  ne  peut  saisir  le  but  et  la  portée  d'une  suggestion  et  qui, 
par  suite,  demeure  forcément  réfractaire  à  toute  tentative  de  ce 
genre.  N'y  a-t-il  point  là  plutôt  une  simple  recette  hygiénique? 


l32  LES    NOUERIES    d'aIGUILLETTE    EN    POITOU. 

L'allégation  de  l'abbé  Noguès  concernant  le  rôle  attri- 
bué parfois  au  prêtre  dans  les  noueries  d'aiguillette  nous 
avait  d'abord  paru  hasardeuse.  Bodin  ne  prétendait-il  pas 
que  «  ceux  qui  ont  la  crainte  de  Dieu  ne  peuvent  estre 
liez  »?  Le  caractère  sacré  du  prêtre  nous  semblait  devoir 
écarter  sa  personne  de  toute  connivence  dans  un  acte 
représenté  comme  une  pratique  démoniaque.  Il  n'était 
pas  jusqu'à  la  note  du  registre  consistorial  de  Mougon 
qui  ne  tendit  à  nous  confirmer  dans  nos  doutes.  Mais  un 
document,  dont  nous  devons  l'obligeante  communication 
à  M.  Alfred  Richard,  l'éminent  architecte  de  la  Vienne, 
est  venu  nous  démontrer  que  les  observations  de  l'abbé 
Noguès  reposaient  sur  des  fondements  sérieux. 

D'après  ce  document,  en  date  du  27  octobre  i632, 
authentifié  par  la  signature  de  M«  Pierre  Poictevin,  notaire 
royal  à  Saint-Maixent,  Jehan  Desmaisons,  curé  d'Azay-[le- 
Brûlé],  avait  été  accusé  par  Paul  Bellin  et  Jehanne  Chom- 
mier,  nouveaux  conjoints,  de  leur  avoir,  en  les  mariant  à 
l'église,  «  nouhé  l'aiguillette  »  ;  d'avoir,  en  outre,  recher- 
ché la  «  compagnie  charnelle  »  de  ladite  Chommier,  et, 
«  à  ceste  fin,  envoyé  hors  leur  compagnie  plusieurs  qui  y 
estoient  »,  et  cela  par  trois  fois  en  un  même  jour  ».  Ils 
auraient  dit  qu'ensuite  il  se  serait  offert  à  leur  prêter  de 
l'argent  pour  se  rendre  auprès  du  dénoueur  d'aiguillette. 
La  déclaration  souscrite  par  eux  chez  le  notaire,  exigée 
impérativement  par  le  curé  d'Azay,  a  pour  but  de  rétrac- 
ter ces  accusations,  qu'ils  déclarent  maintenant  menson- 
gères, et  de  reconnaître  ledit  curé  Desmaisons  pour  un 
«  homme  de  bien  et  d'honneur  et  non  taché  desdites 
injures  ».  Bellin  et  sa  femme  font  connaître  en  outre,  dans 
leur  déclaration,  qu'ils  ont  bien  chargé  un  sieur  Miget 
d'écrire  à  une  demoiselle  (peut-être  la  demoiselle  noble 
des  environs  de  Celles),  non  pour  savoir,  ainsi  qu'on  l'a 
dit,  si  c'est  bien  réellement  l'abbé  Desmaisons  qui  les  a 
noués,  mais  simplement  «  pour  estre  souUagés,  sy  faire  se 
peult,  en  leur  affliction  ». 

Même  sans  chercher  à  lire  entre  les  lignes,  —  ce  qui 


LES    NOUERIKS    D  AIGUILLETTE    EN    POITOU.  I  .^.-) 

n'est  cependant  pas  malaisé,  —  on  aperçoit,  dans  la 
simple  énumération  des  griefs  articulés  en  ce  document, 
la  nature  des  petits  drames  intimes  qui  firent  accuser  des 
prêtres,  —  bien  à  tort  évidemment,  —  d'avoir  participé, 
comme  le  répète  l'abbé  Noguès,  à  ce  genre  particulier  de 
maléfices. 

Je  dois  ajouter  en  terminant  qu'en  dépit  des  nombreux 
textes  attestant  riniensité  ancienne  de  cette  superstition, 
elle  paraît  maintenant  disparue.  Citadins  et  paysans  d'au- 
jourd'hui ne  savent  généralement  pas  qu'on  ait  pu  jamais 
nouer  Taiguillette.  Ignorance  salutaire,  car  l'état  de  par- 
faite quiétude  réalise  la  prophylaxie  par  excellence  du 
redoutable  maléfice. 

Henri  Gelin. 


RABELAESIANA'. 


21.  —  Hypocrites  et  moines. 

Dans  l'infinie  multitude  des  détails  que  contient  le 
roman  de  Rabelais,  il  y  en  a  deux  qui  reviennent  comme 
une  sorte  de  leitmotiv  et  qui  donnent  un  cachet  à  part  à 
son  œuvre  :  ce  sont  la  beuverie,  source  de  sa  gaieté,  et 
l'hypocrisie,  qu'il  ne  se  lasse  pas  de  poursuivre  de  ses 
protestations  indignées.  J'ai  déjà  fait  ressortir  la  richesse 
de  l'expression  linguistique  en  ce  qui  concerne  la  dive 
bouteille;  je  me  propose  maintenant  d'aborder  la  synoni- 
mie  de  l'hypocrisie  chez  Rabelais. 

Aucun  autre  écrivain  ne  possède,  pour  représenter  les 
hypocrites,  un  vocabulaire  aussi  exubérant  que  Maître 
François  ;  mais,  pour  l'embrasser  dans  son  ensemble,  force 
est  d'y  faire  entrer  les  appellations  dont  il  se  sert  pour 
désigner  les  moines,  ceux-ci  étant  souvent  chez  lui  asso- 
ciés et  confondus  avec  les  hypocrites.  Voyons  donc  quels 
sont  les  points  de  vue  qui  ont  présidé  à  sa  nomenclature 
relative  aux  uns  et  aux  autres. 

A.  —  Caractères  extérieurs. 

a.  D'après  le  physique.  Rabelais  parle  '^l.  IV,  ch.  xix) 
"  des  bons  et  beatz  pères...  tant  devotz,  tant  gras,  tant 
joyeux...  »,  et  ailleurs  d'un  médecin  qui  guérissait  des 
malades  étiques  ou  émaciés  «  sans  aultre  médicament  : 
seulement  les  rendant  moines  par  trois  mois;  et  nous 
affermoit  que  si  en  estât  monachal  ils  n'engraissoient,  ne 
par  art,  ne  par  nature,  jamais  n'engraisseroient  «  (1.  V, 

I.  Voir  Revue  des  Études  rabelaisiennes,  t.  VII,  p.  83-96,  332-36i 
et  453-467. 


RABELAESIANA.  l35 


ch.  xxi).  Un  des  ouvrages  de  la  bibliothèque  de  Saint- 
Victor  porte  le  titre  de  :  «  Le  godemarre  de  cinq  ordres 
de  mendians  »,  c'est-à-dire  :  Le  gros  ventre...  (du  langue- 
docien goudoiimaru,  bedaine).  D'ailleurs,  Érasme  et  Cal- 
vin désignent  souvent  les  moines  par  le  mot  ventres  \ 
Voici  les  termes  qui  qualifient  le  physique  des  moines  : 

Boursouflez  (1. 1,  ch.  liv  :  Vieulx  matagotz,  marmiteux 
boursouJle\)  et  enflez  [ibid.  :  Befflez,  enfle:{,  fagoteurs  de 
tabus). 

Hydropicques,  c'est-à-dire  ayant  le  ventre  enflé  fl.  IV, 
ch.  Lxiv  :  hypocrites,  hydropicques);  cf.  ce  que  dit  Rabe- 
lais des  habitants  de  l'île  de  Ruach  (1.  IV,  ch.  xlhi)  :  «  Hz 
meurent  tous  hydropicques,  tympanites  ». 

b.  D'après  le  vêtement  monacal  : 

Capution,  capuchon,  celui  qui  le  porte  (Pant.  Pr.,  ch.  v  : 
caputions,  moines...;  cf.  1.  IV,  ch.  xi  :  ...  inclination  natu- 
relle aux  frocz  et  cagoulles  adhérentes...).  Capution  ou 
capussion  est  tiré  de  capuce  (ital.  cappuccio).^  de  même  que 
capussin  est  chez  Rabelais  (1.  III,  ch.  xxii)  le  reflet  de 
l'ital.  cappucino^  capucin;  ailleurs  l'auteur  parle  (1.  IV, 
ch.  Lviii)  des  «  Gastrolatres  coquillons  »,  c'est-à-dire  qui 
portent  un  capuchon  en  forme  de  coquille,  capuchon 
qu'il  attribue  également  aux  docteurs  (1.  II,  ch.  v). 

Empaletocqué.  affublé  d'un  paletot  (1.  I,  ch.  xxi  :  ...  son 
diseur  d'heures...,  empaletocqué  comme  une  duppe),  par 
allusion  à  son  coqueluchon,  dont  la  pointe  ressemblait  à 
la  tête  d'une  huppe. 

Enfrocqué,  revêtu  d'un  froc  (1.  IV,  ch.  xlviii  :  moine 
enfrocqiié,  crotté...;  1.  III,  ch.  xxvni  :  cerveaulx  enfroc- 
que\),  habit  monacal  par  excellence.  Cf.  ailleurs  (1.  I, 
ch.  xl)  :  «  Il  n'y  a  rien  si  vray  que  le  froc  et  la  cagoule 
tirent  à  soy  les  opprobres,  injures  et  malédictions  du 
monde...  » 

Engiponné,  revêtu  d'un  jupon  ou  robe  de  moine  (1.  III, 
ch.  XXV  :  diable  engiponné  ;  1.  IV,  pr.  anc.  :  ...  ces  nou- 

I.  Voy.  L.  Thuasnc,  Etudes  sur  Rabelais,  p.  398-399. 


l36  RABELAESIANA. 


veaulx  diables  engippone'y),  le  gippon  ou  jupon  étant  jadis 
un  vêtement  d'homme,  sorte  de  tunique  à  manches,  por- 
tée par  les  militaires  et  les  moines  '. 

Haire,  chemise  de  crin  et  celui  qui  la  porte  (1.  I, 
ch.  Liv  :  Haires^  cagots...;  1.  III,  ch.  xxn  :  ...  les  pauvres 
haires  extraictz  de  ichthyophagie),  appliqué  ailleurs  aux 
pèlerins  (1.  I,  ch.  xxxviii  :  ...  le  pauvre  Ixaire  qui  l'avoit 
féru  du  bourdon...). 

MiTOUFLÉ^,  emmitouflé  (1.  I,  ch.  liv  :  ^uùuyi  mitoufle\. ..). 

c.  D'après  la  chaussure  : 

BoTiNEUR,  celui  qui  chausse  des  bottines  (1,  II,  ch.  xxxiv  : 
cafFars,  frappars,  butineurs;  cf.  1.  IV,  ch.  lxviii  :  moine... 
botté,  et  1.  V,  ch.  xxix  :  prescheurs  botte^].  Les  bottes 
étaient  la  chaussure  ecclésiastique  par  excellence  (voir 
Ducange,  au  mot  bota)  :  «  Sacerdotis  botis  seu  aestivali- 
bus...  pro  calceamentis  utantur,  » 

Empantouflé,  chaussé  de  pantoufles  (1.  I,  ch.  liv  :  ... 
caffars  empantoufle\)\  cf.  ailleurs  «  un  gros  bréviaire 
empaîitophlé  »  (1.  I,  ch.  xxii),  c'est-à-dire  enveloppé  comme 
dans  une  pantoufle. 

d.  D'après  la  nourriture  : 

Crocquelardon,  proprement  pique-lardon,  d'où  pique- 
assiette,  parasite  (1.  I,  pr.  :  ...  un  frère  Lubin,  vray  croc- 
quelardon; I.  IV,  ch.  xxvii  :  le  pape  Urbain  estoit  croc- 
quelardon; cf.  Pant.  Pr.,  ch.  v  :  loqueteux,  claquedens, 
crocquelardons...).  Cotgrave  lui  donne  également  ce  sens 
la  a  smell  feast,  a  lickorous  fellow,  a  \'jastefull  glutton,  a 
gready  eater  )')  ainsi  que  la  première  édition  du  Diction- 
naire de  l'Académie  de  1694  :  «  Croque  lardon,  tire  lar- 
don, un  petit  fripon  de  cuisine,  un  galopin.  « 

Un  des  ouvrages  de   la   bibliothèque  de  Saint-Victor 


i.^Cf.  1.  IV,  ch.  X  :  «  J'espcrois  bien  [dit  frère  Jean  en  sortant  de 
la  cuisine  du  roi  Panigon]  y  cotonner  à  profit  et  usage  monachal 
le  moule  de  mon  gippon  »  (c'est-à-dire  le  ventre). 

2.  Le  sens  primitif  est  donne  par  Cotgrave  :  «  Mitoujlé,  furrcd 
like  a  cat,  or  with  skins;  hidden  in,  wrapped,  or  tapped  about 
with  furs,  or  cat-furred  garnements.  » 


RABELAESIANA. 


1.^7 


porte  ce  titre  :  «  Reverendi  patris  fratris  Lubini,  provin- 
cialis  Bavardie,  de  croquendis  lardonibiis  libri  très  »  ;  et 
Du  Fail,  en  parlant  d'un  jeune  moine  cordelier,  le  carac- 
térise en  disant  (t.  II,  p.  i38)  qu'  «  il  estoit  si  subtil  et 
affetté  croque  lardon,  qu'il  en  avoit  cuisse  ou  aile...  ». 

IcHTYOPHAGE,  qui  Se  uourrit  de  poisson  (1.  IV,  ch.  xxix), 
comme  les  sujets  de  Caresmeprenant  dans  Fîle  des  Tapi- 
nois. 

e.  D'après  certaines  attitudes  : 

Gens  qui  regardent  par  un  pertuis,  c'est-à-dire  par 
l'ouverture  du  capuchon  (1.  II,  ch.  xxxiv  :  Si  desirez  estre 
bons  pantagruelistes...,  ne  vous  fiez  jamais  aux  gens  qui 
regardent  par  un  pertuys)  ;  cf.  Du  Fail,  dans  les  Contes 
d'Eutrapel  (t.  II,  p.  iSg)  :  «  Les  bons  religieux  et  aultres 
gens  qui  ne  regardent  que  par  un  trou...  » 

Torcoul,  faux  dévot  qui  tord  le  cou  et  penche  la  tête 
en  marmonnant  des  prières  fl.  I,  ch.  liv  :  Torcoulx., 
badaux,  plus  que  n'estoient  les  Gotz)  ;  cf.  ce  que  dit  Rabe- 
lais des  habitants  de  l'île  Sonante,  les  Siticines  (1.  V, 
ch.  Il)  :  «  Tous  avoient  le  col  tors,  les  pattes  pelues,  les 
gryphes  et  ventre  de  harpies...  »  Le  mot  figure  dans  le 
Dictionnaire  comique  (1718)  de  Philibert  Le  Roux  : 
«  Tord-cou,  tartuffe,  hypocrite  qui  penche  le  col.  « 

ToRTicoLLi,  même  sens  que  le  précédent,  qui  a  le  cou 
de  travers,  désigne  un  état  pathologique  (1.  II,  ch.  xxx  : 
les  affusta  justement  veine  contre  veine,  nerf  contre  nerf, 
spondyle  contre  spondyle,  afin  qu'il  ne  feust  tortycolly, 
car  telles  gens  il  haïssoit  de  mort),  appliqué  aux  bigots 
qui  prient  en  faisant  des  contorsions  [Pant.  Pr.,  ch.  v  : 
patepelues,  torticollis...;  cf.  1.  III,  ch.  xlv  :  ...  rouer, 
tortre,  bransler  la  teste  et  faire  le  torticolli).  Le  mot  est 
une  formation  purement  française  %  comme  le  montrent 
ces  deux  exemples  tirés  des  Serées  de  Guill.  Bouchet  (éd. 
Roybet,  t.  I,  p.  41,  et  t.  III,  p.  173)  :  «  Celuy  avoit  un  peu 


I.  Voir,  pour  des  appellations  analogues  chez  Érasme  et  en  ita- 
lien, Thuasne,  ouvr.  cité,  p.  353  à  355. 


l38  RABELAESIANA. 


le  col  de  travers  et  estoit  colli-toj'ti  et  torticolli...  Il  me 
souvient  d'un  torticolli  qui  s'adressant  un  jour  à  ce  torti- 
pez...  Ce  boiteux  voyant  qu'il  avoit  le  col  de  travers...  » 
D'ailleurs,  l'oiseau  torcol  s'appelle,  dans  les  Vosges  et 
dans  la  Beauce,  torticolli^  :  il  a  l'habitude  de  tourner  la 
tête  de  manière  à  avoir  le  cou  comme  tordu. 

f.  D'après  leur  chant  monotone  (voir  ci -dessous, 
oiseaux)  : 

Fredon,  proprement  fredonneur  ou  chanteur  à  demi 
voix  (1.  V,  ch.  xxvii  :  ...  un  monastère  nouveau...  pour 
les  frères  Fredons  :  ainsi  nommoit  il  ses  religieux...). 

g.  D'après  l'acte  religieux  : 

Patenostrier,  diseur  de  patenôtres  (1.  IV,  ch.  lxiv  : 
Tous  sont...  hypocrites,  patenostrier  s)  \  cf.  1.  I,  ch.  xl  : 
«  Hz  [les  moines]  comptent  force  patenostres...  sans  y 
penser  ny  entendre...  ». 

Perpétuons,  qui  dit  des  offices  perpétuelles  pour  les 
morts  (1.  II,  ch.  vu  :  Le  hochepot  des  perpétuons  ;  Pant. 
Pr.,  ch.  IX  :  caffars,  perpétuons...  sortiront  de  leurs  tes- 
nieres).  Cotgrave  rend  le  mot  par  «  perpetually  begging 
friars  »  et  Lacurne  pense  que  «  Rabelais  nommait  les 
moines  ainsi  parce  que  leurs  ordres  se  perpétuent  sans 
cesse  et  ne  meurent  jamais  «'^. 

Sanctoron,  qui  fait  le  saint  ou  marmotte  sans  cesse  les 
noms  des  saints  (1.  IV,  ch.  lxiv  :  moines  hypocrites,  san- 
torons.,  cagotz...),  terme  employé  par  La  Fontaine  {Poé- 
sies mêlées^  lxxi  :  Le  poète  avait  l'air...  d'un  hermite, 
D'un  santoron...).  C'est  le  latin  sanctorum,  parce  que 
l'hypocrite  veut  être  considéré  comme  nnus  e  sanctorum 
numéro  (Cotgrave),  ou   bien    parce   qu'il  marmotte   des 


1.  E.  Rolland,  Fatuic  populaire,  t.  II,  p.  66. 

2.  Cf.  Romania,  t.  XXI,  p.  86.  Feu  Delboullc  y  interprète  perpé- 
tuons par  «  legs  à  perpétuité  >>,  en  reproduisant  ce  passage  des 
Comptes  de  l'Hôtel  de  Ville  de  Paris  (xvi"  siècle)  :  «  Sept  douzaines 
de  parchemin  pour  faire  les  perpétuons.  »  Il  est  évident  que  ce  sens 
n'est  pas  celui  du  mot  rabelaisien,  comme  le  fait  remarquer  Gaston 
Paris  dans  une  note  à  l'article  cité. 


RABELAESIANA.  iSq 


prières  dans  lesquelles  revient  souvent  le  mot  sanctoriim* . 

B.  —  Caractères  d'ordre  moral. 

a.  Calomniateurs.  Rabelais,  en  mentionnant  les  «  noms 
horrificques  »  de  cafard.,  cagot^  etc.,  suppose  (1.  IV,  Pr. 
anc.)  que  «  c'estoit  quelque  espèce  monstrueuse  d'animaux 
barbares  »,  et  ajoute  :  «  Si  par  ces  termes  entendez  les 
calumniateurs  de  mes  escrits,  plus  aptement  les  pourrez 
vous  nommer  diables.  Car  en  grec  calumnie  est  dite  dia- 
bole...  Ceux  cy  ne  sont,  proprement  parlant,  diables  d'en- 
fer, ilz  en  sont  appariteurs  et  ministres.  Je  les  nomme 
diables  noirs,  blancs,  diables  privez,  diables  domes- 
ticques.  » 

b.  Gloutons.  Panurge,  en  exposant  la  cabale  monas- 
tique en  matière  de  bœuf  salé,  remarque  à  propos  des 
moines  [1.  III,  ch.  xv)  :  «  Tous  les  jours  leurs  sont  festes, 
et  observent  diligentement  un  proverbe  claustral  :  de 
missa  ad  mensam  »;  d'autre  part,  Frère  Jean  se  demande 
(1.  IV,  ch.  x)  :  «  Pourquoy  plus  tost  ne  transportons  nous 
nos  humanités  en  belle  cuisine  de  Dieu-?  Et  là  ne  consi- 
dérons le  branslcment  des  broches,  l'harmonie  des  contre- 
hastiers,  la  position  des  lardons"-^...?  »  Tout  le  chapitre 
suivant  (1.  IV,  ch.  xi)  est  destiné  à  répondre  à  cette  ques- 
tion :  «  Pourquoy  les  moines  sont  volontiers  en  cuisine?» 
Et  le  nom  même  du  Frère  Jean  des  Entommeures  ne 
fait-il  pas  allusion  à  ses  préoccupations  culinaires  ?  Les 
termes  suivants  accusent  ce  caractère  : 

Briffaulx,  frères  lais  entretenus  par  des  religieuses  afin 
de  quêter  pour  elles  (1.  II,  ch.  vu  :  La  cabourne  des  brif- 
faulx; 1.  IV,  ch.  xxxii  :  ...  briffaulx.,  caffars...),  propre- 
ment gloutons,  sens  encore  populaire  et  qu'on  rencontre 

1.  Voir  Littrc,  Supplément,  p.  3o6. 

2.  Cette  expression  :  belle  cuisine  de  Dieu,  c'est-à-dire  belle  et 
excellente  au  plus  haut  degré,  est  à  ajouter  aux  locutions  métapho- 
riques analogues  que  j'ai  citées  dans  mon  article  sur  Jambe  de  Dieu 
[R.  É.  R.,  t.  VII,  p.  348). 


140  RABELAESIANA. 


également  chez  Rabelais  (1.  I,  ch.  liv  :  ...  chichars,  hrif- 
faulx\  beschars...). 

Gastrolatres,  adorateurs  du  ventre  (1.  IV,  ch.  lviii  :  ... 
quelles  choses  sacrifient  les  Gastrolatres  à  leur  dieu  Ven- 
tripotent). 

Ajoutons,  MANGEUR  DES  PÉCHÉS,  épithète  d'ordre  moral 
et  d'origine  biblique  \Vulgate  :  «  Peccata  populi  mei  come- 
dent  »).  La  raison  péremptoire  pourquoi  les  moines  sont 
«  refuys  »  des  hommes  est  (1.  I,  ch.  xl)  «  parce  qu'ils 
mangent  la  merde  du  monde,  c'est-à-dire  les  péchés...  ». 
Du  Fail  dit  également  (t.  II,  p.  i38!  :  «  Ces  gens  de  bien, 
qui  s'appellent  devorateurs  et  mangeurs  des  peche:{  du 
peuple...  ». 

c.  Ignorants  (cf.  1.  I,  ch.  xxxix  :  Nostre  feu  abbé  disoit 
que  c'est  chose  monstrueuse  -veoir  un  moyne  sçavant)  : 

Frère  LuniN,  type  de  moine  à  la  fois  grossier  et  sot, 
nom  familier  à  Marot  et  à  Rabelais  (1.  I,  pr.,  etc.)  :  Lubin 
était  un  nom  de  moine  très  commun,  d'où  sa  valeur 
péjorative. 

d.  Intrigants  : 

Fagoteurs  de  tabus,  c'est-à-dire  allumeurs  de  querelles 
il.  I,  ch.  liv),  appellation  qui  rappelle  les  Fagot:{  de  Marot 
(voir  ci-dessous). 

e.  Libertins  : 

Frappard,  moine  débauché,  proprement  celui  qui  frappe 
vigoureusement,  qui  est  fort  et  hardi  (1.  II,  ch.  vu  :  Le 
trictrac  des  frères  frappars ;  cf.  1.  IV,  ch.  xv  :  Estes  vous 
des  frappins,  des  frappeurs  ou  des  frappars?),  épithète 
qu'on  rencontre  déjà  chez  Eust.  Deschamps  \  Coquillard, 
Greban^et  Clém.  Marot.  Oudin  [Curiosite:{,  1640)  explique 
un  Père  Frappart  par  «  un  drolle  de  moine  ». 
/.  Mécréants  et  cyniques  : 

Sarrabovites,  nom  des  moines  égyptiens  qui  menaient 

1.  Œuvres  (éd.  Raynaud,  t.  IV,  p.  281)  :  «  Par  son  boire  devient 
frère  Frappart...  » 

2.  Mistere  de  la  Passion,  v.  21 117  :  «  Hz  y  ont  mené  à  l'emblée, 
Hardiment  cq  frère  frappart.  » 


RABELAESIANA. 


141 


une  vie  déréglée  (1.  II,  ch.  xxxiv  :  un  grand  tas  de  sarra- 
bovites,  cagotz...;  1.  IV,  ch.  lui  :  les  mescreans  Turcs, 
Juifz,  Tartes,  Moscovites,  Mammeluz  et  Sarrabovites). 

TiRELUPiN,  nom  méprisant  que  Rabelais  donne  aux 
moines  vagabonds  (1.  II,  ch.  vu  :  La  pelleterie  des  tirelu- 
piîîs  extraicte  de  la  bette  fauve...)  et  que  Cotgrave  traduit 
par  «■  coquin  »  ou  «  maraud  »  (1.  I,  pr.  :  Autant  en  dict  un 
tirelupin  de  mes  livres).  Le  sommelier  de  Grandgousier 
porte  le  nom  de  Tirelupin  (1.  IV,  ch.  lxv)  :  il  faisait  boire 
les  domestiques  de  son  maître  avant  qu'ils  eussent  soif;  et 
un  des  livres  de  la  bibliothèque  de  Saint- Victor  porte  le 
titre  (dans  l'édition  de  1642)  :  «  Le  vistempenard  des  pres- 
cheurs  composé  par  Tureliipin.  y>  Cette  forme  intermé- 
diaire nous  renvoie  à  la  secte  cynique  médiévale  des  Tur- 
lupins  (forme  inconnue  à  Rabelais),  dont  le  nom  est 
devenu,  au  xv^  siècle,  synonyme  d'hypocrite.  En  voici 
deux  exemples  : 

Villon,  dans  son  G7'and  Testament  [y.  ii58)  : 

Item  aux  frères  mendians, 
Aux  Dévots  et  aux  Béguines, 
Tant  Turlupins  que  Turlupines... 

Dans  le  Mistere  de  saint  Quentin  (éd.  H.  Châtelain. 
V.  9789  et  suiv.)  : 

Ça,  mes  mengcurs  de  crucifis, 

Ces  ypocrites,  ces  bigos, 

Ces  benduins,  ces  warigos. 

Ces  turlupins,  ces  papelars. 
Ces  frères  frappars,  ces  volars. 
Ces  gros  dampultus,  ces  rongeurs 
De  pilers,  et  flasangeurs, 
Qui  font  à  Dieu  garbe  d'estrain, 
Se  je  les  retains  en  leur  train, 
Les  deables  leur  chanteront  leur  messe  *. 

I.  Le  glossaire  Je  l'édition  explique  benduins  par  bédouins;  rvari- 


142  RABELAESIANA. 


Les  tireliipins  de  Rabelais  paraissent  être  une  altération 
intentionnelle  des  turliipins  du  moyen  âge;  dans  ce  cas, 
tirelupins  désigneraient  les  mangeurs  de  lupins',  qui 
servent  encore  aujourd'hui  à  la  nourriture  du  vulgaire;  et 
comme  les  lupins  étaient  chez  les  anciens  le  mets  favori 
des  gens  du  peuple  et  des  philosophes  cyniques,  les  rap- 
ports entre  tirelupins  (appliqués  aux  moines)  et  les  tur lu- 
pins cyniques  du  xive-xv^  siècle  s'expliquent  aisément '*. 

g.  Mendiants  et  quêteurs  : 

Gueux,  appliqué  aux  moines  mendiants  (1.  I,  ch.  liv  : 
Gueux  mitouflez);  cf.  1.  III,  ch.  xxn  :  «  Ne  sont  ils  assez 
enfumez  et  perfumez  de  misère  et  calamitez,  les  pauvres 
haires...?  » 

Porteurs  de  rogatons,  moines  porteurs  de  requêtes  ou 
de  reliques,  pour  obtenir  des  aumônes  (1.  L  ch.  xvii  :  ... 
un  porteur  de  rogatons...  assemblera  plus  de  gens  quepe 
leroit  un  bon  prescheur  evangelicquc;  Pant.  Pr.,  ch.  ix  : 
caffars,  porteurs  de  rogatons...).,  terme  qu'on  rencontre 
dans  les  sermons  de  Maillard  sous  le  nom  de  portatores 
reliquiarum  et  indulgentiarum,  et  bullatores^^  et  sur 
lequel  H.  Estienne  nous  renseigne  {Apologie,  éd.  Ristel- 


gos  par  vagabonds;   mais  il  laisse  inexpliqués  les  autres  {dampul- 
tus,  Jlasangeuis,  etc.).  Cf.  ibid.,  v.  16009: 

Ny  ara  Uirluppin  ne  carme 
Qu'on  ne  face  traisner  ne  pendre. 

1.  Cf.  ci-dessus,  tire  lardon,  synonyme  de  croque  lardon. 

2.  U Alphabet  de  l'Auteur  François  mentionne  déjà  cette  identifi- 
cation :  «  Tirelupin,  un  malotru,  homme  de  peu  et  indigent,  qui 
n'a  d'autre  moyen  de  vivre,  sinon  de  tirer  les  lupins  pour  se  nour- 
rir, qui  sont  les  plus  vils  entre  les  légumes...  Turelupin  (sic)  est  un 
nom  d'injure  et  de  mespris  depuis  23o  ans  en  ça,  quand  certains 
personnages  appeliez  Turelupins,  autrement  la  compagnie  de  pau- 
vreté, furent  estimez  hérétiques  du  temps  de  Charles  V,  roy  de 
France,  et  de  Grégoire  XI,  pape,  environ  l'an  1374.  Ils  furent  con- 
damnez pour  tels  et  leurs  livres  brûlez  à  Paris...,  d'où  vient  que  ce 
nom  est  odieux...  Aucuns  disent  que  tirelupins  et  turelupins  (sic) 
est  la  mesme  chose...  » 

3.  Cf.  Cotgrave  :  «  Rogatons.  Indulgences ,  bulls  of  pardons, 
reliques,  etc.,  born  about  tlie  country  ». 


RABELAESIANA.  143 


huber,  t.  I,  p.  i23)  :  «  Porteurs  de  rogatons,  pour  ce  qu'ilz 
ne  vivent  que  des  aumosnes  des  gens  de  bien...  ».  Le  mot 
se  trouve  d'ailleurs  déjà  dans  une  lettre  de  grâce  de  1367 
(voir  Godefroy)  :  «  Comme  Pierre  Beranger  porteur  de 
semonces  et  rogatons...  eust  apporté  de  Rouen  un  roga- 
tum  sur  ledit  veneur...  » 

h.  Méprisables  : 

Befflez,  bafoués  (1.  I,  ch.  liv),  et  escorniflez,  moqués 
[ibid.);  cf.  I.  I,  ch.  xl  :  «  Un  moine...  ne  laboure  comme 
le  paysant,  ne  garde  le  pays  comme  l'homme  de  guerre, 
ne  guérit  les  malades  comme  le  médecin...  C'est  la  cause 
pourquoy  de  tous  sont  hués  et  abhorris.  » 

i.  Solitaires.  A  propos  de  la  question  «  pourquoy  les 
moines  sont  refuys  du  monde  »,  Gargantua  fait  cette 
remarque  (1.  I,  ch.  xl)  :  «  Mais  si  entendez  pourquoy  un 
cinge  en  une  famille  est  tousjours  mocqué  et  herselé,  vous 
entenderez  pourquoy  les  moines  sont  de  tous  refuys,  et 
des  vieulx  et  des  Jeunes  »,  remarque  suivie  par  une  série 
de  comparaisons  sur  la  vie  retirée  et  inutile  des  uns  et  des 
autres. 

Hermite  (1.  II,  ch.  X  :  les  diables  qui  tentent  les  her- 
mites  par  les  desers  de  Thebaïde),  pris  au  sens  de  «  hypo- 
crite »  [ibid.  :  Cagotz,  hermites...)  comme  la  plupart  des 
synonymes  du  moine. 

Mangeur  de  serpens,  moine  retiré  du  monde  et  menant 
une  vie  austère  (Épître  à  Odet  :  Et  avoit  en  horreur 
quelque  mangeur  de  serpens.,  qui  fondoit  mortelle  héré- 
sie...), semblable  aux  Troglodytes  dont  parle  Pline  [His- 
toire naturelle^  1.  V,  ch.  viii),  peuple  de  l'intérieur  de 
l'Afrique,  demeurant  dans  des  cavernes,  se  nourrissant 
de  serpents  et  n'ayant  ni  voix  ni  figure  humaine. 

Taulpetier,  moine  renfermé  dans  son  couvent  comme 
la  taupe  dans  son  trou  (1.  III,  ch.  xlviii  :  ...  ne  sçay  quels 
pastophores  taulpetiers...  pleins  de  salacité  et  lascivie)  ; 
de  là  TAULPETERIE,  couvent  (1.  IV,  pr.)  :  «  Le  différent  du 
clergé  et  de  la  taulpeterie  de  Landerousse  ». 


'44 


RABELAESIANA. 


j.  Tristes  et  bourrus  : 

Agelastes,  qui  ne  rient  pas  (Epitre  à  Odet  :  mais  la 
calumnie  de  certains  canibales,  misantropes,  agelastes 
avoit  tant  contre  moi  esté  atroce  et  desraisonnée...),  la 
plus  grave  injure  selon  la  doctrine  pantagruélique  (cf.  1.  I, 
Aux  lecteurs  :  Pour  ce  que  rire  est  le  propre  de  l'hommei. 
Misanthrope,  haïssant  les  hommes  ou  fuyant  la  société 
des  hommes  (voir  agelastes],  épithète  de  Timon  Athénien 
«  surnommé  MiG(zv6poz2ç  »  (1.  III,  ch.  ni),  terme  néologique 
risqué  par  Rabelais  et  expliqué  dans  la  Briefve  Déclara- 
tion. 

C.  —  Caractères  spéciaux. 

a.  Fantômes  : 

Cauquemare,  nom  de  mauvais  esprit  ou  dincube,  appli- 
qué par  Rabelais  aux  moines  hypocrites  [Pant.  Pr..,  ch.  vi: 
Sarrabovytes.  Cauquemares.  Canibales...).  Le  mot  repré- 
sente le  reflet  picard  de  cauchemar,  anciennement  cau- 
chemare,  forme  qu'on  trouve  déjà  au  xv=  siècle  et  dési- 
gnant le  démon  qu'on  croit  posé  sur  la  poitrine  pendant 
le  sommeil'.  La  même  forme  dialectale  est  familière  à 
Ambroise  Paré  :  «  Les  mauvais  esprits  ont  plusieurs 
noms,  comme  démons,  cacodemons,  incubes,  succubes, 
coquemares,  gobelins,  lutins,  mauvais  anges...  y>'^.  Ail- 
leurs, Rabelais  désigne  par  ce  nom  un  reptile  monstrueux 
(1.  IV,  ch.  Lxiv),  et  tout  particulièrement  un  serpent  d'Eu- 
phrate  fl.  IV,  pr.),  le  pendant  du  crocodile  du  Nil.  Cette 
application  particulière  est  probablement  chez  Rabelais 
une  réminiscence  de  Jean  Le  Maire;  celui-ci  mentionne 
dans  son  Epistre  de  l'Amant  vert  : 

Singes,  Luytons,  Cocodrilles,  Harpyes, 

1.  Les  Evangiles  des  Quenouilles,  App.  II,  lo  :  «  Qui  double  la 
Cauquemare  qu'elle  ne  viegne  de  nuit  à  son  lit,  il  convient  mettre 
une  sellette  de  bois  de  chesne  devant  un  bon  feu,  et  se  elle  venne 
se  sict  dessus,  jamais  de  là  ne  se  porra  lever  qu'il  ne  soit  clcr  jour.  » 

2.  Œuvres,  éd.  Malgaigne,  t.  III,  p.  55. 


RABELAESIANA.  146 


Griffons  hydeux,  qui  mengent  gens  barbares, 
Fiers  Loups  garoux,  et  vieilles  CauquemaresK 

Farfadet,  esprit  follet  (1.  III,  ch.  xxiv  :  advenanie  la 
lumière  du  clair  soleil,  disparent  tous  lutins,  lamies, 
lémures,  ^nSiVoxw,  farfadet\  et  tenebrionsj,  terme  tiré  par 
Rabelais  du  languedocien  et  appliqué  spécialement  aux 
cordeliers  (1.  II,  ch.  vu  :  L'histoire  des  farfadet \;  1.  III, 
ch.  X  :  ...  sçavoir  s'il  eschapperoit  à  l'embusche  des  far- 
fadet\]\  cf.  Alphabet  de  l'Auteur  français  :  (.(Farfadets^ 
en  latin  larvae  et  lémures^  esprits  folets  qui  vont  de  nuit 
et  font  peur  aux  mal  asseurez...  L'auteur  montre  assez 
quels  sont  les  farfadets,  à  sçavoir  trompeurs  et  menson- 
gers ». 

Larves,  équivalent  latin  des  farfadets  (1.  III,  pr.  :  ces 
larves  bustuaires...).  Les  Larves  et  Lémures  d^urem  dans 
les  Mystères  comme  noms  de  démons  femelles. 

b.  Monstres  (sous  forme  humaine  ou  animale)  : 

Bestes  de  diverses  couleurs  (1.  III,  ch.  xxi  :  un  tas  de 
villaines,  immondes  et  pestilentes  bestes^  noires,  guarres, 
fauves,  blanches,  cendrées,  grivolées),  comme  Rabelais 
appelle  les  ordres  mendiants  des  cordeliers  et  Jacobins, 
des  mineurs  et  des  minimes;  cf.  Érasme  [Eloge  de  la 
Folie]  :  «  Certains  animaux  couverts  de  manteaux  blancs 
ou  noirs,  de  robes  couleur  de  cendre,  revêtus  de  plumages 
diversement  bigarrés,  ne  quittent  jamais  les  cours  des 
princes.  « 

Canibales,  peuple  monstrueux  de  l'Afrique  «  ayant  la 
face  de  chiens  et  abbayant  en  lieu  de  rire  »,  comme  les 
définit  la  Briefve  Déclaration  (1.  IV,  ch.  lxvi  :  Hz  [ceux 
de  l'ile  de  Ganabins]  sont  pires  que  les  Canibales^  ilz 
nous  mangeroient  tous  vifz),  épithète  appliquée  aux  moines 
(Epître  à  Odet)  et  aux  hypocrites  (1.  IV,  ch.  xxxii  :  caf- 
fars,  canibales  et  aultres  monstres  difformes  et  contre- 
faitz). 

I.  Œuvres,  éd.  Stecher,  t.  III,  p.  24. 

REV.    DES   ET.    RABELAISIENNES.    VIII.  10 


146  RABELAESIANA. 


D.  —  Notns  tirés  des  langues  classiques. 

a.  Du  latin  : 

Frater,  pi.  FRATRES,  frèrc  ou  moine  (1.  II,  ch.  xvi  :  ... 
le  pauvre  frater;  1.  III,  ch.  xxn  :  fratres  mendiants), 
terme  employé  par  Marot  et  qu'on  trouve  chez  Guill. 
Bouchet  (t.  III,  p.  104  :  le  fratre  se  met  au  beau  milieu 
de  la  table)  et  Du  Fail  (t.  II,  p.  137  :  un  jeune  Frater  cor- 
delier...)  ;  ce  dernier  se  sert  aussi  ironiquement  de  la  forme 
oh?,cure  fradre  (t.  II,  p.  141  :  se  saisirent  du  s'wQfradre...]. 

h.  Du  grec  : 

Mystes,  initiés  dans  les  mystères  (I.  III,  ch.  xlviii  : 
telles  sanctions  connubiales  toutes  sont  à  l'advcntage  de 
leurs  mystes). 

Pastophores,  pontifes  entre  les  Égyptiens  (selon  la 
Briefve  Déclaration].,  prêtres  qui  portaient  la  statue  d'un 
dieu  dans  une  chapelle  (1.  III,  ch.  li  :  d'elle  [l'herbe  Pan- 
tagruelion]  sont  les  Isiacques  ornez,  les  Pastophores  reves- 
tuz),  nom  donné  ironiquement  par  Rabelais  aux  moines 
(1.  IV,  pr.  :  Icy...  voyez  vous  quelles  tragédies  sont  exci- 
tées par  certains  Pastophores).  Le  terme  lui-même  est 
tiré  de  Diodore  {Bibliothèque,  1.  I,  ch.  xxix),  de  même 
que  Isiacques,  prêtres  d'Isis,  de  Plutarque  {Moraux, 
p.  352). 

Symmystes,  ceux  qui  sont  initiés  avec  d'autres,  collègues 
en  sacerdoce  (1.  III,  ch.  xlviii  :  Auquel  acte  tant  viril  et 
chevalereux  ont  les  Symtnystes  Taulpetiers  fremy  et 
lamenté  misérablement),  terme  également  employé  par 
Laurent  Joubert*  (probablement  réminiscence  de  Rabe- 
lais). 

E.  —  Images  tirées  du  monde  animal, 
a.  Le  chat,  cet  animal  «  doux,  bénin  et  gracieux  ». 

1.  Erreurs  populaires,  Bordeaux,  iSyg,  p.  55. 


RABELAESIANA.  I47 


Chattemite,  qui  affecte  une  contenance  doucereuse  et 
humble,  type  de  Thypocrite  (1.  IV,  pr.  anc.  :  caffars, 
cagotz,...  chattemittes...)^  terme  qui  a  produit  chez  Rabe- 
lais toute  une  progéniture,  des  femmes  et  des  petits  (1.  IV, 
ch.  Lxv)  :  «  Là  [dans  l'ile  Chaneph]  sont  belles  et  joyeuses 
hypocritesses,  chatemittesses...  et  y  a  copie  de  petitz  cha- 
temitillons  ».  Le  mot  se  trouve  chez  Marot,  qui  appelle 
la  Sorbonne  «  la  saincte  chattemite  »  (quatrième  épître 
du  Coq-à-l'âne),  et  chez  Du  Fail  (t.  II,  p.  90  :  ce  preu- 
d'homme  hypocrite...  surpassant  en  humilitez,  chatte- 
mites  et  pâtes  pelues  tous  les  moines  du  mont  Athos);  ce 
sens  ne  paraît  pas  remonter  au  delà  du  xv^  siècle.  Dans 
une  lettre  de  Joinville  de  1295  (voir  Godefroy)  ligure  la 
locution  en  chattemite  («  ...  la  tournelle  qu'on  dit  en 
chatemite  »),  c'est-à-dire  en  serpentine,  proprement  à 
l'allure  de  chatte,  d'après  ses  mouvements  ondulatoires  : 
en  effet,  chattemite  est  un  composé  synonymique,  dont 
les  éléments  isolés  reviennent  déjà  dans  le  Roman  de 
Renart  (XXIV,  121)  :  «  Si  l'une  est  chatte,  l'autre  est 
mite...  »  Ce  dernier,  tyiite,  est  le  nom  enfantin  de  la 
chatte  et  le  primitif  de  mite,  mitou,  matou. 

Patepelue,  à  la  patte  poilue  1.  III,  ch.  xii  :  Lycaon 
patepelue).,  puis  doucereux  comme  le  chat  qui  fait  patte 
de  velours  (1.  IV,  pr.  anc.)  :  «  papelars,...  ^a?ei/»e/i<e.ç...  ». 
Un  des  livres  de  la  bibliothèque  de  Saint-Victor  est  inti- 
tulé :  «  Moillegroin,  doctoris  cherubici,  de  origine  patc- 
pelutarum  et  torticollorum  ritibus,  lib.  septem.  » 

b.  Le  chien,  type  de  la  méchanceté  : 

Mastins,  assimilés  aux  moines  (1.  III,  pr.  :  Arrière  mas- 
tins...  ces  mastins  Cerbericques...  arrière  cagots!),  qui 
poursuivent  les  hérétiques  comme  les  mâtins  font  la 
chasse  aux  sangliers.  Chez  Marot,  les  Sorbonnistes 
appellent  ainsi  les  novateurs  (éd.  Guiffrey,  t.  III,  p.  346)  : 
«  Sire...,  Si  vous  ne  bruslez  ces  wa^ffw^,  vous  serez...  Sans 
tribut.  »  Ailleurs,  Rabelais  désigne  par  mastins  les  maris 
jaloux  (1.  I,  ch.  Liv  :  ...  rassotez  mastins,  soirs  ni  matins 
vieulx  chagrins...),  ou  les  lourdauds  présomptueux  (1.  II, 


148  RABELAESIANA. 


ch.  X  :  ...  ces  aultres  vieulx  mastins,  qui...  n'cstoient  que 
gros  veaulx  de  disme),  ou  enfin  les  agents  persécuteurs 
(1.  IV,  ch.  xiii  :  ...  cité  par  ces  mastins  Chiquanous...). 

c.  Le  singe,  dont  les  grimaces  rappellent  les  moines  se 
démenant  et  gesticulant  dans  leurs  chaires;  Rabelais 
découvre  d'autres  analogies  :  il  compare  l'inutilité  du 
singe  avec  celle  de  la  vie  monacale  (voir  ci-dessus,  à  la 
rubrique  «  Solitaires  «)  et  assimile  les  prières  machinales 
des  moines  à  la  patenostre  de  cinge  (1.  IV,  ch.  xx)  que 
celui-ci  marmotte  entre  ses  dents. 

Magot,  au  sens  d'hypocrite  (1.  I,  ch.  liv),  proprement 
singe  ou  babouin  (1.  IV,  ch.  xix  :  assis  sur  tes  couillons 
comme  un  magot). 

Matagot,  singe  des  forains  auquel  les  bateleurs  ap- 
prennent mille  tours  de  souplesse,  terme  appliqué  par 
Rabelais  aux  moines  superstitieux  (1.  IV,  ch.  lx  :  ainsy 
Gaster  renvoyait  ses  matagotz  à  sa  scelle  percée)  et  aux 
hypocrites  (1.  I,  ch.  .liv  :  Vieulx  matagot\^  marmiteux 
boursoufflez...).  Le  terme  crucifix  des  premières  éditions 
(1.  II,  ch.  XIII)  fut  remplacé,  à  partir  de  1642,  par  matagot. 

Cependant,  il  est  à  présumer  que  magot  et  matagot  ont 
été  influencés  dans  leur  sens  par  la  finale  homonyme  de 
bigot.,  cagot,  et  surtout  par  la  locution  traditionnelle  Got 
et  Magot,  qui  joue  un  rôle  si  important  chez  Rabelais. 
Dans  les  Grandes  Chroniques  de  Gargantua  (i532),  les 
Gos  et  Magos  sont  les  ennemis  du  roi  Arthus,  vaincus 
par  notre  héros'  :  ils  y  sont  décrits  comme  «  fors  et  puis- 
sans,  et  armez  de  pierres  de  taille  w  ;  mais  avant  d'en  arriver 
là,  ces  noms  traditionnels  ont  parcouru  une  longue  évo- 
lution^. Leur  point  de  départ  est  la  Bible  (Ezéchiel,  Apo- 
calypse) ;  de  là  ils  pénètrent  dans  le  roman  d'Alexandre, 
où  ils  figurent  parmi  les  vassaux  que  Porus  appelle  à  son 
aide  :  «  Gos  et  Margos  (sic)  i  viennent  de  la  terre  des 
Turs...  )>  Porus  vaincu,  Alexandre  enclôt  Gos  et  Magos 

1.  Voir  R.  È.  R.,  t.  VI,  p.  298. 

2.  M.  A.  Graf  a  consacré  à  cet  historique  un  long  excursus  dans 
son  ouvrage  Roma  nel  mcdio  evo,  t.  II,  p.  Soy  à  563. 


RABELAESIANA.  1 49 


dans  les  défilés  des  montagnes  où  ils  se  sont  réfugiés  ^ 
Au  moyen  âge,  ces  prétendus  noms  ethniques  (mis  en 
rapport  avec  le  Prestre  Jean,  tout  aussi  mystérieux)  furent 
tour  à  tour  identifiés  avec  des  peuples  barbares,  tels  que 
Scythes,  Turcs,  Huns,  Tartares,  etc.  Une  trace  de  ces  der- 
nières vicissitudes  se  trouve  encore  dans  une  moralité  de 
i5o8,Ja  Condamnation  des  Banqueti  : 

Qui  sont  ces  nez  esgratignez, 
Et  ces  visages  gourfarins 
Qui  nous  ont  si  bien  tatinez? 
Ne  sont  ce  pas  monstres  marins? 
Je  croy  que  ce  sont  tartarins, 
Got^  ou  Magot^  vertigineux, 
Babouins,  bugles  barbarins, 
Partans  de  paluz  bruyneux^. 

Une  sottie  de  Rouen  (1461),  «  Les  menus  propos  »,  en 
fait  des  monstres  bicéphales  : 

Ce  sont  terribles  créatures 

Que  ceux  de  Got^  et  de  Magot^  : 

Hz  ont  les  rains  dessus  le  dos 

Et  si  ont  tous  chascun  deux  testes  3. 

Dans  la  Passion  de  saint  Quetitin^  les  deux  noms  sont 
devenus  une  vague  injure  'v.  14273)  : 

Tourier,  maubué,  gros  malot, 

1.  Cf.  une  note  de  Paul  Meyer  {Alexandre  le  Grand,  t.  II,  p.  3o6 
à  3o9). 

2.  Re  ace  il  de  farces,  éd.  Jacob,  p.  324.  Cf.  Molinct,  Faict';;  et  Dicty^, 
i53i,  fol.  57  v°  : 

Tigres,  griffons,  ours,  cocodrilles, 
Girafles,  magot:^,  saturins, 
Serpens,  leucerves,  cocz  basilics. 
Monstres  hideux  vivans  es  isles 
Des  Indois  ou  des  Tartarins. 

On  saisit  la   transition  de  magot  au  sens  de   «  singe  »,  envisagé 
comme  animal  monstrueux. 

3.  E.  Picot,  Recueil  général  de  sotties,  1902-1904,  t.  I,  p.  93. 


IDO  RABELAESIANA. 


Got.  magot,  maillot,  martelot, 
Morveux,  poulleux,  foyreux,  rongneux... 

Ces  noms  gardent  par  contre  leur  valeur  mythique  dans 
ce  passage  du  Grand  Par-angon  des  Nouvelles  (i535)  par 
Nicolas  de  Troyes  (éd.  Mabille.  p.  42)  :  «  Si  print  congé 
de  ses  frères  et  se  mit  à  chemin,  et  tant  chemina  par  ses 
jornées  qu'il  passa  la  mer  Rouge  et  tout  le  pays  d'Indie 
et  la  petite  Egypte,  et  se  vint  jetter  en  une  estrange  terre 
qui  est  quasi  le  grant  chemin  à  tirer  en  Paradis  terrestre, 
et  là  sont  Gots  et  Magots,  Tartarins,  Barbarins,  et  plu- 
sieurs bestes  sauvages.  » 

Rabelais  y  fait  également  allusion  lorsqu'il  dit  (1.  IV, 
ch.  Lvi)  :  «  Ouysmes  ...  goth,  magoth,  et  ne  sçay  quels 
aultres  motz  barbares...  »,  et  ailleurs  (1.  I,  ch.  liv)  : 

Torcoulx,  badaux,  plus  que  n'estoient  les  Go/f 
Ny  Ostrogotz  précurseurs  de  Magot j... 

Clém.  Marot,  dans  sa  IV^  épitre  du  Coq-à-l'àne  (i536), 
les  applique  aux  moines  fanatiques  : 

Hz  sont  de  chaude  rencontrée 
Bigotz,  Cagotz,  Got:^  et  Magot:^, 
Fagotz,  Escargotz  et  Margotz^. 

Tandis  que  Ronsard  dira  en  généralisant  («  Remons- 
trance  au  peuple  de  France  »)  : 

Je  n'aime  point  ces  noms  qui  sont  finis  en  ot  : 
Gots,  Cagots,  Austregotz,  Visgoths  et  Huguenots... 

C'est  ainsi  que  les  noms  légendaires  d'origine  biblique, 

I.  Par  fagot:^  et  margot:{,  le  poète  désigne  les  allumeurs  de 
bûchers,  comme  il  rusulte  de  la  deuxième  e'pître  (i535)  de  Marot  : 

Ils  escument  comme  un  verrat 
En  pleine  chaire,  ces  cagots. 
Et  ne  preschcnt  que  des  fagot^ 
Contre  ces  povres  hérétiques. 


RABELAESIANA.  I  5  1 


Gog  et  Magog,  ainsi  que  certains  noms  germaniques  du 
moyen  âge,  —  Goths,  Ostrogots  et  Visigots^  —  rappro- 
chés des  termes  indigènes  ayant  la  même  finale,  tels  que 
bigot  et  cagot^  ont  fourni  aux  écrivains  du  xvi^  siècle  une 
source  abondante  pour  désigner  l'hypocrite. 

d.  Les  oiseaux,  par  allusion  à  leur  chant  :  «  En  ceste 
isle  [Sonnante]  vous  n'avez  que  cages  et  oiseaulx...  Toute 
leur  occupation  est  à  gaudir,  gazouiller  et  chanter...  Vous 
le  vistes  oncques  rossignols  mieulx  gringoter  qu'ilz 
font...  »  (1.  V,  ch.  vi). 

GoTS,  nom  fictif  d'oiseaux  symbolisant  les  moines  (1.  V, 
ch.  V  :  une  magnifique  espèce  de  got^,  oiseaulx  de  proye...)  ; 
le  Manuscrit  porte  :  «  ...  espèce  de  gaiix  ou  got^...  »,  le 
dernier  est  abstrait  des  termes  comme  bigot^,  cagot^, 
magot{,  etc.;  le  premier,  d'un  des  diminutifs  suivants 
(1.  V,  ch.  Il)  :  «  Les  oiseaulx  [de  l'isle  Sonnante]  estoient 
grandz,  beaux  et  polis  à  l'advenant,  bien  ressemblans  les 
hommes...  Ailleurs  avoient  le  pennage  tout  blanc,  autres 
tout  noir,  autres  tout  gris...  Les  masles  ilz  nommoient 
Clergaux^  Monagaux ,  Prestregaux ,  Abbegaiix  ^  Eves- 
gaiix^  Cardingaux  et  Papegaux,  qui  est  unique  en  son 
espèce...  » 

Sansonnet,  dans  l'expression  mistes  '  sansonnet\^  c'est-à- 
dire  jolis  étourneaux,  appliqué  probablement  aux  moines 
chanteurs  (1.  I,  ch.  ii  :  Au  saufconduit  des  mistes  san- 
sonnet^. 

e.  Le  hanneton,  par  allusion  à  son  bourdonnement 
comparé  au  chant  monotone  des  moines  : 

BuRGOT,  au  sens  de  moine  (1.  III,  ch.  xxiii  :  burgot^., 
laiz  et  briffaulx)  et  d'hypocrite  (1.  IV,  pr.  anc.  :  ...  pape- 
lars,  burgot{^  patespelues...).  Burgot  ou  burgaud  est  le 
nom  patois  du  hanneton  ou  frelon  en  poitevin  (Lalanne) 
et  en  saintongeais  (Jônain)  :  le  terme  rabelaisien  est  le 
pendant  des  synonymes /re^077,  got^.,  etc.^. 

1.  Cf.  Marot,  Œuvres,  t.  II,  p.  82  :  «  ...  en  habitz  coincte  et 
miste.  » 

2.  Les  commentateurs  expliquent  burgot:^  par  moines  beurs  (1.  III, 


l52  RABELAESIAKA. 


/.  L'escargot,  par  allusion  au  mollusque  qui  cache  ses 
cornes,  appliqué  aux  moines  hypocrites  (1.  II,  ch.  xxxiv  : 
un  grand  tas  de...  cagotz,  escargot\^  hypocrites,  caflFars...). 

F.  —  Termes  d'origine  incertaine. 

La  plupart  des  termes  qui  vont  suivre,  tout  en  ayant 
des  attaches  assez  anciennes,  ne  remontent  pas,  en  ce  qui 
concerne  leur  acception  d'hypocrite.,  au  delà  du  xv=  siècle. 
Les  causes  qui  ont  provoqué  ce  changement  sémantique 
ne  sont  pas  assez  apparentes  et  il  se  peut  que  des  analo- 
gies purement  externes  n'y  aient  pas  été  étrangères. 
Voici  cette  série  de  mots  obscurs  : 

Bigot,  vieux  terme  qu'on  rencontre  déjà  au  xii«  siècle, 
comme  une  injure  au  sens  inconnu,  dans  le  Roman  de 
Rou  (part.  III,  v.  4780)  : 

Mult  ont  Franceis  Normanz  laidiz 
e  de  meffaiz  e  de  mesdiz, 
sovent  lor  dient  reproviers 
e  claiment  bigo^  e  draschiers... 

Bigot,  a  côté  de  draschiers  («  mangeurs  d'orge  »),  exclue 
tout  rapprochement  avec  le  prétendu  bi  god  («  par  Dieu  !  ») 
qu'aurait  prononcé  le  chef  normand  Rollon'.  La  seule 
chose  certaine,  c'est  que  bigot  a  conservé  jusqu'au  xv^  siècle 
un  sens  injurieux  analogue  à  celui  qu'il  a  encore  dans  ce 


ch.  xxxi),  c'esi-à-dire  vêtus  de  bure  (De  l'Aulnaye,  encore  dans  Gode- 
froy),  en  y  voyant  un  mot  factice.  Le  Duchat  en  donne  cette  inter- 
prétation :  «  Burgot:[,  moines  burs  qui  travaillent  à  labourer  le 
jardin  et  les  terres  du  couvent.  De  burrus,  burriciis,  burricotus, 
burgot.  Burrus  vient  de  l'allem.  Bauer,  qui  signifie  un  laboureur.  » 
I.  Suivant  M.  Baist  {Romanisclie  Forscliiitigen,  t.  VII,  p.  407),  le 
français  bigot,  hypocrite,  et  l'espagnol  bigote,  moustache  (xvf  siècle) 
représenteraient  tous  deux  le  juron  des  lansquenets  bi  got.  Cette 
hypothèse  a  le  grave  inconvénient  de  faire  abstraction  de  l'histo- 
rique de  bigot;  d'ailleurs,  le  juron  homonyme  des  Suisses  et  des 
lansquenets  a  gardé,  dans  la  Farce  de  Pathelin  et  chez  Rabelais, 
la  valeur  même  quelle  avait  dans  la  bouche  de  cette  soldatesque. 


RABELAESIANA.  l53 


texte  cité  par  Ducange  :  «  Icelui  Rebours  en  appelant 
l'abbé  de  Creste  bigote  qui  est  un  mot  injurieux  selon  le 
langage  du  pays  [le  Bassigny]  »  ;  ou  dans  ce  passage  du 
Mistere  de  saint  Quentin  (v.  7424  et  suiv.)  : 

Vieng  avant,  vieng,  hé,  Matagot', 
Œuvre  l'uis  de  ta  charte  obscure, 
Et  si  nous  baille  ce  bigot - 
Que  nous  t'avons  baillé  en  cure. 

Et  ailleurs  (v.  21922  et  suiv.)  : 

Le  Trésorier.  —  Donnez  lui  la  croix  à  baisier, 
Le  diable  le  tient  en  ses  filz. 
Maurin^.  —  Arrière,  arrière,  crucefis, 

Arrière  que  je  ne  vous  trauve, 
Bigot,  breladis,  bimartrauve...''. 

Cependant,  en  même  temps  et  vers  la  même  époque 
(chez  Charles  d'Orléans),  le  mot  s'applique  aux  fausses 
apparences  de  religiosité. 

Il  n'est  pas  impossible  que  le  sens  moderne  qui  se 
dégage  surtout  au  xvi^  siècle,  et  tout  particulièrement 
chez  Rabelais  (1.  I,  ch.  xl  :  Frère  Jean  n'est  point  bigot, 
il  n'est  point  dessiré,  il  est  honneste,  joyeux)  ait  subi  l'in- 
fluence analogique  des  synonymes  en  got  (voir  ci-dessus). 

Caffard  ou  CAPHARD  (dont  le  dérivé  caphardery  est 
attesté  dès  le  xv<=  siècle)  désigne  encore  le  ténébrion, 
insecte  nocturne  et  à  robe  noire  ;  si  c'est  là  le  sens  primitif, 
cafard,  faux  dévot  à  mine  hypocrite,  ferait  allusion  à 
l'habit  noir  des  prêtres  (cf.  le  synonyme  populaire 
moderne  corbeaux)  ou  à  la  gourmandise  des  moines.  Sui- 
vant Cotgrave,  caffard  «  signifies  properly  a  fat  religions 
man  that  pampers  his  flcsh  in  ease  and  plenty   in  his 


1.  C'est  le  nom  du  bourreau. 

2.  Il  s'agit  d'un  bourgeois  de  Rictiovarc. 

3.  Nom  du  duc  de  la  Morée. 

4.  Tous  noms  d'injure,  de  sens  et  d'origine  inconnus. 


l54  RABELAESIANA. 


covent  »,  acception  intermédiaire  entre  celle  d'insecte  noc- 
turne et  celle  d'hypocrite,  la  seule  familière  à  Rabelais 
(1.  I,ch.  I  :  les  diables,  ce  sont  calumniateurs  et  caffars). 
Quant  à  l'origine  du  nom  d'insecte  cafard^  elle  est  tout  à 
fait  inconnue. 

Cagot  a,  chez  Rabelais,  outre  le  sens  d'hypocrite  (1.  I, 
ch,  xLiv  :  Haires,  cagot^,  caffars...),  celui  de  misérable, 
piteux  (1.  IV,  ch.  xlvi  :  les  gens  souffreteux,  cagot^  et 
avares),  qui  nous  mène  à  l'acception  primordiale  de  «  lé- 
preux »  que  le  mot  a  au  xv"^  siècle  [Chronique  Paris.,  s.  a. 
1436  :  un  gros  vilain  comme  un  cagou)  et  qu'il  a  gardé 
dans  l'argot  ancien,  où  il  désignait  les  gueux  portant  des 
cliquettes  comme  s'ils  étaient  des  lépreux  ^  C'est  le  béar- 
nais cagot,  lépreux,  terme  relativement  moderne  :  «  Le 
mot  cagot  n'existe  dans  l'idiome  béarnais  que  depuis  le 
xvi«  siècle...  Jusqu'à  la  fin  du  xv^  siècle,  les  malheureux 
auxquels  on  a  donné  le  nom  de  Cagots  étaient  toujours 
appelés  Chrestias,  Chrestian...^.  »  La  forme  parallèle 
cagou^  accuse  une  variante  dialectale  cacou,  familière  à 
la  Haute-Bretagne  : 

Marmiteux,  pauvre  diable,  épithète  donnée  aux  moines 
à  cause  de  leur  aspect  piteux  (1,  II,  ch.  vu  :  La  barbotine 
des  marmiteux)  et  hypocrite  (1.  I,  ch.  liv  :  Vieulx  mata- 
gotz,  marmiteux  borsouflez),  vieux  mot  qui  sert  à  dé- 
peindre la  «  papelardie  »  dans  le  Roman  de  la  Rose 
(v.  421)  : 

Ele  fait  dehors  le  viarmiteus, 
Si  a  le  vis  simple  et  piteus 
Et  semble  sainte  créature... 

Papelard,  faux  dévot  (1.  II,  ch.  xxix  :  un  tas  de  papelars 
et  faulx  prophètes...),  mot  interprété,  dès  le  xiii'  siècle, 


1.  Voir  mon  Ai-got  ancien,  1907,  p.  87. 

2.  Lespy  et  Raymond,  Dictionnaire  béarnais,  au  mot  Cagot. 

3.  Cette   forme   cagou  se   trouve  également  chez  Rabelais   (1.  II, 
ch.  ix),  à  la  fin  d'un  des  baragouins  débités  par  Panurge. 


RABELAESIANA.  l55 


comme  pape-lard  ou  mangeur  de  lard,  étymologie  popu- 
laire qu'on  trouve  chez  Gautier  de  Coincy  [Miracle  de 
Notre-Dame)  : 


Tel  fait  devant  le  papelart, 
Qui  par  derrière  pape  lart... 


V 


ainsi  que  dans  le  Mistere  de  saint  Quentin  (v,  6907  et 
suiv.)  : 

Noble  empereur,  je  vous  présente 
Marcellin^,  ce  ïdiwW  papelart, 
Qui  est  plus  fin,  quant  il  s'absente, 
Qu'ung  vieux  regnart  qui  happe  lard. 

Le  grand  nombre  d'expressions  que  je  viens  d'analyser 
montrent  les  divers  aspects  sous  lesquels  l'hypocrisie  se 
présente  dans  l'œuvre  de  Rabelais.  A  côté  de  termes  tra- 
ditionnels et  qu'il  a  déjà  trouvés  chez  ses  prédécesseurs, 
Maître  François  a  eu  recours  à  un  groupe  considérable 
d'appellations  nouvelles  qui  font  voir  l'hypocrisie  sous  le 
rapport  à  la  fois  physique  et  moral.  Cette  nomenclature 
donne  de  curieux  aperçus  sur  la  vie  sociale  au  xvi^  siècle. 

22.  —  BisouART,  colporteur. 

«  Un  livre  trepelu,  qui  se  vend  par  les  bisouars  et  por- 
teballes,  au  tiltre  Le  blason  des  couleurs  »,  lit-on  dans  le 
ix«  chapitre  de  Gargantua,  et  dans  la  Pantagruéline  Pro- 
gnostication  (ch.  vi)  :  «...  bisouars,  veneurs,  chasseurs, 
asturciers...  ». 

C'est  Le  Duchat  qui  fournit  le  premier  des  renseigne- 
ments intéressants  sur  ce  terme  :  «  Bisouars  sont  propre- 
ment les  habitants  des  montagnes  du  Haut-Dauphiné,  et 
particulièrement  ceux  de  la  vallée  de  Bourg-d'Oisan. 
Comme  le  pais  ne  leur  fournit  pas  de  quoi  subsister..., 

I.  Nom  du  Pape  de  Rome,  dans  le  Mystère. 


I  56  RABELAESIANA. 


ils  sortent  de  leurs  montagnes  avant  l'hiver  et  se  répandent 
en  différentes  provinces...  «  I  Valdesi,  »  dit  Ménage  dans 
ses  Origines  Italicae,  «  chiamansi  oggi  bi:{i  et  bisordi.  « 
Voilà  tout  juste  nos  bisouars,  et  on  leur  a  donné  ce  nom 
à  cause  qu'ils  sont  communément  vêtus  d'une  grosse  bure 
de  couleur  bise.  » 

Cotgrave  les  décrit  ainsi  :  «  Bisouart,  a  paultrie  Pedlar, 
who  in  a  long  pack  (which  he  carries,  for  the  most  part 
open,  and  hanging  from  the  neck  before  him)  hath  Alma- 
nacks,  Books  of  newes  or  other  trifling  ware  to  sell.  >> 

Récemment,  le  D"^  Dorveaux  a  publié  ici  même  (t.  VII, 
p.  397)  une  notice  sur  les  bisouars^  où  il  a  signalé  un 
ouvrage  curieux  de  1617,  intitulé  Les  Estats,  Empires  et 
Principauté:^  du  Monde^  dont  j'extrais  le  passage  suivant, 
à  propos  des  Dauphinois  montagnards  :  «  Ces  monta- 
gnars  ont  une  coustume,  qu'ainsi  que  l'hyver  approche,  ils 
envovent  au  loing  ceux  qui  sont  capables  de  travailler... 
On  appelle  Bics  ou  Bisoiiards  tous  ceux  cy  qui  vont 
dehors  et  qui  reviennent  à  Pasques,  et  quelquesfois  ces 
Bics,  qui  sont  pénibles,  pour  la  pluspart  accorts,  deviennent 
riches  marchands  avec  leur  espargne.  » 

Ce  document  nous  permettra  d'élucider  l'origine  de  ce 
mot  controversé. 

L'explication  étymologique  de  bisouars  par  Le  Duchat, 
citée  ci-dessus,  a  été  jusqu'ici  généralement  suivie  par  les 
commentateurs.  «  Bisouars,  nous  dit  Burgaud  des  Marets, 
sont  des  colporteurs  vêtus  d'étoffe  bise.  »  Or,  Le  Duchat 
lui-même  ne  paraît  pas  avoir  attaché  de  l'importance  à 
son  érymologie,  car,  dans  le  Dictionnaire  de  Ménage,  il 
abandonne  sa  première  hypothèse  en  faveur  d'une  autre 
moins  plausible  encore  :  suivant  celle-ci,  bisouars  vien- 
draient «  de  bisjocarii,  à  cause  des  petits  bijoux  qu'ils 
vendent  ». 

Le  terme  est  certainement  d'origine  méridionale.  On  le 
trouve  encore  aujourd'hui  dans  le  Bas-Limousin  :  «  Bi- 
souard,  colporteur  des  montagnes  du  Dauphiné,  monta- 
gnard de  l'Isère  »  (Mistral);  «  on  donne  ce  nom  en  Bas- 


RABELAESIANA.  I  Sy 


Limousin  aux  habitants  des  montagnes  du  Dauphiné,  qui 
quittent  leur  pays  et  se  répandent  dans  diverses  contrées 
pour  y  exercer  la  profession  de  marchands  »  (Honnorat). 
Béronie  se  contente  de  reproduire  la  notice  de  Le  Duchat. 

Et  quant  à  l'étymologie,  Honnorat  indique  ceci  :  «  De 
Valdesi,  d'où  l'on  a  fait  his\ordi  et  bisouars,  ou  parce 
qu'ils  sont  ordinairement  habillés  d'une  grosse  bure 
grise  »  («  ainsi  appelés  à  cause  de  la  couleur  brune  de 
leurs  vêtements  grossiers  »,  ajoute  Azaïs);  Mistral,  à  son 
tour,  renvoie  à  «  besoiiai\  bézoard,  antidote  renommé 
que  les  petits  marchands  débitaient  autrefois  ». 

Le  sens  fondamental  de  bisoiiard  est  montagnard,  d'où 
l'acception  dérivée  de  «  mercier  »  ;  le  patois  forézien  con- 
naît encore  bisoiiard  au  sens  de  «  qui  est  du  côté  de  la  bise, 
du  nord  »  («  les  bisouars  passent  pour  rusés  »,  Gras),  et  c'est 
là  la  valeur  étymologique  du  mot  :  dérivé  de  biso,  bise, 
bisouafd  désigne  à  la  fois  la  forte  bise,  le  coup  de  bise 
(Mistral)  et  celui  qui  est  du  côté  de  la  bise,  le  montagnard 
(Gras). 

C'est  ainsi  que  son  synonyme  bic  du  document  cité 
ci-dessus  signifie  également  «  montagnard  »  (Champol- 
lion  -  Figeac)  et  «  mercier  »  (Sauvage) ,  d'où  bicarel^ 
petit  mercier  ou  porte-balle  (id.),  le  pendant  exact  de 
bisouard.  Cf.  Mistral  :  «  Bic^  sobriquet  que  l'on  donne 
aux  montagnards  des  Alpes,  en  Dauphiné,  porte-balle, 
petit  mercier,  et  bicarel,  colporteur,  petit  mercier  de  la 
montagne.  » 

Quant  aux  bi\eard,  cités  antérieurement  par  le  D^  Dor- 
veaux  [R.  É.  i?.,  t.  V,  p.  84)  d'après  V Histoire  généi-ale 
des  drogues  de  1694,  ce  sont,  comme  il  ressort  du  contexte 
même,  «  de  pauvres  gens  demeurant  dans  le  bois  de  Pilatre, 
en  Forest  [Fore:()  et  même  dans  les  montagnes,  qui  récol- 
taient de  la  térébenthine  appelée  des  Lyonnois  bijou  ». 
M.  Dorveaux  en  conclut  que  «  c'est  à  Lyon,  en  i53i  ou 
i532,  que  Rabelais  fit  connaissance  avec  les  bisouars  ». 

Or,  tandis  que  ce  dernier  terme,  celui  de  Rabelais, 
manque  au  patois  lyonnais,  bijou^  mot  inconnu  à  Rabe- 


l58  RABELAESIANA. 


lais,  mais  déjà  employé  par  Du  Pinet  dans  sa  version  de 
Pline  (  1 564),  est  familier  non  seulement  au  Lyonnais,  mais 
à  la  Haute-Provence:  «  Bijoun,  la  térébenthine  liquide  en 
consistance  de  sirop,  remède  universel  pour  les  habitants 
de  la  campagne  »  (Sauvage),  «  nom  qu'on  donne  dans  la 
Haute-Provence  à  la  térébenthine  qu'on  retire  de  diffé- 
rentes sortes  de  pins  pour  la  distinguer  de  celle  qui 
découle  du  mélèze  qu'on  appelle  escourrau  »  (Honnorat). 
De  ce  bijoun  ou  bi^ou  (suivant  la  prononciation  foré- 
zicnne),  térébenthine,  dérivent  les  biieards  du  Forez,  récol- 
teurs  de  bi^ou  ou  térébenthine,  lesquels,  on  le  voit,  n'ont 
aucun  rapport  avec  les  bisouards  de  Rabelais,  c'est-à-dire 
les  montagnards  du  Dauphiné,  les  habitants  du  côté  de 
la  bise  ou  du  vent  du  nord,  lesquels,  à  l'approche  de  l'hi- 
ver, descendaient  pour  faire  le  trafic  dans  les  villes. 

23.  —  Dea,  dia,  certes,  vraiment. 

Particule  qui  a  chez  Rabelais  ces  deux  fonctions  : 

1°  Elle  marque  l'étonnemeni  la  surprise,  l'indignation. 
Un  des  bergers  de  Gargantua,  outragés  par  les  fouaciers 
de  Lcrné,  les  apostrophe  ainsi  (1.  I,  ch.  xxv)  :  «  Depuis 
quand  avez  vous  pris  les  cornes,  qu'estes  tant  rogues 
devenus?  Dea^  vous  nous  en  soûliez  voluntiers  bailler, 
et  maintenant  y  refusez?  »  De  même,  lorsque  Gargantua 
en  se  peignant  faisait  tomber  de  ses  cheveux  les  boulets 
d'artillerie  qu'on  lui  avait  lancés  à  la  démolition  du  bois 
de  Vede,  son  père  Grandgousier  (1.  I,  ch.  xxxvii),  «  pen- 
sant que  ce  feussent  poux,  luy  dit  :  Dea^  mon  bon  filz, 
nous  as  tu  apporté  jusques  icy  des  esparviers  de  Mon- 
tagu?  » 

2»  Elle  sert  à  affirmer  plus  fortement  (1.  I,  ch.  xxxni)  : 
M  N'est  ce  pas  assez  tracassé  dea^  avoir  transfreté  la  mer 
Hyrcane?...  »  Et  ailleurs  (1.  IV,  ch.  xxxv)  :  «  Dea^  mon 
amy,  dist  Pantagruel...  » 

De  là,  son  rôle  secondaire  de  renforcer  l'affirmation,  ou 
la  négation,  dans  les  exemples  suivants  : 


RABELAESIANA.  I  Sq 


OuY  DEA  (1.  III,  ch.  xxxii)  :  «  Ouj^  dea,  mon  amy,  res- 
pondit  Rondibilis...  »,  et  ailleurs  (1.  IV,  ch.  xlviii)  :  «  Nous 
parlons  de  Dieu  en  terre.  L'avez  vous  onques  veu?... 
Ouy,  ouy,  respondit  Panurge,  ouy  dea,  messieurs,  j'en 
ay  veu  trois.  » 

Ne  dea  (1.  III,  ch.  xxvii)  :  «  Ne  dea,  respondit  Panurge, 
frère  Jean...,  je  te  croiray.  » 

Nenny  dea  (1.  III,  ch.  xxx)  :  «  Nenny  dea,  mon  amy, 
respondit  Hippothadée,  si  Dieu  plaist.  » 

Nicot  a  donné  une  bonne  définition  de  cette  dernière 
fonction  de  notre  particule  :  «  Dea  est  une  interjection, 
laquelle  enforce  la  diction  où  elle  est  apposée,  comme 
non  dea^  oiiy  dea^  mais  en  telles  manières  de  parler  on 
use  plustost  de  tfa,  faict  du  dit  dea,  par  contraction  ou 
syncope,  et  dit-on  non  dà,  ouy  dâ.  » 

Ce  dea^  contracté  en  da,  figure  en  outre,  comme  élé- 
ment final,  dans  toute  une  série  de  locutions  adverbiales 
affirmatives,  étrangères  il  est  vrai  à  Rabelais,  mais  fami- 
lières à  ses  devanciers  et  à  ses  contemporains.  Telles  : 
ENDA  (Marot)  ou  endea  {Pathelin),  à  côté  de  anda,  com- 
posé :  en  enda  (dans  le  Moyen  de  parvenir^  p.  358  :  en 
nanda);  par  enda  {A7icien  Théâtre^  t.  I,  p.  314),  mananda 
(Des  Périers,  Du  Fail),  c'est-à-dire  ma  en  enda;  parmanda 
(Marot)  ou  par  mon  enda  (Larrivey). 

Le  grammairien  Maupas  (1625)  voyait  dans  enda, 
manenda  de  «  mignars  sermens  de  femmes  ».  L'explica- 
tion étymologique  habituelle  de  l'élément  initial  par  âme 
est  phonétiquement  inadmissible;  l'existence  d'une  excla- 
mation comme  enné  !  (Villon)  renvoie  à  des  composés 
analogues. 

Tandis  que  la  forme  da  est  isolément  inconnue  au 
xvi^  siècle,  celle  de  dea,  qui  remonte  au  xv<=  siècle  {Pathe- 
lin),  se  prolonge  jusqu'au  xvn<^;  dans  l'ancienne  langue, 
la  particule  pouvaitcommencer  ou  finir  la  phrase;  aujour- 
d'hui, dans  le  style  familier,  elle  la  termine  seulement. 

La  même  particule  se  présente  encore  chez  Rabelais 
sous  la  forme  dia,  fréquente  au  xv^  siècle,  par  exemple 


l6o  RABELAESIANA. 


dans  le  Mistere  de  saint  Quentin  qui  a  une  fois  dea  et 
souvent  dia;  j'en  cite  ces  deux  exemples  (v.  2715  et  14967 
et  suiv.)  : 

Dia,  Quentin,  quant  bien  je  te  notte 
Tu  enquiers  trop  avant  des  choses... 

Voire,  dia  ',  dictes  vous  marchans 
Que  vous  portiés  soubz  vos  manteaulx, 
Au  palais  ou  estes  marchans, 
Ces  cenophageux  balestiaulx. 

Chez  Rabelais,  dia  n'est  jamais  à  l'état  isolé;  il  suit 
toujours  les  particules  ma  ou  ne^  en  les  renforçant.  Envi- 
sageons ces  deux  aspects. 

Ma  dia  (1.  IV,  ch.  xv)  :  «  Le  diantre  l'emport,  si  je  le 
veulx.  Je  ne  le  veulx  pas  pourtant,  ma  dia  »;  et  sous  sa 
forme  négative  (1.  V,  ch.  xv)  :  «  Ulisses  retourna  il  quérir 
son  espée  en  la  caverne  de  Cyclope?  Ma  dia,  non  ^.  » 

Ne  dia  (1.  I,  ch.  xvii),  qu'on  lit  dans  les  premières  édi- 
tions de  Gargantua  (a  côté  de  ma  dia). 

La  Briefve  Déclaration  les  commente  ainsi  :  «  Ma  dia. 
Une  manière  de  parler  vulguaire  en  Touraine  est  tou- 
tesfois  grecque.  Ma  A(a,  non  par  Juppiter  ;  comme  Ne  dea, 
VY)  Ata,  ouy  par  Juppiter  ». 

Cette  explication  étymologique  de  la  Briefve  Déclara- 
tion (i552)  remonte,  comme  quelques  autres  données  ana- 
logues de  ce  petit  commentaire,  au  Dictionnaire  françois- 
latin  de  Robert  Estienne  (1549),  où  on  lit  ceci  :   «  Dia. 


1.  Cette  formule  du  xv°  siècle  voire  dia  répond  à  celle  de  voire 
dea  d'un  ancien  Noël  poitevin  (Lcmaître  et  Clouzot,  p.  80)  : 

Voire  dea, 

Filz  de  Mariette... 

Les  éditeurs  se  sont  mépris  en  considérant  le  dea  de  cette  formule 
comme  un  retiet  exceptionnel  du  lat.  deum  (cf.  Introduction,  p.  xvni  : 
«  Deum  aboutit  à  Dé...  Le  Noël  XVIII  présente  la  forme  Dea  »). 

2.  De  là  la  variante  négative  madienne,  citée  à  la  fois  par  Cot- 
grave  et  par  Borel  («  juron  ancien  venant  de  [la  Afa  »). 


RABELAESIANA.  l6l 


Accusativus  est  Graecus.  Inde  ouy  dia,  subaudita  parti- 
cula  [IX,  hoc  est  per  Jovem.  Ita  per  Jovem.  « 

L'origine  grecque  a  été  généralement  admise  par  les 
étymologistes  du  xvi^  siècle  :  Peletier  du  Mans,  dans  son 
Dialogue  de  Vortografe  (i555);  Trippault,  dans  son  Celt- 
helenisme  (i38i),  plus  tard  Bochart,  V Alphabet  de  V Au- 
teur français,  etc.  A  une  époque  où  la  dérivation  de  la 
langue  française  du  grec  était  à  l'ordre  du  jour,  de  pareilles 
hypothèses  étaient  toutes  naturelles  ;  on  conçoit  moins 
facilement  comment  les  derniers  commentateurs  de  Rabe- 
lais répètent  la  même  absurdité.  Voici,  par  exemple,  ce 
qu'en  dit  Burgaud  des  Marets  (t.  II,  p.  879  et  533)  :  «  Ma 
dia,  par  Jupiter  !  C'est  un  Juron  grec  que  nous  avons 
déjà  rencontré  maintes  fois  dans  Rabelais...  e  m'aid' 
Dieu!  dit  Le  Duchat,  qui  n'a  pas  reconnu  le  juron  grec 
\i.x  A{a,  par  Jupiter.  » 

La  formule  ina  dia  étant  spéciale  au  patois  tourangeau 
et  inconnue  ailleurs,  on  se  demande  par  quel  miracle  ce 
juron  rustique  pourrait  venir  du  grec;  d'ailleurs,  en  prin- 
cipe, le  français  ne  possède  aucun  mot  d'origine  grecque 
qui  n'ait  préalablement  passé  par  la  filière  latine;  or,  le 
latin  ignore  lui-même  toute  trace  de  A(a. 

En  réalité,  ce  dia  du  xv^  siècle  et  de  Rabelais  remonte 
à  l'ancien  français  diva  qu'on  rencontre  déjà  au  xii^  siècle 
dans  le  Charoi  de  Nismes  (v.  904)  :  «  Diva,  vilain...  Fus 
tu  à  Nimes?  »  Diez  y  voyait  un  double  impératif  :  dis  et 
va,  qu'on  employait  aussi  isolément  à  titre  d'exclamation; 
cette  hypothèse  n'est  guère  plausible  et  elle  laisse  inexpli- 
quée la  réduction  de  diva  en  dia. 

Abordons  une  autre  voie.  A  côté  de  la  particule  qu'on 
vient  d'étudier,  il  y  en  a  une  interjection  homonyme  : 
dia  !  dont  se  servent  les  charretiers  en  s'adressant  à  leurs 
bêtes.  Cette  interjection  doit  remonter  par  sa  nature  aux 
origines  mêmes  de  la  langue.  Voici  un  texte  du  xv^  siècle 
dans  lequel  elle  se  présente  déjà  sous  la  forme  réduite  da 
[L'Invencion  de  sainct  Quentin,  v.  19396  et  suiv.)  : 

LucQUET.  —  Charie  avant,  charton,  charie. 

REV.    DES   ET.    RABELAISIENNES.    VIII.  II 


102  RABELAESIANA. 


HuRTEBisE.  —  Est  tout  mis  a  point?  a,  jo,  jo, 
Hureho,  ha,  da,  hureho, 
Tire  Moreau,  tire  grison, 
Hay  avant,  os  tu  point  le  son 
De  celle  terrible  escorie? 
Ho  que  du. 

De  même,  dans  une  farce  à  peu  près  de  la  même  époque, 
Le  Pont  aux  asnes^  le  bûcheron  daubant  sa  bourrique  : 

Sus  a  Nolly,  sus,  tire  avant,  tire, 
Hurry  ho  !  le  dyable  y  ait  part, 
Et  da,  hay,  que  de  maie  hart 
Ou  des  loups  soyes  tu  estranglée^  ! 

Et  dans  les  Joyeux  devis  de  Des  Périers  (p.  1 3 1)  :  «  Et  à 
ce  cry  mon  charretier  s'esveille,  qui  vous  prend  son  fouet... 
en  disant  :  Dya  dya^  houioh,  hau  dya...  » 

Maintenant,  y  a-t-il  une  différence  essentielle  dans  le  sens 
de  la  particule  dia  ou  diva  (où  le  v  est  purement'  eupho- 
nique) et  l'interjection  dia^  da?  La  valeur  essentielle  de 
la  première  est  celle  d'une  interpellation  ou  d'une  exhor- 
tation (devenue  plus  tard  confirmative)  répondant  à  peu 
près  à  celle  du  cri  qu'on  adresse  aux  bêtes.  Entre  diva^ 
vilain!  d'une  part,  et  dya!  de  l'autre,  pour  exciter  une 
bête  (cheval,  âne)  à  marcher  soit  à  gauche  (France),  soit  à 
droite  (Bretagne,  Suisse),  il  n'y  a  qu'une  nuance,  qu'une 
différence  de  degré.  La  particule  et  le  cri  doivent  avoir  le 
même  point  de  départ;  c'est  dire  que  l'une  et  l'autre  sont 
également  d'origine  onomatopéique. 

24.  —  LiMESTRE,  serge  fine. 

M.  W.-F.  Smith  a  eu  l'obligeance  de  mettre  à  ma  dis- 
position une  série  de  notes  qui  lui  ont  été  suggérées  par 
mon  étude  sur  les  Interprètes  de  Rabelais.   Parmi  ces 

1.  Ed.  Fournier,  Théâtre  français  avant  la  Renaissance,  p.  i52. 

2.  Cf.  en  roumain  :  dilia!  exclamation  que  poussent  les  tziganes 
montreurs  d'ours  pour  encourager  l'animal  à  danser  (Dame). 


RABELAESIANA.  l63 


notes,  il  y  en  a  une  particulièrement  intéressante  sur  le 
terme  rabelaisien  limestre  (1.  IV,  ch.  vi).  J'avais  précé- 
demment rapporté  l'opinion  de  Régis,  qui  le  rattache  à 
l'espagnol  limiste  [de  Segovia]  qu'on  lit  dans  Don  Qui- 
chotte. Cependant,  comme  ce  dernier  mot  n'a  pas  d'ori- 
gine indigène,  il  est  à  présumer  qu'il  vienne,  tout  comme 
le  français  limestre.,  de  l'étranger. 

Or,  M.  Smith  a  appelé  mon  attention  sur  les  deux  pas- 
sages suivants  tirés  de  Tancien  Théâtre  anglais  publié  par 
Dodley  [Ancient  Plays,  t.  VIII,  p.  220  et  443)  : 

Yelding  forth  fleeces  stapled  with  such  wood 
As  Lemster  cannot  yield  more  finer  stufT... 

[Fi-iar  Bacon  and  Friar  Bungay.) 

far  more 

Soft  than  the  finest  Lemster  ore  {=  wore). 

(Herrick,  Hesperides,  443.) 

Le  premier  passage  fait  allusion  aux  fins  tissus  fabri- 
qués à  Lemster,  c'est-à-dire  Lcominster  ou  Limster,  vieille 
ville  d'Angleterre  qui  fait  encore  aujourd'hui  un  impor- 
tant commerce  de  laines. 

Dans  le  deuxième,  Lem^ïer  désigne  directement  le  drap 
hn  de  Limestre,  sens  qui  répond  à  celui  du  terme  fran- 
çais et  anglais. 

Cette  origine  géographique  est  mise  hors  de  doute  par 
le  passage  suivant  extrait  du  Compte  royal  de  David  Blan- 
din  de  i56o  :  «  Trois  aulnes  et  demye  de  drap  noir  de 
LiMESTRK  pour  faire  un  manteau  à  la  reistre  pour  ledit 
seigneur  [le  roy],  391.  l'aulne  ^  » 

Le  limestre  de  Rabelais  doit  ainsi  être  placé  à  côté  des 
termes  analogues  (tels  que  lucestre  et  ostade)  qu'on  ren- 
contre également  dans  son  roman  et  qui  ont  pénétré  en 
français  par  le  commerce  avec  l'Angleterre. 

I.  Cité  par  Gay,  Glossaire  archéologique^  p.  58i,  au  mot  drap. 


164  RABELAESIANA. 


25.  —  Talisman,  docteur  musulman. 

L'étymologie  qu'a  proposée  M.  Paul  Casanova  dans 
le  dernier  fascicule  de  cette  Revue  (p.  106)  me  paraît  la 
véritable.  Le  persan  danichmcyid,  prêtre  turc,  devient  faci- 
lement tanisman  dans  la  bouche  de  Tosmanli  et  l'alter- 
nance des  liquides  n'a  rien  d'anormal  dans  la  prononcia- 
tion du  turc  vulgaire.  Reste  la  question  :  Par  quelle  voie 
ce  terme  a-t-il  pénétré  en  français  du  xvi«  siècle?  On  l'y 
rencontre  beaucoup  plus  fréquemment  que  je  ne  le  sup- 
posais d'abord;  voici  quelques  témoignages  chronolo- 
giques : 

1546,  Geuffroy,  Descj-ipîion  de  la  Court  du  grand  Turc^ 
fol.  3  :  «  Ceulx  qui  sont  députez  pour  les  enseigner  sont 
les  vieulx  talismans^  docteurs  en  leurs  loix^  » 

iSyi,  Thevet  [Cosmographie  universelle,  t.  I,  p.  160)  : 
«  Mahomet  promet  Paradis  à  tous  ceux  qui  ont  bien  nourri 
leurs  femmes,  ont  prié  quatre  ou  cinq  fois  durant  la  nuit 
et  le  jour,  et  qui  ont  fait  bonne  mesure  et  payé  les  dismes 
au  Prophète  de  Dieu  et  à  ses  Talismanlar  et  Hogsialars^ 
qui  sont  prestres  et  docteurs...  »  ;  ailleurs  (t.  II,  p.  823)  : 
«  Ceux  qui  sont  députez  pour  enseigner  les  enfants  nour- 
ris au  serrail  du  Turc,  sont  les  vieux  Talismans^  Docteurs 
en  leur  loy.  » 

i6o5,  Le  Loyer  [Discours  et  histoire  des  spectres^  p.  8o5)  : 
«  Les  prestres  de  Turquie  qui  se  nomment  talismans.  » 

1616,  d'Aubigné  [Histoire  universelle.,  t.  III,  p.  425)  : 
«  Les  talismans  et  prestres  de  toutes  sortes.  » 

Le  canal  de  pénétration  en  France  pour  tout  ce  qui 
concerne  les  choses  turques  était  généralement,  aux 
xve-xvie  siècles,  l'Italie,  laquelle,  à  son  tour,  se  pourvoyait 
d'habitude  chez  les  Grecs  modernes.  Le  terme  janissaire 

1.  On  lit  dans  Du  Gange,  au  mot  Talismanus  :  «  Ita  sacerdotes 
suos  vocant  Turcae.  Vide  Wadding  in  Annal.  Minor.  Ann.  1342  (sic!), 
n.  10.  » 

2.  C'est  la  forme  turque  du  pluriel  de  talisman  et  de  hodja. 


RABELAESIANA.  l65 


est  un  exemple  typique  de  cet  itinéraire  linguistique  (voir 
R.  É.  R.,  t.  VII,  p.  345-346). 

Par  contre,  talisman  ou  talasman^  au  sens  de  «  docteur 
musulman  »,  manque  et  aux  Italiens  et  aux  Grecs  mo- 
dernes; il  en  résulte  que  la  voie  de  pénétration  est  cette 
fois  purement  livresque;  et  je  crois  avoir  trouvé  la  source 
où  ont  puisé  Geuffroy,  André  Thevet  et  Guill.  Bouchet. 

C'est  un  opuscule  anonyme  d'une  rareté  extrême  qui  a 
été  décrit  par  Ch.  Brunct,  dans  la  seconde  partie  de  ses 
Recherches  sur  les  éditions  de  Rabelais  (p.  54),  et  qui  est 
intitulé  La  généalogie  du  grant  Turc  à  présent  régnant^ 
Paris,  1519.  Cette  édition  princeps,  ainsi  que  celle  de 
i535,  également  mentionnée  par  Brunet,  manquent  à  la 
Bibliothèque  nationale  ;  celle-ci  ne  possède  que  l'édition 
de  Lyon,  iSyo,  et  c'est  cette  dernière  que  nous  avons  uti- 
lisée. L'auteur  anonyme  avait  résidé  plusieurs  années  à 
Constantinople  (comme  il  nous  l'apprend  lui-même)  et 
son  livre  constitue  une  mine  de  renseignements  sur  l'état 
social,  religieux  et  militaire  des  Turcs  au  début  du 
xvi=  siècle. 

Le  terme  talasman  s'y  lit  une  dizaine  de  fois;  en  voici 
quelques  exemples  : 

Fol.  16  v»  :  «  Il  y  a  encore  trente  Talausmany  (sic), 
c'est  à  dire  prestres  qui  ont  gages  et  sont  payés  par  le 
trésorier  secret;  ils  chantent  à  heures  députées  devant  le 
Seigneur  en  la  maison,  et  sont  maistres  en  Théologie.  » 

Fol.  72  :  a  Les  Thalasmans,  qui  sont  leurs  prestres  et 
autre  sorte  de  religieux,  vont  communément  jambes 
nues...  « 

Fol.  86  vo  :  «  Il  y  a  [chez  les  Turcs]  plusieurs  religieux 
qu'ils  appellent  Talasmans  ^  lesquels  font  le  service  de 
leurs  églises...  » 

Ce  qui  semble  confirmer  que  c'est  bien  là  la  source 
pour  Guill.  Bouchet,  c'est  qu'un  autre  de  ses  termes  turcs  : 
les  Sarcoles  des  janissaires  [R.  É.  R.,  t.  VII,  p.  88), 
—  négligé  par  M.  Casanova,  —  s'y  retrouve  (fol.  71)  sous 
la  forme   Tarculle  :  «  Aucuns  officiers  en  court  portent 


l66  RABELAESIANA. 


les  Tarcullcs  blancz  avec  frize  d'or,  qui  est  tout  autour 
du  front  et  de  la  teste  environ  quatre  doigtz  de  large.  Et 
sont  lesdits  Tarciilles  quasi  de  la  façon  d'un  chaperon 
des  femmes  de  Paris,  excepté  qu'ils  ne  couvrent  point  le 
visage,  et  la  cornette  courte  qui  ne  leur  couvre  seulement 
que  le  col...  Ses  Janisseres  portent  tous  les  Tarculles 
blancs.  » 

Tout  ceci  corrobore  parfaitement  la  supposition  que 
j'avais  faite  sur  Tinintelligence  avec  laquelle  les  écrivains 
du  xvi«  siècle  reproduisaient  les  termes  orientaux,  dont 
ils  altéraient  soit  la  forme  seule  (jusqu'à  la  rendre  mécon- 
naissable, même  pour  un  orientaliste  de  la  valeur  de 
M.  Huard),  soit  à  la  fois  la  forme  et  le  sens,  comme  c'est 
le  cas  de  Rabelais  et  de  Bouchet^ 

26.  —  TiNTALORisÉ,  abasourdi. 

C'est  une  des  épithètes  innombrables  que  Frère  Jean 
donne  à  Panurge  (1.  III,  ch.  xxviii).  Cotgrave  la  rend 
inexactement  par  «  grimme,  frawning,  froward  »,  c'est-à- 
dire  bourru,  renfrogné,  en  la  caractérisant  comme  vieux 
mot.  Cette  acception  a  été  admise  par  les  derniers  com- 
mentateurs de  Rabelais  :  Des  Marets,  Moland  et  Marty- 
Laveaux. 

En  fait,  il  s'agit  d'un  dérivé  appartenant  en  propre  à 
Rabelais  et  dont  le  sens  se  rapproche  de  celui  de  mata- 
grabolisé,  épithète  qui  suit  la  nôtre  dans  le  chapitre  cité  : 
l'une  et  l'autre  désignent  une  confusion  de  l'esprit,  mais 
tandis  que  la  dernière  est  provoquée  par  des  faits  d'ordre 
intellectuel  (cf.  1.  IV,  ch.  lxiii  :  ...  restions  tous  pensifs, 
matagraholiseï^  sesoltiez  et  faschez...),  la  première  est  cau- 
sée par  des  circonstances  purement  matérielles. 

Il  s'agit  en  l'espèce  d'une  forme  secondaire  tirée  de  tin- 

I.  Voici  un  nouvel  exemple  puise  dans  les  Serées  (t.  I,  p.  3)  : 
i(  Remède  plus  asseuré  que  I'asseral  ou  Opium  des  Turcs.  »  En 
osmanli,  l'opium  se  dit  afîoun;  qu'est-ce  donc  que  Vasseral? 
S'agit-il  ici  encore  d'un  mot  différent  ou  d'une  grossière  altération/ 


RABELAESIANA.  167 


talore,  qui  a  le  sens  de  «  clameur  retentissante  »  dans  ce 
passage  de  la  traduction  d'Hérodote  par  Pierre  Saliat  : 
«  S'ils  estoient  poursuivis  par  les  barbares,  avec  leurs 
grandes  huées  et  tintalores,...  ils  retournoient  visages  et 
en  tuoient  infinis...  '.  » 

La  version  de  Saliat  date  de  i556,  le  passage  cité  de 
Rabelais  est  de  1546.  Cependant,  la  forme  primitive  tin- 
telore,  au  sens  indiqué,  se  trouve,  antérieurement  à  Rabe- 
lais, dans  la  fameuse  chanson  imitative  que  Clément 
Jannequin  composa  en  i5r5  sur  la  Défaite  des  Suisses  ou 
la  Bataille  de  Marignan.  Voici  la  finale  de  la  quatrième 
partie  intitulée  La  Guerre  : 

Farira,  rirara,  bola,  farira,  ri 

La,  la,  la,  la, 
Tricque,  trac,  trique,  trique,  trac, 
Patac,  tricque,  trie,  trac. 

Patipatac,  patipatac, 

Alarme,  alarme. 
Choc,  choc,  patipatac,  patipatac. 

Escampe  toute  frelore, 

La  tintelore  frelore; 

Escampe  toute  frelore, 

La  tintelore  frelore, 
Escampe,  toute  frelore,  bigot  2! 

Le  mot  tintelore  y  est  pris  au  sens  de  «  bataille  »,  sens 
résultant  de  celui  de  cliquetis  des  armes  s'entrechoquant 
dans  la  mêlée  guerrière. 

1.  Cité  d'après  Delboullc,  dans  Romania,  t.  XXXV,  p.  410.  M.  Tho- 
mas y  note  la  dérivation  du  mot  de  tinter. 

2.  Le  Roux  de  Lincy,  Recueil  de  chants  historiques  français, 
Paris,  1847,  -'  série,  p.  66.  Je  dois  la  connaissance  de  ce  texte  à  une 
obligeante  communication  de  M.  Jacques  Boulenger. 

Noël  du  Fail  y  fait  allusion  dans  ses  Contes  d'Eutrapel  (éd.  Assé- 
zat,  t.  II,  p.  124)  :  «  Quand  l'on  chantoit  la  chanson  de  la  guerre 
faicte  par  Jannequin  devant  ce  grand  François,  pour  la  victoire 
qu'il  avoit  eue  sur  les  Suisses;  il  n'y  avoit  iceluy  qui  ne  regardast 
si  son  espée  tenoit  au  fourreau,  et  qui  ne  se  haussas!  sur  les  orteils 
pour  se  rendre  plus  bragard  et  de  la  riche  taille.  » 


l68  RABELAESIANA. 


Son  dérivé  tintalorisé  signifie  donc  réellement  :  étourdi 
par  un  bruit  retentissant,  abasourdi^ 

27.  —  ViKDASE,  couillon,  nigaud. 

Comme  j'ai  déjà  traité  ici  même  (t.  V,  p.  411)  de  l'ori- 
gine de  ce  terme  gascon  et  de  son  expansion  dans  les 
patois'^,  je  me  borne  à  ajouter  quelques  indications  sup- 
plémentaires. 

Tandis  que  Marty-Laveaux  (t.  IV,  p.  65)  traduit  encore 
Escouta\  vieti  da\es^  phrase  gasconne  du  prologue  de 
Gargantua^  par  «  écoutez,  visages  d'ânes  »,  la  véritable 
acception  du  mot  se  trouve  déjà  chez  Cotgrave  (161 1)  : 
«  Viedaie,  ou  Viet-da:[e,  the  member  of  an  ass;  also  an 
old  dunce,  doit  blockhead,  noddy,  ninny  hammer  »,  et 
chez  Duez  (1678)  :  «  Viedase^  il  cotale,  o  la  pastinacca 
d'un  asino.  » 

Le  Dictionnaire  de  Richelet  (1680)  en  donne  ces  deux 
sens  :  «  Vieda:{e.  Ce  mot  est  libre  et  vaut  autant  que  si 
l'on  disoit  vit  d'aze,  c'est  à  dire  vit  d'âne,  gros  et  grand 
vit  (Saint-Amant)  : 

Adorable  Priape, 
Qui,  plus  majestueux  qu'un  empereur  romain 
Portes,  au  lieu  de  sceptre,  un  vieda^e  à  la  main. 

«  Mot  libre  et  injure  pour  d'ire  fat  :  «  Allez,  vous  estes 
«  un  franc  vieda\e.  »  Ce  dernier  sens  est  ainsi  expliqué 
da.r\%\Q  Dictionnaire  comique  do.  Philibert  Le  Roux  (17 18): 

1.  M.  G.  Pfeft'er,  ignorant  la  forme  intermédiaire  tintalore,  écrit 
ceci  à  propos  de  tintalorisé  :  «  Dérivé  forgé  par  Rabelais  à  pro- 
pos de  tinter;  l'acception  primordiale  aura  été  «  tinté  comme 
«  une  cloche  »  puis  figurément  «  sombre,  triste  »  (Cotgrave).  On 
dit  également  en  français  moderne  :  il  a  la  tète  dérangée,  le  cer- 
veau lui  tinte  (voir  sa  dissertation  Beitràge  ^um  VVor/5c/îiï/jf  des 
dritten  Bûches  Rabelais,  Marburg,  1901,  p.  104). 

2.  J'ajoute  aux  exemples  patois  déjà  cités  le  saintongeais  viedaise, 
dans  la  locution  «  c'est  un  viedaise  en  paradis  »,  c'est-à-dire  inutile, 
sans  emploi  possible  (Jônain). 


RABELAESIANA.  169 


«  Viédase,  mot  injurieux  et  insultant,  qu'on  ne  dit  qu'à 
une  personne  basse  et  vile,  ou  à  une  autre  qu'on  méprise 
et  qu'on  insulte;  pour  sot,  ignorant,  fade  ». 

Azaïs,  dans  son  Dictionnaire  des  idiomes  languedo- 
ciens (1887-91),  remarque  à  cet  égard  :  «  Vietdase,  hypo- 
crite, faux  dissimulé,  lâche,  imbécile;  vietdase  est  la  tra- 
duction du  latin  veretrtim  asini  et  ne  signifie  nullement, 
comme  le  porte  le  Dictionnaire  de  V  Académie  française, 
«  visage  d'homme  ».  Chose  curieuse!  Lespy  et  Raymond, 
dans  leur  Dictionnaire  béarnais  (1886),  répètent  encore  la 
vieille  erreur  :  «  Gascon  ôze^a.soî^,  viedase  (visage  d'âne)  ». 

Je  voudrais  maintenant  insister  sur  la  fréquence  du  mot 
chez  les  écrivains  du  xvi^  siècle  et  sur  ses  formes  déri- 
vées. Voici  ces  citations  dans  leur  ordre  chronologique  : 

Clém.  Marot,  dans  le  IV^  Epistre  du  coq  à  l'asne  (i536), 
où  le  terme  a  un  sens  libre,  voisin  de  son  étymologie  : 

Et  s'il  est  vray  que  là  s'avance 
Le  vieil  vidase  de  Provence, 
Vrayment,  ils  sont  bien  eschancrées, 
Nos  poupinettes  tant  sucrées... 

Des  Périers,  dans  la  LXXXII^  nouvelle  de  ses  Joyeux 
Devis,  où  le  mot  est  mis  dans  la  bouche  du  bandoulier 
Cambaïre,  lequel,  apprenant  que  la  Cour  de  parlement 
l'avait  condamné  à  perdre  seulement  la  tête,  «  respondit 
incontinent  en  son  gascon  :  «  Cap  de  Diou  !  be  vous  donni 
la  reste  per  un  viet  d'a^e.  » 

Cette  réponse  se  lit  également  dans  les  Contes  d'Eu- 
trapel  de  Du  Fail  (éd.  Courbet,  t.  I,  p.  336),  ainsi  que 
dans  les  Serées  de  Bouchet  (éd.  Roybet,  t.  III,  p.  45)  : 
«  Quand  vous  m'aurez  osté  la  teste,  je  donnerai  le  reste 
pour  un  viet  d'a\e.  » 

Brantôme,  en  reproduisant  la  même  anecdote  dans  ses 
Rodomontades  espaignolles,  la  modifie  tant  soit  peu,  par 
un  accès  de  pudibonderie  qui  est  charmant  sous  sa  plume 


lyO  RABELAESIANA. 


(Œuvres,  t.  VII,  p.  98)  :  «  Un  soldat  gascon,  en  Pied- 
mont,  ayant  esté  ainsi  condamné  avoir  la  teste  coupée, 
comme  dict  Rabelais*,  il  dict  :  Cab  de  Diou,  lou  cab ! 
Yoii  donne  lou  reste  pou?'  un  hardyî^.  Il  dict  bien  un  autre 
mot,  mais  il  estoit  trop  sallaud  ;  et  pour  ce  je  le  tays, 
bien  qu'il  fust  plaisant,  et  mesme  estant  sur  le  point  de  la 
mort.  » 

D'Aubigné  [Œuvres^  éd.  Réaume  et  Caussade,  t.  II, 
p.  325),  :  «  Les  catholiques  se  roidissent  comme  beaux  vit 
d'ares  de  Myrebalais.  » 

Cholières  [Œuvres,  éd.  Jouaust,  t.  II,  p.  Byo)  :  «  Vous 
dites  que  je  suis  lunatique,  je  dis  que  non,  au  contraire, 
je  maintiens  que  tous  ceux  qui  voudront  soustenir  ceste 
injure  contre  moy  en  ont  menti...,  que  ce  sont  poltrons, 
bisognes  et  viedases.  » 

Jacques  Grévin,  dans  sa  comédie  Les  Esbahis  (acte  III, 
scène  11)  : 

Et  encore  ceste  maquerelle 
Se  montre  beaucoup  plus  fidelle 
Et  beaucoup  plus  preste  à  loger 
Quelque  vieda'^e  d'estranger 
Q'un  qui  sera  de  ses  amis. 

Dans  le  Moyen  de  parvenir  (éd.  Garnier),  le  mot  est 
naturellement  très  fréquent;  j'en  cite  ces  passages  :  «  Tu 
voyois  un  grand  viedase  d'evesque  sur  un  beau  cheval...  » 
(p.  49);  «  ce  grand  viedase  d'auprès  les  carmes,  qui  servoit 
d'espion  aux  Ligueurs  durant  la  Ligue...  «  (p.  35 1). 

Le  caractère  injurieux  du  mot  y  est  ainsi  relevé  (p.  108)  : 

Uldric.  —  Il  y  a  plus  d'une  heure  qu'il  me  picotte,  mesme 
encore  tantost,  m'appellant  hérétique...;  mais  je  luy  en  veux 


1.  Rabelais  dit  par  contrepèterie  (1.  II,  ch.  xxx)  :  «  Epistemon  qui 
avoit  la  coupe  testée.  » 

2.  «Tête-Dieu!  La  tête!  Je  donne  le  reste  pour  un  hardi  »  (mon- 
naie de  billon  gasconne  valant  trois  deniers). 


\ 


RABELAESIANA.  IJl 


d'autant  que  tantost  il  m'a  fait  une  opprobre  vergongneuse, 
et  m'a  dit  une  injure  que  je  ne  veux  ny  ne  peux  luy  remettre... 

Madame.  —  Eh  bien,  il  vous  a  appelle  hérétique;  il  y  a  bien 
de  quoy! 

Uldric.  —  Oh!  que  ce  n'est  pas  cela;  pour  si  peu,  je  ne 
daignerois  y  penser.  Il  m'a  fait  une  bien  plus  grande  honte, 
diffamation  et  vitupère  plus  notable. 

Madame.  —  Pour  vivre  en  paix  et  vous  accorder,  il  faut  tout 
dire  :  là,  déclarez  ce  tort  et  injure. 

Uldric.  —  Madame,  je  vous  prie,  c'est  tout  un,  je  vous  le 
diray;  il  m'a  appelle  vieda^eK 

On  trouve  viédase  au  xvii^  siècle  sous  la  plume  bur- 
lesque de  Scarron  et,  au  xviiie,  sous  celle  du  vaudevilliste 
François  Panard  (voir  Littré);  de  nos  jours,  Edmond 
Rostand  a  mis  le  mot  dans  la  bouche  d'un  de  ses  cadets 
de  Gascogne  [Cyrano^  acte  IV,  scène  vi). 

Le  verbe  vieda^er,  que  Cotgrave  rend  par  «  se  moquer 
de,  brocarder...  »,  a  été  employé  par  Rabelais  (1.  III, 
ch.  XXVIII  :  couillon  vieda\é)  et  par  Cholières.  Dans 
l'épître  contre  Dolet  qu'on  lit  en  tête  de  l'édition  de  Gar- 
gantua de  1542,  et  à  la  rédaction  de  laquelle  Rabelais 
ne  paraît  pas  être  resté  étranger,  se  trouve  ce  passage  : 
«  Comment  ung  tel  homme  qui  se  dict  si  sçavant  :  et  si 
parfaict  Ciceronian  :  se  mesle  il  de  faire  ces  folies  en 
Françoys?  que  ne  se  declaire  il  en  bonnes  œuvres  :  sans 
faire  ces  viedazeries  :  roignonnant,  moillant,  plaisantant, 
déclarant  (car  telz  sont  ses  beaulx  motz  costumiers!  viai- 
da\ant^  ladrizant,  et  telles  couleurs  rethoricques,  qui  ne 
sont  pas  Ciceronianes,  mais  dignes  d'estre  baillés  à  mos- 
tardiers  pour  les  publier  par  la  ville.  » 

Suivant  Delesalle,  viédaser  serait  encore  familier  à  la 
langue  vulgaire  au  sens  de  «  traîner  son  travail  »  ;  Phili- 
bert Le  Roux  (1718)  l'explique  par  «  s'amuser  à  la  mou- 

I.  Ce  passage  a  probablement  suggéré  à  Charles  Sorol  un  épisode 
plaisant  de  son  Histoire  comique  de  Francion  (voir  p.  142  de  l'édi- 
tion Colombey). 


172  RABELAESIANA. 


tarde  ».  Ce  même  verbe  répond  au  gascon  viedasd^  terme 
libre  [vai  te  faire  viedasd,  va  te  faire  paître,  tout  est 
perdu,  Mistral). 

Le  dérivé  viedaserie,  au  sens  de  «  sottise  »,  se  lit  dans 
les  Aventures  du  baron  de  Fœneste,  où  d'Aubigné  met  le 
mot  dans  la  bouche  du  baron  gascon  [Œuvres^  t.  II, 
p.  398)  :  «  Il  luy  diset  [le  baron]  force  biedaseries  à 
l'oreille,  dont  lou  Roi  se  creboit  de  rire  >>  ;  et  dans  le 
Moyen  de  parvenir  (p.  322]  :  «  Là  on  examine  les  folies  des 
anciens,  les  sottises  des  nouveaux,  la  gloire  des  présomp- 
tueux, et  bref  toutes  les  viedaseries  humaines.  »  La  forme 
gasconne  correspondante  viedasarié  signifie  «  nigaude- 
rie,  imbécillité  ». 

Un  dernier  dérivé,  vieda\ouer^  appartient  en  propre  à 
Rabelais,  qui  l'emploie  dans  un  sens  libre  :  «  Le  vietda- 
\ouer  des  abbés  »  il.  II,  ch.  vn)  est  le  titre  d'un  ouvrage 
de  la  bibliothèque  de  Saint-Victor. 

Lazare  Sainéan, 


\13 


LA  GRANDE  SALLE  DE  NAVARRE. 

Le  collège  de  Navarre,  dont  l'École  polytechnique 
occupe  aujourd'hui  l'emplacement,  s'élevait  au  sommet 
de  la  Montagne  Sainte-Geneviève,  entre  la  rue  Bordet 
maintenant  rue  Descartesl,  la  rue  Sainte-Geneviève-la- 
Grande,  la  rue  du  Champ-Gaillard,  la  rue  Traversine,  la 
rue  du  Bon-Puits,  qui  n'existent  plus,  et  la  rue  Clopin, 
dont  il  subsiste  encore  un  tronçon.  Ses  bâtiments,  dont  la 
construction  avait  été  commencée  en  i3og  et  terminée  en 
i3i5,  comprenaient  une  chapelle,  un  cloître  et  trois  corps 
de  logis  destinés  aux  trois  catégories  de  boursiers,  gram- 
mairiens, artiens  et  théologiens,  que  l'établissement  devait 
recevoir  selon  les  intentions  de  la  reine  Jeanne  de  Navarre, 
sa  fondatrice. 

La  chapelle,  où  le  personnel  entier  assistait  tous  les 
jours  aux  offices,  et  dans  laquelle  s'accomplirent  les  plus 
imposantes  cérémonies  comme  s'agitèrent  les  plus  graves 
questions  théologiques  de  la  fin  du  moyen  âge,  a  subsisté 
jusqu'au  milieu  du  xix^  siècle.  Elle  a  été  démolie  en  1842. 
Le  cloître,  semblable  à  ceux  des  monastères,  qui  occupait 
une  partie  de  la  grande  cour  actuelle  des  polytechniciens, 
a  été  démoli  en  lySS  pour  faire  place  au  pavillon  des 
bacheliers,  encore  debout.  Les  bâtiments  réservés  au  loge- 
ment des  boursiers  disparurent  en  i836  quand  on  cons- 
truisit la  grande  porte  d'entrée  de  l'École. 

Cinquante  ans  environ  après  la  fondation,  un  nouveau 
bâtiment  fut  élevé  le  long  de  la  rue  Clopin  par  les  soins 
du  grand  maître  Pierre  d'Ailly,  qui  mérita  d'être  appelé 
le  second  fondateur  du  collège.  Ce  bâtiment,  exclusive- 
ment réservé  à  la  théologie,  fut  incendié  et  presque  tota- 
lement détruit  par  les  Bourguignons  quand  ils  entrèrent 
pour  la  seconde  fois  dans  Paris  en  1418,  et  il  ne  put  être 
réédifié  qu'après  la  rentrée  du  roi  Charles  VIL  Sa  recons- 
truction, entreprise  alors  par  le  grand  maître  Jean  Rau- 


\'^ 


\^b 


U 


LA    GRANDE    SALLE    DE    NAVARRE. 


lin,  se  termina  seulement  en  1499.  C'était  un  élégant  édi- 
fice, allongé  de  l'est  à  l'ouest,  percé  sur  chaque  façade 
d'une  porte  et  de  grandes  baies  ogivales,  éclairé  de  nom- 
breuses et  étroites  fenêtres  que  séparaient  de  petits  meneaux 
finement  travaillés;  deux  statues  ornaient  le  sommet  de 
chacun  de  ses  pignons  :  du  côté  de  l'Orient,  celle  du  roi 


L'escalier  conduisant  a  la  bibliothèque. 

Charles  VIII,  qui,  peu  après  son  avènement,  donna  une 
somme  de  2,400  livres  pour  l'achèvement  de  la  construc- 
tion ;  du  côté  opposé,  celle  de  la  reine  Jeanne.  Le  premier 
étage  renfermait  la  bibliothèque  du  collège.  On  y  accédait 
du  côté  de  la  rue  Clopin  par  un  escalier  dont  le  limon 
était  supporté  par  des  piliers  qui  laissaient  la  cage  abso- 
lument libre.  Ce  chef-d'œuvre  de  construction  a  pu  être 
regardé  comme  le  premier  exemple  du  dispositif  qui  a 
pris  plus  tard  le  nom  d'escalier  à  la  française.  La  biblio- 


LA    GRANDE    SALLE    DE    NAVARRE.  I77 

thèque,  composée  dans  le  principe  des  meilleurs  manus- 
crits que  les  exécuteurs  testamentaires  de  la  reine  fonda- 
trice avaient  pu  trouver,  s'était  enrichie  bien  vite  des 
donations  et  des  legs  provenant  des  maîtres  et  des  anciens 
élèves  qui  avaient  eu  à  cœur  de  témoigner  ainsi  leur 
reconnaissance  à  la  maison  dans  laquelle  ils  avaient  été 
élevés.  Les  livres  y  étaient  placés  dans  des  armoires  sur- 
montées de  pupitres  et  rangés  verticalement  aux  trumeaux 
des  croisées.  On  sait  que  Louis  XI  fit  là  charger  de 
chaînes  par  l'évêque  d'Avranches,  son  confesseur,  et  par 
le  président  du  parlement,  les  livres  de  Pierre  d'Ailly  et  de 
Gerson,  qui  avaient  fait  dénoncer  le  collège  de  Navarre 
comme  le  plus  dangereux  foyer  du  nominalisme.  Qui- 
cherat,  dans  sa  très  intéressante  Histoire  du  collège  Sainte- 
Barbe,  a  raconté  quelle  source  intarissable  de  plaisante- 
ries cet  enchaînement  des  livres  fui  pour  tous  les  esprits 
indépendants,  qui  représentèrent  les  bibliothèques  de  col- 
lèges «  comme  des  ménageries  pleines  de  bêtes  féroces 
tirant  sur  leurs  chaînes  pour  les  rompre  et  mordre  la  jeu- 
nesse ». 

Au  rez-de-chaussée  de  ce  bâtiment,  une  grande  salle,  au 
milieu  de  laquelle  régnait  une  rangée  de  piliers  suppor- 
tant toute  la  charpente,  servait  aux  exercices  publics.  On 
l'appelait  la  Salle  des  Actes.  C'était  là  que  les  aspirants  à 
la  licence  disputaient  en  commun  les  jours  aristotéliques, 
c'est-à-dire  les  samedis  et  les  veilles  de  fêtes  carillonnées. 
Là  se  tenaient  les  interminables  tournois  entre  tous  ceux 
qui  voulaient  se  former  à  l'argumentation,  devenir  des 
parleurs  intrépides,  prompts  à  Tattaque  et  habiles  à  la 
riposte.  Les  clercs  qui  allaient  disputer  de  ville  en  ville 
ne  manquaient  pas  d'y  venir  affronter  publiquement  les 
épreuves.  En  1646,  après  Pâques,  Fernand  de  Cordoue, 
qui  était  maître  es  arts,  maître  en  médecine,  docteur  en 
théologie,  qui  parlait  latin,  grec,  hébreu,  caldaïque,  ara- 
bique et  tous  autres  langages,  y  tint  devant  cinquante 
docteurs  les  plus  expérimentés  et  les  laissa  terrifiés  de  sa 
science  formidable.  On  crut  qu'il  usait  de  magie,  et  il 

REV.   DES   ET.   RABELAISIENNES.  VIIl.  12 


Ijo  LA    GRANDE    SALLE    DE    NAVARRE. 

passa  pour  TAntéchrist.  Rabelais,  pendant  ses  deux  années 
d'études  à  Paris,  fut  sans  doute  le  témoin  de  ces  luttes 
oratoires  où,  durant  de  longues  heures  consécutives,  on 
ergotait  sur  tous  les  sujets.  C'est  à  la  rue  du  Fouarre  qu'il 
fait  tenir  Pantagruel  contre  les  théologiens  «  pendant  l'es- 
pace de  six  semaines,  depuis  le  matin  quatre  heures  jus- 
qu'à six  du  soir,  excepté  deux  heures  d'intervalle  pour 
repaître  et  prendre  sa  réfection  »  ;  mais  c'est  à  Navarre 
qu'il  place  la  fameuse  dispute  par  signes  entre  Panurge  et 
l'Anglais  Thaumaste.  Quand  le  savant  clerc  d'Angleterre, 
logé  à  l'hôtel  de  Cluny  (Pantagruel  demeurait  à  l'hôiel 
Saint-Denis),  vint  le  trouver  dans  le  jardin  où  «  il  se 
pourmenoit  à  la  façon  des  péripatctiques  »  et  lui  deman- 
der de  conférer  publiquement  «  sur  certains  passages  de 
philosophie,  géomantie  et  caballes,  desquels  il  ne  pouvoit 
contenter  son  esprit  »,  il  l'invita  à  se  trouver  «  dans  la 
grande  salle  de  Navarre  à  sept  heures  du  matin.  Et  c'est 
là  que,  le  lendemain,  les  deux  champions  disputèrent  sans 
parler  «  sur  tous  les  problèmes  insolubles,  tant  de  magie, 
alchimie,  caballe,  géomantie,  astrologie,  que  de  philoso- 
phie »,  en  présence  de  tout  Paris  assemblé,  petits  et 
grands,  grimaux,  artiens  et  intrants.  La  pantomime  gro- 
tesque ne  présente,  semble-t-il,  aucun  sens  intelligible. 

M.  W.  J.  Smith,  de  l'Université  de  Cambridge,  l'un 
des  plus  savants  rabelaisants,  à  qui  l'on  doit  l'admirable 
édition  anglaise  des  œuvres  de  Rabelais,  y  voit  une 
combinaison  de  l'historiette  donnée  dans  la  glose  d'Ac- 
curse  sur  l'origine  du  droit,  avec  les  règles  méticu- 
leuses de  Quintilien  sur  l'emploi  des  mains  et  des  doigts 
dans  les  exercices  de  rhétorique,  et  enfin  des  tours  de  sal- 
timbanques que  Rabelais  avait  vu  exécuter  dans  les  car- 
refours de  Paris.  Elle  reste,  du  moins,  la  plus  virulente 
satire  de  l'esprit  scholastique  et  des  sophistes  de  Sor- 
bonne,  lesquels,  depuis  trois  siècles,  «  ne  cherchoient 
vérité,  mais  contradiction  et  débat  »  durant  la  journée 
entière. 

C'est  dans  cette  grande  salle  de  Navarre  que  les  théolo- 


LA    GRANDE    SALLE    DE    NAVARRE.  1 79 

giens  passaient  leur  première  thèse.  Richelieu,  ses  pre- 
mières classes  de  grammaire  achevées,  et  ayant  quitté  l'Aca- 
démie pour  revenir  au  collège  faire  une  seconde  année  de 
philosophie,)- mena  ses  derniers  examens  avec  la  rondeur 
que  l'on  sait.  Bossuet  y  soutint  sa  tentative  avec  un  grand 
éclat  en  présence  du  prince  de  Condé.  L'École  poly- 
technique, en  prenant  possession  du  collège,  installa  dans 
cette  salle  les  bureaux  de  l'administration;  plus  tard,  sous 
la  Restauration,  elle  la  transforma  en  chapelle,  et  plus 
tard  encore,  après  i83o,  on  la  coupa  en  deux  par  un  plan- 
cher pour  y  faire  un  étage  où  Ton  installa  la  bibliothèque, 
tandis  que  le  rez-de-chaussée,  partagé  en  salles  d'examens, 
reprit  en  quelque  sorte  sa  destination  primitive.  Mais,  en 
1876,  on  décida  que  le  vieux  bâtiment  de  la  théologie 
serait  démoli.  Cet  édifice,  classé  comme  monument  his- 
torique, présentait  pourtant  une  solidité  suffisante.  Après 
quatre  siècles,  il  montrait  encore  ses  charpentes  en  bois 
de  châtaignier  en  parfait  état.  Il  aurait  pu  être  conservé. 
On  le  rasa  tout  à  fait. 

Une  portion  du  mur  de  la  façade  sur  la  rue  Clopin,  qui 
subsistait  encore  il  y  a  quelques  années,  montrant  la  trace 
de  ses  ouvertures  ogivales  et  de  son  escalier  à  jour,  dispa- 
rut en  igo5.  Rien  ne  reste  aujourd'hui  de  la  salle  des  actes 
du  célèbre  collège*. 

G.   PiNET. 


I.  [Nous  remercions  le  commandant  G.  Pinet  d'avoir  mis  gracieu- 
sement à  notre  disposition  les  intéressants  documents  iconogra- 
phiques qui  accompagnent  son  article] 


LES  CAGOTS  AU  XV^  SIECLE. 


Les  cagots  ou  ladres  blancs,  c'est-à-dire  les  lépreux  sans 
boutons  ni  taches,  fréquents  surtout  en  Bretagne  et  en 
Gascogne,  sont  mentionnés  par  plusieurs  écrivains  du 
xvie  siècle.  Ambroise  Paré  les  a  décrits  en  français  pour 
la  première  fois  (i568)  comme  «  ayant  la  face  belle  et  le 
cuir  poly  et  lissé,  ne  donnant  aucun  indice  de  lèpre  par 
dehors,  comme  sont  les  ladres  blancs,  appeliez  cachots, 
que  l'on  trouve  en  Bretagne  et  plusieurs  autres  lieux  »,  et 
ailleurs,  en  parlant  de  la  peste,  «  maladie  que  les  anciens 
ont  appellée  Endémie,  qui  est  propre  et  familière  en  cer- 
tains pays  »,  il  rappelle  «  les  escrouelles  en  Espagne,  le 
gouctron  en  Savoye,  la  lèpre  en  Guyenne  vers  Bordeaux, 
qu'on  appelle  gabetz,  et  en  la  Basse-Bretagne  cacots,  et 
sont  nommés  ladres  blancs  »'. 

D'autre  part,  Guillaume  Bouchet  leur  consacre  sa 
XXXVI^  Serée  (iSgS),  intitulée  :  «  Des  ladres  et  des 
mezeaux.  »  En  parlant  des  pays  où  il  y  avait  le  plus  de 
ladres,  un  interlocuteur  remarque  que  «  nostre  Poitou 
n'en  estoit  gueres  taché,  à  cause  de  la  région  qui  est  tem- 
pérée; que  s'il  y  en  avoit,  que  «'estoient  ladres  blancs, 
appeliez  cachots,  caquots,  capots  et  gabots,  qui  ont  la 
face  belle...  »^. 

Rabelais  a-t-il  également  connu  les  ladres  blancs  ou 
cagots?  Le  D""  H. -M.  Paye,  auteur  d'un  travail  récent  sur 
les  Lépreux  et  cagots  du  sud-ouest  (1910),  l'affirme  expres- 
sément (p.  10)  :  «  Rabelais,  ce  père  de  l'esprit  français,  ne 
devait  pas  manquer  de  parler  des  cagots.  Le  plus  souvent, 
il  emploie  ce  mot  au  sens  d'hypocrite,  probablement  par 


1.  A.  Paré,  Œuvres  complètes,  éd.  Malgaigne,  t.  III,  p.  35o. 

2.  Les  Serées  de  Guill.  Boiicltet,  éd.  Roybct,  t.  V,  p.  107. 


LES-  CAGOTS    AU   XVI^   SIECLE. 


analogie,  parce  que  la  lèpre  cagote  était  peu  apparente  et 
cachée.  C'est  bien  le  sens  employé  dans  ces  vers  : 

Haires,  cagots,  caffars,  empantoufflez...  » 

Ce  n'est  pas  le  plus  souvent  que  Rabelais  prend  cagot  au 
sens  d'hypocrite,  mais  toujours,  et  son  œuvre  ne  contient 
pas  trace  de  ce  nom  donné  aux  ladres  blancs.  Il  connaît 
les  ladres  verts,  ou  rouges,  comme  on  les  appelle  com- 
munément, c'est-à-dire  les  lépreux  proprement  dits,  aux 
taches  verdâtres  ou  d'un  rouge  pâle,  hideux  et  infects. 
Frère  Jean  donne  cette  épithète  au  lâche  Panurge  (1.  IV, 
ch.  Lxvi)  :  «  Va,  ladre  vert,  à  tous  les  milions  de  diables...  » 
Quant  aux  cacots  de  Bretagne,  il  les  désigne  simplement 
par  le  terme  générique  ladres,  comme  dans  ce  passage 
(1.  II,  ch.  xix)  :  «  Panurge  tira  deux  pièces  de  bois  de  forme 
pareille...  et,  les  chocquant  ensemble,  faisoit  son,  tel  que 
font  les  ladres  en  Bretaigne  avec  leurs  clicquettes...  », 
c'est-à-dire  leurs  crécelles  dont  le  bruit  devait  faire  fuir 
ceux  qui  se  trouvaient  sur  leur  chemin'. 

L'autre  témoignage  cité  par  le  D""  Faye  n'est  pas  moins 
illusoire  :  «  Dans  sa  Pantagruéline  prognostication,  au 
chapitre  des  «  Maladies  de  ceste  année  »,  Rabelais  fait 
probablement  allusion  aux  cagots  quand  il  dit  :  «  Les 
aureilles  seront  courtes  et  rares  en  Guascongne  plus  que 
de  coutume^.  » 

Outre  des  notes  historiques  et  médicales,  le  livre  du 
Dr  Faye  renferme  une  étude  considérable  intitulée  :  Phi- 
lologie (p.  278  à  336),  dont  le  préfacier,  le  professeur  Gil- 
bert Ballet,  parle  en  ces  termes  (p.  xv)  :  «  On  peut  dire  que, 
avec  cette  partie  de  l'ouvrage,  toutes  les  obscurités  de  ce 
vaste  sujet  disparaissent  »;  quant  à  l'auteur  lui-même,  il 
ne  juge  pas  moins  favorablement  le  résultat  de  ses  investi- 

1.  Quant  au  procès  sémantique  de  cagot=  hypocrite,  je  me  borne 
à  renvoyer  à  ce  que  j'ai  dit  dans  cette  Revue. 

2.  Plaisanterie  du  genre  de  celle  d'une  nouvelle  qu'on  attribue  à 
Des  Périers  (éd.  Jacob,  p.  239)  :  «  Es  pays  de  Bourbonnois  (où  croissent 
mes  belles  oreilles)...  ». 


l82  LES   CAGOTS    AtT   XVI«   SIÈCLE, 

gâtions  philologiques  (p.  xxiii)  :  «  D'abord  nous  avons 
cherché  à  trancher  le  problème  philologique  que  sou- 
lèvent les  mots  cagot,  gahet,  cassot:  partisan  des  hypo- 
thèses simples,  nous  nous  sommes  de  suite  demandé  s'il 
n'y  avait  pas  entre  ces  mots  un  lien...  L'impossibilité  de 
relier  ces  mots  à  d'autres  mots  appartenant  aux  dialectes 
romans  nous  poussa  à  examiner  Fhypothèse  d'une  origine 
celtique  que  le  kakod  des  Bas-Bretons  semblait  favoriser. 
On  sait  que  c'est  à  cette  solution  que  nous  nous  sommes 
arrêté.  » 

En  parcourant  cette  partie  philologique,  on  tombe  de 
surprise  en  surprise.  L'auteur  ne  paraît  pas  s'être  rendu 
suffisamment  compte  du  sérieux  des  problèmes  qu'il 
aborde,  et  ses  procédés  rappellent  les  pires  époques  de 
l'ancienne  philologie.  Frappé  par  la  multiplicité  des 
noms  que  les  cagots  portent  dans  les  différentes  contrées, 
il  tranche  la  question  en  faisant  rentrer,  par  un  véritable 
tour  de  force,  ces  différents  termes  les  uns  dans  les 
autres,  ou  plutôt,  —  partisan  des  hypothèses  simples^  — 
en  les  faisant  tous  remonter  à  l'unique  cagot,  c'est-à-dire 
à  l'appellation  la  plus  moderne  des  lépreux  blancs  et  qui 
n'est  pas  attestée  au  delà  des  xv^-xvi'  siècles. 

Cette  théorie  simpliste  vaut  la  peine  de  nous  arrêter  un 
instant,  car  elle  est,  si  l'on  peut  dire,  la  clef  des  décou- 
vertes philologiques  du  D""  Faye. 

Examinons  donc  les  aspects  différents  du  problème. 
Voici  d'abord  les  formes  multiples  que  revêt  le  mot  en 
question  : 

Caqueux,  dans  l'ordonnance  de  1475  du  duc  François  II 
de  Bretagne  :  «  De  la  part  de  nos  pauvres  sujets  et  misé- 
rables les  cagneux  et  malades,  manans  et  habitans  en 
l'evesché  de  Saint-Malo...;  »  ce  que  le  statut  de  l'évêque 
de  Tréguier,  de  1436,  rend  par  cacosus  :  «  Plures  homines 
utriusque  sexus  qui  dicuntur  esse  de  lege  [i.  e.  .Tudaei]  et 
in  vulgari  verbo  cacosi  nominaniur^  «  Encore  aujour- 

I.  Cf.  Fr.  Michel,  Histoire  des  races  maudites  de  la  France  et  de 
l'Espagne  (Paris,  1847),  t.  II,  p.  208. 


LES    CAGOTS    AU    XV!*^    SIECLE.  l83 

d'hui,  dans  le  patois  lorrain,  caqueux  signifie  a  mendiant  » 
(Adam),  c'est-à-dire  gueux  contrefaisant  le  ladre. 

Cacou,  dans  un  texte  du  xv*  siècle  (cité  dans  Godefroy)  : 
«  ...  des  cacoM5  vendeurs  de  cordes...  »,  forme  qui  a  laissé 
encore  une  trace  dans  le  normand  de  Bayeux,  cacouard, 
qui  a  le  sens  de  «  frileux,  malade  ». 

Caquot,  cacot,  forme  qu'on  lit  chez  Paré  et  Bouchet 
(voy.  ci-dessus). 

Caquin,  document  de  i554  (^i^^  P^^  ^^  ^'^  Faye,  p.  285). 

Cagou,  dans  le  Joiwnal  de  Paris  sous  Charles  VI,  à 
l'année  1436  :  «  Estoit  lieutenant  du  prevost  un  gros  vilain 
comme  un  cagou  »,  terme  dont  le  sens  primordial  survit 
en  partie  dans  les  patois  du  Centre  :  en  berrichon,  cagou 
se  dit  des  personnes  accablées  par  la  souffrance  (Jaubert), 
et,  en  blésois,  le  mot  désigne  l'homme  qui  vit  seul  (Thi- 
bault), souvenir  de  l'ancien  isolement  des  lépreux. 

Gagot,  dans  la  nouvelle  coutume  de  Béarn  (i 55 1),  forme 
qui  ne  remonte  pas  au  delà  du  xvi^  siècle  (Lespy)  et  encore 
aujourd'hui  usitée  dans  le  Béarn  et  les  Pyrénées. 

Ge  nom,  qui  désigne  les  «  lépreux  »,  a  été  de  bonne 
heure  appliqué  aux  gueux  :  c'est  déjà  l'acception  de  cagou 
au  xv<=  siècle  (voy.  ci-dessus),  la  plupart  des  gueux  contre- 
faisant les  ladres  :  «  Si  voulez  esprouver  si  quelques  gueux 
ne  contrefont  point  les  ladres,  faut  regarder  s'il  se  sont 
point  lier  la  gorge,  avec  un  fil,  afin  de  parler  ranche^  », 
nous  dit  Bouchet  dans  la  Serée  déjà  citée  (p.  122). 

L'argot  ancien  a  gardé  cette  signification  :  cagou 
désigne,  dans  la  Vie  généreuse  de  iSqô  et  dans  le  Jargon 
de  1628,  le  lieutenant  des  gueux,  celui  qui  leur  enseignait 
les  tours  du  métier  de  voleur,  et  on  trouve  encore  cette 
signification  dans  le  Virgile  travesti  de  Scarron  (éd.  Four- 
nel,  p.  171)  : 

Pauvres  d'habits  comme  de  mines, 
Sales  magasins  de  vermine, 

I.  Les  lépreux  avaient  la  voix  rauque. 


184  LES    CAGOTS    AU    XVI*    SIECLE. 

Enfin  véritables  cagous, 

Et  leur  roi  le  plus  gueux  de  tous... 

Dans  le  xix*  chapitre  du  Liber  vagatorum,  le  plus  ancien 
monument  de  l'argot  allemand  'iSio),  il  s'agit  également 
de  mendiants  qui  portaient  des  crécelles  comme  s'ils 
étaient  des  lépreux,  c'est-à-dire  de  gueux  contrefaisant 
les  ladres. 

Venons  maintenant  à  l'origine  du  mot. 

Francisque  Michel,  de  Rochas  et  le  D""  Faye  s'accordent 
à  dériver  le  type  cacou  du  celtique  :  «  La  Bretagne  avait  ses 
cacous,  caqueux,  caquots,  ce  qui  est  tout  un  et  dérive  du 
mot  celtique  kakod  ou  cacod,  qui  veut  dire  ladre'.  »  Le 
Dictionnaire  général,  en  faisant  sienne  cette  étymologie, 
lui  a  donné  une  autorité  qu'elle  ne  méritait  nullement. 

En  effet,  Torigine  celtique  repose  sur  une  double  erreur. 
Les  auteurs  cités  allèguent  en  faveur  de  cette  provenance  : 

1°  Le  témoignage  des  lexicographes  bretons  de  Rostre- 
nem  (1732)  et  don  BuUet  (1759;  qui  soutiennent  que  cacodd 
signifie  «  ladre  »  anciennement  en  breton; 

2°  Le  texte  d'une  ballade  bretonne,  recueillie  aux  envi- 
rons de  Lannion  par  Hersart  de  la  Villemarqué  et  que 
cet  éditeur  croyait  antérieure  au  xv«  siècle. 

Cette  double  assertion  chronologique  est  de  nulle  valeur, 
attendu  que  les  lexicographes  cités  n'apportent  aucune 
preuve  de  la  prétendue  ancienneté  du  mot  en  breton,  et 
que  l'auteur  du  Bar:{as  Brei\  manquait  totalement  de  sin- 
cérité. De  plus,  le  breton  kakod  ou  kakou^  est  un  emprunt 
fait  au  français  des  xv^-xvie  siècles.  L'éminent  linguiste, 
feu  Victor  Henry,  l'affirme  nettement  dans  son  Lexique 
étymologique  du  breton,  p.  79  :  «  Kakou^^  cordier^,  ton- 

1.  De  Rochas,  Les  parias  de  France  et  d' Espagne,  Paris,  1876, 
p.  79.  Cette  origine  celtique  a  été  également  admise  par  Schcler  et 
par  Kôrting,  dans  leurs  dictionnaires. 

2.  Cf.  Ernault,  Dictionnaire  breton-français  du  dialecte  de  Vannes 
(1904)  :  a  Kakou:^,  terme  injurieux  appliqué  à  certaines  familles  qui 


LES    CAGOTS    AU    XVI^    SIECLE.  l85 

nelier,  terme  injurieux.  Emprunt  ancien  français  cacoii^ 
caqueiix.  lépreux,  aujourd'liui  cagot.  » 

De  même,  M.  Ernault,  dans  son  Glossaire  moyen  bre- 
ton (1896)  :  «  Cacous,  ladre  vert,  cordier,  terme  injurieux... 
du  haut-breton  cacous,  fr.  caqueiix,  formes  attestées  dès 
le  xv^  siècle...  Le  mot  cacodd,  ladre,  que  Grégoire  donne 
comme  suranné,  aurait  bien  besoin  d'un  autre  garant.  » 

Pour  être  fixé  sur  le  mot  cacou^  qu'on  a  considéré  si 
longtemps  comme  foncièrement  breton,  j'ai  consulté 
un  de  nos  meilleurs  celtisants,  M.  Joseph  Loth,  qui  a 
bien  voulu  m'écrire  ceci  :  «  Le  breton  cacoîL\  ou  cacous 
est  emprunté  au  français  de  Haute-Bretagne  sans  aucun 
doute.  Le  cacodd  de  Grégoire  de  Rostrenem  ne  répond 
pas  phonétiquement  à  cacous.  La  forme  me  paraît  sus- 
pecte... Je  suis  convaincu  que  le  brave  capucin  s'est 
trompé,  mais  je  ne  vois  pas  l'origine  de  son  erreur.  Y 
aurait-il  dans  quelque  dialecte  français  une  forme  cacot?  » 

Cette  forme  existe  effectivement  (voy.  ci-dessus)  et  a 
servi  de  type  à  la  variante  bretonne  cacodd. 

C'est  ainsi  que  l'origine  celtique  de  cacot.,  cagot  s^ écroule 
en  même  temps  que  les  «  solutions  «  philologiques  du 
Dr  Paye. 

On  est  d'ailleurs  surpris  de  trouver  dans  son  ouvrage 
des  appellations  de  lépreux  qu'on  n'a  jamais  citées  comme 
telles.  Que  viennent  faire  les  cafards,  hypocrites,  dans  un 
traité  sur  la  lèpre? 

On  y  lit  encore  :  «  Cageois  et  cagou.,  connus  dans  le 

passent  pour  avoir  eu  la  lèpre,  en  particulier  aux  cordiers  lépreux. 
Les  cagots  étaient  surtout  cordiers  et  charpentiers.  »  Voici  la  notice 
qu'on  lit  dans  le  Dictionnaire  de  la  langue  bretonne  de  don  Louis 
Le  Pelletier  (Paris,  1752)  :  «  Cacous,  nom  injurieux  que  les  Bas-Bre- 
tons donnent  par  injure  aux  cordiers  et  aux  tonneliers,  contre  les- 
quels le  même  peuple  est  si  prévenu  qu'ils  ont  eu  besoin  de  l'auto- 
rité du  Parlement  de  Bretagne  pour  avoir  la  sépulture  et  la  liberté 
de  faire  les  fonctions  du  christianisme  avec  les  autres,  parce  qu'ils 
sont  censés  descendre  des  Juifs  dispersés  après  la  ruine  de  la  sainte 
cité  de  Jérusalem  et  qu'ils  passent  pour  lépreux  de  race  de  père  en 
fils...  Ce  nom  est,  si  je  ne  me  trompe,  venu  du  français...  » 


l86  LES    CAGOTS    AU    XVI«   SIECLE. 

midi  comme  dans  le  nord  de  la  France,  dérivent  indubi- 
tablement de  cacoux  »  (p.  3o5  et  32o).  Confusion  étrange  : 
cajois,  terme  du  xvi^  siècle,  est  une  variante  de  casois, 
habitant  d'une  case,  rustre;  La  Porte  le  cite  dans  ses  £"^1- 
thètes  (i58o)  :  «  Rustique  ou  rustaut,  cajois  ou  casois.  » 

Une  erreur  plus  regrettable  encore  est  l'assimilation 
des  arcabots  aux  lépreux.  Il  n'est  pas  sans  intérêt  de  suivre 
les  différentes  phases  de  cette  confusion  qui  Jettent  un  jour 
vraiment  curieux  sur  les  procédés  documentaires  de  l'au- 
teur (p.  8)  : 

«  Au  xiv=  siècle,  à  Bayonne,  la  police  eut  maille  à  partir 
avec  des  gens  que  des  règlements  de  i3i5  et  iSiq  appellent 
arcabots  et  ischaureilhat\  qui  étaient  sans  profession  et 
qu'il  fallait  chasser  de  la  ville.  Il  y  a  lieu  d'admettre  qu'il 
s'agissait  des  cagots.  Le  mot  ai'cabot  dérivant  de  caffot  et 
le  mot  ischaureilhati  ou  esaurillé  [sic)  se  rapportant  peut- 
être  à  la  résorption  du  lobule  de  l'oreille  et  au  ratatine- 
ment  de  l'organe  tout  entier,  signes  de  la  lèpre.  » 

Si  l'auteur  avait  ouvert  Ducange,  il  aurait  lu  qu'en  1461 
arquabot  signifiait  «  coquin  »,  terme  encore  usuel  en  lan- 
guedocien au  sens  de  «  débauché  »;  c'est  le  catalan  arca- 
bots espagnol  alcahuete,  débauché,  maquereau  (d'origine 
arabe);  et,  quant  au  deuxième  terme  cité,  c'est  le  limousin 
eschaurilhat,  essorillé,  auquel  on  a  coupé  les  oreilles.  Il 
s'agit,  on  le  voit,  de  deux  vagabonds  ou  coquins  que  la 
police  de  Bayonne  s'est  vue  forcée  de  chasser  de  la  ville; 
il  n'y  a  pas  trace  dans  tout  cela  de  lépreux  ou  de  cagots. 
Cependant  l'auteur,  se  faisant  illusion  à  lui-même,  écrit 
plus  loin  (p.  39  et  1 1 5)  : 

«  En  i3i5  et  i3i9,  on  appelait  (!)  à  Bayonne  les  cagots 
êsaureillés. . .  Les  cagots  (!)  ne  pouvaient  rester  dans 
Bayonne,  ainsi  que  le  prouvent  deux  règlements  de  police 
de  i3i5  et  1 3 19,  où  ils  figurent  sous  les  noms  d'arcabots 
et  peut-être  aussi  àHschaureilhat^.  « 

Et  mécontent,  parait-il,  de  la  première  étymologie  qu'il 
avait  présentée  d'arcabot,  il  en  expose  une  autre  (à  la 
p.  292)  :  «  Cabot...  a  donné  naissance  aux  mots  arcabod 


LES    CAGOTS    AU    XVI«    SIECLE.  187 

et  arcabot  (i3i5  et  i3i9),  composé  de  ar,  qui  est  dérivé  de 
ab  ou  ac  (diminutif  de  cac),  soit  de  ar  qui  signifie  homme, 
comme  il  arrive  parfois  en  composition  basque,  et  de 
cabot.  » 

Ce  sont  là  des  procédés  d'un  autre  âge  qu'on  voit  non 
sans  regret  se  renouveler  dans  un  travail  qui  témoigne 
par  ailleurs  d'un  effort  considérable. 

Lazare  Sainéan. 


UN  LECTEUR  DE  RABELAIS 
ENTRE  1540  ET  1549. 

Robert  Estienne,  après  avoir  publié  en  i532  son  célèbre 
Thésaurus  linguae  latinae  avec  interprétation  française, 
en  tira  sept  ans  plus  tard  un  Dictionnaire  françois-latin 
qui  est  devenu  le  point  de  départ  de  la  lexicographie  fran- 
çaise. Ce  livre  se  ressent  de  ses  origines  et  de  sa  destina- 
tion :  il  est  purement  didactique  et  forcément  incomplet. 
L'auteur  lui-même  n'en  fut  pas  satisfait,  et  dix  ans  plus 
tard,  en  1649,  il  fit  imprimer  une  deuxième  édition, 
laquelle,  sous  beaucoup  de  rapports,  marquait  un  pro- 
grès réel.  Les  matériaux  y  sont  de  beaucoup  plus  consi- 
dérables' et  les  définitions  plus  circonstanciées. 

Voici  un  passage  de  la  préface  de  cette  nouvelle  édition  : 
«  Oultre  la  première  impression  de  ce  présent  livre,  sache 
lecteur  qu'il  a  esté  en  ceste  seconde  augmenté  d'infiniz 
mots,  lesquels  autant  que  possible  a  esté,  on  a  tourné  en 
Latin,  fors  aucuns  auxquelz  on  n'a  point  encores  trouvé 
es  autheurs  mots  Latins  respondans...  Pour  lesquelz  te 
prions  si  tu  leur  trouve  propres  dictions  Latines,  de  nous 
en  advertir.  Mesmes  aussi  d'autant  de  mots  que  tu  trou- 
veras es  Rommans  et  bons  Autheurs  François,  lesquelz 
aurions  omis  :  a  fin  que  nostre  conception  quelquefois 
puisse  sortir  son  effet.  » 

Quels  étaient  les  bons  Autheurs  François  qu'avait  con- 
sultés Rob.  Estienne?  Il  cite  dans  la  préface  Budé,  dont 
les  écrits  lui  ont  fourni  un  grand  nombre  d'interpréta- 
tions, et  c'est  tout.  On  peut  afifirmer  avec  quelque  certi- 
tude que  les  quatre  livres  déjà  parus  du  roman  rabelaisien 

I.  Tandis  que  la  première  édition  renferme  9,000  mots,  la  deuxième 
en  contient  i3,ooo.  Voir,  sur  ces  dift'érentes  éditions,  la  thèse  de 
E.-E.  Brandon,  Robert  Estienne  et  le  Dictionnaire  français  an 
XVI'  siècle,  Baltimore,  1904,  p.  70  à  80. 


UN    LECTEUR    DE    RABELAIS    ENTRE     040    ET     l549.  1 89 

ont  été  une  de  ses  principales  sources.  Il  y  a  puisé  non 
seulement  quantité  de  termes,  mais  encore  certains  ren- 
seignements qui  ne  se  trouvaient  que  là. 

Voici  ce  qu'on  lit  par  exemple  au  mot  Larege  :  «  Un 
arbre  retirant  à  ung  Pin  ou  Sapin,  Larix\  laricis.  Les 
Vénitiens  l'appellent  Larege^  les  montagnars  la  nomment 
Mel^e.  »  C'est  à  peu  près  ce  que  dit  Rabelais  (1.  III, 
ch.  lu)  :  «  Vous  la  nommez  [celle  espèce  d'arbre]  Larix 
en  Grec  et  en  Latin;  les  Alpinois  la  nomment  Mel\e;  les 
Antenorides  et  Vénitiens,  Larege.  » 

C'est  dans  Rabelais  que  Robert  Estienne  a  également 
pris  les  deux  noms  suivants'  : 

Panurge,  c'est-à-dire  cault,  astut,  tin,  atfecté,  rusé. 
C'est  aussi  un  homme  qui  se  mesle  de  tout  faire,  un  fac- 
totum, un  homme  qui  a  esté  de  tous  mestiers. 

Raminagrobis.  Tragice  gravis,  alto  fastu  turgidus.  Faire 
du  Raminagrobis^  incedere  magnifiée,  subnixis  alis  se 
inferre,  cum  fastu  incedere  vel  sese  ostentare. 

De  même,  les  termes  médicaux  suivants  : 

FociLE.  Le  bras  de  l'homme,  depuis  le  coulde  jusques 
au  poignet,  est  composé  de  deux  os  :  celuy  de  dessoubs, 
qui  est  le  plus  gros  et  le  plus  long,  est  appelé...  des  chi- 
rurgiens Grand  facile;  celuy  de  dessus,  qui  est  le  plus 
court  et  plus  menu,  est  appelé...  des  chirurgiens  Petit 
facile  ou  Facile  mineur. 

Magdaleon,  faire  un  magdalean.  Cylindrum  fingere, 
Graeci  Magdalias  vocant,  nostri  vulgo  Magdaleon. 

Finalement,  toute  une  série  de  termes  familiers  à  Rabe- 
lais, tels  que  : 

Campos,  Avair  campas,  Eleutheria  agere,  vel  liberalia... 

Chiquenaude,  Bailler  une  chiquenaude  [laissé  sans  tra- 
duction]. 

Croquer  la  pie,  Ban  pian,  piailler,  piailleur.  Tous  ces 
mots  viennent  de  -(siv,  id  est  bibere. 


I.  Consulter,  pour  la  concordance  des  termes  cités  avec  ceux  de 
Rabelais,  le  glossaire  de  lédition  Marty-Laveaux. 


190    UN  LECTEUR  DE  RABELAIS  ENTRE  1640  ET  I  549. 

EoLiPiLE,  OU  boule  d'airain  creuse  propre  à  souffler  le 
feu. 

Tous  ces  termes  manquent  à  la  première  édition  du 
Dictionnaire  latin-françois  de  1 539.  C'est  donc  une  preuve 
péremptoire  que  Rob.  Estienne  avait  lu  dans  l'intervalle 
le  roman  de  Rabelais  et  en  avait  fait  des  extraits  pour  sa 
nouvelle  édition. 

De  là  également  les  articles  suivants  qui  figurent  exclu- 
sivement dans  cette  dernière  édition  : 

Arraper,  Arripere.  [Terme  d'origine  languedocienne 
et  qu'on  ne  lit  que  chez  Rabelais.] 

Badault,  badelori,  badin,  Ineptus.  [Ce  triple  synonyme 
est  d'abord  attesté  chez  Rabelais.] 

Bauffrer,  Avide  comedere.  [Forme  rustique,  angevine 
ou  poitevine,  qu'on  rencontre  d'abord  chez  Rabelais  et 
dès  le  début  de  son  roman  :  1.  I,  ch.  iv.] 

Dousil,  ou  faulset,  ou  broche  à  mettre  à  ung  muy. 
[Forme  dialectale,  gasconne,  etc.,  répondant  à  la  forme 
littéraire  doisil,  attestée  d'abord  chez  Rabelais.] 

Marmonner  entre  ses  dents.  [Même  remarque.] 

Maujoinct,  Maie  coagmentatus,  hians.  [C'est  l'acception 
littérale;  le  sens  libre  est  pourtant  uniquement  employé 
au  xvi»  siècle.] 

Metes,  Limites.  [Latinisme  fréquent  chez  Rabelais.] 

Cet  illustre  latiniste  est  ainsi  le  premier  lexicographe 
qui  ait  exploité  Gargantua  et  Pantagruel;  ce  n'est  que 
beaucoup  plus  tard  que  Cotgrave  et  Le  Duchat  ont  mis 
largement  à  contribution  l'œuvre  tout  entière. 

Lazare  Sainéan. 


LE  CHAPITRE   XXXIII 

DU  MANUSCRIT  DU  V^  LIVRE. 

Les  différences  entre  le  manuscrit  et  Tédition  du  V«  livre, 
en  dehors  d'un  grand  nombre  des  transcriptions  inexactes 
du  premier,  sont  surtout  lexicologiques.  II  n'y  a  qu'un 
seul  chapitre  intégral  qui  manque  à  l'édition  et  qui  forme 
«  la  partie  personnelle  et  unique  du  manuscrit  »  ^  :  c'est 
le  xxxiii^,  qui  porte  le  titre  «  Comment  furent  les  Dames 
Lanternes  servies  à  soupper  ».  Essayons  d'en  préciser  le 
caractère  et  les  sources. 

De  l'Aulnaye  citait 2,  à  propos  des  jeux  de  Gargantua, 
les  danses  qu'un  imitateur  de  Rabelais  a  dénombré  au 
chapitre  xvi^  des  Navigations  de  Panurge.  «  Il  avait,  dit 
Montaiglon,  sans  le  savoir,  puisqu'il  ne  connaissait  pas 
le  manuscrit  du  V«  livre,  la  main  heureuse  en  ce  sens  que 
cette  énumération  des  Navigations  est  celle  de  notre 
manuscrit.  » 

Tout  récemment,  M.  Schober^  a  relevé,  à  son  tour,  un 
emprunt  fait  aux  Navigations  de  Panurge^  ou  Disciple  de 
Pantagruel  (i538)  :  des  178  danses  ou  mélodies  du  DiS' 
ciple,  lyS  se  retrouvent  exactement  dans  la  partie  tinale 
de  ce  chapitre  du  manuscrit.  Parmi  ces  danses,  il  y  en  a 
d'indigènes  (le  Trihony  de  Bretaigne,  Rtgoron  pirouy), 
de  scolaires  [Dulcis  arnica^  Testimoniiim) ,  d'italiennes  [la 

1.  Anatole  de  Montaiglon,  dans  son  édition  de  Rabelais,  t.  III, 
p.  3o5. 

2.  Dans  son  édition  de  Rabelais  (Paris,  iSSy),  p.  43i. 

3.  Joseph  Schobcr,  Rabelais'  Verhàltniss  :{um  Disciple  de  Panta- 
gruel, Munich,  1904,  p.  3i  à  37.  Voir,  sur  les  variantes,  l'éd.  Mon- 
taiglon, t.  III,  p.  3oG;  et  le  commentaire  de  Marty-Laveaux,  t.  IV, 
p.  35i-2  (plusieurs  des  chansons  citées  se  retrouvent  dans  les  Chan- 
sons  du  XV"  siècle  publiées  par  Gaston  Paris).  Cf.,  pour  les  chan- 
sons de  danse,  l'Histoire  de  la  chanson  populaire  en  France  par  Jul. 
Tiersot,  Paris,  1889,  p.  112. 


192  LE    CHAPITRE    XXXIII 


Seignore  ou  Signore)^  surtout  de  méridionales,  langue- 
dociennes ou  gasconnes,  telles  : 

ExPECT  UNG  poc  ou  PAUC,  c'est-à-dlrc,  en  gascon,  attends- 
moi  un  peu; 

EsTRAC,  c'est-à-dire  extra,  aujourd'hui,  en  provençal, 
terme  du  jeu  de  loto,  premier  numéro  qui  sort  sur  une 
ligne; 

Male-maridade,  en  languedocien  maii-maridado ,  mal 
mariée,  nom  d'une  ancienne  danse; 

MousQUK  DE  Biscaye  (et  plus  bas  :  Biscaye),  en  Langue- 
doc, la  Mousco  de  Biscaio,  ancienne  danse  *  ; 

Revergasse  {Disciple  :  Roargace),  en  Languedoc  revcr- 
gado,  ancienne  danse  dans  laquelle  les  jeunes  filles  trous- 
saient leurs  jupes  jusqu'à  mi-cuisse  (de  revergà^  retrous- 
ser) ;  elle  a  été  dansée  autour  des  arbres  de  la  Liberté,  en 
1793  (Mistral). 

Quelques-unes  de  ces  mélodies  reviennent  deux  fois  à 
un  court  intervalle  (la  Doulourouse,  Hely,  pourtant  si 
estes  belle)  et  certaines  d'entre  elles  sont  de  provenance 
incertaine  :  la  Pamine  (à  côté  de  la  Pavane)  et  la  Ducate 
(serait-ce  Ducale?). 

Ce  plagiat  de  la  dernière  moitié  de  notre  chapitre  est 
maintenant  un  fait  acquis;  mais  la  recherche  s'est  arrêtée 
à  cette  première  constatation.  En  voici  une  autre. 

Plusieurs  noms  de  cuisiniers  qui  entrent  dans  la  Grande 
Truye  dressée  par  Frère  Jean  (1.  IV,  ch.  xl)  se  trans- 
forment, sous  la  plume  de  notre  plagiaire,  en  autant  de 
plats  pour  le  souper  des  Dames  Lanternes  : 

Ms.,  ch.  XXXIII.  L.  IV,  ch.  xl. 

Des  cocquecigrues  Gocquecigrue 

Des  badigonyeuses  Badiguoincier 

Des  freleginingues  )  .,,... 

r.  .    °     .  \  Urehpipingues 

Des  volepupmges  \  r  r    o 

I.  On  lit  dans  les  Chansons  du  XV'  siècle,  publiées  par  G.  Paris 
(p.  107)  :  «  Une  mousse  de  Bisquaye...  »,  que  l'éditeur  tire  de  l'esp. 
mo:^a,  jeune  fille. 


DU    MANUSCRIT    DU    V*^    LIVRE.  ïg3 

Des  gafelages  Guaflelaze 

Des  brenouzetz  Brenous 
De  la  friande   vistanpe- 

narderye  Vistempenard. 

Le  caractère  essentiel  de  toute  la  première  partie  de  ce 
chapitre  est  une  tendance  à  la  parodie  linguistique  totale- 
ment inconnue  à  Toeuvre  de  Rabelais.  Cette  parodie 
aboutit  à  la  déformation  grotesque  de  tous  les  mots  em- 
pruntés par  ce  prétendu  auteur  aux  quatre  premiers  livres 
du  roman.  La  déformation  porte  à  la  fois  sur  la  forme  et 
le  sens  des  mots  correspondants,  et  on  se  trouve  ainsi 
devant  un  véritable  imbroglio  linguistique  d'où  il  n'est 
pas  toujours  facile  de  sortir.  Essayons  de  poser  quelques 
jalons  de  reconnaissance. 

A.  Noms  de  personnes  métamorphosés  en  plats  ima- 
ginaires : 

Des  Ganabins  de  haulte  futaye...  Réminiscence  de  l'ile 
des  Ganabins  \\.  IV,  ch.  lxvi)  ou  des  Voleurs,  qui  forment 
un  pendant  aux  plats  cités  plus  loin  :  De  la  Gendarme- 
NOYRE...  De  la  Bandaille... 

Des  Jerangoys...,  c'est-à-dire  jarnigoy,  ou  je  renie 
Dieu  !  juron  rustique  (Cotgrave),  parallèles  aux  plats  sui- 
vants :  Des  Je  reny  ma  vie  (deux  fois)... 

Des  Lansbregots,  terme  qui  rappelle  les  Lans  il.  I, 
ch.  v),  ou  les  Lansquenets  de  Rabelais,  et  la  hnale  du 
juron  Saint  Sangbreguoy  (1.  III,  ch.  xviii),  ce  dernier 
figurant  d'ailleurs  plus  bas  :  Des  Sainsanbregois... 

Des  Ondrespondredetz...,  tiré  du  nom  des  Hondres- 
pondres  [\.  III,  ch.  xlii),  autre  nom  des  Lansquenets. 

Des  Aliborrins...,  parodie  du  «  maistre  Aliboron  »  de 
Rabelais  (1.  III,  ch.  xx). 

Des  HuRTALis...,  d'après  le  nom  du  géant,  un  des  aïeux 
de  Pantagruel  (1.  II,  ch.  i)  :  «  Hurtaly,  qui  fut  beau  man- 
geur de  soupes,  et  régna  au  temps  du  déluge.  » 

Du  SAINT  Balleran...,  Ic  frère  jumeau  du  sainct  Balle- 
trou  (1.  II,  ch.  xxvi)  «  qui  dedans  [la  braguette]  y  repose  «. 

REV.    DES   KT.    RABELAISIENNES.    VIII.  l3 


194  ^^    CHAPITRE    XXXIII 

Des  Manigoulles  de  Levant...  qui  rappellent  (1.  IV, 
ch.  Lix)  «  ces  poiltrons  jnagnigoules  Gastrolatres...  ». 

B.  Un  nom  de  lieu  (imaginaire)  : 

Des  EsTANGOURREs...,  souvenir  du  «  pays  d^Estangotirre» 
(1.  III,  ch.  xxiv). 

G.  Termes  du  vocabulaire  rabelaisien  plus  ou  moins 
altérés  dans  leur  forme  ou  dans  leur  sens  : 

Des  Baguenaudes...  Cf.  I.  II,  ch.  xiii  :  «  Le  remboursant 
d'aultant  de  baguenaudes  comme  il  y  a  de  poil  en  dixhuit 
vaches...  » 

Des  Ballivarnes  en  paste...  Cf.  1.  II,  ch.  xxxiv  :  «  ...  ba- 
livernes et  plaisantes  mocquettes...  » 

De  la  BisTROYE...  Cf.  1.  II,  ch.  xxxiv  :  «  Le  visaige  bis- 
torié...  » 

Des  Brimborions  de  Ponant...  Cf.  1.  II,  ch.  vu  :  «  Les 
brimborions  des  padres  Celestins.  » 

Des  CocQUEMAREs  à  la  vinaigrette...  Cf.  1.  I,  ch.  ii  : 
«  Le  brimbaleur  qui  tient  le  cocquemart.  » 

Des  CoRMEABOTz...,  suivis  de  Corneameux  revestuz  de 
bize...,  l'un  et  l'autre  formes  altérées  de  cornaboux^  cor- 
nets à  bouquin.  Le  passage  du  V=  livre,  ch.  xl,  qui  est 
dans  l'édition  :  «  ...  avec  cornaboux  sonnant  les  orties...  », 
se  lit  dans  le  manuscrit  :  «  ...  avec  cormabous...  ». 

Des  Corquignolles  savoreuses...  suivis  du  Croquigno- 
LOGE...  Cf.  1.  I,  ch.  VII  :  «  La  croquignolle  des  curés.  » 

De  la  Croquepye...  Cf.  1.  IV,  pr.  anc.  :  «  Boire  d'autant 
et  à  grandz  traictz,  estre  pour  vray  crocquer  la  pie...  « 

Des  DoRELOTz  DE  LiEPVRE...  Cf.  1.  I,  ch.  xxii  :  «  Au 
dore  lot  du  lièvre.  » 

Des  Drogues  Sernogues...  Cf.  1.  IV,  ch.  lu  :  «  ...  drogues, 
guogue  et  senogues...  » 

Des  EsTAKiLLADEs...  Cf.  1.  IV,  ch.  XVII  :  «  ...  desquelles 
par  avant  estoit  advenue  Vestajillade  au  Londgrauff 
d'Esse.  » 

Des  Fanfreluches...  Cf.  1.  I,  ch.  i  :  «  Les  Fanfreluches 
antidotées.  » 

Des  Fricquenelles...  Cf.  1.  IV,  ch.  xxxvi  :  «  L'ordre 


DU    MANUSCRIT    DU    V^    LIVRE.  IQD 

qu'elles  tenoient. ..  nous  faisoit  croire  que  ce  n'estoicni 
Friquenelles,  mais  vieilles  Andouilles  de  guerre.  » 

Des  GoDivEAULx  de  lévrier  bien  bons...  Cf.  1.  III, 
ch.  xviii  :  «  ...  mangeans  ensemble  un  boisseau  de  guodi- 
veaulx.  » 

Des  Gringuenauldes  à  la  joncade...  Cf.  1.  II,  ch.  xin  : 
«  ...  du  cas  privilégié  des  gringuenauldes. . .  » 

Des  Happelourdes...  Cf.  1.  II,  ch.  vu  :  «  Les  Happe- 
lourdes  des  ofïiciaux.  » 

Des  Marjoletz...  Cf.  Pant.  Pr.^  ch.  v  :  «  ...  Marjolet\., 
Bougrins,  Bragars...  » 

Des  Nez  d'as  de  trèfles  en  paste...  Cf.  1.  IV,  ch.  ix  : 
«  Tous  ont  le  ne^  en  figure  d'un  as  de  treiifîes...  « 

Des  Neiges  d'antan,  desquelles  ilz  ont  abondance  en 
Lanternois...  Cf.  1.  II,  ch.  xiv  :  «  Mais  où  sont  les  neiges 
d'antan  ?  » 

De  la  Petaradine...  Cf.  1.  III,  ch.  xx  :  «  ...  le  laissa  luy 
faisant  la  petarrade  »,  à  côté  d'une  cuillerée  de  Peta- 
sine... 

Des  Tinctamarrois...  Cf.  1.  II,  ch.  xii  :  «  ...  sur  leurs 
tintamarres...  » 

Des  Tintaloyes...  Cf.  1.  III.  ch.  xxviii  :  «  Couillon  tin- 
talorisé.  « 

Des  Tricquedondaines...  Cf.  Pant.  Pr.,  ch.  ix  :  «  Ca- 
gotz...  caffars...  et  autres  tricquedondaines  sortiront  de 
leurs  tesnieres.  » 

Ajoutons  :  «  Leur  boitte  feut  en  tirelarigotz,  vaisseaulx 
beaulx  et  anticques...  »,  allusion  au  passage  de  Rabelais  : 
«  luy  donnèrent  à  boyre  à  tyre  larigot  »;  l'interpréta- 
tion par  vaisseaulx  beaux  et  anticques  est  tout  aussi  fan- 
taisiste que  les  mets  servis  ci-dessus. 

D.  Des  exclamations,  des  refrains  et  des  jurons  : 

Des  Babillebabous...  Cf.  1.  IV,  ch.  xxxiii  :  «  Panurge 
commençoit  crier  et  lamenter  plus  que  jamais.  Babilleba- 
bous (disoit-il),  voicy  pis  qu'antan.  » 

Des  Barabinbarabas...  Cf.  1.  II,  ch.  xii  :  «  tarabin  tara- 
bas  ». 


196  LE    CHAPITRE    XXXIII 


Des  Brededin-Brededas...  Cf.  1.  IV,  ch.  lvi  :  «  ...  brede- 
din  brededac...^  vocables  du  hourt...  » 

Delà  MiRE-LA-RiDAiNE...,  suivi  par  des  Mire-laridaines... 
Cf.  1.  IV,  ch.  XVI  :  «  Je  vous  cite  par  devant  TOfficial  à 
huyctaine  Mirelaridaine.  » 

Des  Pasques  de  Solles...  Cf.  1.  II,  ch.  xiv  :  «  Pasque 
de  Soles  (respondit  Panurge),  est  il  mal  de  dens  plus 
grand,  que  quand  les  chiens  vous  tenent  aux  jambes?  » 

De  la  T1RLYTANTAINE...  Cf.  1.  I,  ch.  xxii  :  «  A  la  tireli- 
tantaine.  » 

En  dehors  de  ces  emprunts,  plus  ou  moins  déguisés,  h 
Rabelais,  le  chapitre  xxxiii  du  manuscrit  renferme,  sous 
le  rapport  linguistique,  les  catégories  suivantes  : 

a.  Des  termes  et  des  mélodies  de  danse  : 

De  la  Clacque-main...  Du  Doutte-luy-toy-mesmes... 
Des  Entrediich\  (cf.  entrechat)...  Des  Hoppelat\...  Du 
Laisse  mqy  en  paix...  Des  Qu'aisse-qu'esse...  Du  Tire- 
toy-là... 

b.  Des  mots  de  la  langue  commune  détournés  de  leur 
sens  : 

Des  Chinfreneaulx  (suivis  des  Chinferneaulx]...  Des 
Fondrilles... 

Des  Giboulées  de  Mars...  Des  Gringalet^...  Y)c\a  Meni- 
gance...  Des  Estroncs  fins  à  la  nasardine* ... 

c.  Des  dérivés  et  des  composés  plus  ou  moins  bizarres: 
Des  Bourbe  lettes  {cf.  bourbe)...  Du  Coquerin  (cf.  coque)... 

De  la  Galimaffrée  à  VEscaJignade...  De  la  Marmitan- 
daille  avec  beau  pissefort  (cf.  marmite)...  Du  Merdigaon... 
De  la  Patissandrye  (cf.  pâtisserie)... 

Du  Brochaucultis...  (suivi  du  Souffle  au  cul  my en  et  De 
la  Mousche  enculade)...  Des  Croquinpedaignes  (suivi  des 
Tirepetadans). . .  De  Hucquemasche  («  qui  mâche  des 
huques  ou  capes  à  capuchon  »  !)...  Des  Mocquecroquettes... 

I.  Ajoutons  :  De  la  Crotte  en  poil,  De  la  Foire  en  Braye,  De  la 
Vcssc  couliere,  Des  Cocquclicons,  Des  piedz  à  boulle,  Du  suif  d'as- 
non,  etc. 


DU    MANUSCRIT    DU    Y^    LIVRE.  I97 

Du  Promerdis,  grand'viande  (cf.  chez  Rabelais,  1.  II, 
ch.  XXX  :  ...  pouldre  de  diamerdis)...  Du  Sallelwrt  {a.nc. 
fr.  hort  =  sale)...  De  la  Trismafinaille... 

d.  Des  termes  rares  au  xvi«  siècle  et  appartenant  à  l'an- 
cien français  ou  aux  patois  : 

Des  AucBARES  de  mer...  Cf.  haubars.,  ancien  nom  du 
maigre  (poisson),  aujourd'hui  haut-bar  dans  le  parler 
vulgaire  [Us  et  Coust.  de  la  mer,  éd.  1671)  :  «  Les  roujets 
ou  barbehauts,  les  haubars  qui  sont  brigne  ou  loubine  K  » 

Des  Brigailles  mortifiées. . .  Cf.  provençal  brigaio, 
miette  2. 

Primerouges...  On  lit  dans  Tanc.  fr.  primeroge,  pluie 
hâtive.  D'Aubigné  (éd.  Réaume  et  Caussade,t.  II,  p.  127)  : 
«  Le  Ciel  au  lieu  de  pluyes  primeroges  pour  enfler  les 
bledz,  les  versoit  à  regret  et  à  contresaison.  » 

Des  Spopondrilloches...  Cf.  anc.  fr.  spopondrilles,  ma- 
trice^. 

Des  Starabillatz...  Cf.  anc.  fr.  scarbillat  (Cotgrave), 
même  sens  c^d'escarbillat.,  vif,  remuant,  mot  gascon  très 
familier  aux  écrivains  de  la  seconde  moitié  du  xvi«  siècle 
et  tout  particulièrement  à  Montaigne. 

Des  Tricquebilles....  mot  tiré  des  Navigations  de  Pan- 
tagruel. 

e.  Un  certain  nombre  d'autres  mots  sur  le  compte  des- 
quels on  ne  peut  faire  que  des  conjectures  : 

Des  Anacrastabotz...  Peut-être  forme  altérée  d'ana- 
campserotes .,  plante  employée  dans  les  philtres  (1.  V, 
ch.  XXX  :  repaissons,  di  je,  et  tastons  de  ces  anacampse- 
rotes). 

Des  Bandyelivagues,  viande  rare...  Cf.  Bandeliroide, 
épithète  au  sens  libre,  dans  le  Moyen  de  parvenir  (éd. 


1.  Cité    par  Delboulle,   dans  la   Romania,  t.  XXXIII,  p.  364  (cf. 
Ibidem,  p.  557,  la  remarque  de  M.  Thomas). 

2.  Cf.  Cotgrave  :  (i  Brigaillc,   A  notable  smell-smokt  or  mutton- 
monger,  a  ciinning  sollicitor  of  a  wench.  » 

3.  Voir  R.  E.  R.,  t.  VII,  p.  119  et  4(X). 


198  LE    CHAPITRE    XXXIII 

Royet,  t.  II,  p.  48  :  voici  Jaquemart  de  Bandeliroide  qui 
vous  attend). 

Des  Befaibemis...  Cf.  en  anc.  fr.  beffe\  moqué,  et  bemy, 
niais. 

Du  GuYACON...  Cf.  Pant.  Pr.,  ch.  vi  :  «  ...  si  le  Giiaiac 
n'est  de  requeste.  « 

Du  MoiNAScoN...  Cf.  1.  I.  cil.  XXVII  :  «  ...  les  petits  moi- 
netons...  « 

Des  NoTRODiLLEs...  Peut-êtrc  iiotj'e  dille  (cf.  1.  I,  ch.  xi  : 
ma  petite  dille...) 

Des  Tritrepoluz...  Est-ce  :  Trois  fois  très  sale?  (anc.  fr. 
polu;  cf.  ci-dessus  Trismarmaille). 

f.  Finalement,  un  stock  de  mots,  dérivés  ou  compQsés, 
probablement  en  grande  partie  très  altérés,  pour  lesquels 
il  ne  m'a  pas  été  possible  de  trouver  des  rapprochements 
et  que  je  me  permets  de  soumettre  à  la  sagacité  du  lec- 
teur : 

Des  coquilles  betissons...  De  la  ^'lé-ée-billorie . . .  Des 
Breba\enas . . .  Des  Bregi\ollons...  Des  Bubagot\...  Des 
Epiboches...  Des  Gresamines.frmci délicieux...  Des  Ivri- 
chaiilx...  Des  Marabires...  Des  Maralipes...  Des  Mi\e- 
nas...  Des  Mopsopiges...  Des  Ordisopirat\...  Des  Smu- 
brelot:{... 

On  pourrait  v  ajouter  hilique  («  elle  nous  semble  plus 
divine,  plus  hilique,  plus  docte,  plus  saige...),  terme 
inconnu  ailleurs  dont  le  sens  est  à  préciser,  à  moins  qu'il 
ne  s'agisse  là  d'un  mot  altéré.  A.  de  Montaiglon  dit  à  cet 
égard  (t.  III,  p.  Soy)  :  «  Le  sens  serait-il  «  plus  sage  «  de 
l'allemand  heilig?  Je  serais  plus  disposé  à  proposer 
comme  correction  heliaque,  ou  encore  plutôt  celique.  » 
Le  Glossaire  de  Marty-Laveaux  suggère  :  îXaccy.oixa'.,  rendre 
favorable;  mais  comment  passer  du  verbe  à  l'adjectif 
hilique?  Étant  donné  le  caractère  parodiste  de  tout  ce 
chapitre,  l'hypothèse  d'une  altération  n'est  pas  sans  vrai- 
semblance. 

Ce  chapitre  «  unique  »  du  manuscrit  est,  on  le  voit,  un 


DU    MANUSCRIT    DU    V«    LIVRE.  I99 

ramassis  de  plagiats  et  de  curiosités  linguistiques.  Sa 
valeur  littéraire  et  psychologique  est  à  peu  près  nulle,  si 
ce  n'est  cette  tendance  au  burlesque  qui  apparaît  pour  la 
première  fois  dans  la  littérature  du  xvi«  siècle,  au  moins 
sous  cette  forme  suivie.  L'altération  intentionnelle  des 
mots,  leur  déguisement  burlesque  annonce  de  près  Fis- 
chart  et  ses  manies  lexicologiques. 

Ce  n'est  que  vers  la  fin  du  xvf  siècle  que  la  même  ten- 
dance parodiste  se  retrouvera,  d'une  façon  spirituelle  et 
systématique,  dans  le  Tableau  des  différends  de  la  reli- 
gion i  i599;,  chef-d'œuvre  de  Marnix  de  Sainte-Aldegonde  '. 

On  lit  cette  remarque  dans  les  Essais  d'études  biblio- 
graphiques sur  Rabelais  (1841,  p.  88)  de  Gust.  Brunet  : 
«  Dans  la  liste  des  plats  servis  au  souper  des  lanternes,  il 
s'en  trouve  qui  pourraient  bien  donner  des  tortures  aux 
Saumaise  qui  s'occuperont  d'un  sujet  si  important.  » 

Il  faut  avouer  que  l'importance  de  ce  menu  singulier 
est  bien  mince  et  que  ses  prétendues  énigmes  ne  sont 
souvent  que  des  masques  assez  transparents. 

Quoi  qu'il  en  soit,  Rabelais  n'y  est  pour  rien  :  son 
vocabulaire  à  lui,  si  riche  en  créations  personnelles,  ignore 
ces  grimaces  d'un  nouveau  genre.  On  ne  conçoit  pas  pour- 
quoi les  éditeurs  (à  partir  de  Paul  Lacroix  qui  a  repro- 
duit pour  la  première  fois  ce  chapitre)  ont  enrichi  les 
œuvres  de  Rabelais  de  cette  élucubration  aussi  fade  que 
peu  originale. 

Lazare  Sainéan. 


I.  J'espère  publier  bientôt  une  étude  sur  ce  livre  d'un  très  grand 
intérêt  linguistique. 


LE  «  TROU  DE  SAINCT  PATRICE  ... 

Il  est  question  du  «  trou  >.  ou  «  purgatoire  >.  de  saint 
Patrice  deux  fois  dans  l'œuvre  de  Rabelais  :  i"  au  cha- 
pitre II  de  Gargantua  [Fanfreluches  antidotées)^  éd.  Marty- 
Laveaux,  t.  I,  p.  i3  : 

Leur  propos  fut  du  trou  de  sainct  Patrice, 
De  Gilbathar  et  de  mille  autres  trous; 

L'énigme  de  Mellin  de  Saint-Gelais,  à  laquelle  Rabelais 
semble  avoir  emprunté  ce  poème  des  Fanfreluches^  porte  : 

Et  devisa  du  trou  de  la  sibylle, 

De  sainct  Patrice  et  de  mille  autres  troux. 

2°  Au  V^  livre,  l'escalier  qui  descend  au  temple  de  la  Dive 
est  comparé  pour  son  obscurité  «  au  trou  de  sainct  Patrice 
en  Hybernie  »  (Marty-Laveaux,  t.  III,  p.  i38). 

Ce  sont  les  seules  allusions  que  nous  trouvons  dans 
l'œuvre  de  Rabelais  à  une  légende  qui  avait  été  fort  popu- 
laire au  moyen  âge.  Gaston  Paris  ^  dit  que  sept  poètes, 
dont  quatre  anglo-normands,  mirent  en  vers  français 
octosyllabiques  la  «  vision  »  du  chevalier  Owen,  qui  avait 
pénétré  «  dans  la  caverne  du  lac  Dearg  (Ulster)  où  se 
trouve  le  purgatoire  de  saint  Patrice  »  et  avait  raconté  les 
merveilles  qu'il  y  avait  vues.  —  A  l'époque  de  Rabelais, 
le  purgatoire  de  saint  Patrice  n'existait  plus  et  cette  légende 
commençait  à  être  oubliée.  Voici  quelles  avaient  été  ses 
origines  et  les  raisons  de  sa  vogue,  d'après  les  recherches 
d'un  Oratorien  du  xviii":  siècle,  le  P.  Pierre  Le  Brun, 
Recueil  de  pièces  pour  servir  de  supplément  à  l'histoire 
des  pratiques  superstitieuses^  Vans,  Cavclicr,  1742,  in-i6, 
avec  approbation  et  privilège  du  Roy  (l'ouvrage  est  dédié 

I.  La  littérature  française  au  moyeu  âge,  2'  éd.,  igoS,  p.  236. 


LE    «    TROU   DE    SAINCT    PATRICE    ».  201 

au  cardinal  de  Fleury),  t.  IV,  p.  35  :  Dissertation  sur  le 
purgatoire  de  saint  Patrice. 

Le  P.  Lebrun  expose  d'abord  quelle  est  la  version  la 
plus  commune  sur  l'origine  du  purgatoire  de  saint 
Patrice;  ce  saint  n'aurait  pu  convertir  l'Irlande  qu'après 
avoir  obtenu  le  miracle  du  purgatoire.  Dieu  lui  montra 
une  petite  caverne  dans  une  île;  tous  ceux  qui  y  péné- 
treraient «  seraient  convaincus  des  peines  destinées  aux 
pécheurs,  avec  cette  différence  que  ceux  qui  y  entreraient 
avec  foi  et  en  esprit  de  pénitence  en  sortiraient  sains  et 
saufs,  aussi  purifiés  qu'ils  l'avaient  été  en  sortant  des 
eaux  du  baptême,  au  lieu  que  ceux  qui  n'y  entreraient 
que  par  curiosité,  sans  dispositions  de  pénitence,  y  péri- 
raient misérablement  ».  Jamais  l'Église  de  Rome  n'a 
souffert  que  cette  histoire  fût  mise  dans  le  bréviaire 
romain,  constate  le  P.  Lebrun,  et  il  examine  alors  ce 
qu'on  peut  savoir  exactement  de  ce  purgatoire  et  ce  qu'on 
en  doit  croire. 

«  Au  milieu  de  cette  grande  île,  qu'on  a  nommée  jus- 
qu'au xnie  siècle  Hibernia  et  Scotia  et  qu-'on  appelle  pré- 
sentement Irlande,  il  y  a  un  lac  nommé  Derg,  distingué 
par  plusieurs  îles  où  l'on  voit  des  monastères  anciens. 
Une  de  ces  îles  s'appelle  l'île  de  Saint-Dabéoce  et  le  prieur 
du  monastère  de  ce  lieu  porte  le  titre  de  prieur  du  purga- 
toire de  saint  Patrice.  Assez  près  de  là,  dans  le  même  lac, 
il  y  a  une  autre  petite  île,  qui  est  celle  dont  nous  allons 
parler,  appelée  l'île  du  purgatoire  de  saint  Patrice...  Elle 
est  fort  petite,  d'environ  quarante  toises  de  long  et  quinze 
ou  vingt  de  large.  On  y  voit  une  chapelle  avec  un  petit 
monastère  appelé  Rcglis  ou  Ragles,  gardé  par  un  religieux 
de  Saint-Dabéoce.  Au  milieu  de  l'Ile  est  un  antre  long  de 
seize  pieds,  assez  bas  et  étroit  pour  y  tenir  un  gros  homme 
fort  mal  à  son  aise.  C'est  dans  cet  antre  où  se  faisait  le 
purgatoire.  Sur  les  bords  de  l'île,  il  y  avait  de  petites 
huttes  pour  recevoir  les  pèlerins  et  auprès  de  l'antre,  que 
l'on  appelait  quelquefois  le  puits  de  saint  Patrice,  il  y 
avait  six  petites  loges  rondes  de  trois  pieds  de  diamètre, 
comme  autant  de  malaises  pour  exercer  les  pénitents. 


202  LE    «   TROU   DE    SAINCT    PATRICE    ». 

«  Quand  les  pèlerins  abordaient  à  ce  lieu,  munis  d'une 
permission  de  l'évêque  et  du  prieur  du  purgatoire,  le  reli- 
gieux de  l'île  les  recevait,  les  interrogeait,  et,  lorsqu'il  les 
trouvait  bien  résolus  d'entrer  en  purgatoire,  il  les  mettait 
durant  neuf  jours  dans  les  exercices.  Alors  on  ne  leur 
donnait  pour  chambre  qu'une  de  ces  petites  loges,  qu'on 
appelait  des  lits,  lits  cependant  où  il  n'était  jamais  permis 
de  se  coucher,  parce  qu'ils  n'avaient  que  trois  pieds  de 
diamètre  en  longueur  et  en  largeur.  On  ne  sortait  de  là 
que  trois  fois  le  jour  pour  aller  à  la  chapelle.  Durant  huit 
jours,  nulle  autre  nourriture  qu'un  peu  de  pain  et  d'eau 
de  vingt-quatre  en  vingt-quatre  heures,  sans  sel  ni  autre 
assaisonnement,  et,  le  neuvième  jour,  on  ne  prenait  rien 
du  tout,  en  sorte  qu'on  entrait  dans  la  caverne  ou  le  pur- 
gatoire l'estomac  vide,  le  cerveau  creux  et  fort  susceptible 
de  visions...  Ce  religieux  menait  en  cet  état  le  pénitent  à 
la  caverne  et  la  fermait  à  clef  pour  ne  la  rouvrir  qu'après 
vingt-quatre  heures,  pendant  lesquelles  le  pénitent  devait 
faire  son  purgatoire.  Il  le  faisait  si  bien  qu'en  sortant  de 
là  il  n'avait  jamais  plus  envie  de  rire.  Voilà  ce  que  c'est 
que  le  purgatoire  de  saint  Patrice.  » 

«  En  quel  temps  cela  a-t-il  commencé?  »  Saint  Patrice 
a  vécu  au  commencement  du  v<=  siècle.  Or,  on  ne  trouve, 
dit  le  P.  Lebrun,  aucun  document  sur  ce  purgatoire  avant 
le  xii'=  siècle.  Bède  le  Vénérable  n'en  parle  pas.  Un  reli- 
gieux nommé  Jocelin,  de  l'ordre  de  Cîteaux,  qui  écrivit 
une  histoire  de  saint  Patrice  en  1180,  fait  une  allusion  à 
un  lieu  qu'il  appelle  purgatoire  de  saint  Patrice;  mais  il 
le  place  sur  une  montagne  où  le  saint  avait  prié  et  chassé 
les  démons  et  où  plusieurs  allaient  faire  leur  purgatoire. 
«  Ce  bruit,  qui  était  vague,  devint  un  fait  circonstancié  » 
lorsque  Henri,  moine  de  Saleria,  écrivit  l'histoire  du  sol- 
dat Owen  :  en  11 53,  ce  soldat,  touché  de  ses  fautes, 
demanda  à  son  évêque  la  faveur  de  faire  pénitence  au 
purgatoire  de  saint  Patrice.  Il  y  vit  les  démons,  les  peines 
du  purgatoire,  les  damnés  dans  l'enfer  et  un  rayon  de  la 
gloire  céleste.  Sorti  de  la  caverne,  il  fit  un  voyage  en  terre 
sainte  et  raconta  ses  visions  à  un  moine. 


LE  «  TROU  DE  SAINCT  PATRICE  ».  203 

Cependant,  Tordre  de  Cîteaux  s'était  établi  en  Irlande. 
L'ile  du  purgatoire  de  saint  Patrice  se  trouva  bientôt  sous 
la  juridiction  des  Cisterciens;  par  eux,  ce  lieu  devint 
célèbre  dans  toute  la  chrétienté  du  xiii<=  au  xv«  siècle.  En 
1494,  sous  le  pontificat  d'Alexandre  VI,  un  religieux, 
ayant  passé  une  nuit  dans  la  fameuse  caverne  sans  y  rien 
voir,  ni  rien  entendre,  résolut  d'aller  à  Rome  pour  en 
parler  au  grand  pénitencier,  qui  dénonça  au  pape  comme 
un  abus  ce  prétendu  purgatoire.  En  1497,  sur  l'ordre 
d'Alexandre  VI,  un  gardien  de  l'ordre  de  saint  François 
fit  détruire  les  cellules  et  la  caverne.  En  i525,  une  édition 
vénitienne  du  bréviaire  romain  rapportait,  à  propos  de 
saint  Patrice,  la  légende  de  son  purgatoire;  l'Église  de 
Rome  la  fit  supprimer  dans  l'édition  de  l'année  suivante. 

Naturellement,  les  prédicateurs  durent  bien  souvent  évo- 
quer devant  les  fidèles  le  purgatoire  de  saint  Patrice.  Nous 
en  trouvons  un  témoignage  dans  un  recueil  d'exemples, 
Promptiiaj'ium  exemplorum,  imprimé  à  la  suite  des  Ser- 
mones  discipuli  de  tempore  de  Hérolt  (premier  tiers  du 
xvjû  siècle).  A  propos  des  danses  et  caroles,  le  Promptua- 
rium  raconte  qu'un  jeune  moine  étant  entré  au  purgatoire 
de  saint  Patrice  y  assista  au  supplice  de  ceux  qui  avaient 
pris  part  aux  caroles.  Pourtant,  à  cette  époque,  on  n'ajou- 
tait plus  foi  à  cette  légende,  et  le  .Jacobin  Guillaume 
Pépin,  dans  son  livre  des  Sermones  quadragesimales ^  dit 
tenir  d'Irlandais  dignes  de  foi  que  toutes  ces  visions  du 
purgatoire  de  saint  Patrice  ne  sont  que  rêveries  ou  imagi- 
nations. 

En  somme,  et  c'est  la  conclusion  du  P.  Lebrun,  ce 
purgatoire  «  était  une  invention  autorisée  par  l'ignorance 
du  temps,  qui  favorisait  beaucoup  les  auteurs  de  ces 
impostures,  qui  introduisirent  partout  la  superstition  et 
qui  se  servirent  finement  de  la  dévotion  du  peuple  pour 
satisfaire  leur  infâme  et  sordide  avarice  ». 

J.  Plattaro. 


LE  COLLEGE  DE  MONTAIGU 

ET  LES  CUISTRES. 

Le  bel  article  que  M.  Marcel  Godet  a  consacré  ici 
même  au  collège  de  Montaigu*  m'a  remis  en  mémoire, 
d'une  façon  assez  inattendue,  un  problème  d'étymologie 
demeuré  assez  obscur. 

Il  s'agit  de  déterminer  l'origine  du  mot  cuistre. 

Deux  solutions  ont  été  proposées  :  l'une,  rattachant  le 
mot  au  latin  custos,  gardien;  l'autre,  au  latin  cocitor,  cui- 
sinier. 

«  Cuistre,  écrit  Kr.  Nyrop  {Grammaire  historique  de 
la  langue  française.,  Copenhague,  iSgB,  t.  II,  p.  202, 
n^  281),  est  peut-être  une  altération  du  vieux  français 
coustre.  du  latin  *custor  (comparez  allemand  Kuster]  pour 
custos.  » 

De  son  côté,  G.  Korting  (Etymolog.  Worterbuch  der 
fra7i\Ôsischen  Sprache,  Paderborn,  19081  donne  l'étymo- 
logie  suivante  : 

«  Cuistre,  m.  (Klosterkoch),  Schuldiener,  latin  *côc[ïy 
tor,  Koch,  gekreuzt  mit  custor,  Wàrter.  » 

En  vérité  donc,  nous  ne  sommes  pas  plus  avancés  que 
lorsque  Littré  écrivait  : 

«  Cuistre  :  1°  Valet  de  collège.  J'ai  été  cuistre  dans  le 
collège  de  l'Assomption.  2°  Par  extension,  pédant  encrassé. 
Etvmologie.  Diez  le  tire  de  cocistro.,  qui  est  dans  les 
Gloses  d'Isidore  avec  le  sens  de  cuisinier;  mais  on  ne 
trouve  aucun  exemple  ancien  de  ce  mot,  ce  qui  serait 
étrange,  s'il  venait  de  cette  glose,  au  lieu  que  cela  sera 
tout  naturel  si  l'on  suppose  que  cuistre  n'est  qu'une  autre 
prononciation  de  coustre,  sacristain  (qui  vient,  lui,  du 
latin  custos,  gardien,  avec  épenthèse  de  l'r;  voyez  Custode  ; 

I.  Tome  VII,  igog.  Voir  aussi  M.  Godet,  La  congrégation  de  Mon- 
taigu  t  i4rjo-i58o),  Abbcville,  1910. 


LE    COLLÈGE    DE    MONTAIGU   ET   LES    CUISTRES.  205 

allemand  Ktister);  le  sens  aura  facilement  passé  de  servi- 
teur d'église  à  serviteur  de  collège.  « 

Ou  je  me  trompe  fort,  ou  il  y  a,  dans  chacune  des 
explications  données,  quelque  chose  qui  ne  satisfait  pas 
les  spécialistes.  «  Il  y  a  un  cheveu!  »  L'affaire  a  un  cro- 
chet, diraient  nos  confrères  allemands  :  die  Sache  hat 
einen  Haken. 

D'une  part,  Tétymologie  custos  ne  justifie  pas  la  pré- 
sence de  Vi  qui  est  dans  cuistre. 

D'autre  part,  le  sens  du  mot  cuistre  semble  assez  éloi- 
gné du  sens  de  cocitor.  C'est  le  sentiment  de  Littré;  c'est 
aussi  celui  de  Scheler.  «  L'idée  que  cuistre  est  appelé  à 
exprimer,  dit  ce  dernier  {Dictionnaire  d'étymologie  fran- 
çaise, Bruxelles,  1888,  p.  i36),  s'attache  plus  naturellement 
à  un  sacristain  qu'à  un  marmiton.  » 

«  Plus  naturellement  »  paraîtra,  peut-être,  assez  aven- 
tureux à  qui  lira  attentivement  l'étude  de  M.  Marcel  Godet. 
J'en  compléterai  les  indications  à  l'aide  de  l'excellent  tra- 
vail que  M.  Renaudet  nous  a  récemment  donné  sur  le 
fondateur  du  collège  de  Montaigne 

Arrivé  sans  ressources  à  Paris,  vers  147 1,  le  Malinois 
Jean  Standonck  était  allé  frappera  la  porte  des  chanoines 
de  Sainte-Geneviève.  «  Les  moines,  dit  M.  Renaudet-,  s'in- 
téressaient aux  étudiants  pauvres  et  souvent  les  logeaient 
et  les  nourrissaient.  Ils  les  employaient  à  d'humbles 
besognes  et  leur  laissaient  la  faculté  de  suivre  les  leçons 
des  collèges  voisins  ou  les  cours  qui  se  faisaient  à  l'ab- 
baye. Standonck  servit  à  la  cuisine,  sonna  les  cloches...  « 

Per  diem  in  coquina  serviens,  et  nocte  in  ecclesia  ad 
campanas  pulsandas  :  Liber  de  origine  congregationis 
canonicorum  regularium,  I,  2  (Bibl.  nat.,  ms.  lat.  0049, 
fol.  17  vo). 

Lorsque  Standonck  institua  sa  congrégation  de  pauvres' 

1.  A.  Renaudet,  Jean  Standonck,  un  réformateur  catholique  avant 
la  Réforme  [Bulletin  de  la  Société  de  l'histoire  du  Protestantisme 
français),  Paris,  janvier-février  1908,  p.  5-8i. 

2.  P.  14. 


2o6  LE    COLLÈGE   DE    MONTAIGU   ET   LES    CUISTRES. 

clercs,  il  se  souvint  de  ses  humbles  débuts.  Tout  en  pour- 
suivant leurs  études,  ses  disciples  furent  astreints  à  des 
travaux  serviles.  Aux  termes  du  chapitre  ix  du  règlement, 
«  les  étudiants  en  arts  et  en  grammaire  étaient,  à  tour  de 
rôle  et  deux  par  deux,  employés  pendant  huit  jours  à  la 
cuisine  et  servaient  la  table.  La  semaine  suivante,  ils 
balayaient  le  réfectoire;  le  samedi,  ils  nettoyaient  les 
salles  de  classe  et  d'étude  et  la  bibliothèque  ».  Ils  étaient 
donc,  à  la  fois,  étudiants,  cuisiniers  et  valets  de  collège; 
en  un  mot,  c'étaient  «  des  cuistres  ». 

Et  ces  cuistres  devinrent  rapidement  très  nombreux, 
remarquons-le.  La  pédagogie  de  Montaigu  fut,  en  peu  de 
temps,  Tune  des  plus  considérables  de  l'Université  pari- 
sienne. Puis  des  communautés  de  pauvres  clercs  furent 
établies  par  Standonck,  sur  le  modèle  de  la  maison  mère, 
à  Cambrai,  Valenciennes,  Malines  et  Louvain. 

Quand  les  pauvres  «  Capettes  »,  misérablement  vêtus 
et  misérablement  nourris,  ne  faisaient  pas  l'office  de  cui- 
siniers ou  de  domestiques,  ils  étaient  astreints  à  une 
existence  des  plus  pénibles  et  laborieuses.  Écoutons 
encore  M.  Renaudet  :  «  Les  artiens  et  grammairiens  se 
mettaient  au  travail  avant  cinq  heures  et  demie.  Leurs 
classes  duraient  de  huit  à  dix  heures,  suivies  de  confé- 
rences et  d'interrogations.  Après  le  repas  et  l'action  de 
grâces,  ils  gagnaient  les  salles  d'études.  Les  leçons  repre- 
naient de  trois  à  cinq  heures  Jusqu'au  moment  des  vêpres. 
Puis  les  artiens  disputaient  entre  eux,  sous  la  direction 
d'un  maître,  en  attendant  le  dîner.  Dans  le  silence  claus- 
tral qui  régnait  ensuite  jusqu'à  la  seconde  messe  du 
matin,  ils  se  recueillaient  quelques  instants;  à  huit  heures, 
les  compiles  terminées,  tous  se  couchaient.  »  Mais  faut-il 
insister  sur  ce  régime  effrayant  après  les  détails  si  précis 
et  parfois  si  savoureux  que  M.  Marcel  Godet  a  publiés 
ici  môme? 

Cependant,  au  collège  de  Montaigu  habitaient  égale- 
ment des  pensionnaires  riches.  Leur  nombre  était  égal  à 
celui  des  pauvres.  Ils  suivaient  les  mêmes  cours,  mais  ils 


LE    COLLEGE    DE    MONTAIGU  ET   LES    CUISTRES.  207 


vivaient  à  part  pour  tout  le  reste  et  n'étaient  pas  astreints 
au  régime  des  «  Capettes  ». 

D'un  côté  donc,  des  privilégiés;  de  l'autre,  de  pauvres 
diables  poursuivant,  à  la  fois,  leurs  études  et  faisant  la 
cuisine. 

D'ailleurs,  —  c'est  M.  Marcel  Godet  qui  nous  l'apprend, 
—  «  cette  cohabitation  d'éléments  disparates,  les  hostilités 
incessantes  du  chapitre  de  Notre-Dame,  demeuré  visiteur 
et  correcteur  du  collège,  contre  le  prieur  des  Chartreux, 
supérieur  de  la  congrégation;  les  rigueurs  de  la  règle, 
maniée  sans  mesure,  en  un  temps  où  personne  ne  com- 
prenait plus  les  mobiles  élevés  qui  l'avaient  inspirée, 
furent  une  cause  de  troubles  et  de  conflits  ridicules  ». 
Ridicules  et  incessants. 

Rappellerai-je,  d'autre  part,  les  rancunes  et  les  colères 
accumulées  contre  le  collège  de  Montaigu  dès  les  pre- 
mières générations;  le  ressentiment  de  son  fondateur 
contre  Érasme;  sa  rupture  avec  les  partisans  des  études 
et  des  idées  nouvelles? 

De  quel  œil  les  humanistes  devaient-ils  regarder  les 
pauvres  «  Capettes  »?  Quel  genre  d'épithètes  leur  décer- 
naient-ils? On  peut  le  deviner  sans  peine.  Aussi,  retour- 
nant la  phrase  de  Scheler,  dirais-je  volontiers,  après  avoir 
lu  MM.  Renaudet  et  Godet  :  l'idée  que  cuistre  est  appelé 
à  exprimer  s'attache  plus  naturellement  à  un  marmiton 
qu'à  un  sacristain. 

De  la  sorte,  l'honnête  corporation  des  cuisiniers,  après 
avoir  enrichi  du  mot  coquin  le  vocabulaire  des  termes 
injurieux,  lui  aura  fourni  également  l'expression  chère 
au  bon  Molière. 

Et  des  «  cuistres  »  du  collège  de  Standonck  au  «  latin 
de  cuisine  »,  il  n'y  a  qu'un  pas  pour  un  latiniste  de  la 
trempe  d'Érasme. 

Alphonse  Roersch. 


5-0^ 


LA  SIBYLLE  DE  PANZOULT. 

Dans  les  chapitres  xvi,  xvii  et  xviii  du  livre  III,  Rabelais 
nous  donne  des  détails  explicites  sur  l'identité  de  la  sibylle 
de  Panzoult.  C'était  une  «  sorcière  »,  dit  Epistemon,  «  ce 
qui  me  le  fait  penser  est  que  celuy  lieu  [de  Panzoult]  est 
en  ce  nom  diffamé,  qu'il  abonde  en  sorcières  plus  que  ne 
fit  oncques  Thessalie  «.  Pantagruel  engage  son  interlocu- 
teur à  consulter  cette  sorcière  quand  bien  même,  dit-il, 
«  que  sibylle  ne  fut  et  de  sibylle  ne  méritast  le  nom  ».  Ce 
texte  semble  donc  établir  que  la  sibylle  en  question  était 
une  vulgaire  sorcière  exerçant  à  Panzoult, 

La  tradition,  recueillie  au  xvn'^  siècle  par  Bouchereau\ 
nous  apprend  que  cette  diseuse  de  bonne  aventure  était 
doublée  d'une  empirique.  Bernier-  nous  dit  également 
que  la  sibylle  était  «  une  dame  de  Panzoult,  proche  Chi- 
non  »,  morte  très  âgée. 

Enfin  une  autre  preuve  :  on  montre  à  Panzoult  la  grotte, 
creusée  dans  le  roc,  où  jadis  habitait  cette  sorcière;  son 
état  actuel  répond  à  la  description,  faite  par  l'auteur  de 
Pantagruel^  de  cette  «  case  chaumine,  mal  bastie,  mal 
meublée,  toute  enfumée  ».  Les  fresques,  qui  jadis  ornaient 
les  murs  de  cette  grotte,  ont  disparu^. 

On  connaît  donc  et  la  personne  surnommée  la  sibylle 
de  Panzoult  et  le  lieu  exact  de  sa  demeure.  Tout  cela, 
concordant  avec  les  écrits  de  Rabelais,  établit  sans  conteste 
l'identité  en  question;  aussi  doit-on  considérer  la  trans- 
formation de  la  sibylle  de  Panzoult  en  «  une  dame  de  la 
cour  de  François  I^"^  »  comme  une  fantaisie  de  certains 
commentateurs.  Henry  Grimaud. 

1.  R.  É.  R.,  t.  III,  p.  406,  — «  Auquel  lieu  [de  Panzoult]  il  y  avoit 
une. femme  qui  bailloit  des  herbes  pour  guarir  la  fiebvre.  » 

2.  Jugement,  etc.,  sur  les  Œuvres  de  Rabelais  (1697);  p.  348. 

3.  Ces  fresques  existaient  encore  en  181 1;  V Annuaire  d'Indre-et- 
Loire  de  cette  année-là  nous  apprend  que  dans  la  grotte  de  Pan- 
zoult on  voyait  alors  «  des  peintures  et  des  figures  avec  inscriptions 
imprimées  sur  le  roc  ». 


LA   GROTTK   1)K   LA   STP.^'LL!-:   HE   PAXZOLLT 

j/.U'uks    UNI-;    PHOTOGRAPHIE. 


NOTES  POUR  LE  COMMENTAIRE. 

I. 

Monsieur  du  roy  de  îroys  cuictes  (1.  II,  ch.  xxxi). 

Pour  Le  Duchat  [Dictionnaire  étymologique  de  la  langue 
françoise,  par  Ménage,  v°  Cuite,  nouv.  éd.,  t.  I,  p.  450, 
Paris,  1750),  «  c'est  une  façon  de  parler  prise  de  l'usage 
de  certaines  provinces  de  France,  où  l'on  célèbre  la  fête 
des  Rois  pendant  trois  jours  :  premièrement  le  propre 
jour  des  Rois,  puis  dans  le  milieu  de  la  semaine,  et  enfin 
la  huitaine  révolue;  ou  premièrement  la  veille  de  cette 
fête,  en  second  lieu  le  propre  jour  de  cette  fête,  et  enfin  la 
huitaine  d'après.  Et  comme  il  arrive  quelquefois  qu'une 
même  personne  se  trouve  être  le  Roi  de  la  fête  à  ces  trois 
différens  jours,  c'est  celle-là  qu'on  appelle  Roi  des  trois 
cuites,  parce  qu'à  chacune  des  trois  cuites  ou  fournées  de 
gâteaux  elle  s'est  toujours  trouvée  Roi  de  la  fête  ». 

En  admettant  que  cette  histoire  du  roi  de  la  fève  et  de 
la  fête  ne  soit  pas  un  conte,  il  faut  reconnaître  qu'elle  n'a 
rien  à  voir  avec  le  texte  de  Rabelais,  qui  a  écrit  :  «  Roy 
de  troys  cuictes  «  et  non  «  roy  des  troys  cuictes  «, 

L'expression  de  trois  cuites  est  à  la  fois  technique,  com- 
merciale et  pharmaceutique.  Du  temps  de  Rabelais,  les 
apothicaires  consciencieux  étaient  tenus  d'avoir  dans  leurs 
boutiques  les  cinq  sortes  de  sucre  spécifiées  dans  le  Coin- 
pendium  aromatariorum^  de  Saladinus  de  Asculo,  à 
savoir  :  1°  le  sucre  rouge;  2°  le  sucre  candi;  3°  le  sucre 
d'une  cuite;  4°  le  sucre  de  deux  cuites;  5"  le  sucre  tabar- 
\et,  ou  sucre  de  trois  cuites. 

Tabar^et  a  été  transcrit  thaber:{ed  par  le  D""  L.  Lcclerc 
dans  sa  traduction  française  d'Ibn  El-Beïthar  [Traité  des 

I.  Le  Compeudiiim  aromatariovum  se  trouve  dans  le  recueil  phar- 
maceutique intitulé  Mesiiae  Opéra,  lequel  fut  publié  au  xv  siècle  et 
maintes  fois  réimprimé  au  xvr. 

REV.   DES  ET.    RABELAISIENNES.   VIII.  I4 


210  NOTES    POUR    LE    COMMENTAIRE. 

simples^  chapitre  1449)  :  «  Thaber:{ed,  sucre.  C'est  un  mot 
persan  qui  a  passé  dans  Tarabe.  Son  origine  est  le  mot 
teberied  (frappé  avec  la  hache),  c'est-à-dire  qu'il  est  dur, 
ni  tendre,  ni  mou.  En  effet,  le  mot  teber  veut  dire  hache 
en  persan,  et  \ed  veut  due  frappé.  Cela  signifie  qu'il  est 
besoin  d'une  hache  pour  le  rompre.  « 

Le  sucre  tabariet  ou  de  trois  cuites  était  donc  le  plus 
dur,  c'est-à-dire  le  plus  fin,  le  mieux  raffiné.  «  Au  moyen 
âge,  dit  Heyd  [Histoire  du  commerce  du  Levant.,  Leipzig, 
1886,  t.  II,  p.  690),  on  connaissait,  dans  les  pays  riverains 
de  la  Méditerranée,  les  manipulations  essentielles  du  raf- 
finage :  concentration  du  jus  sur  un  feu  lent,  clarification 
et  cristallisation,  et  on  pouvait  à  volonté  faire  soit  des 
pains  de  sucre  d'une  blancheur,  d'une  densité  et  d'une 
dureté  irréprochables,  soit  du  sucre  candi  d'une  transpa- 
rence parfaite.  On  raffinait  le  sucre  tantôt  plus,  tantôt 
moins,  d'où  la  distinction  du  sucre  en  trois  catégories, 
suivant  le  nombre  des  cuites.  « 

En  1447,  le  «  Soudan  de  Babillone  »,  autrement  dit  le 
sultan  d'Egypte,  envoyait  à  Charles  VII,  roi  de  France, 
divers  présents,  parmi  lesquels  figurait  «  un  quintal  de 
sucre  fin  de  trois  quittes  »'. 

Ce  sucre  est  encore  mentionné  dans  le  vers  suivant  de 
l'Amant  rendu  cordelier  à  l'observance  d'amours^  : 

Brouet  a  succre  de  troys  cuites. 

D'après  tous  ces  textes,  le  roi  de  trois  cuites  est  le  roi 
parfait,  le  roi  idéal.  C'est  par  dérision  que  Rabelais  a 
dénommé  ainsi  le  roi  Anarche,  prisonnier  de  Pantagruel. 

P.   DORVEAUX. 


1.  Chroniques  de  Mathieu  de  Coussy,  in  Collection  des  chroniques 
nationales  françaises,  par  Buchon  (Paris,  1826),  t.  XXXV,  p.  108. 

2.  Édition  de  la  Société  des  anciens  textes  français  (Paris,  1881), 
p.  65,  vers  1495. 


NOTES  POUR  LE  COMMENTAIRE.  211 


II. 


Mais  vîstes  vous  oncques  chien  rencontrant  quelque  os 
medullare?  [\.  I,  Prol.). 

Rabelais  connaissait-il,  avant  d'écrire  son  prologue  du 
livre  I,  la  préface  ou  Exposition  morale  que  Marot  avait 
composée  en  1527  pour  son  édition  du  Rommant  de  la 
Rose?  Les  développements  des  deux  pièces  ne  sont  pas 
sans  quelque  rapport,  bien  que  le  chien,  dans  Marot, 
soit  remplacé  par  l'aigle  du  Liban  : 

«  Et  pour  autant  on  pourroit  dire,  comme  ja  plusieurs 
ont  dict,  que  ce  livre,  parlant  en  vain  de  Testât  d'amours, 
poult  estre  cause  de  tourner  les  cntendemens  à  mal,  et  les 
appliquer  à  choses  dissolues,  ...  je  respons  que  l'intention 
de  l'aucteur  n'est  point  simplement  et  de  soymesmes  mal 
fondée  ne  maulvaise.  Car  bien  peult  estre  que  ledit  auc- 
teur  ne  gettoit  pas  seulement  son  penser  et  fantasie  sur  le 
sens  littéral,  ains  plus  tost  attiroit  son  esprit  au  sens  allé- 
gorique et  moral,  comme  l'un  disant  et  entendant  l'autre. 
Je  ne  veulx  pas  ce  que  je  dis  affermer,  mais  il  me  semble 
qu'il  peult  ainsi  avoir  faict,  et  si  celluy  aucteur  n'a  ainsi 
son  sens  réglé,  et  n'est  entré  soubz  la  morale  couverture, 
pénétrant  jusques  à  la  moelle  du  nouveau  sens  mystique, 
toutesfoys  l'on  le  peult  moralement  exposer  en  diverses 
sortes...  Si  le  grant  aigle  duquel  parla  Esechiel  quand  il 
dist  :  Aquila  grandis  magnarum  alarum,  plena  plumis  et 
varietate,  venit  ad  Libanum  et  tulit  medullani  cedri;  je 
dis  que  si  celluy  aigle  qui  tant  avoit  estandu  son  volatif 
plumage  se  fust  seulement  arresté  sur  l'escorce  du  cèdre 
quand  il  vola  au  mont  du  Liban,  point  n'eust  trouvé  la 
mouelle  de  l'arbre,  mais  s'en  fust  en  vain  retourné,  et 
eust  perdu  son  vol.  Semblablement,  si  nous  ne  creusions 
plus  avant  que  l'escorce  du  sens  littéral,  nous  n'aurions 
que  le  plaisir  des  fables  et  histoires,  sans  obtenir  le  singu- 
lier proffit  de  la  mouelle  neupmaticque,  c'est  asçavoir, 


212  NOTES    POUR    LE    COMMENTAIRE. 

venant  par  l'inspiration  du  sainct  Esprit  »  (Marot,  éd.  Jan- 
net,  t.  IV,  p.  184  et  187). 


m. 


Et  Panwge...  contrefaisait  ceulx  qui  ont  eu  la  vcrolle, 
car  il  tordoit  la  gueulle  et  retirait  les  daigt\^  et  en  parole 
enrouée  leur  dist...  (1.  II,  ch.  xxix). 

Rabelais,  de  même  que  la  plupart  des  médecins  du 
xvie  siècle,  a  confondu  les  symptômes  de  «  la  vérolle  » 
avec  ceux  de  la  lèpre  non  tuberculeuse,  autrement  dite 
aphymatode.  Voici,  d'après  Brassac  [Dictionnaire  ency- 
clopédique des  sciences  médicales^  v^  série,  t.  XXXIII, 
p.  433  et  434,  Paris,  1869),  la  description  des  symptômes 
de  cette  lèpre  auxquels  Rabelais  fait  allusion  : 

«  ...  Ces  paralysies  et  atrophies  attaquent  d'abord  les 
extrémités  des  membres,  les  éminenccs  thénar  et  hypo- 
thénar,  pour  gagner  les  métacarpiens  et  plus  tard  les 
muscles  des  autres  segments  des  membres,  frappant  les 
extenseurs  de  préférence  aux  fléchisseurs:  de  là  des  défor- 
mations plus  ou  moins  bizarres,  et,  surtout  aux  mains, 
cette  disposition  en  griffe  qu'on  n'oublie  pas  une  fois 
qu'on  l'a  observée.  Par  suite  de  l'atrophie  des  interosseux, 
les  doigts  restent  écartés,  la  face  dorsale  de  la  main  s'apla- 
tit, devient  même  concave.  La  première  phalange  de 
chaque  doigt  se  place  dans  l'extension,  les  dernières  au 
contraire  s'incurvent.  Cette  incurvation  peut  être  générale, 
régulière,  tous  les  doigts  affectant  la  même  forme  en  gritl'e. 
D'autres  fois,  les  doigts  sont  fléchis,  incurvés  à  divers 
degrés;  quelquefois  même  les  déviations  latérales  sont 
telles  qu'ils  s'imbriquent,  pour  ainsi  dire,  les  uns  sur  les 
autres. 

«  A  la  face,  la  paralysie  des  mouvements  est  peut-être 
plus  générale  que  partout  ailleurs,  seulement  elle  est  peu 
profonde;  mais  elle  donne  à  la  physionomie  un  cachet 
tout  particulier.  Cette  paralysie  est  tantôt  asymétrique, 
tantôt  symétrique,  les  muscles  congénères  étant  atteints  à 


NOTES    POUR    LE    COMMENTAIRE.  21 3 

un  degré  inégal,  quelques-uns  môme  restant  d'un  côté  à 
Tétat  normal,  ce  qui  augmente  la  laideur  ou  la  bizarrerie 
des  traits... 

«  Du  côté  de  la  bouche,  on  remarque  des  déviations 
qui  pourraient  faire  croire  à  une  hémiplégie  faciale;  ce 
qu'il  y  a  de  certain,  c'est  qu'elle  est  souvent  tirée  d'un 
côté  ou  de  l'autre.  Bientôt  ce  phénomène  s'observe  des 
deux  côtés;  la  lèvre  inférieure  devient  pendante,  et  la 
salive  finit  par  s'accumuler  entre  elle  et  la  mâchoire  infé- 
rieure pour  s'écouler  ensuite  d'une  manière  constante...  » 

Enfin  Brassac  énumère,  parmi  les  «  phlegmasies  des 
voies  respiratoires  »  que  l'on  rencontre  chez  les  lépreux, 
«  les  laryngites  lépreuses  »,  qui  leur  occasionnaient  la 
parole  enrouée. 

P.   DORVEAUX. 


IV. 


Là  je  vy  un  jeune  Para\on  guarir  les  verole^.je  dy  de 
la  bien  fine.,  comme  vous  dirie\  de  Rouen  (1.  V,  ch.  xx). 

La  vérole  de  Rouen  est  mentionnée  dans  le  Triiimphe 
de  treshaiilte  et  puissante  Dame  Verolle,  Royne  du  Puy 
d'Amours,  nouvellement  composé  par  L'inventeur  de 
menus  plaisirs  honnestes,  livre  anonyme  qui  fut  publié 
pour  la  première  fois  à  Lyon  en  iSSg  «  chez  Françoys 
Juste  »  et  attribué  par  quelques  auteurs  à  François  Rabe- 
lais. Anatole  de  Montaiglon  en  a  donné  une  nouvelle  édi- 
tion (Paris,  Léon  Willem,  1874),  précédée  d'une  savante 
préface,  dont  le  paragraphe  V,  intitulé  :  «  De  l'attribution 
à  Rabelais  du  Triomphe  »,  se  termine  par  ces  mots  :  «  Il 
n'est  pas  impossible  que  le  Triomphe  soit  de  Rabelais  ». 
Dans  cette  préface,  Montaiglon  affirme  que  «  le  Triomphe 
n'est  pas  d'un  Italien  et  n'est  pas  une  traduction  »,  et  il  le 
prouve.  «  Sans  insister,  dit-il,  sur  l'aisance  du  style,  peu 
compatible  à  ce  degré  avec  l'idée  de  traduction,  un  Italien 
à  cette  époque  aurait-il  si  bien  connu  la  réputation  de 
Rouen,  capitale  de  la  Normandie,  consacrée  par  le  vieux 


214  NOTES    POUR    LE    COMMENTAIRE. 

proverbe  :  «  Crotte  de  Paris  et  vérole  de  Rouen  ne  s'en 
«  vont  qu'avec  la  pièce,  »  et  à  propos  de  laquelle  Astruc\ 
qui  en  parle,  qui  renvoie  au  V^  livre  de  Rabelais,  qui 
renvoie  au  livre  X  de  Francion  et  à  une  dissertation  de 
Menjot  de  lue  venerea,  a  remarqué  très  justement  que,  si 
le  livre  du  médecin  rouennais  Jacques  de  Béthencourt, 
publié  à  Paris  en  1527,  est  le  premier  livre  français  qui 
soit  remarquable  sur  la  matière,  ce  doit  être  dû  à  ce  que 
la  maladie  y  a  été  un  moment  plus  répandue.  » 

Voici  les  passages  du  Triumphe  où  il  est  question  de  la 
vérole  de  Rouen.  Et  d'abord,  dans  l'épître  dédicatoire,  où 
on  lit  ce  qui  suit  :  «  Mais  Verolle  la  belliqueuse  emperiere 
comme  une  autre  Semiramis  quelz  peuples  n'a  elle  desja 
par  guerre  inquiétez?...  Elle  a  trayné  après  son  curre 
triumphal  plusieurs  grosses  villes  par  force  prinses  et 
reduictes  en  sa  subjection,  mesmement  la  ville  de  Rouen 
capitalle  de  Normandye,  où  elle  a  bien  faict  des  siennes, 
comme  Ton  dit,  et  publié  ses  loix  et  droitz  difusément.  » 

Puis,  à  la  page  xlvi  : 

Malheur. 

La  gorre  de  Rouen  je  trayne 
Soubz  le  grant  credo  en  attente  : 
Je  suis  malheur,  qui  pour  estraine 
La  donne  au  fol  qui  trop  con  tente  : 
Et  fault  que  de  moy  se  contente, 
Quant  santé  je  mue  en  douleur  : 
Folz  amoureux,  ayez  entente 
Et  vous  gardez  de  tel  malheur. 

Enfin,  à  la  page  xlvii  : 

La  gorre  de  Rouen. 

Sur  toutes  villes  de  renom, 

Où  l'on  tient  d'amour  bonne  guyse, 

I.  Johanncs  Astruc,  Z)e  morbis  Venereis  libri  novem.  Edifia  altéra, 
Paris,  1740,  t.  II,  p.  682,  683. 


NOTES    POUR    LE    COMMENTAIRE.  21 5 

Midieux'  Rouen  porte  le  nom 

De  veroller  marchandise  : 

La  fine  fleur  de  paillardise 

On  la  doibt  nommer  meshouen^. 

Au  puy  d'amours  prens  ma  divise  : 

Je  suis  la  gorre  de  Rouen. 

Le  Duchat  [Œuvres  de  Rabelais,  t.  V,  p.  98,  note  i, 
Amsterdam,  171 1)  a  publié,  au  sujet  de  la  vérole  de  Rouen^ 
la  note  suivante  : 

«  Vérole  de  Rouen  et  crottes  de  Paris  ne  s'en  vont 
jamais  qu'avec  la  pièce,  dit-on  proverbialement  au  X"'  livre 
du  Roman  de  Francion.  Oh  appelle  vérole  de  Rouen  la 
grosse  vérole,  soit  ou  parce  que  dans  les  commencemens 
que  cette  vilaine  maladie  parut  à  Rouen  ceux  de  Rouen 
lui  donnèrent  le  nom  de  «  grande  gorre  de  vérole  » 
[Contes  d'' Eutrapel,  ch.  xxviii),  pour  la  distinguer  de  la 
petite  vérole,  soit  à  cause  qu'elle  rend  enroue^  ceux  chez 
qui  elle  est  invétérée.  » 

Cette  note  a  été  reproduite  dans  l'édition  variorum  des 
Œuvres  de  Rabelais  (t.  VIII,  p.  49,  note  18,  Paris,  1823) 
par  Esmangart  et  Éloi  Johanneau,  qui  en  ont  modifié  la 
fin  de  la  façon  suivante  :  «  soit  [plutôt)  à  cause  qu'elle 
rend  enroue^  ceux  chez  qui  elle  est  invétérée.  » 

Désireux  de  trancher  la  question,  je  me  suis  adressé  à 
M.  le  D""  Le  Pileur,  médecin  de  Saint-Lazare  et  auteur  de 
nombreuses  publications  sur  l'histoire  de  la  syphilis. 
Pour  ce  savant,  l'expression  vérole  de  Rouen  provient 
d'un  jeu  de  mots,  roulant  sur  le  nom  d'un  symptôme 
fréquent  chez  les  syphilitiques,  V enrouement.  Elle  est  de 
la  même  famille  que  :  «  entrer  au  royaume  de  Bavière,  » 
que  l'on  rencontre  chez  Ambroise  Paré;  «  aller  en 
Bavière  »,  qui  se  lit  dans  V Histoire  comique  de  Francion; 
((  aller  en  Surie  »,  qu'on  trouve  dans  le  Pourpoint  fer- 
mant à  boutons^  etc. 

1.  Midieiix,  médieux,  interjection  pour  m'aist  Dieu,  m'aide  Dieu. 

2.  Mesliouen,  aujourd'hui,  désormais. 


2l6  NOTES  POUR  LE  COMMENTAIRE. 

D'où  je  conclus  que  la  seconde  hypothèse  de  Le  Duchat, 
préférée  par  Esmangart  et  Éloi  Johanneau,  est  la  seule 
valable. 

P.   DORVEAUX. 


Un  autre  giiarissoit  toutes  les  trois  manières  d'hetiques  : 
atrophes,  tabides,  emacie\^  sans  bains^  sans  laict  Tabian^ 
sans  dropace,  pication,  n'autre  médicament  (1.  V,  ch.  xx). 

Les  anciens  médecins  distinguaient  trois  espèces  de 
fièvre  hectique  (cf.  Jo.  Gorraei  Definitionum  medicarum 
libri  XXIIII^  literis  Graecis  distincti,  Paris,  1564, 
fol.  97  v").  Rabelais  fait  de  même  :  il  divise  les  étiques  en 
atrophes^  tabides  et  émaciés.  Cette  classification  se  retrouve 
au  xviii«  siècle  dans  la  Nosologia  medica  de  François 
Boissier  de  Sauvages,  qui  divise  la  macies  (consomption) 
en  tabès  (étisie),  phthisis  (phtisie)  et  atrophia  (marasme). 

Laict  Tabian.  —  C'est  le  lait  de  Stabies,  petite  ville 
maritime  de  la  Campanie,  qui  fut  ensevelie  sous  les  cendres 
du  Vésuve  en  même  temps  qu'Herculanum  ^et  Pompéi. 
Galien,  qui  appelle  cette  ville  Taéi'at,  en  a  donné  la  topo- 
graphie médicale  dans  son  Methodus  medendi  (lib.  V, 
cap.  xii).  Stabies  était  une  localité  renommée  pour  la  dou- 
ceur de  son  climat,  la  pureté  de  son  air,  la  bonté  de  ses 
pâturages  et  la  qualité  salutaire  du  lait  qu'on  y  trouvait. 
Aussi  Galien  y  envoyait-il  les  phtisiques  de  sa  clientèle 
pour  y  suivre  le  régime  lacté. 

Dropace  et  Pication.  —  J'emprunte  aux  Œuvres  phar- 
maceutiques de  Jean  de  Renou  (traduites  du  latin  par 
Louys  de  Serres,  Lyon,  1637,  p.  180)  la  description  de  ces 
deux  médicaments  : 

«  Le  dropax  [cpwTîa^  de  Galien]  est  un  certain  médica- 
ment topique,  composé  tantost  en  forme  d'emplastre,  et 
tantost  en  forme  de  cataplasme  et  malagme.  Nos  autheurs 
en  font  deux  espèces,  dont  le  premier  est  celuy  qui  est  sim- 
plement composé  avec  de  la  poix  et  de  l'huile,  lequel  on 


NOTES  POUR  LE  COMMENTAIRE.  217 

appelle  autrement  pication  et  en  grec  piptosis  [sic]  [xiTTwa'.ç 
OU  TTiffccos'.ç].  Et  l'autre  est  celuy  auquel,  outre  la  poix  et 
l'huile,  on  adjouste  encore  beaucoup  d'autres  medica- 
mens  chauds,  tels  que  sont  le  poivre,  le  pyrethre,  le  bitume, 
le  soulphre  vif,  le  sel,  la  cendre  de  sarmens  et  autres 
semblables.  Or,  le  dropax  est  grandement  profitable  aux 
maladies  chroniques,  comme  dit  ^tius...  » 

Pication  vient  du  bas  latin  picatio,  dont  la  racine  est 
pix,  poix. 

P.    DORVEAUX. 


VI. 


Jambons  de  Mayence  et  de  Rayonne  (1.  I,  ch.  ni). 

Les  Français  ont  appelé  jambons  de  Mayence  les  jam- 
bons de  Westphalie,  parce  qu'ils  les  achetaient  aux  foires 
de  Mayence.  Furetière  en  a  indiqué  la  préparation  dans 
son  Dictionnaire  universel  (t.  I,  art.  Jambon  de  Mayence, 
La  Haye,  1690)  :  «  C'est,  dit-il,  une  préparation  de  Jam- 
bons qui  se  fait  en  les  salant  avec  du  salpêtre  pur  et  en 
les  pressant  dans  un  pressoir  à  linge  pendant  huit  jours. 
Après  quoy  on  les  trempe  dans  de  l'esprit-de-vin  où  il  y 
aura  eu  des  grains  de  genèvre  piles  et  macérés,  et  ensuite 
on  les  met  sécher  à  la  fumée  du  bois  de  genèvre.  »  — 
«  Les  jambons  excellents  viennent  de  Rayonne  »,  dit 
encore  Furetière  au  mot  Jambon. 

Savary  des  Bruslons  [Dictionnaire  universel  de  com- 
merce, t.  II,  col.  38o,  Paris,  1723)  reconnaît  que  «  les 
jambons  de  Westphalie  qui  se  vendent  ordinairement  sous 
le  nom  de  Mayence,  quoiqu'il  n'en  vienne  aucun  de  cette 
ville  d'Allemagne,  tiennent  le  premier  rang;  ensuite  les 
Bayonnois.,  parmi  lesquels  les  véritables  Lahontan  se  dis- 
tinguent pour  la  bonté  et  la  délicatesse;  les  Bordclois  sont 
inférieurs  à  ceux  de  Rayonne  et  les  Angevins  vont  après.  » 

P.   DoRVEAUX. 


NOTES    POUR    LE    COMMENTAIRE. 


VII. 

Sigeïlmes  =  arabe  Sidjilmassa^  (1,  I,  ch.  xxxiii). 

La  ville  de  Sigeïlmes,  dont  il  est  question  dans  le  pas- 
sage suivant  de  Rabelais,  a  fort  embarrassé  les  commen- 
tateurs :  «  Là  (à  Japhe)  se  sont  trouvés  vingt  et  deux  cent 
mille  chameaux  et  seize  cens  elephans,  lesquels  avez  prins  à 
une  chasse  environ  Sigeïlmes,  lorsque  entrastes  en  Libye  » 
{Gaj-gantua,  1,  I,  ch.  xxxiii).  L'édition  variorum  (t.  II, 
p.  i35)  l'identifie  de  la  façon  suivante  :  «  Un  interprète 
(tous  les  autres  se  taisent  sur  ce  nom)  croit  que  Sigeïlme 
est  Sigeum,  ville  et  promontoire  de  la  Troade  :  nous  ne 
le  pensons  pas.  Sigeum  eût  fait  Sigée  en  français  ;  Sigeïlme 
doit  être  une  corruption  de  Sichem,  aujourd'hui  Naplouse, 
ou  de  Sicemus,  ville  d'Arabie  dont  parle  Etienne  le  géo- 
graphe, mais  plutôt  de  Sichem.  «  A  cela  l'on  peut  objecter 
que  Sichem  ou  Sicemus,  pas  plus  que  Sigeum,  ne  peuvent 
donner  en  français  Sigeïlmes.  Mais,  môme  sans  cette  rai- 
son, le  membre  de  phrase  «  lorsque  entrastes  en  Libye  » 
indique  nettement  que  cette  ville  doit  être  cherchée  en 
Afrique.  L'on  se  rappelle  d'ailleurs  que  Picrochole,  après 
avoir  conquis  l'Espagne,  a  passé  le  détroit  de  Sibile  (Gi- 
braltar) et  soumis  la  Barbarie.  C'est  donc  en  Afrique  que 
se  trouvait  Sigeïlmes"^,  et  ce  ne  peut  être  que  Sidjilmassa, 
ville  célèbre  au  moyen  âge  et  capitale  d'un  royaume  arabe, 
mais  qui,  ruinée  peu  à  peu,  était  tombée  dans  l'oubli  au 
point  que  les  géographes  en  ignoraient  l'emplacement 
exact;  on  l'identifie  de  nos  jours  avec  une  ville  de  l'oasis 
du  Tafilelt  (Maroc)  :  «  Amra  ou  Medinet-el-aamera  »,  «  la 

1.  M.  A.  Jeanroy,  professeur  à  la  Faculté  des  lettres,  a  retrouvé 
la  curieuse  note  que  l'on  va  lire  dans  les  papiers  du  regretté  Gal- 
ticr,  mort  au  Caire  il  y  a  deux  ans,  et  il  a  bien  voulu  nous  la  com- 
muniquer. 

2.  La  prononciation  de  ce  mot  devait  être  Sijilmès  :  l'orthographe 
ge  est  très  probablement  une  notation  particulière  du  son  j,  plus 
habituelle  devant  un  o  (cf.  geôlier),  et  l'accent  grave  n'a  point  été 
écrit  ou  s'est  perdu. 


NOTES    POUR    LE    COMMENTAIRE.  219 

«  cité  peuplée  »,  est,  on  n'en  saurait  douter,  la  ville 
fameuse  de  Sidjelmassa  ou  Sidjilmassa  dont  parlent  les 
auteurs  du  moyen  âge  et  que  les  géographes  cherchèrent 
longtemps  en  dehors  de  Toasis  du  Tafilelt,  avant  que 
Walkenaer  et  d'Avezac  n'eussent  prouvé  que  les  deux 
noms  de  Tatilelt  et  de  Sidjilmassa  sont  identiques  comme 
noms  de  pays  '.  » 

E.  Galtucr. 

I.  Reclus,  L'Afrique  septentrionale,  2'  partie,  p.  762. 


COMPTES-RENDUS. 


Henri  Hauser.  Etudes  sur  la  Réforme  française.  (De 
rHumanisme  et  de  la  Réforme  en  France.  Un  nouveau 
texte  sur  Aimé  Maigret.  La  Réforme  et  les  classes  popu- 
laires en  France  au  xvi^  siècle.  Étude  critique  sur  la 
«  rebeine  »  de  Lyon,  1629.  Nîmes,  les  consulats  et  la 
Réforme.  La  Réforme  en  Auvergne.  Petits  livres  du 
xvie  siècle.  Une  source  importante  du  Martyrologe  de 
Crespin.)  Paris,  A.  Picard,  igog.  In-i6,  xiv-3o8  pages. 
Prix  :  3  fr.  5o. 

Quelles  ont  été  les  opinions  religieuses  de  Rabelais?  La 
question  est  difficile.  D'abord  parce  que  Rabelais  se  contredit 
sur  ce  point  comme  sur  tant  d'autres.  Par  exemple,  dans  ses 
deux  premiers  livres,  on  trouve  des  allusions  qui  semblent 
claires  à  Ortuin  et  à  Reuchlin,  à  Jean  Eck  et  à  Luther,  à  la 
question  du  purgatoire,  à  celles  des  indulgences  ou  du  pou- 
voir de  la  papauté;  le  conseil  de  lire  chaque  jour  «  quelque 
pagine  de  la  divine  Ecriture  »  ;  celui  d'aller  entendre  «  les  con- 
cions  des  prescheurs  évangéliques  »,  si  supérieures  aux  ser- 
mons ignares  des  moines;  et  même  une  approbation  du  dogme 
de  la  grâce  (Hauser,  p.  5o),  —  dont,  quelques  pages  plus  loin, 
l'abbaye  de  Thélème  doit  s'interpréter  comme  une  réfutation 
en  règle...  M.  Hauser  est  indigné  lorsqu'il  lit  sous  la  plume 
de  M.  Emile  Faguet  que  Rabelais  n'est  pas  un  esprit  pro- 
fond. Encore  faut-il  s'entendre.  Personne  ne  nie  que  Rabelais 
ait  été  admirablement  intelligent.  Mais,  en  bon  humaniste,  il 
était  peut-être  artiste  plus  que  penseur.  Ses  facultés  d'assimi- 
lation étaient  incomparables.  Mais  M.  Plattard  a  montré  que 
ses  connaissances  scientifiques,  si  elles  étaient  vastes,  étaient 
peut-être  un  peu  superficielles.  En  somme,  il  est  bien  malaisé 
de  déterminer  dans  son  œuvre  un  corps  de  doctrine  invariable 
et  il  n'est  pas  très  juste,  je  crois,  d'y  chercher  une  philoso- 
phie profonde. 


COMPTES-RENDUS.  221 


Quoi  qu'il  en  soit,  a-t-il  été  «  protestant  »  ou  «  catholique  »  ? 
Ni  l'un  ni  l'autre,  serait-on  tenté  de  répondre  après  avoir  lu 
la  première  des  études  qui  composent  le  remarquable  volume 
de  M.  Henri  Hauser.  Car,  si  Rabelais  fut  apparemment  parti- 
san convaincu  de  la  première  Réforme,  il  fut  aussi  ennemi 
qu'on  peut  l'être  de  la  seconde.  C'est  que  le  protestantisme 
avant  Calvin,  en  effet,  fut  essentiellement  différent  de  ce 
qu'il  devint  après  Calvin  ;  sous  l'influence  de  l'homme  de 
Genève,  la  Réforme  changea  complètement  de  caractère,  et, 
dans  l'histoire  des  idées  du  xvie  siècle,  il  n'y  a  pas  d'erreur 
plus  grave,  ni  d'ailleurs  plus  commune,  que  d'oublier  cela. 
Le  «  calvinisme  de  Marot  »,  écrivait  un  jour  un  de  nos  plus 
grands  critiques.  Cela  est  énorme. 

Au  début  du  xvie  siècle,  tous  les  humanistes,  tous  les  intel- 
lectuels souhaitaient  une  réforme  de  l'Église.  C'est  d'abord 
que  certains  abus  des  institutions  catholiques  étaient  vraiment 
choquants  pour  le  bon  sens.  C'est  aussi  que  l'esprit  critique 
renaissait  :  on  tendait  à  revenir  aux  textes  mêmes,  aux  sources, 
à  la  Bible  et  à  écarter  cette  «  brodure  »  de  gloses  (si  péremp- 
toirement qualifiée  par  Rabelais)  que  le  moyen  âge  avait  tissée 
autour  des  textes  sacrés  comme  autour  des  textes  juridiques. 
Si  bien  qu'à  ses  débuts,  la  Réforme  (en  France)  se  confond 
pour  ainsi  dire  avec  la  Renaissance.  Sa  doctrine,  à  cette 
époque,  ne  ressemble  en  rien  au  luthéranisme  et  pas  beau- 
coup plus  à  ce  que  sera  le  calvinisme,  et  cette  doctrine  est 
assez  large  et  vague  pour  n'elîrayer  personne.  La  Réforme, 
c'est  alors  moins  une  foi  qu'une  opinion.  Tous  ceux  qui 
pensent,  tous  les  intellectuels,  les  humanistes  en  sont  parti- 
sans, comme  Rabelais.  Et  «  le  Miroir  de  Marguerite  (i53i)  est 
le  symbole  de  cette  période  indécise  encore  ». 

Mais,  en  i534,  1 535,  commencent  les  premières  persécutions. 
Beaucoup  d'humanistes  n'ont  pour  vivre  que  leurs  bénéfices 
ecclésiastiques,  et  cela  leur  donne  à  réfléchir;  en  outre,  la 
plupart  ne  se  sentent  disposés  à  soutenir  leurs  opinions  que 
jusqu'au  feu  exclusivement.  Mais  ils  ont  aussi  des  motifs  plus 
nobles  de  se  séparer  de  la  Réforme.  En  eff'et,  de  i536  à  i55o 
à  peu  près,  l'influence  de  Calvin  s'établit,  puis  triomphe,  et  la 
Réforme  change  de  caractère.  Avant  Calvin,  elle  était  essentiel- 
lement libérale  et  le  libre  examen  était  son  premier  principe  : 
pour  beaucoup  d'humanistes,  la  Bible  elle-même  n'était  plus 
qu'un  livre  d'entre  les  livres;  certains  en  étaient  venus  à  nier 


222  COMPTES-RENDUS. 


la  divinité  de  Jésus;  et  en  somme,  la  Réforme  tendait  à  n'être 
plus  qu'un  état  d'esprit  critique  et  scientifique.  L'homme  de 
Genève  intervint  pour  en  faire  vme  religion.  Il  brisa  avec  la 
Renaissance,  l'humanisme  et  le  libre  examen  et  reconstruisit 
un  dogme.  En  somme,  Servet  fut  brûlé  en  tant  que  schisma- 
tique.  Pour  Calvin,  les  humanistes  qui  étaient  restés  fidèles  à 
la  première  Réforme  ne  furent  plus  que  des  «  libertins  »  (le 
mot  est  de  l'époque),  les  plus  haïssables  des  hommes. 

Est-il  donc  exact  d'appeler  du  même  nom  de  «  protestant  » 
un  de  ces  humanistes  libres  penseurs  comme  Rabelais,  et  un 
disciple  de  Calvin?  Rabelais  avait  eu  des  sympathies  pour  la 
première  Réforme  ;  mais  il  n'y  avait  rien  de  plus  opposé  au 
calvinisme  que  sa  philosophie  naturaliste.  Aussi  n'eut-il  que 
haine  et  mépris  pour  «  les  démoniacles  Calvins,  imposteurs 
de  Genève  »,  et  ceux-ci  le  considérèrent  comme  leur  pire 
ennemi,  au  même  titre  qu'un  Dolet  ou  un  Despériers. 

Le  Quart  Livre  (paru  en  1548-52)  est,  comme  l'observe  très 
justement  M.  Hauser,  nettement  gallican.  Il  fut  publié  avec 
l'intention  évidente  et  proclamée  de  soutenir  le  Roi  contre  le 
Pape  au  moment  des  querelles  de  la  France  et  de  Rome. 
C'est  que  Rabelais  tend  alors  plus  que  jamais  au  «  paganisme  » 
de  la  Renaissance,  et  M.  Hauser  appelle  judicieusement  l'at- 
tention sur  l'épisode  de  Physis  et  Antiphysis  qui  apparaît  à  ce 
moment.  Si  bien  qu'au  total,  il  semble  que  Rabelais  ait  été 
aussi  libre  penseur  qu'on  pouvait  l'être  en  son  temps.  Et,  s'il 
fallait  lui  donner  aujourd'hui  une  étiquette,  ce  ne  devrait  être, 
semble-t-il,  ni  celle  de  «  protestant  »,  ni  celle  de  «  catholique  », 
mais  celle  de  «  libertin  ». 

J.  B. 

Le  Journal  d'un  bourgeois  de  Paris  sous  le  règne  de 
François  I"  ( i5i5- 1536).  Nouvelle  édition  publiée 
avec  une  introduction  et  des  notes  par  V.-L.  Bourrilly, 
dans  la  «  Collection  de  textes  pour  servir  à  l'étude  et  à 
l'enseignement  de  l'histoire  ».  Paris,  A.  Picard,  1910. 
In-80,  xiv-480  pages.  Prix  :  10  fr. 

Ce  document  a  été  publié  pour  la  première  fois  en  i854  par 
Ludovic  Lalanne,  d'après  un  manuscrit  conservé  à  la  Biblio- 


COMPTES-RENDUS.  223 


thèque  nationale  (no  743  du  fonds  Dupuy).  C'est  une  des 
sources  les  plus  importantes  pour  Thistoire  intérieure  du  règne 
de  François  1er.  Malheureusement,  les  exemplaires  de  l'édition 
Lalanne  se  font  de  plus  en  plus  rares  et  de  plus  en  plus 
coûteux  sur  les  catalogues  des  libraires  :  la  publication  de 
notre  confrère  M.  V.-L.  Bourrilly  répond  aux  désirs  de 
tous  ceux  qui  étudient  l'histoire  de  France  à  l'époque  de 
Rabelais. 

Cette  édition  a  sur  celle  de  L.  Lalanne  de  grands  avantages. 
Elle  est  suivie  d'un  index  très  détaillé  des  noms  de  personnes, 
de  lieux  et  des  principales  matières.  Je  souligne  cette  dernière 
rubrique  :  tous  les  lecteurs  et  chercheurs  sauront  gré  à 
M.  Bourrilly  d'avoir  ménagé  leur  temps  en  plaçant  sous  leurs 
yeux  aux  articles  :  Exécutions,  Processions,  Prodiges,  etc.,  une 
masse  de  faits  épars  dans  l'ouvrage.  En  outre,  les  noms  propres 
souvent  altérés  dans  le  texte  ont  été  presque  tous  identifiés. 
Presque  tous  sont  accompagnés  de  notes  succinctes,,  mais 
substantielles,  et  de  références  bibliographiques.  Nos  lecteurs 
ont  eu  déjà  l'occasion  d'apprécier  la  sûreté  et  l'étendue  de 
l'érudition  de  M.  Bourrilly;  nous  n'avons  donc  pas  à  leur  dire 
la  valeur  de  ce  commentaire  historique. 

Enfin,  cette  édition  reproduit  le  texte  du  manuscrit  «  tel 
quel,  avec  son  désordre,  ses  répétitions,  ses  confusions  et  ses 
lacunes  ».  Ce  manuscrit  comporte  deux  parties  distinctes  et 
d'origines  différentes  :  dans  la  première,  la  plus  longue,  se 
succèdent  des  événements  de  toutes  sortes,  dans  un  ordre 
presque  fidèle  à  la  chronologie  ;  la  seconde  (qui  n'a  que  27  folios 
sur  184)  énumère  seulement,  dans  un  désordre  chronologique 
complet,  des  faits  d'ordre  judiciaire  et  religieux  (crimes,  pro- 
cès, miracles,  exécutions,  etc.).  Ludovic  Lalanne  avait  jugé 
bon  d'intercaler  à  leur  date  les  événements  mentionnés  dans 
la  seconde  partie.  En  fait,  il  n'avait  remédié  qu'imparfaitement 
à  la  confusion  chronologique  du  document  et  il  avait  été 
amené  à  pratiquer  des  interversions  et  des  coupures  fâcheuses. 
M.  Bourrilly  a  jugé  plus  sage  de  donner  une  reproduction  lit- 
térale du  manuscrit.  «  C'est  un  document  à  consulter,  sans 
plus.  Dans  ces  conditions,  qu'importe  le  désordre  chronolo- 
gique? Il  suffit  d'un  index  chronologique  et  d'une  table  détail- 
lée pour  retrouver  aisément  le  renseignement  dont  on  a  besoin, 
le  passage  que  l'on  veut  utiliser.  » 


224  COMPTES-RENDUS. 


Cette  confusion  chronologique  du  texte  eût  dû  éclairer 
L.  Lalanne  sur  le  véritable  caractère  de  ce  document.  Comme 
le  démontre  fort  bien  M.  Bourrilly  dans  son  Introduction,  ce 
n'est  pas  un  journal,  un  diaire,  notant  les  faits  jour  par  jour 
ou  mois  par  mois;  à  peine  la  succession  des  années  est-elle 
respectée.  C'est  une  chronique,  analogue  à  la  Mer  des  Cro- 
niques,  ou  encore  à  la  Cronique  du  roy  François  premier  de 
ce  nom  ',  une  compilation  dans  laquelle  il  est  aisé  de  recon- 
naître des  éléments  d'origines  diverses.  Il  y  a  d'abord  une 
matière  «  historiale  »,  banale  et  flottante  :.  notations  d'événe- 
ments politiques,  religieux  et  militaires,  catastrophes,  prodiges, 
etc.  Viennent  ensuite  les  actes  officiels,  ordonnances,  arrêts 
du  Parlement,  cris,  copies,  placards  ou  résumés.  Enfin,  il  y 
faut  joindre  de  nombreuses  plaquettes,  publiées  officieusement 
à  l'occasion  de  quelque  grand  événement  politique  :  voyages 
du  roi,  entrée  de  la  cour  dans  une  ville.  La  Sciomachie  de 
Rabelais  appartient  à  cette  catégorie  de  publications  qui  repré- 
sentaient en  partie  la  presse  en  France  avant  l'invention  du 
journal.  M.  Bourrilly  a  retrouvé  une  douzaine  de  ces  pla- 
quettes qui  ont  été  utilisées  par  le  compilateur  du  «  Journal  >>. 

Sur  la  personne  même  de  ce  chroniqueur,  il  est  impossible 
de  rien  savoir  jusqu'à  présent.  11  est  probable  qu'il  résidait  à 
Paris,  puisqu'il  se  donne  comme  témoin  oculaire  de  certains 
événements  parisiens  qu'il  rapporte.  Le  récit  ne  laisse  rien 
paraître  de  la  personnalité  du  rédacteur  :  pourtant  M.  Bour- 
rilly croirait  assez  volontiers,  avec  M.  Hauser,  qu'il  apparte- 
nait au  clergé.  On  voit  combien  le  titre  imaginé  par  Ludovic 
Lalanne  est  défectueux  :  ce  prétendu  «  Journal  «  d'un  «  bour- 
geois »  est  une  «  chronique  »  compilée  par  un  «  ecclésias- 
tique ».  M.  Bourrilly  lui  a  conservé  le  titre  adopté  par  Lalanne, 
pour  ne  pas  déranger  les  habitudes  prises,  pour  la  commodité 
des  lecteurs,   à  laquelle  tout  est  rapporté  dans  son  excellent 


J.  Plattard. 


I.  M.  Bourrilly  publie  en  appendice  au  Journal  une  chronique 
du  même  genre,  dite  Chronique  manuscrite  (ms.  n°  17562  de  la  Bibl. 
nat.).  Elle  a  été  compilée  vers  i534;  elle  aide  à  compléter  et  parfois 
à  rcclificr  les  renseignements  historiques  contenus  dans  le  Journal. 


COMPTES-RENDUS.  225 


Henri  Clovzot.  Philibert  de  l'Orme.  Paris,  Plon-Nourrit, 
1910.  In-80,  198  pages.  {Les  Maîtres  de  Part.) 

On  trouve  dans  le  charmant  volume  que  M.  Henri  Clouzot 
vient  d'écrire,  outre  une  biographie  à  la  fois  vivante  et  détaillée 
de  Philibert  de  l'Orme,  un  tableau  fort  clair  de  son  œuvre  et 
qui  sera  utile  aux  érudits  autant  qu'aux  amateurs.  Vingt-quatre 
planches  hors  texte  et  six  figures  ornent  l'ouvrage.  Un  résumé 
chronologique,  une  bibliographie  et  un  index  alphabétique  le 
terminent.  C'est  ainsi  un  instrument  de  travail  précieux  en  même 
temps  qu'un  livre  de  lecture  agréable,  plein  d'idées  et  de  vues 
qui  semblent  fort  justes.  Notons  que  M.  Clouzot  considère 
comme  heureuse  l'influence  des  Italiens  venus  en  France  sur 
notre  art  national;  ce  n'est  plus  là  une  opinion  banale  chez 
les  historiens  de  l'art  d'aujourd'hui  :  bientôt  ils  déploreront 
l'influence  générale  de  la  Renaissance  italienne  comme  un  mal- 
heur historique.  Les  ingénieuses  et  fort  judicieuses  remarques 
de  M.  Clouzot  sur  la  souplesse  des  artistes  italiens  et  les  résis- 
tances qu'ils  rencontrèrent  chez  nous  mériteraient  d'être  rele- 
vées ailleurs  que  dans  cette  Revue,  où  nous  sommes  forcés  de 
nous  borner  à  signaler  les  rapports  de  Rabelais  avec  Philibert 
de  l'Orme. 

On  les  connaît.  Il  a  paru  ici  même,  en  igog  (t.  VII,  p.  i33 
et  suiv.),  un  article  où  M.  Clouzot  exposait  la  construction  de 
cette  abbaye  de  Saint-Maur,  «  paradis  de  salubrité,  aménité, 
sérénité,  commodité,  délices  et  tous  honnestes  plaisirs  de 
agriculture  et  vie  rustique  »  dont  parle  Rabelais  dans  sa  lettre 
au  cardinal  de  Chastillon  du  28  janvier  i552.  Maître  François 
avait  sans  doute  connu  Delorme  en  Italie,  à  la  suite  du  cardi- 
nal du  Bellay  :  dans  son  Quart  Livre,  paru  en  i55i,  il  mentionne 
«  Messere  Philibert  de  l'Orme,  grand  architecte  du  roi  Megiste  » , 
en  tête  des  disciples  de  Vitruve.  D'ailleurs,  il  paraît  peu  pro- 
bable que  cette  mention  ait  fait  grand  plaisir  à  l'architecte  : 
c'était  un  homme  si  persuadé  de  son  propre  mérite  qu'il  lui 
paraissait  que  les  autres  ne  faisaient  que  leur  devoir  en  lui 
accordant  du  génie.  Tout  donne  donc  à  penser  qu'il  ne  con- 
çut pas  beaucoup  de  reconnaissance  envers  Rabelais  de  cette 
aimable  citation  de  son  nom  dans  Pantagruel,  et  leurs  rap- 
ports, apparemment,  se  bornèrent  là.  C'est  dommage  :  nous 
nous  sentons  toujours  porté  à  reprocher  à  ceux  que  Rabchùs  a 

REV.    DES   ET.    RABELAISIENNES.   VIII.  l5 


220  COMPTES-RENDUS. 


connus  de  n'avoir  pas  été  les  amis  de  Maître  François.  Si  c'est 
là  de  la  partialité,  on  la  pardonnera,  j'espère,  à  un  membre  de 
la  Société  des  Études  rabelaisiennes. 

J.  B. 

Aurelio  Stoppoloni.  Francesco  Rabelais^  seconda  éd. 
riveduta  e  ampliata.  Roma,  Rivista  «  /  diritti  délia 
scuola  »,  1910.  In-8°,  207  pages. 

«  Le  pays  qui  a  le  moins  étudié  Rabelais  et  son  œuvre  est 
le  nôtre  »,  écrit  M.  Stoppoloni  dans  la  préface  de  son  livre; 
et  peut-être  n'est-ce  pas  uniquement,  comme  il  le  dit,  parce  que 
Rabelais  eut  en  Italie  la  réputation  d'être  «  athée,  obscène  et 
dissolu  »;  mais  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que,  selon  l'expression 
consacrée,  le  volume  de  M.  Stoppoloni  «  vient  combler  une 
lacune  ». 

Malheureusement,  et  bien  qu'il  ne  soit  pas  sans  mérites,  il  ne 
rendra  pas  autant  de  services  aux  travailleurs  qu'il  l'aurait  pu 
faire  si  sa  documentation  eût  été  plus  complète  encore.  Je  vois 
bien,  en  effet,  que  l'auteur  a  dépouillé  des  ouvrages  comme 
ceux  d'Auger  (1821),  Kuehnholtz  (1827),  Alqumist  (i838)  et 
tutti  quanti;  mais  il  n'a  feuilleté  que  rapidement  la  Revue  des 
Etudes  rabelaisiennes  et  les  volumes  ou  articles  publiés  dans 
ces  dernières  années,  si  bien  que  son  livre  n'est  pas  toujours 
«  au  courant  ». 

Pourquoi,  par  exemple,  lorsqu'il  s'agit  de  fixer  la  date  de  la 
naissance  de  Rabelais,  donner  longuement  l'opinion  de  Bos- 
sebœuf,  —  lequel  se  base  sur  l'inscription  qu'on  lit  au  bas 
d'une  peinture  moderne  du  Musée  archéologique  de  Tours,  — 
ou  celle  de  Moland,  —  qui  se  fonde  sur  une  phrase  de  Guy 
Patin,  —  et  n'indiquer  qu'en  note  (p.  14)  le  seul  article  (outre 
le  morceau  de  Rathery)  où  la  question  ait  été  examinée  avec 
critique  [R.  É.  R.,  igog)?  Ou  encore,  lorsqu'il  est  question  de 
la  profession  du  père  de  Rabelais,  pourquoi  ne  pas  recourir  à 
l'étude  essentielle  et  citer  un  article  secondaire?...  C'est  presque 
à  chaque  page  f[u'il  faudrait  répéter  cela.  S'il  avait  été  mieux 
au  fait  des  dernières  recherches,  s'il  avait  examiné  les  textes 
et  les  documents,  M.  Stoppoloni  aurait  pu  préciser  bien  des 
détails  qui  auraient  donné  à  sa  biographie  plus  de  vérité  et  de 
nouveauté. 

Il  ne  l'a  pas  fait.  En  revanche,  il  a  emprunté  à  ses  prédé- 


COMPTES-RENDUS.  227 


cesseurs  beaucoup  de  légendes.  Certes,  je  sais  que  M.  Stoppo- 
loni  ne  s'est  pas  trompé  sur  la  valeur  de  ces  histoires  :  il  nous 
avertit  à  diverses  reprises  qu'il  les  prend  pour  ce  qu'elles  sont. 
En  ce  cas,  pourquoi  en  faire  état  et  les  insérer?  Parce  qu'elles 
sont  amusantes?  Mais  elles  ne  le  sont  guère,  et,  le  fussent-elles, 
qu'elles  n'en  seraient  pas  pl^s  vraies.  Certes,  il  y  aurait  quelque 
intérêt  à  recueillir  toutes  les  anecdotes  légendaires  dont  on  a 
brodé  la  vie  de  Rabelais  et  à  composer  ainsi  une  sorte  d'  «  histoire 
poétique  «  de  notre  auteur  :  il  n'y  aurait  pas  besoin,  pour  cela, 
d'être  Gaston  Paris.  Mais  il  faut  s'abstenir,  je  crois,  dans  une 
biographie  historique,  de  mêler  la  légende  aux  faits  contrôlés,  et 
lorsque  l'on  trouve,  dans  la  vie  de  Maître  François,  une  période 
obscure,  il  est  préférable  de  l'avouer  tout  uniment  que  de 
rapporter  un  conte.  D'autant  qu'en  serrant  les  textes  de  plus 
près,  M.  Stoppoloni  aurait  pu  réduire  à  peu  de  chose  ces  périodes 
dont  on  ne  sait  rien. 

Encore  une  fois,  j'aurais  voulu  que  l'auteur  recourût  davan- 
tage aux  documents  mêmes  et  débarrassât  son  livre  de  mille 
discussions  et  remarques  «  en  l'air  »  qu'il  a  empruntées  à  ses 
prédécesseurs.  A  quoi  bon  citer  un  portraitphysique  de  Rabelais 
écrit  (et  d'une  langue  assez  médiocre)  en  1892,  quand,  faute  de 
documents  du  xvie  siècle,  on  ignore  totalement  quelle  appa- 
rence avait  notre  Maître  François?  Pour  exprimer  quel  effet 
produisit  la  publication  de  Gargantua,  M.  Stoppoloni  cite 
Michelet  :  «  La  joie  éclata  immense,  avec  un  rire  puissant,  plus 
fort  que  la  [sic]  tonnerre  du  berceau  de  Gargantua.  Tous 
reculèrent  saisis,  s'écrièrent  d'horreur  ou  de  joie,  etc.  »  «  Ainsi 
Michelet,  avec  son  style  imaginatif,  décrit  en  peu  de  traits 
l'effet  que  produisit,  à  sa  première  apparition,  l'œuvre  de 
Rabelais  »,  ajoute  M.  Stoppoloni.  —  Eh  bien!  franchement, 
je  crains  que  cela  n'ait  pas  été  tout  à  fait  cet  effet-là... 

Tel  qu'il  est,  le  Rabelais  de  M.  Stoppoloni  n'en  sera  pas 
moins  fort  utile.  C'est  le  seul  et  le  premier  ouvrage  d'ensemble 
vraiment  intéressant  qui  ait  été  écrit  en  italien,  et  de  cela, 
encore  une  fois,  nous  ne  saurions  être  trop  reconnaissants  à 
M.  Stoppoloni.  Je  souhaite  seulement  que  son  livre  ait  bien- 
tôt une  troisième  édition  où  il  sera  facile  à  l'auteur  de  remé- 
dier à  ses  insuffisances  et  de  corriger  beaucoup  de  petites 
erreurs  ^   Et  alors  le  volume,  qui  fait  partie  d'une  «   Biblio- 

I.  Ainsi,   p.   9,   Voltaire   n"a   pas   dit   :   «   Swift   était   bien    moins 


228  COMPTES-RENDUS. 


thèque  pédagogique  »  intitulée  «  les  droits  de  l'école  »,  sera 
tout  à  fait  digne  de  la  haute  personnalité  de  M.  le  professeur 
Stoppoloni. 

J.  B. 

Paul  Laumonier.  La  Vie  de  P.  de  Ronsard^  de  Claude 
Binet  (i586).  Paris,  Hachette,  i  vol.  in-8°,  xlviii- 
269  pages. 

—  Ronsard  poète  lyrique.  Etude  historique  et  littéraire. 
Même  librairie,  i  vol.  in-8  ",  Li-806  pages. 

Je  n'ai  pas  à  présenter  à  nos  lecteurs  M.  Laumonier  :  ils 
n'ont  pas  oublié  l'article  qu'il  a  consacré  ici  même  à  VÉpttaphe 
de  Rabelais  par  Ronsard  {R.  É.  R.,  t.  I,  p.  2o5-2i6)  et  dans 
lequel  il  nous*  était  démontré  que  cette  épitaphe,  bien  loin 
d'être  une  satire,  aurait  pu  être  écrite  par  Ronsard  pour  sa 
propre  tombe.  Aujourd'hui,  M.  Laumonier  livre  au  public, 
dans  ses  deux  thèses  de  doctorat  es  lettres,  le  fruit  de  douze 
années  de  recherches  sur  Ronsard,  son  œuvre  et  son  temps. 
Le  premier  de  ces  deux  ouvrages  est  une  édition  critique,  avec 
Introduction  et  Commentaire,  de  la  Vie  de  Ronsard  par  Claude 
Binet.  Pendant  très  longtemps,  le  témoignage  de  Binet  a  fait 
autorité  pour  la  biographie  de  Ronsard.  Or,  M.  Laumonier 
établit  que  ce  document  est  loin  de  mériter  un  tel  crédit.  En 
fait,  Binet  a  bien  pu  être  présenté  à  Ronsard  dès  iSyo  (il  avait 
alors  dix-sept  ans  et  Ronsard  quarante-cinq  ans),  mais  leurs 
relations  ne  devinrent  amicales  qu'à  partir  de  i583.  Pendant 
trois  ans  au  plus,  Binet  a  fréquenté  Ronsard,  lorsque  celui-ci 
quittait  Croix- Val  pour  venir  à  Paris.  Il  est  vrai  qu'il  sut  gagner 

savant  de  Rabelais  ».  —  P.  35,  l'évêque  de  Ceramith.  —  P.  35,  Alco- 
frybas  Nasier  anagramme  de  Françoys  Rabelais.  —  P.  47,  il  est 
vraiment  trop  insuffisant  de  dire  que  si  Rabelais  et  Calvin  s'enten- 
daient mal,  c'est  parce  que  leurs  natures  étaient  différentes.  — 
P.  49,  on  peut  préciser  mieux  la  date  de  la  mort  de  Rabelais.  — 
P.  52,  répitaphc  de  Ronsard  n'est  pas  prise  dans  son  bon  sens.  — 
P.  64-65,  84-85,  M.  S.  ne  paraît  pas  avoir  vu  le  moins  du  monde  ce 
qu'il  y  a  de  frappant  dans  les  dernières  découvertes  sur  le  réalisme 
de  R.  —  Enfin  est-il  bien  utile  de  publier  à  la  fin  de  son  propre 
ouvrage  les  éloges  qu'en  ont  fait  revues  et  journaux  .'' 


COMPTES-RENDUS.  229 


la  confiance  du  poète  vieilli,  puisque  celui-ci  l'institua  l'exé- 
cuteur testamentaire  de  ses  dernières  volontés  d'écrivain. 
Ronsard  mort  (25  décembre  i585),  Binet  se  hâta  de  préparer 
une  édition  des  derniers  vers  du  grand  poète;  il  demanda  à 
divers  écrivains  les  poèmes  qui  devaient  former  le  Tombeau 
de  Ronsard  et  il  rédigea  le  Discours  qui  contient  sa  biographie. 
L'ouvrage  parut  en  i58b.  Un  an  plus  tard,  cette  biogra- 
phie figurait,  considérablement  remaniée,  dans  l'édition  des 
Œuvres  de  Ronsard.  Enfin,  Binet  en  donnait  une  troisième 
rédaction  dix  ans  après.  —  Il  y  a  entre  ces  trois  textes  des 
divergences  notables  qui  avaient  éveillé  des  soupçons  chez 
divers  historiens  de  la  Pléiade,  notamment  chez  M.  Chamard. 
M.  Laumonier  démontre  que  ces  soupçons  ne  sont  que  trop 
légitimes.  Il  a  retrouvé  la  plupart  des  sources  écrites  et  des 
témoignages  oraux  qu'utilise  Binet,  lorsque  celui-ci  nous 
affirme  qu'il  tient  ses  renseignements  «  du  poète  en  personne  ». 
Un  commentaire  historique  et  critique  de  210  pages  remet  au 
point  les  assertions  du  panégyriste.  On  trouvera  dans  ce  com- 
mentaire de  M.  Laumonier  des  matériaux,  des  enquêtes,  des 
dissertations  sur  Ronsard,  sa  vie  et  son  temps,  bref  un  travail 
qui  dépasse  de  beaucoup  les  promesses  du  titre. 

On  en  peut  dire  autant  de  la  thèse  principale  :  Ronsard 
poète  lyrique.  La  première  partie  de  cet  ouvrage,  —  genèse 
et  évolution  de  l'œuvre  lyrique  de  Ronsard,  —  est  une  étude 
sur  toute  la  carrière  du  poète.  En  recherchant  la  date  et  les 
circonstances  de  la  composition  des  pièces  contenues  dans  les 
divers  recueils  lyriques  de  Ronsard,  M.  Laumonier  a  été  amené 
à  nous  faire  l'histoire  de  toute  l'œuvre  du  poète.  Les  résultats 
de  cette  enquête  modifient  l'idée  que  l'on  se  fait  ordinairement 
du  génie  et  du  tempérament  de  Ronsard.  Voici  quelle  courbe 
a  suivie  l'évolution  de  son  œuvre.  Ce  sont  les  lauriers  de  Marot, 
traducteur  des  Psaumes,  qui  excitent  l'émulation  du  jeune 
Ronsard.  Il  conçoit  l'idée  d'œuvres  lyriques  dont  le  fond  serait 
emprunté,  non  à  la  Bible,  mais  au  paganisme.  L'imitation  de 
Pindare  et  d'Horace  lui  permettra  d'égaler  la  variété  des  com- 
binaisons rythmiques  des  Psaumes.  Bientôt  il  s'aperçoit  que 
son  tempérament  ne  s'accorde  guère  avec  cet  idéal,  conçu  dans 
un  moment  d'orgueil,  alors  que,  disciple  de  Dorât,  il  s'enivrait 
d'érudition  antique.  Au  moment  même  où  son  premier  livre 
à! Odes  (i55o)  établit  sa  réputation  de  pindariseur,  il  a  déjà 
renoncé  dans  son  cœur  au  pindarisme.  En  i555,  cette  rupture 


23o  COMPTES-RENDUS. 


est  ouvertement  consommée  dans  la  Nouvelle  continuation  des 
Amours.  Le  retour  à  la  tradition  marotique  se  marque  dans  une 
ode  à  Chretophle  de  Choiseul  :  il  y  fait  l'éloge  d'Anacréon,  le 
«  doux  Anacréon  »  qui  enseigne  à  exprimer  les  plaisirs  de 
l'amour, 

par  descriptions 
Douces,  et  doucement  coulantes  d'un  doux  stille, 
Propres  au  nattirel  de  Venus  la  gentille. 

Ce  revirement  si  prompt  était  dû  à  des  influences  diverses  : 
«  Saint-Gelais  par  ses  critiques,  l'Hospital  par  ses  conseils. 
Muret  par  son  exemple,  H.  Estienne  par  sa  découverte  [d'Ana- 
créon], Marie  du  Pin  par  sa  condition,  la  cour  par  ses  goûts 
littéraires  réussirent  à  lui  faire  brûler  peu  à  peu  ce  qu'il  avait 
adoré  et  adorer  ce  qu'il  avait  brûlé.  Au  demeurant,  la  docilité 
relative  de  Ronsard  fut  singulièrement  aidée  en  l'espèce  par  son 
ardent  désir  de  gagner  tous  les  suffrages  et  par  les  impulsions 
de  son  propre  tempérament,  voluptueux  et  libertin  ». 

Cette  recherche  de  la  faveur  mondaine  fit  de  Ronsard  un 
poète  de  cour.  Il  composa  pour  des  fêtes  de  cour  des  inscriptions, 
des  cartels  et  des  mascarades,  comme  Marot  et  Saint-Gelais. 
Il  est  vrai  que,  dans  ce  genre  ingrat,  il  sut  se  montrer  parfois 
touchant  et  grave,  prompt  à  saisir  les  occasions  de  développer 
des  idées  morales  ou  à  interpréter  des  sentiments  patriotiques. 
Et  il  convient  aussi  de  rappeler  qu'à  la  fin  de  sa  carrière  il 
regretta  d'avoir  quelquefois  écrit  bassement  «  pour  les  filles  et 
les  pages  ».  Dans  l'édition  de  ses  Œuvres  qu'il  corrigea  «  peu 
avant  son  trépas  »  et  que  Galland  publia  en  i586,  il  sacrifia 
comme  triviales  un  certain  nombre  de  pièces,  notamment 
VÉpitaphe  de  Rabelais,  et  marqua  sa  préférence  pour  les  «  beaux 
sujets  »,  le  «  style  brave  et  haut  »,  le  caractère  difficile  et  abrupt 
de  sa  poésie  qui  accusait  son  originalité  par  rapport  à  l'école 
de  Marot. 

Dans  la  deuxième  partie  de  son  ouvrage,  M.  Laumonier 
étudie  les  «  sources  et  l'originalité  de  Ronsard  » ,  dans  l'ode  grave 
(odes  pindariques,  odes  pindarico-horatiennes)  et  dans  l'ode 
légère  (odes  rustiques,  odes  erotiques,  odes  érotico-bachiques). 
Nos  lecteurs  peuvent  juger,  par  l'étude  des  sources  de  VÉpi- 
taphe de  Rabelais  publiée  dans  notre  Revue,  de  la  méthode  de 
M.  Laumonier,  de  son  érudition  et  de  son  intelligence  de  la 


COMPTES-RENDUS.  23 1 


poésie  antique.  M.  Laumonier  confronte  Ronsard  non  seule- 
ment avec  ses  modèles  grecs  et  latins,  mais  avec  les  poètes 
italiens  et  néo-latins  dont  il  s'est  inspiré  :  Navagero,  Sannazar, 
Marulie,  Arioste,  etc.,  et  de  ces  rapprochements  il  dégage  des 
conclusions  intéressantes. 

A  vrai  dire,  son  travail  laisse  parfois  un  regret  :  l'abondance 
des  imitations  et  réminiscences  livresques  qu'il  signale  chez 
Ronsard  offusque  les  éléments  de  réalité,  émotions,  expériences 
sentimentales,  incidents  de  la  vie  amoureuse  du  poète.  M.  Lau- 
monier nous  apprend  ou  nous  rappelle  qui  étaient  Gassandre, 
Marie  du  Pin  et  Hélène  de  Surgères  :  mais  n'est-il  pas  possible 
de  connaître  avec  plus  de  précision  les  épisodes  et  les  phases 
des  amours  de  Ronsard?  De  distinguer  dans  son  œuvre  ce  qui 
fut  vécu  ou  rêvé,  de  ce  qui  n'est  que  réminiscence  d'érudit?  — 
Si  M.  Laumonier  ne  satisfait  pas  notre  curiosité  sur  ce  point, 
du  moins  nous  donne-t-il  du  tempérament  de  Ronsard  des 
définitions  précises  qu'illustrent  des  faits  ou  des  confidences 
empruntés  à  l'œuvre  du  poète.  C'était  un  voluptueux  et  un 
libertin;  «  en  noyant  son  souci  «  dans  les  pots  »,  en  ayant 
le  mépris  gai  des  choses  fatales,  comme  Rabelais,  avec  lequel 
il  a  tant  de  traits  de  ressemblance...,  Ronsard  est  resté  dans  la 
tradition  française  et  gréco-latine,  comme  y  sont  restés  tous 
les  poètes  anacréontiques  héritiers  des  littératures  méridio- 
nales ».  Peut-être  même,  dans  son  désir  de  mettre  en  relief  cet 
aspect  du  tempérament  de  Ronsard,  M.  Laumonier  insiste- 
t-il  trop  volontiers  sur  ce  caractère  gaulois  de  notre  poète. 
«  Môme  quand  il  pétrarquise,  il  conserve,  très  marqué,  son 
air  de  famille  avec  Jean  de  Meung  et  Cl.  Marot  »  (p.  5i3).  Sans 
doute,  il  ne  s'élève  que  rarement  au  platonisme  ou  au  pétrar- 
quisme,  mais  il  y  a  chez  lui  un  sens  de  l'art  et  une  noblesse  qui 
distinguent  même  ses  poèmes  erotiques  et  libertins  de  la  poésie 
bourgeoise  de  nos  Gaulois,  de  Jean  de  Meung  et  de  Marot.  • 

L'étude  de  la  «  structure  rythmique  des  Odes  et  Chansons  de 
Ronsard  »  fait  l'objet  de  la  troisième  partie  du  livre  de  M.  Lau- 
monier. Pour  Ronsard  et  la  Pléiade,  la  strophe  est  l'élément 
essentiel  et  caractéristique  de  l'ode;  elle  est  le  principe  même 
du  lyrisme.  Là  encore,  il  a  continué  Marot,  et  c'est  à  tort  qu'il 
revendique  pour  lui  la  priorité  dans  l'invention  de  l'ode  régu- 
lière, «  propre  à  la  lyre  et  au  chant  ».  Mais  s'il  n'a  pas  le 
mérite  de  la  priorité,  il  a  celui  de  la  supériorité  sur  tous  ses 
prédécesseurs.  «  Avant  lui,  c'était,  dans  la  technique  des  vers 


232  COMPTES-RENDUS. 


français,  ou  la  tyrannie  ou  l'anarchie.  Avec  lui  et  après  lui,  ce 
fut  la  liberté  dans  l'ordre.  Et  cela  grâce  à  une  loi  très  simple, 
d'autant  plus  forte,  celle  de  l'unité  intégrale  de  structure  par 
le  retour  régulier  du  rythme  initial.  »  En  renonçant  à  la  bal- 
lade, au  chant  royal  et  autres  genres  du  moyen  âge,  il  émancipa 
la  muse  lyrique,  mais  en  même  temps  il  sut  la  «  réduire  aux 
règles  du  devoir  ». 

Telles  sont  les  grandes  lignes  du  travail  de  M.  Laumonier, 
qui  fera  époque  dans  la  «  littérature  »  de  Ronsard.  Sur  une  foule 
de  points,  il  redresse  des  jugements  erronés  qu'autorisait  une 
tradition  ancienne  ;  il  apporte  des  éclaircissements  et  des 
aperçus  originaux  sur  l'œuvre  de  Ronsard;  il  constitue  le  com- 
mentaire le  plus  riche  et  le  plus  sûr  des  Odes  dont  M.  Laumo- 
nier publiera  prochainement  une  édition  dans  la  collection 
des  Textes  français  modernes. 

J.  Plattard. 

Mathieu  Augé-Chiquet.  La  vie,  les  idées  et  Vœiivre  de 
Jean-Antoine  de  Baïf.  —  Les  amours  de  Jean-Antoine 
de  Baïf  (Amours  de  Méline),  édition  critique.  Paris 
(Hachette)  et  Toulouse  (Privât),  1909.  2  vol.  in-S",  xix-618 
et  iSy  pages. 

Il  a  fallu  à  M.  Augé-Chiquet  un  certain  courage  pour  entre- 
prendre et  mener  à  bonne  fin  cette  étude  sur  le  fils  de  Lazare 
de  Baïf.  La  réputation  de  «  docte  »  qui,  à  bon  droit,  s'est 
attachée  à  Jean-Antoine,  l'abondance  de  son  œuvre,  qui  pour 
le  volume  le  cède  à  peine  à  celle  de  Ronsard,  la  multiplicité 
des  tentatives  et  des  échecs,  l'aspect  rébarbatif  et  pour  le  moins 
abscons  et  insolite  de  quelques-unes  de  ses  inventions,  tout 
semblait  s'accorder  pour  écarter  l'investigation  de  l'historien 
et  laisser  dormir  dans  l'indifférence  où  il  était  tombé  de  bonne 
heure  ce  compagnon  de  la  Brigade.  M.  Augé-Chiquet  ne  s'est 
pas  laissé  rebuter  et  a  trouvé  sa  récompense  :  il  nous  a  donné 
sur  Jean-Antoine  un  livre  neuf,  solide  et  intéressant,  un  de  ces 
livres,  comme  le  Joachim  du  Bellay  de  M.  Chamard,  que  cer- 
tainement l'on  ne  refera  plus.  Il  a  suivi  l'ordre  chronologique, 
et  c'était  sans  doute  le  meilleur,  car  l'étude  de  l'œuvre  séparée 
de  la  vie  aurait  donné  à  cette  œuvre  une  cohésion  et  une 
ordonnance    logique   qu'elle  n'a  jamais   eue  dans  la  réalité. 


COMPTES-RENDUS.  233 


L'activité  de  J.-A.  de  Baïf  a  été  extrêmement  dispersée.  De 
tous  les  membres  de  la  Pléiade,  il  est  assurément  celui  dont 
l'esprit  fut  le  plus  inquiet  et  le  plus  inventif.  Il  y  a  gagné  de 
précéder  dans  certaines  voies  les  autres  poètes,  ses  amis  :  c'est 
ainsi  qu'il  a  écrit  des  tragédies  avant  Jodelle,  mais  elles  ne 
furent  pas  représentées,  ce  qui  l'empêcha  de  ravir  à  celui-ci  la 
palme  tragique.  De  même,  avant  Ronsard,  il  a  employé  avec 
prédilection  et  persévérance  l'alexandrin;  mais  la  qualité  des 
Hymnes  de  Ronsard  l'emportant  sur  celle  des  Amours  de  Fran- 
cine,  Ronsard  a  pu  revendiquer  la  primauté  et  la  gloire  lui  en  est 
restée.  Parmi  les  inventions  de  Baïf,  il  en  est  une  à  laquelle  il 
accordait  lui-même  peu  d'importance  :  c'est  celle  du  vers  auquel 
il  a  donné  son  nom.  Il  n'en  est  pas  de  même  d'une  autre, 
sur  laquelle  son  biographe  s'est  assez  longuement  étendu, 
puisqu'aussi  bien  c'est  celle  à  laquelle  Baïf  attachait  le  plus  de 
prix  et  celle  aussi  que  l'on  a  le  plus  critiquée  et  même  tournée 
en  ridicule  :  la  liaison  de  la  poésie  et  de  la  musique,  les  vers 
mesurés.  M.  Augé-Chiquet  a  montré  en  trois  chapitres,  qui  sont 
parmi  les  plus  solides  et  les  plus  justes  de  toute  sa  thèse,  les 
relations  qu'il  y  avait  entre  la  réforme  de  l'orthographe,  la 
réforme  de  la  poésie  et  la  constitution  de  l'Académie  de  poésie 
et  de  musique  d'abord.  Académie  du  Palais  ensuite.  Ces  ten- 
tatives de  réforme  et  de  création  échouèrent  comme  les  autres. 
C'est  en  effet  le  caractère  commun  de  presque  tout  ce  que 
Baïf  a  entrepris.  Soit  parce  qu'il  s'est  engagé  à  la  fois  ou  suc- 
cessivement en  trop  de  voies  différentes,  soit  aussi  parce  qu'en 
naissant  «  son  astre  ne  l'avait  fait  poète  »,  son  œuvre  est  une 
œuvre  manquée,  sa  vie  a  quelque  chose  de  lamentable.  On 
trouve  chez  lui  quelques  beautés  de  détail,  parfois  une  certaine 
verve  âpre  et  réaliste  :  il  a  lu  Rabelais  et  il  s'en  souvient 
(p.  192,  261);  il  a  quelques-uns  des  dons  du  poète  gnomique  et 
du  satirique,  c'est-à-dire  qu'il  est  le  mieux  lui-même  dans  les 
genres  poétiques  qui  se  rapprochent  le  plus  de  la  prose  et 
lorsqu'il  consent  à  oublier  toute  sa  science.  Avec  le  «  don  »,  ce 
qui  lui  manquait  c'était  aussi  le  goût,  la  faculté  d'expression. 
De  tous  les  membres  de  la  Pléïade,  c'est  lui  probablement  qui 
en  fut  le  plus  dépourvu  et  chez  qui  le  contraste  est  le  plus 
frappant,  le  plus  pénible,  entre  les  aspirations  et  les  résultats. 
Et  c'est  cette  impression  que  M.  Augé-Chiquet,  à  qui  l'on  aurait 
pardonné  d'exagérer  les  mérites  de  son  personnage,  a  bien 
rendue  :  «  Qu'a-t-il  servi  à  Baïf  d'être  aussi  «  docte  »  que 


234  COMPTES-RENDUS. 


Dorât,  plus  fécond  que  Ronsard,  plus  riche  d'inventions  et 
plus  hardi  en  ses  initiatives  que  tout  le  reste  de  la  Pléiade?  Sa 
science  lui  devint  funeste,  ses  œuvres  s'arrêtèrent  presque 
toutes  en  deçà  du  but,  ses  idées  les  meilleures  manquèrent  par 
quelque  endroit  et  passèrent  inaperçues,  en  sorte  que  l'effort 
entier  de  cette  vie  si  active  et  si  pleine  semble  frappé  de 
stérilité.  Tous  les  livres  de  Baïf  ont  je  ne  sais  quoi  d'inachevé 
et  de  triste;  le  lecteur  croit  errer  parmi  les  ruines  d'une  ville 
à  demi  construite  que  maçons  et  architectes  ont  abandonnée. 
C'est  que  la  nature  en  lui  inspirant  les  ambitions  les  plus 
hautes  l'avait  doté  de  qualités  solides  plutôt  que  brillantes; 
surtout  elle  ne  lui  avait  imparti  qu'un  talent  d'exécution  par- 
ticulier et  limité.  De  sujet  en  sujet,  de  genre  en  genre,  il  alla 
multipliant  les  essais,  conscient  chaque  fois  de  son  insuffisance. 
Enfin,  après  avoir  longtemps  erré,  il  touchait  au  port;  c'est  alors 
qu'il  mourut,  en  vue  du  rivage.  » 

L'édition  critique  des  Amours  de  J.-A.  de  Baïf  constitue  la 
thèse  complémentaire  ou  petite  thèse.  Les  Amours  furent  la 
première  œuvre  importante  publiée  par  Jean-Antoine  en  i552. 
Ils  reparurent  sous  le  titre  les  Amours  de  Méline  dans  l'édition 
des  Œuvres  en  rime  qu'il  donna  en  iSjS,  mais  profondément 
modifiés.  C'est  cette  nouvelle  version  qui  a  été  reproduite  par 
Marty-Laveaux.  M.  Augé-Chiquet  a  pensé,  avec  raison,  qu'il  y 
avait  intérêt  à  publier  la  version  primitive.  Il  a  donné  en  notes 
des  variantes,  en  montrant  dans  le  texte  même  par  une  dispo- 
sition typographique  heureuse  sur  quels  points  s'était  exercé 
le  travail  de  correction  et  de  remaniement  de  Baïf.  Enfin,  il  a 
indiqué,  partout  où  il  a  été  assez  heureux  pour  les  retrouver, 
les  sources  auxquelles  a  puisé  Jean-Antoine.  Cette  éditfbn  cri- 
tique, qui  vise  à  être  un  instrument  de  travail,  nous  offre 
d'abord  sous  sa  première  forme,  et  si  l'on  peut  dire  dans  son 
premier  jet,  ce  qu'a  été  l'activité  poétique  de  Baïf  à  ses  débuts; 
c'est  un  document  important  pour  l'histoire  de  la  versification  et 
de  la  langue,  sans  compter  qu'on  y  voit  plus  clairement  et  mieux 
les  procédés  d'inspiration  du  poète  et  les  emprunts  qu'il  fait 
de  tous  côtés.  Pour  toutes  ces  raisons,  cette  édition  rendra  des 
services  et  sera  la  bienvenue. 

V.-L.    BOURRILLY. 

Armand  Lebault.  La  table  et  le  repas  à  travers  les  siècles. 
Histoire  de  l'alimentation,  du  mobilier  à   l'usage  des 


COMPTES-RENDUS.  235 


repas,  du  cérémonial  et  des  divertissements  de  table 
che\  les  peuples  anciens  et  les  Français,  précédé  d'une 
étude  sur  les  mœurs  gastronomiques  primitives  et  sur  le 
rôle  du  repas  dans  la  civilisation.  Paris,  chez  Lucien 
Laveur,  éditeur,  i  voL  gr.  in-S",  ii6  illustrations. 

L'important  ouvrage  de  M.  Lebault,  qui  porte  pour  épigraphe 
ces  mots  charmants  et  véridiques  de  Brillât-Savarin  :  «  Les 
animaux  se  repaissent,  l'homme  mange,  l'homme  d'esprit  seul 
sait  manger  »,  se  divise  en  neuf  chapitres,  dont  les  quatre 
premiers  s'appliquent  à  l'antiquité,  depuis  la  première  huma- 
nité jusqu'aux  Étrusques  et  Romains,  en  passant  par  les 
Egyptiens,  Assyriens,  Hébreux,  Perses  et  enfin  par  les  Grecs. 
L'auteur  étudie  alors  une  période  transitoire  constituée  par  les 
débuts  de  la  civilisation  occidentale  :  Gaulois,  Gallo-Romains 
et  Francs,  puis  une  période  moyenne  qui  va  du  xiic  au 
xve  siècle.  Le  chapitre  vu  est  consacré  à  la  première  partie  de 
la  période  moderne  qui  comprend  le  xvie  siècle  et  le  commen- 
cement du  xvne.  C'est  la  partie  qui  intéresse  davantage  nos 
lecteurs.  Rabelais,  comme  on  peut  le  penser,  y  est  fréquemment 
cité.  Certains  des  documents  utilisés  par  M.  Lebault  pourront 
faciliter  le  commentaire  de  notre  auteur.  N'oublions  pas  que 
les  grandes  découvertes  géographiques  qui  marquèrent  l'époque 
de  la  Renaissance  ont  contribué  à  accroître  d'une  façon  très 
notable  les  ressources  alimentaires  du  monde  occidental.  On 
suivra  avec  un  sérieux  intérêt  les  données  fournies,  à  travers 
ces  pages,  sur  les  lieux  d'approvisionnement  :  foires,  halles  et 
marchés,  métiers  de  l'alimentation;  sur  le  mobilier  qui  s'enri- 
chit alors  d'un  si  grand  nombre  d'ouvrages  absolument  remar- 
quables :  sièges,  tables,  crédences,  dressoirs  et  buffets,  vais- 
selle et  ustensiles  divers  de  table.  L'auteur  s'est  occupé  avec 
raison  des  questions  relatives  au  luxe,  aux  impôts,  aux  règles 
de  la  civilité.  On  note  avec  surprise  qu'il  ne  semble  pas  avoir 
utilisé  le  journal  du  sieur  de  Gouberville,  gentilhomme  normand, 
qui  nous  a  laissé  sur  la  vie  intime  du  xvie  siècle  un  monument 
d'une  valeur  inappréciable.  Avec  le  chapitre  vni  se  termine  la 
seconde  partie  de  la  période  moderne  qui  va  de  Louis  XIII  à 
la  Révolution.  L'ouvrage  s'achève  par  une  étude  de  la  période 
contemporaine,  de  la  Révolution  jusqu'à  nos  jours,  ou  plutôt, 
point  d'arrêt  quelque  peu  mélancolique,  jusqu'au  siège  de 
Paris. 


236  COMPTES-RENDUS. 


Voici  la  conclusion  :  «  ...  Mais  ce  que  les  mets  servis  ont 
perdu  en  quantité,  ils  l'ont  cent  fois  gagné  en  qualité,  en  déli- 
catesse, et  c'est  au  point  que  l'on  peut  se  demander  quel  pro- 
^rès  l'art  culinaire  a  encore  à  faire.  Si,  comme  le  prétend 
Brillât-Savarin,  le  degré  de  civilisation  des  peuples  se  recon- 
naît à  la  façon  dont  ils  se  nourrissent,  nous  devons  être  au 
summum,  car  il  nous  semble  bien  difficile  de  mieux  manger 
que  nous  ne  mangeons  actuellement.  »  Il  paraît  certain,  d'autre 
part,  que  si  le  niveau  général  de  l'alimentation  s'est  élevé  d'une 
manière  très  sensible,  le  nombre  des  grands  amateurs,  des 
vrais  gastronomes  a  notablement  diminué.  C'est  l'opinion  que 
j'ai  recueillie,  il  y  a  quelques  années,  de  la  bouche  d'un  méde- 
cin centenaire,  «  fourchette  «  impeccable,  si  j'ose  dire,  et  qui 
me  disait  alors  :  «  Voyez-vous,  à  cette  question  :  où  com- 
mence la  digestion?  Il  n'y  a  qu'une  réponse  raisonnable  :  dans 
la  cuisine.  »  Rabelais  aurait  admiré  et  approuvé  cette  belle 
parole. 

A.  L. 

Beatrix  Raya.  Vart  de  Rabelais.  Rome,  Ermanno  Lœs- 
chcr  et  C'^  (W.  Regenberg),  1910.  In-S»,  xi-223  pages. 

Il  est  intéressant  de  constater  avec  quelle  ferveur  croissante 
nos  voisins  d'au  delà  les  Alpes  s'appliquent  à  l'étude  des  œuvres 
et  de  la  vie  de  l'auteur  du  Pantagruel.  Après  le  livre  dont  il  est 
rendu  compte  par  ailleurs,  celui  de  Mme  Beatrix  Rava,  profes- 
seur dans  une  grande  institution  romaine  d'enseignement.  Son 
ouvrage,  agréablement  écrit  en  français,  sérieusement  docu- 
menté, empreint  d'une  admiration  éclairée  et  touchante,  mérite 
vraiment  d'être  connu  et  répandu  chez  nous.  Après  une  biogra- 
phie judicieuse  et  un  avant-propos,  l'auteur  procède  à  une  ana- 
lyse du  roman  rabelaisien.  Il  formule  ensuite  une  appréciation 
de  l'ensemble,  puis  étudie  successivement  les  emprunts,  —  en 
insistant,  comme  il  était  naturel,  sur  les  sources  italiennes,  — 
le  réalisme,  les  personnages,  le  rire,  le  style  et  l'influence.  J'ai 
sincèrement  goûté  le  ton  simple  et  juste  de  cette  nouvelle 
étude  sur  l'art  de  R.  dénuée  de  prétention  et  de  pédantisme, 
qui  contribuera  sûrement  à  faire  mieux  connaître  et  aimer 
chez  les  compatriotes  de  Mme  Rava  le  joyeux  génie  qui, 
au  temps   le  plus   brillant  de    la   Renaissance,   a    marqué,  à 


COMPTES-RENDUS.  237 


l'égard  des  choses  italiennes,  une  prédilection  si  avertie  et  si 
intelligente. 

A.  L. 

L'œuvre  de  Rabelais  (sources^  invention  et  composition), 
par  Jean  Plattard.  Paris,  Champion,  1910.  In-S»,  xxi- 
366  pages. 

Voici  l'ouvrage  le  plus  important  apparemment  qui  ait  été 
publié  sur  Rabelais  depuis  quelques  années.  11  a  valu  à  son 
auteur,  qui  est  agrégé  des  lettres,  le  grade  de  docteur  avec  la 
mention  très  honorable.  On  a  pu  lire  dans  notre  dernier  fasci- 
cule (p.  io3-io5)  un  résumé  des  observations  qui  ont  été  faites 
par  les  membres  du  jury  chargé  de  l'examiner;  la  part  des 
critiques  y  était  faible.  M.  Gazier,  par  exemple,  a  dit  que  le 
titre  de  la  thèse  annonçait  de  la  rhétorique  et  il  est  vrai  que  ce 
titre  n'était  pas  bon.  Celui  que  M.  Plattard  a  adopté  définiti- 
vement ne  me  semble  pas  bien  clair  encore...  Que  l'on  juge 
par  cette  critique  de  la  gravité  de  celles  qu'on  peut  faire  à  son 
livre. 

Il  est  impossible  de  reprocher  à  M.  Plattard  d'avoir  écarté 
le  Cinquiesme  livre  de  son  examen.  Dans  un  excellent  ouvrage 
que  j'ai  analysé  plus  haut,  M.  Henri  liauser  a  agi  tout  de  même. 
C'est  qu'il  n'était  pas  aisé  de  faire  autrement...  Jamais,  en  effet, 
le  "Ve  livre  n'a  été  l'objet  de  la  moindre  étude  critique  d'en- 
semble; on  ne  l'a  pas  examiné  à  fond  et  on  en  est  aux  conjec- 
tures, en  somme,  sur  son  authenticité.  Dans  nos  études,  il  n'y 
a  pas  peut-être  de  problème  plus  urgent  à  traiter  que  celui-là; 
jusqu'à  ce  qu'il  ait  reçu  la  solution  qu'il  ne  serait  pas  impos- 
sible de  lui  donner  par  un  examen  minutieux  du  texte,  on  en 
sera  réduit  à  considérer  le  livre  'V  comme  non  existant.  C'est 
fort  regrettable,  car  ce  livre  a  été  composé  avec  les  papiers  de 
Maître  François,  j'en  suis  persuadé,  et  c'est  donc  une  partie 
(et  fort  curieuse)  de  la  pensée  de  Rabelatis  dont  il  faut  renoncer 
jusqu'à  nouvel  ordre  à  faire  état. 

M.  Plattard  s'est  proposé  d'établir  quelle  est,  dans  Gargantua 
et  Pantagruel.,  la  part  des  imaginations  de  l'auteur  et  celle  de 
ses  lectures;  quelle  trace  on  y  retrouve  des  grands  événements 
du  temps,  des  petits  événements  de  la  vie  de  Rabelais  et  des 
milieux  où  Rabelais  a  fréquenté;  enfin,  comment  Rabelais  a 
élaboré   ses   matériaux  pour  en   faire   son   livre.   En   somme, 


238  COMPTES-RENDUS. 


M.  Plattard  a  voulu  voir  de  près  comment  le  chef-d'œuvre  avait 
été  bâti,  et  aussi  le  «  situer  »,  si  l'on  peut  dire,  le  replonger 
dans  son  milieu  et  dans  son  époque. 

Le  chapitre  i,  qui  est  un  des  meilleurs  de  l'ouvrage,  déter- 
mine les  rapports  de  l'œuvre  avec  les  autres  romans  du  temps. 
Ces  romans  d'aventures  chevaleresques  avaient  alors  une  vogue 
dont  Rabelais  voulut  profiter  :  afin  de  conquérir  la  faveur  du 
public,  il  remplit  le  premier  volume  qu'il  publia,  c'est-à-dire 
Pantagruel  (car  M.  Plattard  admet  d'emblée  l'antériorité  de 
Pantagruel  sur  Gargantua],  d'allusions  aux  romans  chevale- 
resques en  vogue;  puis,  après  l'immense  succès  remporté  par 
Pantagruel,  il  renonça  à  multiplier  ces  allusions,  jugeant  sans 
doute  qu'il  n'avait  pas  besoin  de  cet  artifice  pour  plaire  à  la 
foule. 

On  a  dit  que  le  premier  projet  de  Rabelais  avait  été  de  faire 
exactement  une  parodie  de  roman  chevaleresque.  Non  :  il  a 
voulu  faire  un  roman  de  géants,  genre  dilTérent,  qui  avait  ses 
amateurs.  Il  eut  pour  modèle  d'abord  les  Grandes  Chroniques 
(roman  pitoyable  dont  M.  Plattard  estime  avec  raison  que 
Rabelais  ne  saurait  être  l'auteur;  un  argument  en  passant: 
leur  héros,  le  géant  Gargantua,  n'y  boit  que  du  cidre).  Outre 
les  Grandes  Chroniques,  auxquelles  il  a  peu  emprunté,  Rabelais 
imita,  comme  chacun  sait,  les  Macaronées  de  Folengo,  et  pro- 
bablement le  Morgante  maggiore  de  Pulci,  qu'il  cite  sous  le 
nom  de  «  Morguan  »  dans  la  généalogie  de  Pantagruel. 

On  trouvera  dans  le  livre  de  M.  Plattard  les  rapprochements 
qui  s'imposent  entre  le  roman  de  Rabelais  et  ces  divers  ouvrages. 
D'une  manière  générale,  M.  Plattard  a  procédé  avec  beaucoup 
de  prudence  et  de  goût  dans  l'examen  des  «  sources  »  de 
son  auteur,  et  c'est  une  remarque  qui  s'étend  à  tout  son  livre. 
La  moitié  des  études  d'histoire  littéraire  sont  consacrées 
aujourd'hui  à  déterminer  les  «  sources  »  de  nos  grands  écrivains, 
et  il  est,  hélas  !  bien  peu  de  nos  chercheurs  de  sources  qui 
montrent  autant  de  tact  que  M.  Plattard.  On  ne  peut  être  cer- 
tain, il  me  semble,  qu'un  auteur  s'est  inspiré  d'un  morceau 
quelconque  que  lorsque  l'on  constate  qu'il  en  a  imité  Informe. 
Les  idées  sont  dans  l'air.  De  ce  qu'on  trouve  un  lieu  commun, 
—  comme  celui-ci  notamment  :  que  la  guerre  de  conquêtes  est 
mauvaise,  —  à  la  fois  dans  Érasme  et  Rabelais,  par  exemple, 
il  est  singulièrement  naïf  de  conclure  que  Rabelais  a  emprunté 
à  Érasme  cette  piquante  pensée.   On   ne  s'est  pourtant  pas 


COMPTES-RENDUS.  239 


privé  de  le  faire.  Mais  M.  Plattard  n'était  pas  homme  à  com- 
mettre de  ces  pédantes  erreurs. 

En  étudiant  la  manière  dont  Rabelais  élabore  et  transforme 
les  données  qu'il  puise  dans  ses  sources  romanesques,  M.  Plat- 
tard  trace  un  très  bon  tableau  des  caractères  de  Gargantua, 
Pantagruel,  Grandgousier  et  Panurge.  Il  y  montre  comment 
les  traits  populaires,  fréquents  dans  les  deux  premiers  livres, 
s'effacent  peu  à  peu  dans  les  suivants.  Pantagruel,  par  exemple, 
devient  de  moins  en  moins  buveur,  et  sa  bonhomie  naturelle  finit 
par  se  transformer  en  une  sorte  de  philosophie  :  le  pantagrué- 
lisme.  De  même,  au  début,  Rabelais  use  beaucoup  de  l'effet 
comique  que  produit  la  précision  oiseuse  des  chiffres  et  des 
détails  :  il  cite  le  nombre  exact  des  troupes  engagées  dans  une 
bataille  ou  note  que  Gargantua  noie,  en  leur  «  payant  sa  bien- 
venue »  de  la  manière  qu'on  sait,  264,418  Parisiens  exactement; 
à  partir  du  Tiers  Livre,  il  continue  à  affectionner  cet  effet 
comique,  mais  il  le  produit  d'une  autre  façon,  moins  populaire  : 
en  accumulant  les  références  d'érudition.  A  ces  remarques,  on 
en  pourrait  ajouter  une  autre,  —  que  M.  Plattard  n'a  point 
faite,  du  moins  autant  qu'il  me  semble,  —  c'est  que,  si  Rabelais 
multiplie  au  début  les  allusions  à  la  taille  gigantesque  de  ses 
héros,  il  oublie  de  plus  en  plus  souvent,  par  la  suite,  que  Gar- 
gantua et  Pantagruel  sont  géants  et  il  les  fait  agir  de  plus  en 
plus  comme  des  hommes  ordinaires;  à  la  fin  du  roman,  il  ne  se 
souvient  plus  guère  de  leur  hauteur,  et  c'est  encore  toute  une 
série  de  traits  comiques  populaires  qui  tendent  à  disparaître 
de  la  sorte. 

Le  chapitre  11  étudie  Les  souvenirs  du  temps  de  moinage,  et 
ici  je  voudrais  demander  à  M.  Plattard  pourquoi  il  n'a  pas 
examiné  avec  plus  de  détails  les  souvenirs  d'enfance  et  de 
jeunesse,  ceux  qu'avait  laissés  à  Rabelais  sa  vie  à  Chinon  et  à 
la  Devinière,  et  qui  restaient  si  vifs  dans  son  esprit  qu'il  rem- 
plissent, avec  la  guerre  Picrocholine  et  d'autres  épisodes,  les 
deux  premiers  livres.  M.  Plattard  a  brièvement  rappelé  ces  sou- 
venirs-là dans  une  page  de  son  chapitre  i  et  dans  une  autre 
page  de  sa  conclusion.  C'était  pourtant  une  amusante  question 
à  traiter  en  détail  et  qui,  il  me  semble,  rentrait  bien  dans  le 
cadre  de  l'ouvrage. 

Je  n'entreprends  pas  de  donner  de  l'intéressant  volume  de 
M.  Plattard  une  analyse  détaillée  qui,  aussi  bien,  ne  serait  point 
utile,  puisqu'elle  ne   saurait  remplacer  en  aucune  façon  un 


240  COMPTES-RENDUS. 


livre  essentiel  et  que  tout  bon  rabelaisant  doit  se  procurer.  Je 
dirai  seulement  qu'après  avoir  observé  justement  que  le  tableau 
sans  indulgence  tracé  par  Rabelais  des  mœurs  monacales  n'est 
pas  plus  sévère  que  celui  qu'en  donnent  Erasme  et  bien  d'autres 
écrivains  du  temps,  l'auteur  examine,  dans  son  chapitre  m,  la 
façon  dont  Rabelais  parle  de  la  «  respublica  scholastica  ». 
M.  Plattard  accompagne  Pantagruel  dans  son  voyage  aux  uni- 
versités de  France,  puis  il  examine  les  épisodes  de  l'écolier 
limousin,  de  la  librairie  de  Saint-Victor,  de  la  lettre  de  Gar- 
gantua à  son  fils,  de  la  rencontre  de  Panurge,  de  Thaumaste,  de 
l'éducation  de  Gargantua,  de  Janotus  de  Bragmardo.  A  propos 
de  la  scolastique,  il  remarque  très  finement  que  Rabelais,  qui 
la  raille  en  toute  occasion,  en  est  pourtant  profondément 
imbu;  malgré  lui.  Maître  François  conserva  toujours  les  traces 
de  sa  première  formation  intellectuelle. 

Au  chapitre  iv,  consacré  à  étudier  le  droit,  les  études  juri- 
diques et  les  légistes,  M.  Plattard  montre  combien  d'effets 
comiques  sont  perdus  pour  les  lecteurs  modernes  qui  devaient 
amuser  fort  les  contemporains  de  Rabelais.  Par  exemple,  dans 
le  plaidoyer  de  Bridoye,  non  seulement  les  innombrables  réfé- 
rences indiquées  ne  sont  point  de  fantaisie  et  toutes  ces  lettres, 
ces  sigles,  que  nous  sautons  avec  ennui,  renvoyaient  d'une 
façon  claire  pour  les  contemporains  à  des  textes  authentiques, 
mais  encore  ces  textes  étaient  choisis  de  manière  à  former 
des  jeux  de  mots.  Un  exemple  :  Bridoye,  quand  il  raconte 
l'anecdote  de  Messieurs  les  Généraux  jouant  à  la  mouche,  ren- 
voie à  un  texte  du  code  dont  il  donne  la  référence,  en  abrégé, 
selon  l'usage  du  temps  :  de  petit,  haered.  l.  vi  post  motam.  et 
Muscarii;  après  quoi  il  déclare  que  ces  muscarii  sont  excu- 
sables en  vertu  de  la  loi  /.  i.  c.  de  excus.  (^rtif.  lib.  10.  Or,  si 
l'on  se  reporte  au  premier  texte  indiqué,  on  voit  qu'il  y  est 
bien  question  de  Muscarii.  Mais  la  glose  a  soin  d'expliquer 
que  ces  Muscarii  sont  des  fabricants  de  musc.  Quant  à  Vexcu- 
satio  dont  ils  bénéficient  aux  termes  de  la  seconde  loi  citée, 
c'est  une  exemption  d'impôts  dont  jouissent  comme  eux 
d'autres  espèces  d'artisans.  Le  calembour  sur  mi/^car/i  et  excM- 
sandis  échappe  ainsi  à  quiconque  ignore  le  texte  du  code  allé- 
gué par  Rabelais,  mais  devait  bien  amuser  les  gens  de  loi  du 
xvic  siècle.  Tout  ce  chapitre  de  Bridoye  est  comme  un  meuble 
à  surprise  dont  il  faut  connaître  les  ressorts  cachés. 

Ccrendant,  comment  Rabelais  a-t-il  pu  réunir  toutes  ces  cita- 


COMPTES-RENDUS.  241 


tions  qu'il  prête  à  Bridoye  et  aux  autres?  Avait-il  donc  une 
connaissance  si  incomparable  du  droit?...  Non  :  il  se  sert 
simplement  de  quelque  répertoire  comme  il  en  existait  alors 
beaucoup.  Il  avait  du  droit,  comme  de  beaucoup  de  choses,  une 
connaissance  d'amateur,  si  l'on  peut  dire.  Sa  culture  était  plus 
étendue  que  profonde. 

Le  chapitre  v  traite  de  la  médecine.  M.  Plattard  remarque 
justement  que,  au  commencement  du  xvie  siècle,  la  médecine 
théorique  est  une  simple  branche  de  l'humanisme.  On  estime 
en  effet  que  toute  la  science  médicale  est  incluse  dans  les 
traités  des  Grecs  et  des  Latins;  d'où  il  suit  que  les  meilleurs 
médecins  sont  ceux  qui  lisent  le  mieux  le  grec.  De  l'expéri- 
mentation on  se  méfie  encore  :  «  N'était-elle  pas  le  principe 
de  toutes  les  erreurs  dont  les  Arabes  et  les  empiriques  avaient 
encombré  les  sciences  médicales?...  Les  références  à  un 
manuscrit  ancien  bien  écrit  semblaient  plus  décisives  que  le 
recours  à  l'observation.  Rabelais,  dans  l'édition  des  Aphorism.es 
d'Hippocrate  qu'il  publiera  en  i53i,  ne  songera  pas  à  contrôler 
le  maître  grec  par  l'expérience  quotidienne  du  praticien  :  il 
ne  se  souciera  que  de  corriger  des  expressions  suspectes  par 
des  leçons  de  meilleur  aloi;  son  commentaire  sera  purement 
philologique.  La  médecine  est  donc  à  cette  époque  du  res- 
sort des  humanistes  »  (p.  128-129).  —  Ne  pourrait-on  en  dire 
autant  du  droit  jusqu'à  un  certain  point?  —  Avant  tout,  Rabe- 
lais est  humaniste.  Il  n'est  praticien  qu'ensuite. 

Chapitre  vi  :  L'humanisme.  Comment  Rabelais  a-t-il  connu 
la  masse  immense  d'auteurs  anciens  qu'il  cite?  Est-ce  de 
première  main?  Les  a-t-il  tous  lus?  Eut-il  vraiment  cette  cul- 
ture prodigieuse?  —  Non,  ou  du  moins  il  faut  distinguer.  Il 
résulte  de  la  vaste  et  méticuleuse  enquête  de  M.  Plattard  que 
Rabelais  n'a  presque  rien  pris  aux  orateurs,  très  peu  aux  grands 
poètes  épiques  (y  compris  Virgile),  moins  encore  aux  tragiques 
ou  aux  comiques  (y  compris  Aristophane),  ou  aux  poètes 
lyriques;  tous  ceux-là,  il  les  connaît  surtout  de  seconde  main, 
pour  les  avoir  trouvés  dans  les  recueils  d'adages,  dans  les 
anthologies,  dans  les  ouvrages  des  grammairiens  de  la  Renais- 
sance. Aux  historiens  il  a  pris  davantage,  surtout  aux  biographes 
et  aux  recueils  d'anecdotes,  car  «  l'histoire  est  pour  lui  ce 
qu'elle  était  pour  un  Athénée,  un  Aulu-Gelle,  un  Valère-Maxime 
ou  un  Macrobe  :  un  vaste  répertoire  de  singularités  ».  —  En 
résumé,  il  a  étudié  et  connu  directement  Pline,  Lucien,  Pla- 

REV.    DES   ET.    RABELAISIENNES.   VIII.  l6 


242  COMPTES-RENDUS. 


ton  et  Plutarque  seulement;  les  autres  il  les  cite  de  seconde 
main,  d'après  les  ouvrages  des  grammairiens  de  la  Renais- 
sance. 

D'ailleurs  qu'a-t-il  tiré  de  sa  culture  humanistique?  Pas 
d'idées  générales,  pas  de  philosophie,  mais  des  traits,  des 
mots,  des  exemples,  des  sentences,  des  vers  dorés  :  une  sorte 
d'illustration  à  son  roman.  —  Ainsi,  comme  nous  le  disions  à 
propos  du  livre  de  M.  Hauser,  Rabelais  n'avait  pas  l'esprit 
philosophique.  Sans  doute,  il  était  très  intelligent,  mais  artiste 
bien  plus  que  penseur. 

On  sait  que  l'érudition  augmente  et  s'étale  à  mesure  que  le 
roman  devient  moins  populaire.  Cette  érudition  est  parfois 
inexacte;  il  y  a  des  erreurs  de  références.  C'est  que  Rabelais 
copie  ses  listes  dans  des  répertoires,  dans  des  Exemplorum 
libri  ou  Antiquœ  lectiones  comme  il  en  existait  beaucoup  en 
son  temps,  et  il  se  contente  d'y  ajouter  ça  et  là  quelque  extrait 
noté  par  lui  au  cours  d'une  de  ses  lectures  de  textes  anciens. 
Encore  une  fois,  son  érudition  est  le  plus  souvent  d'emprunt. 
Pas  toujours  pourtant  :  quand  les  répertoires  dont  il  se  sert  se 
contentent  de  mentionner  brièvement  les  textes,  il  arrive  qu'il 
se  reporte  aux  originaux  qu'ils  indiquent.  Mais  rarement. 

Chapitre  vu  :  L'esprit  populaire.  Je  ne  m'explique  pas  très 
bien  ce  titre,  car  le  chapitre  vu  est  consacré  à  l'étude  du 
comique  rabelaisien.  Faut-il  donc  comprendre  que  tout  le 
comique  de  Rabelais  est  populaire?  Nullement  :  il  comprend 
en  grand  nombre  des  plaisanteries  ecclésiastiques,  par  exemple, 
d'autres  pédantes  ou  juridiques.  J'avoue  que  je  ne  m'explique 
pas  bien  comment  M.  Plattard  a  pu  faire  rentrer  dans  une 
étude  intitulée  l'Esprit  populaire  toutes  les  remarques  qu'il  a 
réunies  ici. 

Autre  chose.  «  Dans  le  roman  de  Rabelais,  le  mot  d'esprit,  au 
sens  où  nous  l'entendons,  est  rare  »,  dit  M.  Plattard.  Mais 
pourrait-il  citer  un  seul  auteur  du  xvic  siècle  qui  soit  «  spiri- 
tuel »  au  sens  moderne?  A  cette  époque,  si  l'on  peut  dire,  l'es- 
prit n'était  pas  encore  inventé.  Il  faudra  beaucoup  de  raffine- 
ment dans  la  vie  de  société  pour  qu'il  commence  d'apparaître. 
Au  xvie  siècle,  les  jeux  d'esprit  étaient  encore  lourds  et  labo- 
rieux; on  ne  les  connaissait  guère  que  sous  leur  forme  la  plus 
grossière  et  la  plus  simple  :  le  calembour.  Les  «  jeux  de 
mots  »  étaient  encore  des  «  mots  d'esprit  ». 

Chapitre  viii  :  Les  caractères  généraux  du  style.  Le  style  de 


COMPTES-RENDUS.  2^3 


Rabelais  est  beaucoup  plus  influencé  par  l'esprit  populaire  que 
par  la  littérature  savante.  Et  M.  Plattard  insiste  très  heureu- 
sement sur  ce  qu'il  est  écrit  pour  être  lu  à  haute  voix,  pour  être 
entendu. 

La  conclusion  est  excellente.  L'auteur  y  récapitule  les  carac- 
tères de  l'invention  et  de  la  composition  de  Rabelais  :  tendance 
à  grossir  tout,  tendance  oratoire,  absence  de  proportions  dans 
le  plan  général  et  dans  les  développements  particuliers,  etc. 
On  relève  aussi  en  Rabelais  deux  goûts  bien  contradictoires  : 
son  goût  populaire  pour  les  grosses  plaisanteries  scatologiques 
et  obscènes  ;  d'autre  part,  son  goût  pédant  pour  le  comique  qui 
naît  de  l'érudition  étalée  et  poussée  jusqu'au  burlesque.  Dans 
ses  dernières  pages,  M.  Plattard  insiste  sur  l'importance  des 
éléments  tirés  de  la  réalité.  Rabelais  était  de  «  ceux  pour  qui 
le  monde  extérieur  existe  ».  Car  il  était  un  admirable  artiste. 

J.  B. 


CHRONIQUE. 


Publications  de  la  Société  des  Études  rabelaisiennes.  — 
Au  mois  d'avril,  nous  avons  fait  distribuer  aux  membres  de  la 
Société,  en  même  temps  que  le  fascicule  I  (1910)  de  cette 
Revue,  le  Quart  Livre  de  Pantagruel  (édition  dite  partielle, 
Lyon,  1548),  texte  critique  avec  une  introduction  par  Jean 
Plattard.  Nous  leur  adressons  sous  la  même  bande  que  le 
présent  fascicule  les  Lettres  écrites  d'Italie  par  François  Rabe- 
lais (décembre  i533-février  1536),  nouvelle  édition  critique  par 
V.-L.  BouRRiLLY.  Ils  doivent  donc  avoir  reçu  actuellement 
sur  l'exercice  igio  deux  fascicules  de  la  Revue  et  deux  volumes 
de  nos  publications. 

Notre  bibliothèque.  —  Entré  dans  notre  bibliothèque  : 
Henri  Hauser,  Les  sources  de  l'Histoire  de  France,  XVI'^  siècle 
( i4g4- 1  G 1 0).  I  :  Les  premières  guerres  d'' Italie.  Charles  VIII 
et  Louis  XII  ( i4g4-i5i5).  Paris,  Alphonse  Picard,  1906, 
in-80. 

Nos  troisièmes  agapes  pantagruéliques  et  non  autres, 
qui  ont  eu  lieu  le  21  mai  dernier  au  café  Voltaire,  se  sont  célé- 
brées sous  la  présidence  de  notre  confrère  M.  Henry  Roujon, 
secrétaire  perpétuel  de  l'Académie  des  Beaux-Arts,  et  la  bonne 
grâce  incomparable,  la  verve  et  l'érudition  spirituelle  de  l'au- 
teur fameux  des  En  marge  ont  fait  beaucoup  plus  encore  pour 
l'agrément  de  cette  réunion  que  la  chère  pourtant  magnifique 
et  la  purée  septembrale,  dont  un  menu,  dessiné  avec  beau- 
coup de  talent  par  notre  aimable  confrère  M.  Pineau-Chaillou, 
annonçait  le  programme  émouvant. 

Après  avoir  remercié  nos  confrères  étrangers  présents  au 
dîner,  MM.  C.  H.  Grandgent,  de  l'Université  Harvard,  et 
Enrique  Larreta,  auteur  de  ce  beau  roman  La  gloire  de  don 
Ramire,  récemment  traduit  en  français,  M.  Abel  Lefranc  s'est 
fait  l'interprète  de  l'assistance  en  disant  à  M.  Henry  Roujon 
combien   nous   lui    étions   reconnaissants   d'avoir  accepté   de 


CHRONIQUE. 


245 


nous  présider  pour  un  soir,  lui  qui  représente  si  bien  l'esprit 
français  et  la  tradition  rabelaisienne.  M.  Henry  Roujon  a 
répondu  par  une  de  ces  vivantes  et  exquises  improvisations 
dont  il  a  le  secret,  et  dont  nous  sommes  désolés  de  n'avoir 
pu  prendre  la  sténographie  ou  tout  au  moins  noter  le  résumé 
(le  secrétaire  s'étant  trouvé  malheureusement  retenu  par  un 
accident  loin  de  ces  troisièmes  agapes  pantagruéliques).  On 
a  longuement  applaudi  ce  délicieux  commentaire  «  en  marge  » 
de  Rabelais;  puis,  après  avoir  entendu  Mme  Du  Bos  réciter 
avec  son  habituel  talent  une  charmante  ballade  de  M.  Mau- 
rice Du  Bos,  les  assistants  se  sont  séparés  en  se  donnant  ren- 
dez-vous à  l'année  prochaine,  et  en  se  promettant  de  persister 
énergiquement  dans  cette  étude  de  Rabelais  dont  ils  venaient 
d'éprouver  qu'elle  cause  bien  de  l'agrément. 

Bibliophilie.  —  Le  catalogue  129  du  libraire  C.-A.  Mincieux 
renferme  une   reproduction  du  portrait   de  «   Mre    François 


Rabelais,  docteur  en  Médecine,  Curée  {sic)  de  Meudon  lez 
Paris  [avec  sixain  en  vers]  i655.  Chez  H.  Bonnart,  au  Coq  », 
in-40.  Très  rare  portrait  gravé  à  l'eau-forte.  —  Le  même  cata- 
logue renferme,  sous  le  n°  574,  la  description  d'un  exemplaire 
non   signalé   jusqu'à  présent,  mais   malheureusement  incom- 


246 


CHRONIQUE. 


plet,  des  ff.  52,  53,  90,  95  et  d'un  morceau  du  f.  87,  et  très 
court  de  marges,  —  provenant  de  la  vente  Herluison,  à  Or- 
léans, —  du  Pantagruel  de  François  Juste,  Lyon,  1537.  Le 
seul  exemplaire  connu  à  ce  jour  était  celui  de  la  Bibliothèque 


IJLes  horribles 

!  hiôz  de  prouefTes  efpouè-- 
'f  tables  de    P  A  N  T  A. 
S     G  R  V  E  L  ,  roy  des 
l       DipTodes ,   ompofçz 
!        parfeuM.ALCO 
i  FIBRAS, 

[  abftraclcur 

î  de  quinte 

I  eflen*: 

1  ce* 


J^  M,  D.  XXXVII,  janJ 

^A  On  les  vend  a  Lyon,  Chez  ^^ 

.5^  Francoysluflf,  douant  ^LX 

$-S  Confort,  w< 


nationale,  à  Paris.  —  Le  Gargantua  de  la  même  année,  formant 
avec  le  Pantagruel  et  la  Pantagrueline  prognostication  la  pre- 
mière édition  collective  de  Rabelais,  a  passé  en  vente  tout 
récemment,  le  18  mai,  avec  un  certain  nombre  d'autres  volumes 
provenant  de  la  bibliothèque  Didot.  Il  a  été  adjugé  1,040  fr., 
sans  les  frais.  Cet  exemplaire  du  Gargantua  avait  fait  partie 
de  la  bibliothèque  de  Mme  de  Pompadour.  Un  exemplaire  du 
Quart  Livre,  édition  de  Rouen,  i552,  en  très  bel  état,  a  été 
adjugé,  à  la  même  vente,  i85  fr.,  sans  les  frais.  —  On  trouvera 


CHRONIQUE.  247 


ci-contre  plusieurs  reproductions  du  Pantagruel  empruntées 
au  catalogue  cité  plus  haut.  M.  Mincieux  a  bien  voulu  nous 
les  communiquer  gracieusement;  nous  lui  adressons,  à  ce 
sujet,  nos  sincères  remerciements.  — •  Son  catalogue  donne 
encore,  sous  les  nos  SyS-Syy,  les  descriptions  des  éditions  de 
iSyS  (Anvers),  iSjg  (Anvers),  i5g6  (Lyon,  Jean  Martin).  Cette 
dernière  est  extrêmement  rare,  puisque  la  Bibliographie  rabe- 


DIZAIN'   DE    M  HVGVES  fjjcfoçpwbff'ûufgftir. 

i>  A  L  fc  L  a  raut!;cur  de  faLCM^Jl  Kffiff"f  «9  g  tTtU9ciiaUTtv9cià 

t^P  K^jcofiinfifre  SouoaSohMCja  toutes 
^fpfurntcffcrpiôi'fftrnufCÔoiifffHr  Ê^i^Mi^'"''^''ff'"^ '  ^tntfltCéi.iom  ui  r j 

£t)'mtclfr> p!i6  Su <iu(5'-iir grnnSf mcti^  P  .,iA^¥Xi,a gtici rs  ficii.ff ii,g  rciii,ff<' griiSra 

Ç*«fcf<•^flP,^<•C^f(1  tttne  tov  fff nr:  f  wifitmaBÙe  cÇiontcîje  be  tcuomie  qtUt  <5ar. 

flrffC05rJCi?,c<irfoo'nffnSfmf>i(  gilfiiu-ic^me  Swre  {Srttske  auiwehfe.toiU 

Ht) et fiurrf  (oti5î pfulftinf  fcndtmrnt  oiiifiq  /r jifr  Br  .gii6fr,ou  bu fnmcf  (H u<igifr,(i y. 

Xudtiiittfl trrfùtn  ûrfcntîfp,  wjf jmairrffoie  pafl^làofîrfrîpa  aun^e Ub  g» 

ÎDi'lf m'f P  "ShIs  qiip  Soj^  6r)  ïDfmecrfrf  rojaefrs  Tbomtg  <ÇE^amoyU(f<e,li'*  r rj  finld^ 

IRlrtnfffS  faicU  tencfietitfÇitmainf.  etauffjfdqetidrk^jtitcieiirfiKifiiiebrfpos 

^iprrff Mfrp,Tfi  iiVtj  as  mente  b*"?  fJîce  eirJ^bigriîs  br  grn3i-fou(îg«.,i2f  Vi  fa 

Jl2o«6  608  f'f"p:f''J'"'''8<'}f*'"^' '"""""'"*'  «""■""' 8ofafif^-fintP<:fcflfû!(fiifî  fa pîopjf  Cf. 

fcmgni-, j  nii/î  fts  offairrts  43j;:f e  f n  ouC'ç,  fijTir; 

b* rflûc^rtiificrrniïf  furie  ^foryfpm'ffiHfï  b« 

ûiffriirebifJrûic/iiv  fRipffc^iSinfqaace  Q  fcf; 

^V>  'fs  'liifpciirrirûffinci  fi  b'ûSuf^urf  forfbf  fîpil 

^T  rifflf  crffoif  ouf/jcûsàfo'fliiiTB  pfriffftif,  <im 

^  ffp«û8«fnir6ocô''rcnf<6priifliJl?oiimff»iffl 

gnerofferiifiid.  ^(irpfya  pfiis  brfni-a  5  piir 

VIVENT  <j8«frtfurf  iif  prnfrnf  Brj faa  br  gios  fnfîûf. 

TOVS     BONS  flffs  fous  croufïf  ff»c5,qi!(  fn/fn3fii^  Gt'nuff  np 

PANTAGi<V£Llt>TE9,        ""'"«  f  Q  (f  s  pEfirre  icjtHff  rc5,qijr  r.c  faut  iln. 

a  U 


laisienne  de  M.  Plan  n'a  pu  la  décrire.  Nous  en  possédons  nous- 
même  un  exemplaire. 

—  Un  récent  catalogue  de  librairie  renfermait  l'article  sui- 
vant :  1238.  Rabelais.  Suite  de  quatre  portraits  de  Rabelais 
(de  la  collection  F. -A.  Duboz,  de  Chinon). 

1°  Portrait  gravé  par  Hopwood,  d'après  la  miniature  d'un 
manuscrit  de  la  Bibliothèque  nationale. 

2°  Portrait  lithographie  par  un  amateur  de  Tours  tiré  à 
quelques  exemplaires  et  non  mis  dans  la  commerce.  La  litho- 
graphie a  été  faite  d'après  une  vieille  peinture  sur  bois  appar- 
tenant à  M.  Luzarches,  savant  collectionneur  tourangeau. 

30  Portrait  gravé  d'après  une  vieille  toile  italienne  qui  se 
trouve  dans  le  Chinonais  depuis  i5o  ans. 


248  CHRONIQUE. 


40  Portrait  gravé  par  Giroux  d'après  le  tableau  de  la  Galerie 
historique  de  Versailles  par  Gavard.  Eug.  Delacroix  s'en  est 
inspiré  pour  son  Rabelais  exposé  au  Salon  de  iSSg. 

—  La  vente  de  la  bibliothèque  de  notre  regretté  confrère 
et  ami  Fernand  Bournon  a  eu  lieu  du  27  au  29  juin  1910,  par 
les  soins  du  libraire  Meynial  qui  en  a  publié  le  catalogue, 
précédé  d'une  notice  émue  de  notre  confrère  M.  Maurice 
Tourneux.  Cette  bibliothèque,  composée  surtout  d'ouvrages 
sur  l'histoire  des  provinces  et  de  Paris,  renfermait  plusieurs 
volumes  sur  Rabelais.  A.  L. 

Rabelais  sur  un  émail  de  Limoges  du  xvie  siècle.  —  La  col- 
lection Cottreau  (vente  des  28  et  29  avril  1910)  renfermait  l'ar- 
ticle suivant  sous  le  no  61  :  «  Plaque  rectangulaire,  en  émail 
peint  de  Limoges,  atelier  de  Jean  II  Pénicaud,  milieu  du 
xvic  siècle  :  portrait  présumé  de  Rabelais  barbu,  en  buste,  de 
trois  quarts  à  gauche,  vêtu  de  noir  et  portant  une  toque  égale- 
ment noire;  fond  vert.  Haut.  :  omioS;  larg.  :  omoSS.  »  Cette 
pièce  a  été  adjugée  33,ooo  fr.,  évidemment  à  cause  de  l'identi- 
fication présumée,  puisque,  du  même  Pénicaud,  un  portrait 
bien  authentique  de  Paul  III  (Farnèse)  a  fait  12,000  fr.  seule- 
ment à  la  même  vente.  Plusieurs  reproductions  de  ce  portrait 
ont  été  publiées. 

Rabelais  au  gymnase  de  Francfort.  —  lia  paru  un  compte- 
rendu  de  l'article  de  notre  confrère  le  D""  Blanchard  paru  ici- 
même  (cf.  R.  E.  R.,  1909,  p.  5i2)dans  \a.  Frankfurter  Zcitiing, 
no  32,  zweiter  Morgenblatt,  2  février  1910:  et  une  traduction 
du  même  article  dans  le  no  28,  Abendblatt,  29  janvier. 

A.  L. 

«  Faire  carrous  ».  —  Extrait  du  Reveille-matin  des  François, 
éd.  d'Edimbourg (?),  1574,  2^  dialogue,  p.  7.  —  ]J Historiographe 
(devenu  depuis  le  i"  dialogue  un  austère  huguenot)  parle  de 
son  voyage  d'Allemagne  :  «  Le  plus  d'ennuy  que  j'ay  senti, 
c'a  esté...  les  Karhous  et  autres  insolences  où  l'on  m'a  voulu 
contraindre  d'entrer...  »  Réponse  du  Politique  :  «  Et  je  me 
doute  bien  que  les  Karhous  allemands  ne  se  trouvent  que 
parmi  quelques  vieux  yvrongnes  papistes,  es  tavernes  et  hos- 
telleries...  »  H.  Hauser. 


CHRONIQUE.  249 

Un  monument  a  Rabelais.  —  Les  étudiants  de  Montpellier 
ont  formé  le  projet  d'élever  un  monument  à  leur  illustre 
devancier  François  Rabelais.  Le  projet  a  été  mis  au  concours. 
Le  jury,  composé  de  professeurs  de  la  Faculté,  de  journalistes, 
de  notabilités  politiques  et  d'artistes  peintres  et  sculpteurs,  s'est 
réuni  à  Montpellier  en  juillet  dernier.  Il  a  choisi  le  projet 
no  7  du  sculpteur  Jacques  Villeneuve,  d'origine  méridionale. 
Nous  ne  connaissons  la  maquette  primée  que  par  la  descrip- 
tion du  Journal  du  11  juillet,  à  laquelle  nous  renvoyons.  Un 
autre  projet,  le  seul  que  nous  connaissions,  dû  à  l'un  de  nos 
confrères,  nous  avait  paru  singulièrement  séduisant  ;  il  a  obtenu, 
croyons-nous,  sept  voix. 

Rabelais  et  Gaston  Paris.  —  Mme  la  marquise  Arconati- 
Visconti  veut  bien  nous  communiquer  une  lettre  de  Gaston 
Paris,  relative  à  Rabelais,  dont  elle  a  relevé  le  texte  dans 
Pio  Rajna,  Gaston  Paris,  Discorso  letto  alla  R.  Academia  délia 
Critsca,  p.  54  (Florence,  1904).  Notre  éminent  et  regretté  con- 
frère adressait  cette  lettre,  de  Bonn,  en  i856  (il  avait  alors  dix- 
sept  ans),  à  son  ami  Durande  : 

Je  te  dirais  que  j'ai  complètement  renoncé  à  mon  projet  de  rela- 
tions de  voyage.  Je  suis  plongé  corps  et  âme,  pour  le  moment,  dans 
la  lecture  de  Rabelais  :  cela  va  jusqu'au  point  que  n'ayant  pu  le 
trouver  ici  qu'en  l'empruntant  à  la  bibliothèque,  je  le  copie  de  ma 
main  pour  ne  pas  le  perdre.  De  plus,  j'en  fais  un  vocabulaire,  je  le 
tourmente,  je  le  travaille,  en  un  mot  je  vis  dans  ce  livre  le  plus 
original,  peut-être,  qu'il  y  ait  en  français. 

Et  on  lira  encore  à  la  page  59  un  autre  passage  où  se  retrouve 
le  nom  chéri  de  Rabelais. 

Les  études  r.abelaisiennes  a  l'Université  de  Berlin.  — 
Etant  de  passage  à  Berlin,  j'eus  la  bonne  fortune  d'entendre 
en  avril  la  leçon  d'ouverture  de  xM.  Morf,  le  savant  maître  à 
qui  l'Université  de  Berlin  vient  de  confier  la  succession 
d'Adolphe  Tobler.  Dans  cette  leçon  d'introduction  à  l'histoire 
de  la  littérature  française  au  xvie  siècle,  l'éminent  professeur 
rendit  un  éclatant  hommage  aux  travaux  de  la  science  fran- 
çaise. Surtout  il  exalta  l'œuvre  d'Abel  Lefranc  et  de  la  Revue  des 
Etudes  rabelaisiennes  «  qui  ont  complètement  renouvelé  notre 
connaissance  de  Rabelais  »  (eine  voUstàndige  neue  Kenntniss 


250  CHRONIQUE. 


von  Rabelais).  Nos  confrères  seront  sensibles  à  cet  éloge  venant 
de  l'érudit  dont  tous  connaissent  l'excellent  manuel  d'histoire 
de  la  littérature  française  au  xvie  siècle.  G.  G. 

Un  lecteur  de  Rabelais  au  xvie  siècle.  —  En  lisant  le 
ch.  VI  du  1.  V  des  Erreurs  populaires  de  Joubert,  médecin  du 
xvie  siècle,  notre  confrère  le  D^  P.  Albarel  a  trouvé  une  allu- 
sion au  roman  de  Rabelais  qu'il  veut  bien  nous  signaler.  Jou- 
bert parle  du  pucelage  qui  est  très  difficile  à  garder  :  «  De 
sorte  qu'il  y  a  moyen  à  tout,  pour  ceux  et  celles  qui  ont 
volonté  de  mal  faire,  et  il  se  fait  mauvais  fier  (comme  on  dit 
en  commun  proverbe)  de  la  beste  qui  a  deux  trous  dessous  la 
queue.  Certainement,  il  y  en  a  un  qui  est  fort  difficile  à  gar- 
der, voire  impossible,  si  la  sagesse,  pudicité  et  honnestetc  de 
la  fille  ou  femme  ne  le  garde  elle-même.  Aux  cent  yeux  d'Ar- 
gus, ordonnés  pour  garder  une  vache,  il  y  eut  moyen  d'oster 
l'empeschement,  je  ne  sçay  si  à  tel  mal,  on  pourroit  trouver 
un  plus  seur  remède  que  l'agneau  de  Hans  Carvel,  duquel 
Pantagruel  vous  fera  sages  si  vous  voule^.  » 

Une  gravure  de  la  Cave  peinte  de  Chinon.  —  A  la  fin  de 
la  préface  de  son  édition  de  Rabelais  de  1782,  le  commenta- 
teur Le  Duchat  parle  ainsi  des  illustrations  de  sa  publication  : 
«  ...  J'y  ai  joint  aussi  le  portrait  de  Rabelais,  meilleur  qu'il 
n'ait  encore  été  buriné,  le  dessin  de  la  chambre  où  Rabelais 
travaillait,  celui  de  la  Devinière  et  celui  de  la  Cave  peinte, 
tirés  sur  les  lieux,  et  la  carte  du  Chinonais.  Cette  dernière  pièce 
était  nécessaire,  et  les  quatre  autres  ajoutées  au  nouveau  Rabe- 
lais n'en  feront  pas  un  médiocre  ornement.  » 

Pour  la  Devinière  et  la  chambre  de  Rabelais  à  Chinon, 
Le  Duchat  a  reproduit  les  dessins  «  tirés  sur  les  lieux  »  en  sep- 
tembre 1699  par  Gaignières.  Certains  points  de  détail  de  ces 
trois  copies  ne  sont  pas  absolument  conformes  aux  originaux 
de  la  célèbre  collection  (nos  5323,  5324  et  5325  du  catalogue 
Bouchot). 

Quant  au  dessin  de  la  Cave  peinte  de  Chinon.  qui  n'a  jamais 
été  relevé  par  Gaignières,  on  ne  le  trouve  dans  aucune  édition 
de  Le  Duchat,  qui  l'annonce  cependant  en  termes  formels. 
Pourquoi  cet  oubli?  Henry  Grimaud. 

Renée  de  France.  —  Le  dimanche  5  juin,  au  Pardon-Breton 


CHRONIQUE.  25 I 

de  MoRtfort-l'Amaury,  organisé  par  le  pentyern  L.  Durocher, 
a  eu  lieu  la  fête  du  4e  centenaire  de  la  fille  de  Louis  XII  et 
d'Anne  de  Bretagne.  M.  Emmanuel  Rodocanachi,  l'érudit  his- 
torien de  la  duchesse  de  Ferrare,  présidait  cette  cérémonie, 
à  laquelle  la  Société  des  Études  rabelaisiennes  s'était  fait 
représenter  par  nos  confrères  M.  Lazard  et  Maurice  Du  Bos. 
En  un  toast  concis,  notre  trésorier-adjoint  rappela  l'aide  géné- 
reuse fournie  par  Renée  aux  humanistes  et  associa  dans  la 
même  commémoration  les  noms  de  Rabelais,  Calvin,  Dolet, 
Marot  et  du  Bellay.  —  A  ce  propos,  une  question  se  pose? 
Est-on  fondé  à  croire  que  Renée  de  France,  à  l'exemple  de 
ses  parents  et  de  beaucoup  d'autres  princes  et  princesses  de 
l'époque,  ait  choisi  un  animal  comme  emblème?  Pour  bien 
montrer  son  désir  de  modestie  et  souligner  en  quelque  sorte 
son  manque  de  beauté  physique,  cette  princesse  aurait  pris 
la  chenille.  On  remarque  en  effet  dans  ses  Petites  heures,  illus- 
trées par  un  Français  et  qui  sont  conservées  à  la  Bibliothèque 
de  Modène,  de  très  nombreuses  miniatures  reproduisant  cet 
insecte  comme  motif  accoutumé  de  décoration.  Il  serait  curieux 
que  la  fille  de  Louis  XII  (porc-épic)  et  Anne  (hermine)  se  fut 
symbolisée  elle-même  par  la  chenille.  Ce  que  nous  savons 
de  ses  goûts  et  de  son  caractère  semble  assez  conforme  à  cette 
hypothèse. 

Rabelais  et  la  géographie.  —  M.  Arthur  Tilley  continue 
ses  études  sur  Rabelais  et  les  découvertes  géographiques  de 
son  temps  ^.  Ce  troisième  article  reprend  la  matière  traitée  par 
M.  Lefranc  au  v^  chapitre  de  ses  Navigations  de  Pantagruel. 
M.  Tilley  insiste  particulièrement  sur  le  fait  qu'au  moment  où 
Rabelais  écrivait  son  Quart  Livre  on  croyait  à  la  possibilité 
d'atteindre  le  Cathay  par  deux  routes  différentes;  la  première, 
toute  maritime,  aurait  côtoyé  le  Labrador;  la  seconde  aurait 
emprunté  le  Saint-Laurent.  Cartier  et  Jean  Alfonse  le  Sain- 
tongeois  mentionnent  cette  seconde  route,  et  même,  d'après 
M.  Tilley,  ils  revinrent  en  France  avec  la  conviction  que 
c'était  dans  le  voisinage  du  Saint-Laurent  et  non  dans  la 
direction  du  Labrador  qu'il  fallait  désormais  tenter  d'aller  à 
la  Chine.   M.   Lefranc,  d'autre  part,  appendice  D,  p.  279  des 

I.  Rabelais  and  Geogvaphical  Discovery.  III  :  The  Short  way  to 
Cathay.  —  Extrait  de  The  modem  Language  Review,  janvier  1910. 


232  CHRONIQUE. 


Navigations  de  Pantagruel,  rappelle  que,  dans  la  mappe- 
monde de  Ribeiro,  l'estuaire  du  Saint-Laurent  aurait  été 
clos  par  ordre,  «  afin  de  dérouter  les  navigateurs  étrangers 
qui  plaçaient  en  ce  lieu  l'entrée  du  fameux  détroit  pour  aller 
au  Cathay  »•  —  Or,  on  sait  que  Rabelais  a  fait  suivre  à  ses 
héros  l'itinéraire  maritime  dans  la  direction  du  Labrador  : 
est-ce  parce  que  sa  fiction  s'accommodait  mieux  de  ce  cadre  ?  Ou 
bien  est-ce  ignorance  des  constatations  et  des  conclusions  que 
Cartier  et  Jean  Alfonse  avaient  rapportées  de  leur  voyage 
d'exploration?  Il  y  a  là  une  question  qu'il  serait  intéressant 
d'examiner.  J.  P. 

Molière  et  Rabelais.  —  Au  cours  de  son  ouvrage  sur 
VŒuvre  de  Molière  et  sa  fortune  en  Italie,  dont  nous  parlons 
plus  loin,  sous  la  rubrique  Livres  et  articles  récents,  M.  P.  Toldo 
signale  en  passant  quelques  morceaux  où  il  lui  semble  que 
Molière  se  soit  inspiré  de  Rabelais.  Il  rappelle  d'abord  (p.  79) 
que  le  Décaméron  était  «  le  livre  de  chevet  »  de  Molière,  ainsi 
que  Pantagruel  et  Gargantua.  Puis  il  constate  que,  dans 
VAmour  médecin,  Sganarelle,  «  lorsqu'il  se  souvient  de  sa 
femme,  a  l'air  de  rire  d'un  œil  et  de  pleurer  de  l'autre,  ainsi  que 
Gargantua  après  le  trépas  de  Badebec  «  (p.  119).  Le  sujet  du 
Médecin  malgré  lui  peut  avoir  été  inspiré  par  cette  «  morale 
comédie  de  celui  qui  avoit  une  femme  mute  »,  dont  Rabelais 
expose  en  quelques  lignes  le  canevas;  mais  «  le  reste  de  l'in- 
trigue a  été  suggéré  à  Molière  par  la  tradition  populaire, 
peut-être  aussi  par  une  farce  entendue  en  province  ou  par  un 
conte  à  la  façon  de  celui  de  Pogge  :  Facetum  cujusdam 
Petrilli...  »  (p.  122).  Dans  VAvare,  La  Flèche  dit  à  son  maître 
Cléante  :  «  Je  vous  vois.  Monsieur,  ne  vous  en  déplaise,  dans 
le  grand  chemin  justement  que  tenoit  Panurge  pour  se  ruiner, 
prenant  argent  d'avance,  achetant  cher,  vendant  à  bon  marché 
et  mangeant  son  blé  en  herbe  ».  Et  ailleurs  Frosine  dit  :  «  Je 
marierois  le  Grand  Turc  avec  la  République  de  Venise  »,  pour 
indiquer  une  chose  malaisée  (p.  i55,  note).  Le  nom  de  Dandin 
peut  avoir  été  suggéré  à  Molière  par  le  Perrin  Dendin  de  Rabe- 
lais (ibid.). 

M.  Toldo  remarque  ailleurs  (p.  201)  que  Napoleone  délia 
Luna,  auteur  d'une  traduction  de  VÉcole  des  femmes  parue 
en  1680,  «  craint  que  ses  lecteurs  ne  comprennent  pas  les 
noms  de  Pantagruel  et  de  Panurge  et  les  remplace  par  ceux 


CHRONIQUE.  ■  253 


de  Pasquino  et  Marforio,  changement  qui  témoigne  que  l'œuvre 
de  Rabelais  était  alors  peu  connue  en  Italie  ».  Carlo  Marria 
Maggi,  l'un  des  prédécesseurs  de  Goldoni,  donne  bien  le  nom 
de  Panurgo  à  l'un  des  personnages  de  sa  pièce  //  manco  maie, 
mais  cet  homme  d'affaires  ne  rappelle  le  héros  de  Rabelais  que 
par  son  nom.  J.  B. 

Nécrologie.  —  Nous  avons  perdu,  le  i3  février  dernier,  un 
membre  aimé  et  respecté,  ancien  vice-président  de  notre 
Société,  qui  fut  pour  notre  œuvre  un  ardent  ouvrier  de  la 
première  heure  et  dont  les  conseils  ont  été  infiniment  précieux 
à  notre  groupement  naissant.  Fils  d'un  universitaire  unani- 
mement estimé  et  chéri  de  ses  élèves,  —  qui  fut  professeur 
d'histoire  puis  censeur  au  lycée  Charlemagne,  —  notre  regretté 
confrère  Louis-Alexandre  Maugeret  naquit  à  Paris  le  28  jan- 
vier 1828.  Tout  jeune,  il  manifesta  un  vif  penchant  pour  les 
sciences  naturelles  et  surtout  pour  la  botanique.  Son  premier 
maître  fut  son  père  qui,  quoique  professeur  de  lettres,  n'en 
eut  pas  moins  une  préférence  marquée  pour  les  sciences. 
«  Chaque  dimanche,  tous  deux  s'en  allaient  à  pied,  par  l'inter- 
minable rue  de  Vaugirard,  jusque  dans  les  bois  de  Glamart  et 
de  Meudon,  où  ils  marchaient  toute  la  journée,  le  plus  souvent 
sans  rencontrer  àme  qui  vive.  C'est  ainsi  qu'il  connaissait, 
avant  de  savoir  lire,  les  espèces  les  plus  répandues  de  la  région 
parisienne.  »  Élève  à  Massin,  puis  à  Charlemagne,  où  il  habi- 
tait avec  son  père,  —  qui  fut  le  maître  vénéré  de  plusieurs  des 
fils  de  Louis-Philippe,  et  surtout  du  duc  d'Aumale,  —  Mauge- 
ret commença  ses  études  de  médecine  sous  la  direction  de 
Doyère,  un  familier  de  la  maison,  tout  en  suivant  les  cours 
de  botanique  du  Muséum,  qu'il  fréquenta  toute  sa  vie  et  où  il 
se  sentait  un  peu  chez  lui.  Après  les  événements  de  février, 
pendant  lesquels  il  fut  proposé  pour  la  croix  d'honneur  (mais 
son  jeune  âge  fit  différer  cette  distinction  qui  ne  devait  lui  être 
décernée  que  trente-deux  ans  plus  tard),  il  entra  dans  l'admi- 
nistration des  lignes  télégraphiques,  où  il  fit  toute  sa  carrière 
de  fonctionnaire.  Il  s'y  éleva,  par  son  seul  mérite,  jusqu'aux 
plus  hauts  grades.  Quoique  plongé  dans  des  occupations  fort 
différentes  de  celles  vers  lesquelles  ses  goûts  le  portaient^  il 
laissa  partout  où  il  passa  le  souvenir  d'un  fonctionnaire 
modèle,  réalisant  un  type  parfait  de  loyalisme,  de  droiture  et 
de  bonté.  Il  connut  de  nombreuses  résidences,  le  plus  souvent 


;54  CHRONIQUE. 


dans  la  région  du  midi,  à  Tarbes,  à  Narbonne  surtout,  dont  il 
parlait  toujours  avec  une  prédilection  particulière,  à  Cahors, 
Nîmes,  etc.,  et  enfin  à  Paris.  L'un  des  fondateurs  de  la  Société 
botanique  de  France,  à  laquelle  il  resta  profondément  attaché 
jusqu'à  sa  mort,  et  dont  il  fut  le  vice-président  à  deux  reprises, 
il  a  son  nom  inscrit  parmi  ceux  des  membres  perpétuels.  Ses 
fonctions,  en  l'amenant  à  établir  toute  une  série  de  réseaux 
télégraphiques  dans  le  midi,  lui  donnèrent  d'inappréciables 
occasions  d'explorer  de  très  riches  régions  au  point  de  vue  de 
ses  études  botaniques,  notamment  de  Narbonne  à  Montpellier 
et  de  Narbonne  à  la  frontière  d'Espagne.  En  1862,  il  fut  l'un 
des  organisateurs  de  la  session  que  la  Société  botanique  vint 
tenir  à  Narbonne  et  à  Béziers  et  guida  ses  collègues  à  travers 
ce  pays  qu'il  connaissait  si  bien.  Après  avoir  exercé  les  fonc- 
tions d'inspecteur,  il  devint  enfin  chef  du  service  officiel  de  la 
télégraphie  à  Paris.  Il  réussit  pleinement  dans  cette  situation 
difficile,  qui  le  mit  en  contact  avec  la  plupart  de  nos  person- 
nages politiques  et  lui  valut  les  témoignages  d'estime  les  plus 
flatteurs.  Il  prit  sa  retraite  à  la  fin  de  iSgS,  après  quarante- 
cinq  ans  de  services.  Il  se  remit  alors  aux  études  littéraires; 
lettré  délicat,  bibliophile  exercé,  ses  goûts  le  portèrent  surtout 
vers  Rabelais.  Auditeur  assidu  de  plusieurs  cours,  à  l'École 
pratique  des  Hautes-Études,  particulièrement  de  la  conférence 
d'histoire  littéraire  de  la  Renaissance,  il  prit  une  part  active 
au  commentaire  du  Quart  Livre,  à  partir  de  1901,  et  ensuite 
à  la  constitution  de  la  Société,  à  la  fin  de  1902.  Ce  fut 
dans  une  excursion  à  Fère-en-Tardenois,  la  Ferté-Milon  et 
Villers-Cotterets  que  la  première  idée  de  la  fondation  fut 
lancée  :  elle  reçut,  ce  jour-là,  la  chaleureuse  approbation  de 
M.  Maugeret.  Nous  garderons  un  souvenir  ému  et  profond  de 
son  tact  si  délicat,  de  sa  finesse,  de  sa  merveilleuse  érudition, 
de  son  bon  sens  si  ferme,  en  regrettant  qu'aucun  ouvrage  ne 
consacre  la  mémoire  de  ce  savant  trop  modeste.  Il  laisse  deux 
filles  qui  ont  entouré  sa  vieillesse  des  soins  les  plus  tendres; 
l'une  d'elles,  le  Dr  R.  Maugeret,  ancien  interne  des  hôpitaux 
de  Paris,  a  achevé  brillamment  les  études  que  son  père  aurait 
tant  souhaité  pouvoir  poursuivre.  Nous  exprimons  le  vœu 
que  la  famille  de  notre  regretté  confrère  publie  quelque  jour 
la  notice  touchante  qui  a  donné  à  celle-ci  la  meilleure  partie 
de  sa  substance.  A.  L. 


CHRONIQUE.  2DD 


Livres  et  articles  récents.  —  Les  Positions  des  thèses  des 
élèves  de  l'École  des  chartes  pour  l'année  191  o  renferment 
(p.  81-92)  les  positions  de  la  thèse  de  notre  confrère  M.  Mar- 
cel Godet  :  La  congrégation  de  Montaigu  i i4go-i58oj. 

—  Nous  relevons  dans  le  n»  de  juin  dernier  du  Mercure  de 
France  un  article  où  il  est  traité  des  «  Cinges  verds  ». 

—  La  libraire  Blaizot  met  en  vente  une  édition  des  Ballades, 
rondeaux  et  chansons  de  Clément  Marot,  avec  des  eaux-fortes 
en  couleurs  et  des  bois  dessinés  et  gravés  par  Georges  Bruyer. 

—  Dans  le  volume  posthume  de  Jean  Moréas  (Variations 
sur  la  vie  et  les  livres)  récemment  publié  au  Mercure  de  France 
(Paris,  1910,  in-12),  nous  relevons  un  article  sur  l'épitaphe  de 
Rabelais. 

—  Dans  le  catalogue  no  255  du  libraire  Lucien  Gougy,  on 
trouve  sous  le  n»  i5i5  l'intitulé  d'un  manuscrit  de  19  pages  : 
Laïs  Fétous  de  Rabeles.  Tournoues  littérari  que  se  fara  lé 
2g  dé  mai  i88y,  en  l'aounou  dé  Mestré  Françoués  Rabélés. 

—  A  signaler  :  dans  L'Université  de  Paris  (Revue  mensuelle 
de  FAssociation  générale  des  étudiants,  mars-avril  1910),  une 
«  Lettre  aux  étudiants  d'aujourd'hui  »  par  Panurge,  à  propos 
de  la  réception  à  la  Sorbonne  de  M.  Roosevelt.  Dans  le  même 
no,  p.  5,  description  de  la  Sorbonne  empruntée  à  la  Croisée 
des  chemins  de  M.  H.  Bordeaux,  avec  cette  allusion  :  «  C'est  là 
pourtant  que  Pantagruel  soutint  des  thèses,  par  l'espace  de 
six  semaines,  depuis  le  matin  quatre  heures  jusqu'à  six  heures 
du  soir.  » 

—  A  signaler  :  le  tableau  très  complet  tracé  par  notre  con- 
frère M.  H.  Schneegans,  Fran^ôsische  Literatur.  2.  Neufran- 
^^ôsisch.  1 5oo-i  62g  (i902-igo5)  (extrait  du  Romanischer  Jah- 
resbericht,  Band.  IX).  —  L'invasion  de  la  France  et  le  siège  de 
Saint- Di^^ier  par  Charles-Quint  en  i544,pa.T  M.  Albin  Rozet, 
en  collaboration  avec  M.  J.-F.  Lembey,  ouvrage  solidement 
documenté  et  élaboré  avec  le  plus  grand  soin.  —  Rabelais 
Stellung  pir  Volkstitmlichen  Literatur,  par  Adolf  Krùper,  thèse 
de  Heidelberg,  publiée  à  Darmstadt,  chez  Otto  (1909).  —  Les 
maladies  de  Vénus  dans  l'œuvre  de  F.  Villon,  avec  un  docu- 
ment nouvellement  interprété,  par  le  Dr  Le  Pileur  (Paris, 
H.  Champion,  1910).  A.  L. 


256  CHRONIQUE. 


—  Notre  confrère  M.  Pietro  Toldo  vient  de  faire  paraître, 
en  français,  un  ouvrage  très  intéressant  intitulé  L'œuvre  de 
Molière  et  sa  fortune  en  Italie  {Txir'in,  E.  Loescher,  1910,  in-S», 
578  p.).  Dans  la  première  partie,  M.  P.  Toldo  étudie  l'œuvre 
de  notre  grand  comique;  et  les  considérations  qu'il  y  déve- 
loppe, si  elles  ne  sont  pas  toujours  neuves,  ont  du  moins  cet 
avantage  de  déterminer  l'idée  que  M.  Toldo  se  fait  de  l'évolu- 
tion de  Molière  et  de  poser  clairement  le  sujet.  Mais  la  seconde 
partie  est  de  beaucoup  la  plus  importante.  Avec  sa  connais- 
sance remarquable  des  littératures  française  et  italienne,  l'au- 
teur y  passe  en  revue  les  comédies  de  Molière  jouées  en  Italie, 
les  critiques  italiennes  des  comédies  de  Molière,  les  traduc- 
tions et  les  imitations  :  les  Vénitiens  Goldoni,  Chiari,  les  Gozzi 
sont  longuement  étudiés  à  ce  point  de  vue  qui  est  capital: 
enfin  M.  Pietro  Toldo  étudie  le  «  mélodrame  »  (opéra  et  opéra- 
bouffe)  inspiré  par  l'œuvre  de  Molière  aux  xviiie  et  xixe  siècles  ; 
puis  les  imitateurs  de  Goldoni;  puis  l'influence  de  Molière 
sur  le  théâtre  italien  contemporain;  puis  «  le  personnage  de 
Molière  sur  la  scène  italienne  ».  On  voit  quel  intérêt  présente 
son  ouvrage  pour  les  études  moliéresques.  (Voir  ci-dessus  la 
rubrique  «  Molière  et  Rabelais  ».) 

—  La  Société  des  textes  français  modernes  a  fait  paraître 
récemment  plusieurs  volumes  de  ses  éditions  critiques  fort 
intéressants  pour  nos  études  :  les  Œuvres  poétiques  de  Du  Bel- 
lay, publiées  par  H.  Chamard;  les  Œuvres  poétiques  d'Heroët, 
publiées  par  F.  Gohin  (on  sait  combien  la  rareté  des  exem- 
plaires de  ces  poèmes  en  rendait  la  connaissance  malaisée); 
et  L'Art  poétique  françoys  de  Sebillet,  publié  par  F.  Gaifl"e. 

J.   B. 

Rabelais  au  vi«  Congrès  des  publicistes  français.  —  Notre 
trésorier-adjoint,  M.  Maurice  Du  Bos,  assistant  à  Bruxelles  à 
ce  Congrès  annuel  si  important  pour  la  propagande  de  la  cul- 
turc  française,  y  a  prononcé  un  rapport  sur  nos  études  à  la 
suite  duquel,  le  6  septembre,  le  Congrès  a  voté  une  motion 
très  flatteuse  et  encourageante  pour  notre  Société. 


Le  gérant  :  Jacques  Boulenger. 


Nogont-le-Rotrou,  impr.  Daupi;ley-Gol:verneur. 


1^1 


LECRITURE    SAINTE 

ET    LA    LITTÉRATURE    SCRIPTURAIRÈ 

DANS  L'ŒUVRE  DE  RABELAIS. 


Bien  que  les  sciences  profanes  et  les  humaniores  litterae 
eussent  pris  depuis  longtemps  la  première  place  dans  les 
études  de  Rabelais,  lorsqu'il  écrivait  Pantagruel  et  Gar- 
gantua^ l'Ecriture  sainte  et  la  littérature  scripturaire  lui 
restaient  familières.  Durant  les  sept  années  de  son  moi- 
nage  %  aux  offices  de  la  nuit  et  du  jour,  il  avait  eu  à  lire  et 
à  relire  le  texte  de  l'Ancien  et  du  Nouveau  Testaments, 
Qu'il  n'ait  prêté  qu'une  oreille  distraite  aux  leçons  et  aux 
psaumes  «  marmonnés  »  par  les  moines,  c'est  fort  pos- 
sible. Il  est  probable  encore  qu'une  fois  échappé  du  cou- 
vent, au  temps  où  il  errait  dans  le  monde  sans  être 
pourvu  de  bénéiice,  il  négligeait  de  faire  du  bréviaire  sa 
lecture  quotidienne.  Mais,  en  définitive,  comme  il  ne 
cessa  jamais  d'être  «  d'église  »,  il  fut  toujours  obligé,  par 
nécessité  d'état,  d'avoir  commerce  avec  la  littérature  ecclé- 
siastique. Il  n'est  donc  pas  étonnant  qu'il  ait  fait  des 
emprunts  à  cette  littérature  dans  l'invention  de  son  roman. 
Il  y  a  puisé  d'autant  plus  volontiers  qu'il  pouvait  procé- 
der par  allusions  brèves  sans  risquer  de  déconcerter  ses 
lecteurs  :  tous  avaient  eu  une  éducation  cléricale;  tous 
étaient  capables  d'achever  les  citations  des  psaumes  qu'il 
laisse   incomplètes;   tous   entendaient   à   demi    mot   des 

I.  1520-1527.  Je  rappelle  que  depuis  la  publication  de  l'article  de 
H.  Clouzot,  Rabelais  à  Fontenay-le-Comte,  R.  É.  R.,  1907,  p.  412, 
nous  ne  savons  rien  de  certain  sur  le  moinage  de  Rabelais  avant  i52o. 

REV.    DES   ET.   RABELAISIENNES.    VIII.  l"] 


258  l'écriture  sainte 


allusions  aux  récits  de  la  Bible,  'dont  nous  ne  compre- 
nons le  sens  qu'après  nous  être  reportés  aux  textes  visés. 

Ces  sources  scripturaires  de  l'œuvre  de  Rabelais  nous 
ont  paru  mériter  une  étude  spéciale.  Une  enquête  sur  ces 
emprunts,  dont  beaucoup  n'ont  pas  encore  été  reconnus 
et  identifiés,  et  sur  leur  utilisation  est,  sans  doute,  inté- 
ressante pour  la  connaissance  des  procédés  artistiques  de 
Rabelais,  mais  elle  touche  à  des  questions  d'un  autre 
ordre  et  d'une  autre  importance.  Que  faut-il  penser,  par 
exemple,  de  Temploi  irrévérencieux  que  fait  Rabelais  de 
certaines  citations  de  l'Écriture?  Était-il  de  nature  à  scan- 
daliser les  contemporains?  Pourquoi  quelques-unes  de 
ces  citations,  après  avoir  figuré  dans  les  premières  édi- 
tions de  Pantagruel  et  de  Gargantua,  ont-elles  disparu 
de  l'édition  de  Juste  1542,  dont  le  texte  fut  adopté  dans 
toutes  les  réimpressions  de  ces  deux  livres,  du  vivant  de 
Rabelais?  Ces  plaisanteries  sur  le  texte  de  l'Écriture  ont- 
elles  choqué  les  théologiens  de  la  Sorbonne  et  motivé  la 
condamnation  de  Pantagruel  et  de  Gargantua?  "Du  choix 
même  de  ces  citations,  de  leur  mise  en  œuvre,  pouvons- 
nous  tirer  quelques  indices  sur  les  idées  de  Rabelais  en 
matière  de  religion,  sur  son  attitude  dans  le  conflit  entre 
la  tradition  catholique  et  les  réformateurs?  C'est  à  ces 
questions  surtout,  —  qui  intéressent  la  pensée  et  la  con- 
duite de  Rabelais  plutôt  que  son  invention  et  son  art,  — 
que  notre  étude  se  propose  d'apporter  des  réponses. 

Notre  première  tâche  est  de  noter,  livre  par  livre, 
tous  les  emprunts  de  Rabelais  à  l'Écriture  sainte  :  allu- 
sions, réminiscences,  citations.  Avant  de  passer  au  Tiers 
Livre,  nous  aurons  à  nous  demander  pour  quelles  rai- 
sons certaines  citations  de  l'Écriture,  qui  figuraient  dans 
les  premières  éditions  de  Pantagruel  et  de  Gargantua, 
ont  disparu  du  texte  de  Juste  1542.  Nous  serons  amené 
naturellement  à  rechercher  s'il  existe  quelques  rapports 
entre  la  condamnation  de  ces  deux  livres  par  la  Sor- 
bonne et  ces  suppressions  et  corrections. 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  259 


PANTAGRUEL. 

Prologue. 

«  Comme  vrais  fidèles,  les  avez  creues  [les  Grandes 
Chroniques],  tout  ainsi  que  texte  de  Bible  ou  du  Sainct 
Évangile.  »  Éd.  Juste,  i533,  p.  3^ 

Quoi  qu'en  pense  Le  Duchat,  Rabelais  ne  se  raille  pas 
de  la  crédulité  des  fidèles.  Pour  faire  valoir  son  livre  et 
tous  ceux  qui  sont  «  de  même  billon  «,  il  proteste  plai- 
samment qu'ils  sont  aussi  dignes  de  foi  que  les  Saintes 
Écritures,  le  livre  véridique  par  excellence.  Pourtant,  ce 
rapprochement  d'un  livre  bouffon  et  de  l'Écriture  dispa- 
raît dans  le  texte  de  1542  ;  «  Et  comme  vrais  fidèles,  les 
avez  creues  gualentement.  » 

«  J'en  parle  comme  saint  Jean  de  l'Apocalypse,  quod 
vidimus  testamur.  »  Éd.  Juste,  i533,  p.  5. 

Il  faut  entendre  :  j'en  parle,  comme  saint  Jean  parle  de 
sa  révélation  ou  Apocalypse,  en  témoin  oculaire.  «  Quod 
vidimus  testamur  »  est  emprunté  à  l'évangile  de  Jean^  3,  1 1 . 
—  Comme  la  plaisanterie  précédente,  et  probablement 
pour  la  même  raison,  celle-ci  disparait  de  l'édition  de  1542, 
où  elle  est  remplacée  par  la  phrase  suivante  :  «  J'en  parle 
comme  un  gaillard  onocrotale,  dis-je,  crotenotaire  des 
martyrs  amen^  et  croquenotaire  d'amours  »,  qui  contient 
un  triple  Jeu  de  mots  sur  le  terme  protonotaire ^  nom  de 
certains  officiers  de  la  chancellerie  romaine. 

«  Et  comme  Sodome  et  Gomorrhe  puissiez  tomber  en 
soulphre,  en  feu  et  en  abysme.  «  Af.-L.,  I,  p.  218. 
Allusion  à  la  ruine  de  Sodome  et  de  Gomorrhe  brûlées 

I.  Nous  citons  le  texte  du  Pantagruel  de  Juste,  i533,  d'après  la 
réimpression  donnée  en  1904  à  notre  Société  par  P.  Babeau,  Jacques 
Boulenger  et  H.  Patry;  celui  de  Juste,  1542,  d'après  l'édition  de 
Marty-Laveaux.  [M.-L.) 


200  l'Écriture  sainte 


par  le  feu  du  ciel,  Genèse,  XIX,  24  :  «  Igitur  Dominus 
pluit  super  Sodomam  et  Gomorrham  sulphur  et  ignem  a 
Domino  de  coelo,  » 

Chap.  I. 

La  généalogie  de  Pantagruel  rappelle  à  Rabelais  celles 
que  nous  ont  transmises  «  non  seulement  les  Grecs,  les 
Arabes  et  Ethniques,  mais  aussi  les  auteurs  de  la  sainte 
Escriture,  comme  monseigneur  saint  Luc  mesmement  et 
saint  Matthieu  «.  Éd.  Juste,  i533,  p.  5. 

Cette  phrase,  irrévérencieuse  par  le  rapprochement 
qu'elle  établit  entre  une  fiction  bouffonne  et  l'Evangile, 
disparaît  de  l'édition  de  1542;  elle  est  remplacée  par  la 
suivante  :  «  Non  seullement  les  Arabes,  Barbares  et 
Latins,  mais  aussi  Gregoys  gentilz  qui  furent  buveurs 
éternelz.  »  M.-L.,  I,  p.  219. 

Rabelais  fait  remonter  l'origine  de  la  lignée  de  Panta- 
gruel au  commencement  du  monde  :  «  Peu  après  que 
Abel  fut  occis  par  son  frère  Cayn,  la  terre,  embeue  du 
sang  du  juste,  fut  certaine  année  si  très  fertile  en  tous 
fruictz,  qui  de  ses  flans  nous  sont  produytz.  »  M.-L.,  I, 
p.  218. 

Allusion  au  récit  de  la  Genèse,  IV,  i-i5.  Dans  l'Écri- 
ture, la  terre  arrosée  du  sang  d'Abel  demeure  stérile  pour 
Gain.  Cf.  11  :  «  Nunc  igitur  maledictus  eris  super  terram, 
quae  aperuit  os  suum  et  suscepit  sanguinem  fratris  tui 
de  manu  tua.  »  12  :  «  Cum  operatus  fueris  eam ,  non 
dabit  tibi  fructus  suos.  »  C'est  probablement  ce  texte  qui 
a  suggéré  à  Rabelais  l'idée  d'établir  un  rapport  entre  l'ef- 
fusion du  sang  et  les  productions  de  la  terre. 

Ce  premier  chapitre  contient  encore  une  allusion  à 
l'ivresse  de  Noé  :  «  Mais,  tout  ainsi  qu^  Noé,  le  saint 
homme,  à  qui  tant  sommes  obligés  et  tenus  de  ce  qu'il 
nous  planta  la  vigne,  dont  nous  vient  ceste  nectareique... 


DANS   l'œuvre    de    RABELAIS.  20 1 

liqueur  qu'on  nomme  le  piot;  fut  trompé  en  le  beuvant, 
car  il  ignoroit  la  grande  vertu  et  puissance  d'iceluy,  sem- 
blablement...  «  Cf.  Genèse,  IX,  18-24. 

Autre  allusion  au  déluge  :  parmi  les  ancêtres  de  Pan- 
tagruel, Rabelais  nomme  Hurtaly,  «  qui  fut  beau  man- 
geur de  soupes  et  régna  au  temps  du  déluge  «.  Af.-L., 
I,  p.  222.  La  mention  de  ce  personnage,  qui  n'est  point 
cité  dans  le  récit  de  la  Genèse^  pourra  surprendre  le  lec- 
teur. «  Et  demandez  comment  est  il  possible  qu'ainsi  soit, 
veu  qu'au  temps  du  déluge  tout  le  monde  périt,  fors  Noé, 
et  sept  personnes  avec  luy  dedans  l'arche,  au  nombre  des- 
quelz  n'est  point  mis  ledit  Hurtaly.  »  M.-L.,  I,  p.  224. 
Mais  le  conteur  se  pique  de  donner  une  réponse  satisfai- 
sante à  la  curiosité  du  lecteur  :  il  allègue  l'autorité  de  cer- 
tains interprètes  juifs  «  des  saintes  lettres  hébraïques  », 
les  «  massorets  »,  qui  «  afferment  que,  véritablement,  ledit 
Hurtaly  n'estoit  dedans  l'arche  de  Noé...,  mais  il  estoit 
dessus  à  cheval,  jambe  de  çà,  jambe  de  là...  ».  M.-L.,  I, 
p.  224-225. 

«  Les  uns  enfloient  par  le  ventre...,  desquelz  est  escrit  : 
Ventrem  omnipotentem.  »  M.-L.,  I,  p.  220.  Je  suppose 
qu'il  y  a  là  une  allusion  plaisante  à  un  texte  de  saint 
Paul,  Epist.  ad  Philipp.^  HI,  18  :  «  Multi  enim  ambulant, 
quos  saepe  dicebam  vobis  (nunc  autem  et  flens  dico)  ini- 
micos  crucis  Christi,  quorum  tinis  interitus,  quorum  Deus 
venter  est.  »  Au  Quart  Livre,  58,  Rabelais  commentera  et 
traduira  ce  texte  :  «  Le  adoroient  [Gaster]  comme  dieu  : 
luy  sacrifioient  comme  à  leur  dieu  omnipotent...  Vous 
eussiez  dit  que  proprement  d'eux  avoit  le  saint  Envoyé 
escrit  Philippens,  3  :  Plusieurs  sont...  ennemis  de  la  croix 
du  Christ;  des  quelz  mort  sera  la  consommation  :  des 
quelz  ventre  est  le  dieu.  » 

«  Es  autres  tant  croissoit  le  nez...  Nason  et  Ovide  en 
prindrent  leur  origine.  Et  tous  ceux  desquelz  est  escrit. 
Ne  reminiscaris.  »  A/.-L.,  I,  p.  222. 


202  l'Écriture  sainte 


Ne  reminiscaris  delicta  nostra  est  une  antienne  qui  se 
chante  avant  et  après  les  sept  psaumes  de  la  Pénitence.  Il 
y  a  dans  cette  phrase  de  Rabelais  une  allusion  à  une  plai- 
santerie cléricale,  comme  Ta  montré  M.  Marcel  Schwob, 
R.  É.  R.^  t.  I,  p.  71-73.  Le  fragment  de  fatrasie  qu'il  cite, 
Les  noms  de  tous  les  «e^,  a  été  composé,  comme  le  fameux 
sermon  de  Nemine^  dont  nous  parlerons  plus  loin,  à  l'aide 
de  tous  les  passages  de  l'Écriture  Sainte  qui  commencent 
par  Ne.  Ne  qtiando,  Ne  advertes,  Ne  revoces,  etc.,  sont 
considérés  comme  des  personnages  d'une  même  lignée, 
de  même  que  tous  les  cas  de  Nemo  étaient  pris  par  l'au- 
teur du  Panégyrique  de  Nemme  comme  désignant  un  seul 
et  même  personnage. 

Le  tableau  généalogique  de  Pantagruel  :  «  Et  le  premier 
[des  géants]  fut  Chalbroth,  qui  engendra  Sarabroth  »,  fait 
songer  au  Liber  generationis  Jesu  Ch?'isti,  par  lequel 
s'ouvre  l'évangile  de  saint  Mathieu  :  «  Abraham  genuit 
Isaac,  Isaac  autem  genuit  Jacob...  »,  et  nous  avons  vu  que 
ce  rapprochement  était  même  souligné  par  les  premières 
phrases  du  chapitre,  dans  les  éditions  antérieures  à  1542. 

Dans  la  généalogie  de  Pantagruel  figurent  quelques 
noms  empruntés  à  la  Bible;  les  uns,  comme  Goliath, 
désignent  réellement  dans  l'Écriture,  des  géants;  un  autre, 
Ncmrod,  déformé  par  Rabelais  en  Nembroth,  est  le  nom 
d'un  roi  qui  n'était  pas  d'une  stature  exceptionnelle.  Ce 
nom  a  servi  de  type  à  trois  autres  :  Chalbroth,  Sarabroth, 
Faribroth.  Cf.  Sainéan,  R.  É.  R.,  t.  VI,  p.  3oi. 

Chap.  II. 

«  Et  ne  fut  point  au  temps  de  Helye,  [la  terre]  plus 
cschautîée  que  fut  pour  lors.  »  M.-L.,  I,  p.  226. 

Allusion  à  la  sécheresse,  que  Jehovah,  à  la  demande 
d'Élie,  fit  sévir  sur  terre  pendant  trois  ans.  Cf.  Rois^ 
chap.  XVII  et  xviii. 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  203 

«  Encores,  quand  quelqu'un  entroit  en  l'église,  vous  en 
eussiez  veu  à  vingtaines  de  pauvres  altérez  qui  venoyent 
au  derrière  de  celuy  qui  la  [l'eau  bénite]  distribuoit  à 
quelqu'un,  la  gueulle  ouverte,  pour  en  avoir  quelque 
gouttellette,  comme  le  mauvais  Riche,  afin  que  rien  ne  se 
perdist.  »  M.-L.^  I,  p.  227. 

Allusion  à  la  parabole  de  Lazare  et  du  mauvais  riche. 
Luc,  XVI,  19-25.  Cette  attitude  des  pauvres  altérés,  la 
«  gueule  ouverte  »,  essayant  de  happer  quelque  goutte  à 
l'extrémité  des  doigts  de  celui  qui  distribue  l'eau  bénite, 
rappelle  à  Rabelais  la  supplication  du  mauvais  riche  à 
Abraham,  23  :  «  Elevans  autem  oculos  suos,  cum  esset  in 
tormentis,  vidit  Abraham  a  longe  et  Lazarum  in  sinu 
ejus.  »  24  :  «  Et  ipse  damans  dixit  :  Pater  Abraham,  mise- 
rere mei  et  mitte  Lazarum,  ut  intingat  extremum  digiti 
sui  in  aquam,  ut  refrigeret  linguam  meam,  quia  crucior 
in  hac  flamma.  » 

ChaP.   IV. 

«  Dont  pouvez  bien  croire  ce  que  dit  Nicolas  de  Lyra 
sur  le  passage  du  psaultier  où  il  est  escrit  :  et  Og  regem 
Basan  :  que  ledit  Og,  estant  encores  petit,  estoit  si  fort  et 
robuste  qu'il  le  falloit  lier  de  chaînes  de  fer  en  son  ber- 
ceau. »  M.-L.,  I,  p.  235. 

Le  texte  :  Og  regem  Basan,  se  trouve  dans  le 
Psaume  CXXXV,  v.  20  :  «  Qui  percussit  reges  magnos... 
Et  Og  regem  Basan.  »  Mais  c'est  dans  le  Deutéronome, 
III,  II,  qu'il  est  question  du  lit  de  ce  roi  géant  :  «  Solus 
quippe  Og  rex  Basan  restiterat  de  stirpe  gigantum.  Et 
monstratur  lecius  ejus  ferreus  qui  est  in  Rahath  filiorum 
Amon,  novem  cubitos  hominis  longitudinis  et  quatuor 
latitudinis  ad  mensuram  cubiti  virilis  manus.  » 

Nicolas  de  Lyra  était  un  franciscain  qui  vivait  en  Italie 
au  xive  siècle.  Il  avait  composé  un  commentaire  de  la 
Bible  qui  était  devenu  classique.  On  en  trouve  de  nom- 
breuses éditions  Jusqu'au  commencement  du  xvii"  siècle. 


264  l'écriture  sainte 


Venerabilis  fraîris  Nicolai  de  Lyra  ordinis  Seraphici 
francisci  tractaîus  super  toto  corpore  Biblie,  1492  (Bibl. 
nat.,  Rés.  A.  2297).  Du  temps  de  Rabelais,  dans  tous  les 
psautiers  enrichis  de  gloses  figurent  des  extraits  du  com- 
mentaire de  Nicolas  de  Lyra.  Cf.  le  Textus  biblie  publié 
par  Jacques  Maréchal  à  Lyon  en  1620  (Bibl.  un.  Paris, 
R.  XVI,  lo-ii).  A  propos  du  texte  du  Deutéronome  cité 
plus  haut,  il  rapporte  que,  selon  les  interprètes  Juifs,  Og 
aurait  eu  trente  coudées  de  la  plante  des  pieds  à  la  che- 
ville, et  il  proteste  contre  cette  énormité.  En  vain,  les 
Juifs  objecteront  que  le  texte  du  Deutéronome  parle  d'une 
cuve  de  fer  et  non  d'un  berceau.  De  Lyra  prouve  que  le 
mot  hébreu  doit  être  traduit  par  berceau,  et  non  par  /z/, 
et  il  allègue  des  textes.  —  «  Dicunt...  quod  jam  tantae  erat 
fortitudinis  et  magnitudinis  quod  non  poterat  teneri  nisi 
in  cuna  ferrea  habente  novem  cubitos  usuales  in  magnitu- 
dinem.  »  C'est  probablement  une  réminiscence  de  cette 
phrase  que  nous  avons  dans  le  texte  de  Rabelais,  mais  nous 
constatons  :  1°  qu'il  n'est  pas  question  dans  N.  de  Lyra  de 
chaînes  garrottant  Og;  2°  que  De  Lyra  ne  rapporte,  que 
pour  s'en  moquer,  les  extravagances  de  la  tradition  juive 
sur  ce  personnage. 

Chap.  xiv. 

«  Le  monde  commença  à  dire  :  Salomon,  qui  rendit 
par  soubçon  l'enfant  à  sa  mère,  jamais  ne  montra  tel  chef- 
d'œuvre  de  prudence...  »  M.-L.^  I,  p.  282. 

Allusion  au  fameux  jugement  de  Salomon  rapporté  dans 
lesi?ow,  III,  3,  V.  16-28. 

«  Et  croy  que  si  les  sièges  vuides  des  anges  ne  sont 
rempliz  d'autre  sorte  de  gens  que  de  trente-sept  jubilez, 
nous  n'aurons  le  jugement  final  et  sera  Cusanus  trompé 
en  ses  conjectures.  »  A/.-L. ,  II,  p.  282. 

Cusanus,  c'est  le  cardinal  Nicolas  de  Cues,  ou  de  Cusa, 
franciscain  (1401-1464).  Dans  son  ouvrage  De  Conjecturis 


DANS   l'œuvre    de    RABELAIS.  205 

novissimorum  temporum  (1432),  il  avait  fixé  la  fin  du 
monde  actuel  au  34*=  jubilé  après  J.-C,  le  jubilé  compre- 
nant une  période  de  cinquante  ans,  comme  chez  les  Juifs. 
Sa  conjecture  était  fondée  sur  cette  considération  que 
le  déluge  était  arrivé  au  34*^  jubilé  après  la  création  du 
monde  '. 

«  Se  donna  à  tous  les  diables  appellant  Grilgoth,  Asta- 
roth...  ))  M.-L.,  I,  p.  285.  Astaroth  est  le  nom  d'un  démon 
plusieurs  fois  cité  dans  la  Bible  :  Grilgoth  est  de  Tinven- 
tion  de  Rabelais.  Cf.  Sainéan,  art.  cité. 

«  Les  diables  viendront  pour  emporter  ce  fol  icy; 
seroient-ilz  bien  gens  pour  m'emporter  aussi?...,  mais  je 
fis  le  signe  de  la  croix,  criant,  Agyos,  Athanatos,  ho 
theos.  »  M.-L.,  I,  p.  285. 

Le  grec  est  un  des  nombreux  idiomes  que  parle 
Panurge;  il  n'est  donc  pas  étonnant  de  l'entendre  invo- 
quer Dieu  en  grec.  Il  est  plus  surprenant  de  voir  dans 
Gargantua  un  franc-archer  se  servir  de  la  même  invoca- 
tion :  «  Quelqu'un  d'eux,  nommé  Bon  Joan,  capitaine  des 
franctopins,  tira  ses  heures  de  sa  braguette  et  cria  assez 
haut  :  Agios  ho  theos.  »  Chap.  xxxv.  M.-L.,  I,  p.  i32.  — 
Les  commentateurs  rappellent  que  "Ayioç  s  Qùq  sont  les 
premiers  mots  de  la  prière  dite  Trisagion,  qui  se  chante 
dans  l'Église  romaine  à  l'office  du  vendredi  saint.  Mais  il 
n'est  point  dit  dans  le  texte  que  Bon  Joan  ait  ouvert  son 
livre  d'heures;  ce  cri  semble  lui  venir  spontanément  à  la 
bouche,  dès  qu'il  se  croit  en  face  «  d'un  diable  déguisé  ». 
Il  est  vraisemblable  que  ces  trois  mots  grecs,  peut-être 
empruntés  au  Trisagion,  étaient  pour  les  bonnes  gens  une 
formule  cabalistique,  destinée  à  conjurer  l'apparition  des 
diables,  et  d'autant  plus  efficace  qu'elle  était  pour  eux 
inintelligible. 

I.  Rappelons  que  Lefèvre  d'Etaples  avait  donné  en  i5i4,  chez 
Josse  Bade,  une  édition  des  œuvres  complètes  de  Nicolas  de  Cues; 
peut-être  est-ce  par  cette  édition  que  Rabelais  le  connaissait. 


266  l'écriture  sainte 


ChAP.  XVI. 

Le  chap.  xvi  contient  deux  formules  liturgiques  :  «  Il 
sceut  toutes  les  rues,  ruelles  et  traverses  de  Paris,  comme 
son  Deus  det.  »  M.-L.,  I,  p.  296.  Deus  det  nobis  suam 
pacem  est  une  formule  des  grâces  dites  après  le  repas. 

«  Mais  quand  ce  fut  à  Vite,  missa  est...  »  M.-L.,  I, 
p.  298.  Ite,  missa  est  est  la  formule  par  laquelle  le  célé- 
brant annonce  que  la  messe  est  finie. 

Chap.  xvii. 

«  Car  les  pardonnaires  me  le  donnent,  quant  ilz  me 
disent  en  présentant  les  relicques  à  baiser,  centuplum  acci- 
pies,  que  pour  ung  denier  jen  prenne  cent  :  car  accipies 
est  dit  selon  la  manière  des  Hébrieux  qui  usent  du  futur 
en  lieu  de  l'impératif,  comme  vous  avez  en  la  loy  :  Domi- 
num  deum  tuum  adorabis  et  illi  soli  servies,  diliges  proxi- 
mum  tuum  et  sic  de  aliis.  »  Éd.  Juste,  i533,  p.  59. 

Les  pardonnaires  empruntaient  leur  formule  :  Centu- 
plum accipies  à  saint  Mathieu,  XIX,  29  :  «  Et  omnis  qui 
reliquerit  domum...  aut  agros  propter  nomen  meum, 
centuplum  accipiet  et  vitam  aeternam  possidebit.  » 

Panurge  cite  la  «  loy  »  non  d'après  le  Deutéronome  qui 
porte,  6,  i3  :  «  Dominum  deum  tuum  timebis  et  illi  soli 
servies  »,  mais  d'après  la  réponse  du  Christ  au  tentateur, 
Luc,  IV,  8  :  «  Et  respondens  Jésus  dixit  illi  :  scriptum 
est  :  Dominum  deum  tuum  adorabis  et  illi  soli  servies.  » 

Le  commandement  «  Diliges  proximum  tuum  sicut  te 
ipsum  »  se  trouve  dans  le  Lévitique,  i3,  18,  dans  Marc, 
12,  3i,  dans  Luc,  20,  41,  dans  Mathieu,  22,  39. 

Le  texte  de  Juste,  1642,  abrège  cette  citation.  «  Comme 
vous  avez  en  la  loy  diliges  dominum,  id  est  dilige.  » 
M.-L.,  I,  p.  3o2. 

«  Tu  seras  une  fois  pendu.  Et  toy,  dit-il,  tu  seras  une 


DANS   l'œuvre   de    RABELAIS.  267 

fois  enterré  ;  lequel  est  plus  honorable  ou  l'air  ou  la  terre  ? 
He  grosse  pécore!  Jesucrist  ne  fut -il  pas  pendic  en  Pair!  « 
Ed.  Juste,  i533,  p.  6i.  Ce  dernier  membre  de  phrase  a  été 
supprimé  en  1542,  sans  doute  à  cause  de  l'inconvenance 
du  rapprochement  établi  entre  Panurge  et  le  Christ. 

ChAP.   XVIII. 

«  Comme  il  nous  feust  manifestement  demonstré  en  la 
royne  de  Saba,  que  vint  des  limites  d'Orient  et  mer  Per- 
sicque  pour  veoir  l'ordre  de  la  maison  du  saige  Salomon 
et  ouyr  sa  sapience.  «  Af.-L.,  I,  p.  Soy. 

La  visite  de  la  reine  de  Saba  à  Salomon  est  rapportée 
dans  les  Rois,  III,  10,  i.  «  Sed  et  regina  Saba,  audita  fama 
Salomonis  in  nomine  Domini  venit  tentare  eum  in  aenig- 
matibus.  » 

2.  «  Et  ingressa  Jérusalem  multa  cum  comitatu  et  divi- 
tiis...  venit  ad  regem  Salomonem  et  locuta  est  ei  universa 
quae  habebat  in  corde  suo.  « 

3.  «  Et  docuit  eam  Salomon  omnia  verba  quae  propo- 
suerat;  non  fuit  sermo,  qui  regem  posset  latere  et  non 
responderet  ei.  » 

Les  expressions  «  vint  des  limites  «  et  «  ouyr  sa  sa- 
pience »  sont  traduites  du  texte  dans  lequel  Mathieu  et 
Luc  rapportent  une  réponse  de  Jésus  aux  Scribes  et  aux 
Pharisiens.  Mathieu,  XII,  42  :  «  Regina  Austri...  venit  a 
finibus  terrae  audire  sapientiam  Salomonis...  »  Id.  dans 
Luc,  XI,  3i. 

ChaP.  XX. 

«  Et  ecce  plus  quam  Salomon  hic.  »  M.-L.,  I,  p.  319. 
C'est  le  mot  du  Christ  sur  lui-même,  dans  cette  réponse 
aux  Scribes  et  Pharisiens,  que  nous  venons  de  mention- 
ner :  «  Regina  Austri  surget  in  judicio  cum  generatione 
ista  et  condemnabit  eam  :  quia  venit  a  tinibus  terrae 
audire  sapientiam  Salomonis  et  ecce  plus  quam  Salomon 
hic.  »  Mathieu,  XII,  42;  Id.  dans  Luc,  XI,  3i. 


208  l'écriture  sainte 


«  Non  est  discipulus  super  magistrum.  »  M.-L.^  I, 
p.  320.  Cette  sentence  de  Jésus  est  rapportée  dans  Mathieu^ 
10,  24;  Luc^  VI,  40,  et  Jean,  i3,  16. 

«  Il  n'y  eust  celuy  qui  ne  beust  vingt-cinq  ou  trente 
muiz.  Et  savez  comme?  Siciit  terra  sine  aqua.  »  Réminis- 
cence du  Psaume  CXLII,  v.  6  :  «  Expandi  manus  meas 
ad  te  :  anima  mea  sicut  terra  sine  aqua  tibi.  » 

ChaP.   XXIII. 

«  Gargantua  avoit  esté  translaté  au  pays  des  phées  par 
Morgue,  comme  fut  jadis  Enoch  et  Helye.  »  Éd.  Juste, 
i533,  p.  36. 

L'enlèvement  d'Enoch  est  raconté  dans  la  Genèse^  V, 
22  :  «  Et  facti  sunt  omnes  dies  Enoch  trecenti  sexaginta 
anni  :  ambulavitque  cum  deo  et  non  apparuit,  quia  ttilit 
eum  deus  »;  celui  d'Élie  dans  les  Rois,  IV,  2,  1 1  : 
«  Cumque  pergerent  et  incedentes  sermocinarentur,  ecce 
currus  igneus  et  equi  ignei  diviserunt  utrumque;  et  ascen- 
dit  Elias  per  turbinem  in  coelum.  » 

Rabelais,  on  le  voit,  en  usait  familièrement  avec  le  texte 
de  la  Bible  en  rapprochant  de  l'enlèvement  d'Enoch  et 
Élie  celui  de  Gargantua.  Aussi  ne  faut-il  pas  s'étonner 
que  dans  le  texte  de  Juste,  1342,  «  Ogier  et  Artus  »  rem- 
placent les  deux  personnages  bibliques.  M.-L.,  I,  p.  33o. 

ChaP.  XXIV. 

«  Lors  le  regardant,  trouvèrent  escript  par  dedans  en 
Hebrieu,  Lamah  hazabthani,  dont  appellerent  Epistemon, 
luy  demandant  que  c'estoit  à  dire?  A  quoy  respondit  que 
c'estoyent  motz  Hebraicques  signifians,  pourquoy  me  as 
tu  laissé?  »  M.-L.,  I,  p.  333. 

C'est  le  cri  de  détresse  du  Christ  crucifié.  Mathieu,  27, 
46  :  «  Et  circa  horam  nonam  clamavit  Jésus  voce  magna, 
dicens  :  Eli,  Eli,  lamma  sabacthani?  Hoc  est  :  Deus 
meus,  Deus  meus,  ut  quid  dereliquisti  me?  »  «  Cette  appli- 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  269 

cation  profane,  dit  Le  Duchat,  est  proprement  du  génie 
italien,  et  c'est  de  la  41^  nouvelle  du  Masuccio  Salernitano 
que  Rabelais  l'a  tirée.  » 

Erreur.  L'idée  de  cette  inscription  est  dans  Arnaud  de 
Villeneuve,  qui  avait  inventé  un  anneau  magique.  «  Et  in 
circunferentia  sui  sit  Hely  Hely  Lamazabathani,  consum- 
matum  est,  et  ab  alia  parte  in  circunferentia  Jésus  Naza- 
renus,  rex  Judeorum...  Et  qui  portât  eum  erit  mansuetus 
et  misericors,  sapiens  et  honcstus  et  ad  dandum  consilia 
utilis...  Et  qui  eum  portabit  secum  securus  per  mare  navi- 
gabit...  »  Ce  texte  latin  convient  fort  bien  et  au  caractère 
et  à  la  situation  de  Pantagruel  dans  cet  épisode.  (D'après 
A.  Germain,  De  la  médecine  et  des  sciences  occultes  à 
Montpellier^  p.  16,. et  L.  Delaruelle,  Ce  que  Rabelais  doit 
à  Erasme  et  à  Budé^  dans  la  Revue  d'histoire  littéraire^ 
1904,  p.  220,  n.  I.) 

ChaP.   XXIX. 

«  Car  quoy?  David  tua  bien  Goliath  facillement.  Moy 
doncques  qui  en  battroys  douze  telz  qu'estoit  David  :  car 
en  ce  temps  la  ce  n'estoit  que  ung  petit  chiard,  nen  deffe- 
ray-Je  pas  bien  une  douzaine?  »  Ed.  Juste,  i533,  p.  23. 

Allusion  au  récit  des  Rois^  L  17.  Saùl  (verset  33)  objecte 
à  David  qu'il  ne  pourra  lutter  contre  le  Philistin  Goliath, 
parce  qu'il  est  trop  Jeune  :  «  Quia  puer  es.  »  La  traduc- 
tion familière  que  Rabelais  donne  du  mox  puer  disparaît 
dans  l'édition  de  Juste,  1542  :  «  Car  quoy?  David  tua  bien 
Goliath  facillement.  Et  puis  ce  gros  paillard  Eusthenes, 
etc.  »  M.-L.,  I,  p.  356. 

«  Toi  qui  as  mille  milliers  de  centaines  de  milions  de 
légions  d'anges,  duquel  le  moindre  peut  occire  tous  les 
humains...,  comme  jadys  bien  apparut  en  l'armée  de 
Sennachérib...  »  M.-L.,  I,  p.  358.  Réminiscence  d'un  épi- 
sode raconté  dans  les  Rois,  IV,  19,  35  :  «  Factum  est  igi- 
tur  in  nocte  illa,  venit  angélus  Domini  et  percussit  in 
castris  Assyriorum   centum    octoginta    quinque    millia. 


270  L  ECRITURE    SAINTE 


Cumque  diluculo  surrexisset,  vidit  omnia  corpora  mor- 
tuorum.  » 

ChaP.   XXXI. 

«  Se  trouvèrent  en  la  place...  jusques  au  nombre  de 
dixhuyct  cens  cinquante  et  six  mille  unze,  sans  les  femmes 
et petit\  en/ans.  «  M.-L.^  I,  p.  371.  Cette  formule  qui  se 
retrouve,  Gargantua^  XVII  et  XXVII,  Tiers  Livre,  I  et 
IV,  Quart  Livre,  Ane.  Prologue  et  XLIX,  est  d'origine 
biblique.  Cf.  Mathieu,  XV,  38  :  «  Erant  autem  qui  man- 
ducaverunt  quatuor  millia  hominum,  extra  parvulos  et 
mulieres.  »  Daniel,  XIV,  9  :  «  Exceptis  mulieribus  et 
parvulis  et  Jîliis.  « 

«  Ainsi  commencèrent  à  marcher  droict  en  Dipsodie, 
en  si  bon  ordre  qu'ilz  ressembloyent  es  enfans  d'Israël, 
quand  ilz  partirent  d'Egypte  pour  passer  la  mer  Rouge.  » 
M.-L.,  I,  p.  371.  Réminiscence  de  VExode,  XII  et  XIII. 
—  UExode  n'insiste  pas  sur  ce  bel  ordre. 

On  voit  que  Pantagruel  contient  déjà  un  nombre  consi- 
dérable d'emprunts  à  l'Ecriture  sainte.  La  présence  de 
frère  Jean  dans  la  seconde  partie  de  Gargantua  nous  vau- 
dra un  nouvel  appoint  de  textes  sacrés,  le  moine  alléguant 
volontiers  dans  toutes  les  circonstances  de  la  vie  quelques 
bribes  du  Psautier,  «  matière  de  bréviaire  ». 

GARGANTUA. 
Prologue. 

«  Vous  n'approchez  ny  de  pieds  ny  de  mains  à  mon 
opinion,  qui  décrète  icelles  [allégories]  aussi  peu  avoir 
esté  songées  d'Homère  que  d''Ovide  en  ses  métamorphoses 
les  sacremens  de  TÉvangile,  les  quelz  un  frère  Lubin... 
s'est  efforcé  démontrer.  »  M.-L.,  I,  p.  6. 

On  sait  de  quelle  faveur  avaient  joui  au  moyen  âge  les 


DANS    L  ŒUVRE    DE    RABELAIS.  27 1 

interprétations  allégoriques  des  auteurs  anciens.  On  dési- 
gnait ce  genre  de  commentaires  à  tendance  moralisante  du 
nom  de  Moralisationes.  Rabelais  fait  ici  allusion  aux 
«  moralisations  »  des  Métamorphoses  d'Ovide  qui  avaient 
été  composées  au  xiv<=  siècle  par  le  dominicain  anglais 
Thomas  Walleys,  professeur  de  théologie  à  Paris  et  à 
Oxford.  Il  avait  découvert  dans  toutes  les  fables  rappor- 
tées par  Ovide  des  symboles  ou  des  images  de  la  religion 
chrétienne.  Ses  «  moralisations  »  parurent  traduites  en 
français  par  Colard  Mansion,  sous  le  nom  de  Bible  des 
poètes^  à  Bruges,  1484,  et  à  Paris,  1493.  Josse  Bade  les 
publia  en  latin,  en  009  :  Metamorphosis  Ovidiana  mora- 
liter  explanata,  in-4°.  Les  humanistes  se  moquaient  de 
ces  interprétations  allégoriques  des  poèmes  antiques.  Les 
Epistiilae  Obscurorum  Virorum  nous  montrent  frère 
DoUenkopfius  tout  fier  des  subtilités  qu'il  puise  dans  Tho- 
mas Walleys  :  «  Nuper  acquisivi  unum  librum,  quem 
scripsit  quidam  magister  noster  Anglicusdeordine  nostro 
et  habet  nomen  Thomas  de  Walleis  et  compositus  est  ille 
liber  super  librum  Metamorphoseos  Ovidii;  exponens 
omnes  fabulas  ajlegorice  et  spiritualiter...  Certissimum 
est  quod  spiritus  sanctus  infudit  huic  viro  talem  doctri- 
nem.  Quia  scribit  ibi  concordantias  inter  sacram  scriptu- 
ram  et  fabulas  poetales  »  [Ep.  Obs.  Vir.,  t.  VI,  p.  42  de 
l'éd.  Bôcking).  —  A  l'époque  de  Rabelais,  seuls  les  moines 
ignorants,  les  frères  Lubin,  pouvaient  encore  voir  dans 
Bacchus  et  Sémélé  des  figures  du  Christ  et  de  la  Vierge. 

Chap.  I. 

Le  rapprochement  que  Rabelais  avait  fait  dans  Panta- 
gruel entre  la  généalogie  de  ses  héros  et  celle  du  Messie 
se  présente  de  nouveau  h  sa  pensée;  mais  il  proteste  qu'il 
ne  dira  rien  du  «  Messias  «,  d'abord  parce  qu'il  n'a  pas 
qualité  pour  traiter  de  ce  sujet,  ensuite  parce  que  les 
calomnies  des  «  cafards  «  lui  ont  interdit  toute  excursion 
sur  ce  domaine.  «  Je  vous  dis  que  par  don  souverain  des 


272  L  ECRITURE    SAINTE 


cieulx  nous  a  esté  réservée  l'antiquité  et  généalogie  de 
Gargantua,  plus  entière  que  nulle  autre;  excepté  celle  du 
Messias,  dont  je  ne  parle,  car  il  ne  m'appartient  :  aussi 
les  diables  (ce  sont  les  calomniateurs  et  caffars)  s'y 
opposent.  ))  M.-L.^  I,  p.  10. 

Chap.  V. 

«  En  sec  Jamais  l'àme  ne  habite.  »  M.-L.^  I,  p.  22.  Rémi- 
niscence d'une  sentence  qui  se  trouve  dans  les  Quaestiones 
Veteris  et  novi  Testamenti  attribuées  à  saint  Augustin. — 
Ex  Veteri  Testamento.  Quaesîio  XXIII  :  «  Anima  certe 
quia  spiritus  est,  in  sicco  habitare  non  potest;  ideo  in 
sanguine  fertur'.  »  Cette  opinion  était  invoquée  dans  un 
passage  du  Décret,  P.  II,  Caus.  02,  qiiaest.  2,  cap.  9,  à  qui 
l'on  doit  sans  doute  sa  vulgarisation  parmi  les  clercs.  On 
la  trouve  encore  alléguée  dans  un  passage  de  la  Nef  des 
fols.,  p.  56  de  la  traduction  en  vers  français  par  Pierre 
Rivière  (Paris,  G.  de  Marnef,  1497)  : 

Notre  esperit... 

En  notre  cœur  et  sang  se  tient 
Et  si,  jamais  ne  se  contient, 
Ainsi  que  lisons,  en  sec  lieu. 

«  Je  boy  comme  un  templier  et  je  tanquam  sponsus  et 
moy  sicut  terra  sine  aqua.  «  M.-L.,  I,  p.  22. 

Tanquam  sponsus  est  une  réminiscence  du  Psaume  XVIII 
[Caeli  enarrant  gloriam  Dei)  au  v.  6  :  «  In  sole  posuit 
tabernaculum  suum.  Et  ipse  tanquam  sponsus  procedens 
de  thalamo  suo.  « 

Nous  avons  déjà  rencontré  sicut  terra  sine  aqua  dans 
Pantagruel,  chap.  xx;  c'est  un  fragment  du  verset  6  du 
Psaume  CXLII.  «  Expandi  manus  meas  ad  te  :  anima 
mea  sicut  terra  sine  aqua  tibi.  » 

I.  Cf.  Pseudo-Augustini  quaestiones  veteris  et  novi  Testamenti 
CXXVII.  —  Recensuit  Alexander  Souter,  p.  5o,  1.  20  [Corpus  Scrip- 
torum  Ecclesiasticorum  latinorum,  publié  à  Vienne). 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  l'jZ 

«  J'ay  la  parole  de  Dieu  en  bouche  :  Sitio.  »  M.-L.^  I, 
p.  23.  C'est  une  des  dernières  paroles  du  Christ  sur  la 
croix.  Cf.  Jean,  XIX,  48  :  «  Postea  sciens  Jésus  quia 
omnia  consummata  sunt,  ut  consummaretur  scriptura, 
dixit  :  Sitio.  » 

Il  n'y  a  peut-être  pas  de  pire  profanation  du  texte  de 
l'Écriture  dans  toute  l'œuvre  de  Rabelais  que  cette 
parodie  d'un  cri  de  détresse  du  Christ  en  croix.  Henri 
Estienne  dans  V Apologie  pour  Hérodote.,  chap.  xiv,  cite 
certaines  applications  indécentes  que  les  ivrognes  font 
«  des  passages  de  la  sainte  et  sacrée  Ecriture  à  leur  ivro- 
gnerie... A  chaque  verre  du  vin,  ils  disent  :  Cor  mundum 
créa  in  me,  Deus,  et  spiritum  rectum  innova  in  visccribus 
meis...  Pour  dire  qu'un  vin  est  meilleur  qu'un  autre  :  Hic 
est,  tenete  eum...  Quand  il  n'y  a  plus  de  vin  :  Date  nobis 
de  oleo  vestro  :  quia  lampades  nostrae  exstinguntur... 
Quand  on  prend  le  verre  pour  boire  :  quia  plus  est  [jeu  de 
mots  snr piot].  »  La  parodie  du  Sitio  dépasse  de  beaucoup 
celles-ci  en  inconvenance.  Et  pourtant  elle  ne  fut  point 
supprimée  du  texte  de  4042.  Il  y  a  plus  :  nous  la  retrou- 
vons dans  un  sermon  joyeux,  publié  à  Lyon,  vers  1540, 
suivant  M.  Emile  Picota  Cf.  Sermon  joyeux  de  Bien 
boire.,  à  deux  personnaiges,  c'est  assavoir  :  le  Prescheur, 
le  Cuisinier,  dans  V Ancien  théâtre  français  de  VioUet- 
le-Duc,  t.  II,  p.  i3  : 

Le  Prescheur  :«  Et  aussi  Dieu  nous  avisa 

De  bien  boyre  et  nous  devisa 
Et  nous  dist  ce  mot  :  Sitio.  » 

Nous  aurons  à  expliquer  comment  ces  parodies  des 
textes  de  l'Écriture  qui  nous  paraissent  aujourd'hui  si 
choquantes  étaient  admises  au  xvi^  siècle. 

«  Ex  hoc  in  hoc.  »  M.-L.,  I,  p.  24. 


I.  Cf.  Le  monologue  dramatique,  dans  l'Ancien  théâtre  français, 
par  E.  Picot,  dans  Romania,  1886,  p.  33G. 

REV.    DES  ET.    RABELAISIENNES.   VIII.  l8 


274  L  ECRITURE    SAINTE 


Psaume  LXXIV,  9  :  «  Hune  humiliât  et  hune  exahat  : 
quia  calix  in  manu  Domini  vini  meri  plenus  misto. 

«  Et  inclinavit  ex  hoc  in  hoc  :  verumtamen  faex  ejus 
non  est  exinanita  :  bibent  omnes  peeeatores  terrae.  « 

Dans  le  psaume,  la  main  du  Seigneur  ineline  le  ealiee 
de  l'un  à  l'autre  ;  le  buveur  de  Rabelais  détourne  le  texte 
de  son  sens  et  d'un  geste  indique  probablement  qu'il  fait 
passer  le  vin  de  ceci  :  la  coupe,  en  cela  :  la  bouche. 

ChaP.   VI. 

«  Je  le  prouve,  disait-il  :  Nostre  Sauveur  dit,  en  l'évan- 
gile Joannis  XVI  :  la  femme  qui  est  à  l'heure  de  son  enfan- 
tement a  tristesse  :  mais  lorsqu'elle  a  enfanté,  elle  n'a 
souvenir  aucun  de  son  angoisse.  »  Texte  de  1 534.  —  Rémi- 
niscence de  Jean,  XVI,  21  :  «  Mulier  cum  parit,  tristitiam 
habet,  quia  venit  hora  ejus  :  cum  autem  pepererit  pue- 
rum,  jaîn  non  meminit  pressurae  propter  gaudium,  quia 
natus  est  homo  in  mundum.  » 

«  Ha,  dist-elle,  vous  dictes  bien,  et  aime  beaucoup 
mieulx  ouir  tels  propos  de  l'évangile  et  mieulx  m'en  trouve 
que  de  ouïr  la  vie  de  sainte  Marguerite  ou  quelque  autre 
capharderie.  » 

Au  moyen  âge,  au  temps  de  Rabelais,  et  même  après 
lui,  les  femmes  en  couches  avaient  pour  sainte  Margue- 
rite une  dévotion  particulière  dont  on  trouve  l'origine 
dans  la  Légende  dorée.  Sainte  Marguerite,  vierge  et  mar- 
tyre, au  moment  de  succomber  sous  les  tourments,  remer- 
cia Dieu  de  l'avoir  soutenue  dans  ses  souffrances  et  le 
supplia  de  secourir  ceux  qui  se  souviendraient  d'elle,  et 
particulièrement  les  femmes  en  couches  qui  l'invoque- 
raient. Cf.  Sermones  de  Sanctis.  De  Sancta  Margareta,  et 
Sermones  Dormi  secure,  «  addensque  ut  quaecumque  in 
partu  laborans  et  cam  invocaret  illesa  prolem  emitteret. 
Factaque  est  vox  de  celo  dicens  quod  in  suis  petitionibus 
esset  exaudita,  »  fol.  CXI  de  l'éd.  de  Simon  Vincent  (Bibl. 
un.  R.  XVI,  1232).  La  Vie  de  sainte  Marguerite  est  fréquem- 


DANS    L  ŒUVRE    DE    RABELAIS.  27D 

ment  annexée  aux  livres  d'heures  du  xvi^  siècle.  Les  Heures 
à  l'usage  d'Orléans  (Paris,  Jean  de  Brie,  i520,  Bibl.  un. 
R.  XVI,  1034)  contiennent  une  Vie  de  Madame  sainte  Mar- 
guerite, vierge  et  martyre,  en  vers  grossièrement  ryth- 
més et  assonances  ^  et  une  Oraison  à  sainte  Marguerite, 
à  dire  pour  les  femmes  grosses,  en  vers  du  même  genre. 

On  lisait  aux  femmes  en  couches  la  passion  de  sainte 
Marguerite,  comme  l'attestent  un  passage  du  prologue  de 
Pantagruel  :  «  En  cas  qu'ilz  n'eussent  senty  allégement 
manifeste...,  ny  plus  ny  moins  que  les  femmes  estans  en 
mal  d'enfant,  quand  on  leur  ligt  la  Vie  de  sainte  Margue- 
rite »,  et  cette  épigramme  de  Melin  de  Saint-Gelays  : 

Anne  sentant  au  ventre  une  tranchée... 
Lors  sur  un  lit,  le  jarret  estendu 
Entre  les  bras  d'une  qui  luy  recite 
La  passion  de  sainte  Marguerite... 
Jeta  un  cry  et  puis  fit  quatre  pets. 

(Ed.  P.  Blancheniain,  t.  II,  p.  271.) 

En  1542,  tout  ce  passage,  depuis  k  Je  le  prouve...  »  jus- 
qu'à «  capharderie  »,  fut  retranché  du  Gargantua,  sans 
doute  comme  injurieux  pour  la  dévotion  aux  saints,  qua- 
lifié de  «  capharderie  ». 

«  Ne  dit  Salomon,  Proverbiorum  XIV:  Innocens  crédit 
omnia  verba,  etc.  Et  saint  Paul,  prim.  Corinthior.  XIII  : 
Charitas  omnia  crédit?  Pourquoi  ne  le  croiriez-vous? 
Pour  ce,  dictes  vous,  qu'il  n'y  a  nulle  apparence.  Je  vous 
dis  que  pour  caste  seule  cause  vous  le  devez  croire,  en  foy 
parfaicte.  Caries  Sorbonistes  disent  que  foy  est  argument 
des  choses  de  nulle  apparence.  » 

I.  Voici,  comme  spécimen  de  cette  poe'sie  populaire,  la  prière  de 
sainte  Marguerite  à  sa  mort  :  «  Après  je  te  prie  et  requicr,  Que  ne 
vueille  pas  oublier,  Les  femmes  quand  me  requerront,  Et  en  peine 
d'enfant  seront,  Quand  feront  ma  passion  lire,  Mon  grief  tourment 
et  mon  martyre  :  Que  leur  mal  face  tost  fincr,  Et  leur  fruict  bap- 
tesme  gaigner.  » 


276  l'écriture  sainte 


D'après  le  contexte  \  Rabelais  donne  ici  au  mot  Inno- 
cens  le  sens  d'innocent,  d'  «  homme  de  bien  ».  mais  dans 
le  texte  des  Proverbes,  XIV,  i5,  il  signifie  imprudent  et 
est  opposé  à  astutus,  homme  habile.  «  Innocens  crédit 
omni  verbo  :  astutus  considérât  gressus  suos.  « 

Saint  Paul,  Corinth.,  I,  i3,  7.  «  [Charitas]  omnia  suf- 
fert,  omnia  crédit,  omnia  sperat,  omnia  sustinet.  » 

C'est  saint  Paul  lui-même  qui  a  donné  de  la  foi  la  défi- 
nition que  Rabelais  prête  aux  Sorbonistes.  Cf.  Ep.  ad 
Hebraeos,  XI,  i  :  «  Fides  est  substantia  rerum  speran- 
darum,  argumentum  non  apparentium.  »  Même,  si  nous 
en  croyons  Érasme,  Eloge  de  la  Folie,  LUI,  p.  118,  de 
l'éd.  J.-B.  Kan,  les  Scholastiques  reprochaient  précisé- 
ment à  cette  définition  paulinienne  de  ne  pas  être  dans 
les  formes  de  la  dialectique  :  «  Paulus  fidem  praestare 
potuit,  at  idem  cum  ait  :  Fides  est  substantia  rerum  spe- 
randarum,  argumentum  non  apparentium  :  parum  magis- 
traliter  definivit.  »  Et  voici,  d'après  le  commentaire  de 
Listrius  sur  ce  passage  de  VEloge  de  la  Folie,  la  défini- 
tion de  la  foi  d'après  les  Scholastiques,  «  Fides  estvolun- 
taria  certitude  absentium  infra  scientiam  et  supra  opinio- 
nem  constituta.  » 

Il  y  a  dans  ce  passage  de  Rabelais  une  série  de  calem- 
bours; innocens,  charitas  sont  pris  dans  un  sens  qui  n'est 
point  celui  qu'ils  ont  dans  les  textes  de  Salomon  et  de 
saint  Paul.  De  même,  le  mot  apparence  est  employé  dans 
deux  sens  différents.  Il  n'y  a  dans  cette  étrange  nativité 
nulle  apparence,  c'est-à-dire  nulle  vraisemblance^,  objecte 
le  lecteur.  —  C'est  précisément  pourquoi  vous  devez  le 
croire  «  en  foy  parfaicte  »,  répond  le  conteur;  puisque  la 

1.  «  Si  ne  le  croyez,  je  ne  m'en  soucie;  mais  un  homme  de  bien, 
un  homme  de  bon  sens  croit  toujours  ce  qu'on  luy  dit  et  ce  qu'il 
trouve  par  escrit.  » 

2.  C'est  un  des  sens  de  ce  mot  au  xvr  siècle.  Cf.  Amyot,  Périclès, 
p.  36  de  l'éd.  Louis  Clément  :  «  Et  encore  y  en  avoit-il  qui  son- 
geoyent  desjà  à  conquérir  la  Thoscane  et  l'empire  de  Cartage  :  ce 
qui  n'estoit  pas  du  tout  sans  apparence,  ny  sans  occasion  d'espé- 
rance... » 


DANS    L  ŒUVRE    DE    RABELAIS.  277 

foi  s'applique  aux  objets  de  nulle  évidence^  [rerum  non 
apparentium.] 

Tout  ce  passage  a  été  retranché  de  l'édition  de  Juste, 
1542,  soit  parce  qu'il  oflYe  une  application  bouffonne  de  la 
définition  de  la  foi,  soit  plutôt  parce  qu'il  contient  une 
raillerie  à  l'adresse  des  Sorbonistes. 

ChaP.  VII. 

«  Ce  que  oyans  les  assistans,  dirent  que  vrayement  il 
devoit  avoir  par  ce  le  nom  de  Gargantua,  puisque  telle 
avoit  esté  la  première  parole  de  son  père  à  sa  naissance, 
à  l'imitation  et  exemple  des  anciens  Hébreux.  «  M.-L.^  I, 
p.  29. 

Chez  les  Hébreux,  le  choix  du  nom  de  l'enfant  était 
inspiré  par  une  circonstance  quelconque  de  la  naissance. 
Cf.  Vigouroux,  Dictionnaire  de  la  Bible,  art.  Nom, 
40  Imposition  des  noms.  Ce  sont  ordinairement  les  pa- 
rents qui  donnent  le  nom  à  l'enfant.  La  mère  remplit  pré- 
férablement  cet  office.  Le  père  intervient  aussi.  Abraham 
donne  le  nom  à  Isaac.  Genèse,  XXI,  3.  Jacob  appelle  son 
dernier  fils  Benjamin.  Genèse,  XXXV,  i8.  David  nomme 
son  fils  Salomon,  II.  Rois,  XII,  24.  Zacharie,  son  fils 
Jean.  Luc,  I,  63.  —  Les  familiers  de  Grandgousier  se  con- 
forment donc  à  l'usage  des  Hébreux  non  pas  en  donnant 
pour  nom  à  Gargantua  les  premières  paroles  prononcées 
par  son  père,  mais  en  tirant  ce  nom  d'une  circonstance 
de  la  naissance  de  l'enfant. 

Chap.  VIII. 

«  'H  àYaTCTj  oi  'CriTzX  Ta  eauTî^ç.  »  AI.-L..  I,  p.  34.  Saint 
Paul,  Ep.  aux  Corinthiens,  I,  i3,  5.  «  Non  quaerit  quae 
sua  sunt.  »  Cette  sentence  appartient  à  la  définition  de  la 
charité,  dont  nous  avons  déjà  rencontré  un  fragment  au 
chap.  VI  :  «  Charitas...  omnia  crédit.  » 

Le  rapport  de  cette  sentence  avec  la  description  précé- 


278  l'écriture  sainte 


dente  me  semble  indiqué  par  un  passage  du  Moyen  de 
parvenir,  XV  :  «  On  pratique  le  doux  androgine,...  on 
fait  la  beste  à  deux  dos...,  c'est  estre  bonne  personne, 
parce  que  nul  n'est  bon  et  n'y  a  bonne  personne  que  celle 
qui  se  faisant  du  bien  en  fait  à  un  autre.  » 

Chap.  X. 

«  Mâïj  le  tesmoignage  evangelique  vous  contentera. 
Matth..  17,  est  dit  qu'à  la  transfiguration  de  Nostre  Sei- 
gneur, vestimenta  ejus  facta  sunt  alba  sicut  lux  :  ses  ves- 
temens  furent  faits  blancs  comme  la  lumière.  »  M.-L.,  I, 
p.  40. 

Le  texte  de  la  Vulgate  porte  au  passage  indiqué  :  «  Ves- 
timenta ejus  facta  sunt  alba  sicut  nix,  »  et  dans  Marc,  IX, 
2  :  «  Et  vestimenta  ejus  facta  sunt  splendentia  et  candida 
nimis  velut  7iix...  » 

La  leçon  sicut  lux  est  une  correction  d'Érasme,  qui 
l'explique  ainsi,  dans  les  Annotationes  qui  suivent  son 
édition  du  Nouveau  Testament  ^Froben,  iSip),  p.  58. 
«  Ad  haec  in  omnibus  quae  quidem  ego  viderim  graecis 
exemplaribus  scriptum  erat,  non  (sicut  nix)  sed  wç  -0  çwç, 
id  est,  sicut  lux.  Unde  videri  poterat  errore  scribae,  lux 
mutatum  in  nix,  nisi  secus  et  legeret  et  interpretaretur 
Hieronymus  atquc  item  Chrysostomus,  praesertim  cum 
alius  Evangelista  meminerit  fullonis,  cujus  ars  est  candi- 
dare  vestes.  Quanquam  Valla  de  his  verbosius  argutatur 
quae  si  quis  cupiat  cognoscere  et  si  quid  videbuntur  ad 
evangelii  sensum  facere,  sunt  in  promptu.  » 

Nous  avons  donc  ici  une  preuve  que  Rabelais  avait  pra- 
tiqué l'édition  du  Nouveau  Testament  donnée  par  Erasme. 

'(  Et  Thobie,  chap.  v,  quand  il  eut  perdu  la  veue,  lors 
que  Raphaël  le  salua,  respondit  :  quelle  joye  pourray-je 
avoir,  qui  point  ne  voy  la  lumière  du  ciel  ?  M.-L.,  I,  p.  40. 

Thobie,  3,  12  :  «  Et  ait  Tobias  :  Quale  gaudium  mihi 
erit.  qui  in  tenebris  sedeo  et  lumen  coeli  non  video?  » 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  279 

«  En  telle  couleur  tesmoignèrent  les  anges  la  Joye  de 
tout  l'univers  à  la  résurrection  du  Sauveur,  Jean^  20,  et  à 
son  ascension,  Act.  i.  «  M.-L.^  I,  p.  40. 

Jean^  20,  12  :  «  Et  [Maria  Magdelena]  vidit  duos  ange- 
los  m  albis^  sedentes,  unum  ad  caput  et  unum  ad  pedes, 
ubi  positum  fuerat  corpus  Jesu.  »  Actes^  I,  10  :  «  Cumque 
intuerentur  [discipuli]  in  coelum  euntem  illum,  ecce  duo 
viri  astiterunt  juxta  illos  in  vesîihus  alhis.  » 

«  De  semblable  parure  vit  saint  Jean  Evangeliste,  Apoc. 
4  et  7,  les  fidèles  vestus  en  la  céleste  et  béatifiée  Hierusa- 
lem.  »  M.-L.,  I,  p.  41. 

Apocalypse,  IV,  4  :  «  Et  in  circuitu  sedis  sedilia  viginti 
quatuor  :  et  super  thronos  viginti  quatuor  seniores  seden- 
tes circumamicti  vestimentis  albis.  » 

VII,  i3  :  «  Et  respondit  unus  de  senioribus  et  dixit 
mihi  :  Hi,  qui  amicti  sunt  stolis  albis,  qui  sunt?  et  unde 
venerunt?  » 

14.  «  Et  dixi  illi  :  Domine  mi,  tu  scis.  Et  dixit  mihi  : 
Hi  sunt  qui  venerunt  de  tribulatione  magna  et  laverunt 
stolas  suas  et  dealbaverunt  eas  in  sanguine  Agni.  » 

Les  quatre  textes  bibliques  allégués  ici  par  Rabelais 
se  trouvent  à  la  rubrique  Albus  dans  la  grande  Concor- 
dance publiée  à  Bâle  chez  Froben  en  i523.  Concordantiae 
majores  cum  declinabilium  utriusque  instrumenti ,  tum 
indeclinabilium  dictionum;  praemissa  praefatione  Joan. 
Frobenii;  et  secunda  pars  qiiae  dictionum  indeclinabilium 
Concordantias  continet:  cum  praefatione  Joan.  de  Secu- 
bia.  In-fol. 

Chap.  XL 

«  Faisoit  chanter  Magnificat  à  matines  et  le  trouvoit 
bien  à  propos.  «  M.-L.,  I,  p.  45. 

Le  Magnificat,  cantique  d'actions  de  grâces  de  la  Vierge 
après  l'Annonciation  [Luc,  I,  46-55),  ne  se  chante  Jamais 
à  l'office  de  nuit.  «  Chanter  Magnificat  à  matines  »  était 
une  locution  usuelle  dans  le  monde  clérical  pour  désigner 


28o  l'écriture  sainte 


quelque  acte  fait  hors  de  propos  ou  à  contre-temps.  Cf. 
H.  Estienne,  Apologie  pou?-  Hérodote,  III,  76. 

Chap.  XIII. 

«  J'y  estois,  dist  Gargantua,  et  bien  tost  en  sçaurez  le 
tu  autem.  »  M.-L.,  I,  p.  52. 

«  Tu  autem,  Domine,  miserere  nobis  »  est  la  formule 
sur  laquelle  se  clôt  chaque  leçon  des  offices.  Connaître 
une  question  jusqu'au  tu  autem,  c'est  la  connaître  jusqu'au 
bout.  Cf.  Pantagruel,  chap.  xi  :  «  Lors,  dist  Pantagruel  : 
Mon  amy,  voulez-vous  plus  rien  dire!  Respondit  Baise- 
cul  :  Non,  Monsieur  :  car  j'en  ay  dit  tout  le  tu  autem...  » 
M.-L.,  I,  p.  233. 

Chap.  xix. 

La  harangue  de  Maître  Janotus  de  Bragmardo  est  ornée 
de  réminiscences  de  l'Écriture.  «  Une  paire  de  chausses 
est  bonne  et  vir  sapiens  non  abhorrebit  eam.  »  M.-L.,  I, 
p.  70. 

Ecclesiaste,  38,  4  :  «  Altissimus  creavit  de  terra  medi- 
camenta.  Et  vir  prudens  non  abhorrebit  illa.  » 

«  Reddite  que  sunt  Cesaris  Ccsari  et  que  sunt  dei  deo.  » 
Eod.  loc. 

C'est  la  réponse  du  Christ  aux  Scribes  lui  demandant 
s'il  faut  payer  le  tribut.  Luc,  20,  25;  Math.,  22,  21  ;  Marc, 
12,  17. 

«  Si  vostre  jument  s'en  trouve  bien,  aussi  fait  nostre 
Faculté,  que  comparata  est  jumentis  insipientibus  et  simi- 
lis facta  est  eis.  Psalmo  nescio  qtio,  si  l'avois-je  bien  quotté 
en  mon  paperat.  »  M.-L.,  I,  p.  71. 

Le  psaume  coté  par  Janotus  est  le  XLVIII«.  Les  mor- 
tels que  la  prospérité  aveugle  sur  leur  destinée  y  sont 
comparés  à  des  bêtes  de  somme,  versets  i3-2i  :  «  Et 
homo,  cum  in  honore  esset,  non  intellexit  :  comparatus 
est  jumentis  insipientibus  et  similis  factus  est  illis.  »  Si 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  28 1 

peu  flatteuse  que  fût  cette  comparaison  des  théologiens 
avec  des  bêtes  de  somme,  elle  n'a  pas  été  rayée  de  Téd. 
de  1542. 

Maître  Janotus,  qui  s'aide  de  tout  ce  qu'il  sait  de  latin, 
insère  en  sa  harangue  des  formules  liturgiques  :  «  Hay, 
Domine,  je  vous  prie,  in  nomine  Patris  et  Filii  et  Spiritus 
Sancti^  Amen^  que  vous  rendez  nos  cloches  :  et  Dieu  vous 
gard  de  mal  et  Nostre  Dame  de  Santé,  qui  vivit  et  régnât 
per  omnia  secula  seculoriim.  Amen.  »  M.-L.,  I,  p.  72. 

ChaP.   XXI. 

«  Ordinairement,  il  s'esveilloit  entre  huit  et  neuf  heures, 
fust  jour  ou  non  :  ainsi  l'avoient  ordonné  ses  regens  théo- 
logiques, allegans  ce  que  dit  David  :  Vaniim  est  vobis  ante 
lucem  sur  gère.  »  M.-L..,  I,  p.  77. 

Psaume  CXXVI,  1-2  :  «  Nisi  Dominus  aedificaverit 
domum,  in  vanum  laboraverunt  qui  aediticant  eam... 
Vanum  est  vobis  ante  lucem  surgere;  surgite  postquam 
sederitis,  qui  manducatis  panem  doloris.  » 

Là  encore,  le  texte  allégué  ne  s'applique  au  cas  exposé 
qu'à  la  condition  d'être  séparé  du  contexte  et  pris  à  con- 
tresens. Cette  phrase  de  David  a  d'ailleurs  prêté  à  d'autres 
facéties  du  même  ordre  :  aujourd'hui  encore,  dans  cer- 
tains milieux  «  théologiques  »,  faire  la  grasse  matinée  se 
traduit  par  :  avoir  le  Vanum. 

Chap.  xxiii. 

«  Ce  pendant  qu'on  le  frotoit,  luy  estoit  leue  quelque 
pagine  de  la  divine  Escripture,  haultement  et  clerement, 
avec  pronunciation  compétente  en  la  matière.  »  M.-L..,  I, 
p.  86. 

Cette  lecture,  haut<î,  claire,  respectueuse  du  caractère 
du  texte,  s'oppose  à  la  pratique  des  moines  qui  «  mar- 
monnent grand  renfort  de  légendes  et  pseaulmes  nulle- 
ment par  eulx  entenduz.   Ils  content   force   patenostres 


L  ECRITURE    SAINTE 


entrelardées   de   longs   Ave   Mariaz,   sans  y  penser   ny 
entendre.  »  Gargantua^  XL;  M.-L.^  I,  p.  149. 

ChaP.  XXVII, 

«  Là  fut  décrété  qu'ilz  feroient  une  belle  procession, 
renforcée  de  beaux  preschans  et  letanies  contra  hostium 
insidias  et  beaux  responds  pro  face.  »  M.-L.^  I,  p.  104. 

Les  préchants  (praecantus)  sont  les  motets  entonnés  par 
le  premier  chantre  ou  préchantre. 

J'ai  vainement  cherché  des  litanies  coîitra  hostium  insi- 
dias dans  plusieurs  bréviaires  du  temps  de  Rabelais.  La 
Letania  major  (Litanies  des  saints)  ne  comporte  même 
pas  de  formule  «  pour  la  paix  »  ou  «  contre  les  ennemis  ». 

Les  «  responds  »  pro  pace  diffèrent  dans  les  bréviaires 
selon  les  diocèses  ou  les  ordres.  «  Esto  nobis  domine  tur- 
ris  fortitudinis  a  facie  inimici  »  est  la  formule  du  Brevia- 
rium  estivale  secundum  ritum  venerabilium  7-eligiosorum 
insignis  monasterii  beatissimi  Albini  Andegavis  Ord. 
Sancti  Bénédictin  1 53i. 

Les  Processionalia  du  temps  de  Rabelais  donnent, 
comme  prière  pro  pace  :  «  Tua  est  potentia,  tuum  regnum, 
Domine.  » 

Mais  nulle  part  je  n'ai  pu  trouver  ^a  prière  que  chantent 
les  moines  de  Seuillé  :  impetum  inimicorum.  M.-L.,  I, 
p.  104.  Peut-être  Rabelais  a-t-il  retenu  de  quelque  psaume 
ces  deux  mots,  si  bien  choisis  pour  donner  une  impres- 
sion de  lenteur  et  de  monotonie  qui  contrastent  plaisam- 
ment avec  l'ardeur  et  l'impatience  de  frère  Jean  :  «  Re- 
tourne au  cœur  de  l'Eglise  ou  estoientles  autres  moines..., 
lesquelz  voyant  chanter,  im,  im,  pe,  e,  e,  e,  e,  tum,  um, 
in,  i,  ni,  i,  mi,  co,  o,  o,  o,  o,  rum,  um  :  c'est,  dist-il, 
bien  chien  chanté.  »  M.-L.^  I,  p.  104. 

ChaP.   XXXV. 

«   Quelqu'un  d'eux,   nommé  Bon  Joan,  capitaine  des 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  283 

franctopins,  tira  ses  heures  de  sa  braguette  et  cria  assez 
haut,  Agios  ho  theos.  «  M.-L.,  I,  p.  i32.  Voir  supra  la 
note  sur  le  chap.  xiv  de  Pantagruel^  p.  265. 

«  Les  maroufles...  disoient...,  c'est  un  lutin  ou  un 
diable  ainsi  déguisé.  Ab  hoste  maligno  libéra  nos^  Do- 
mine; et  s'en  fuyoient  à  la  route.  » 

Formule  rituelle  sur  le  type  des  prières  de  la  Letania 
major  :  Ab  omni  malo,  Libéra  nos  Domine. 
Afulgure  et  tempestate,  id. 
A  morte  subitanea,  id. 
Etc. 

Chap.  xxxvii. 

«  Mais  ilz  en  eurent  telle  recompense  qu'ilz  sont  tous 
péris  en  la  ruine  du  chasteau,  comme  les  Philistins  par 
l'engin  de  Sanson  et  ceux  que  opprima  [écrasa]  la  tour  de 
Siloé;  desquelz  est  escrit.  Luc,  i3.  »  M.-L.,  I,  p.  139. 

On  sait  comment  Samson,  ayant  recouvré  sa  force  pre- 
mière, ébranla  les  colonnes  du  temple,  qui  s'écroula, 
écrasant  dans  sa  chute  Samson  et  trois  mille  Philistins. 
Cf.  Juges,  XVI,  26-3 1. 

La  ruine  de  la  tour  de  Siloë,  qui  écrasa  dix-huit  per- 
sonnes, est  rapportée  dans  Luc,  i3,  4  :  «  Sicut  illi  decem 
et  octo  supra  quos  cecidit  turris  in  Siloë  et  occidit  eos  : 
putatis  quia  et  ipsi  debitores  fuerint  praeter  omnes  homi- 
nes  habitantes  in  Jérusalem?  » 

Chap.  xxxvni.  "* 

Ce  chapitre  contient  une  application  plaisante  du  texte 
d'un  psaume  à  la  mésaventure  des  pèlerins  mangés  en 
salade  :  «  Lasdallcr...  leur  remonstra  que  ceste  adventure 
avoit  esté  prédite  par  David,  Psal...  cum.  exsurgerent 
homines  in  nos,  forte  vivos  déglutissent  nos,  quand  nous 
fusmes  mangés  en  salade  au  grain  du  sel.  —  Cum  irasce- 
retur  furor  eorum  in  nos,  forsitan  aqua  absorbuisset  nos. 


284  l'écriture  sainte 


quand  il  beut  le  grand  traict.  —  Torrentem  pertransivit 
anima  nostra^  quand  nous  passasmes  la  grande  boyre.  — 
Forsitan  pertransisset  anima  nostra  aquam  intolerahilem^ 
de  son  urine,  dont  il  nous  tailla  le  chemin.  Benedictus 
Domimis^  qui  non  dédit  nos  in  captionem  dentibus  earum. 
Anima  nostra^  sicut  passer^  erepta  est  de  laqueo  venan- 
tiu7n,  quand  nous  tombasmes  en  la  trape.  Laqueus  contri- 
bus  est,  par  Fournillier,  et  nos  liberati  siimus.  Adjuto- 
7'ium  tjostrum,  etc.  «  M.-L.,  l,  p.  143.  C'est  tout  le 
Psaume  CXXIII  que  cite  Lasdaller,  à  l'exception  du 
début  du  premier  verset  :  Nisi  quia  Dominus  erat  in  nobis, 
[cum  exsurgerent,  etc.,]  et  de  la  fin  du  huitième  et  der- 
nier :  [Adjutorium  nostrum  in  nomine  Domini],  quifecit 
coelum  et  terram. 

Rabelais  se  moque  ici  des  prédicateurs,  des  théologiens 
ou  même  des  simples  fidèles,  qui  voyaient  dans  les  textes 
de  l'Écriture  des  figures  ou  des  prédictions  des  événements 
contemporains.  Déjà  l'auteur  des  Epistulae  Obscurorum 
vironim  s'était  raillé  de  ces  allégations  imprévues  des 
textes  sacrés  :  «  Ego  semel  fui  in  Caméra  ipsius,  — 
raconte  un  moine,  —  tune  vidi  ibi  jacere  cappam  suam  et 
vidi  quod  fuit  plena  pediculorum.  Et  ipse  videns  quod 
ego  vidi,  allegavit  Scripturam  dicens  :  Animalia  tua  habi- 
tabunt  in  ea,  »  p.  248.  —  Ces  citations  abusives  et  plai- 
santes de  l'Écriture  étaient  des  facéties  de  clercs.  De  bons 
esprits  y  prenaient  plaisir  :  témoin  Jacques  Colin,  abbé 
de  Saint-Ambroise  et  lecteur  du  roi  François  I^"".  Un  jour 
le  roi  François  rapportait  à  son  lecteur  les  doléances  des 
moines  de  Saint-Ambroise,  qui  se  plaignaient  que  leur 
abbé  les  laissât  mourir  de  faim  :  «  Je  croy  que  David 
entendait  Dieu  quand  il  disoit  :  Si  non  fuerint  saturati 
murmurabunt.  Et  interprétoit  ce  mot  au  roy,  selon  son 
office  de  lecteur.  Et  depuis,  dit-il,  le  Nouveau  Testament 
a  parlé  d'eux  tout  appertement,  là  où  il  est  escript  en  saint 
Mathieu,  au  chap.  xvii,  20  :  Hoc  Genus  demoniorum  non 
ejicitur,  nisi  oratione  et  jejunio.  —  Hoc  genus  demonio- 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  285 

rum,  dit-il,  c'est-à-dire  ce  genre  de  moines.  «  Nouvelles 
récréatiotis  et  joyeux  devis ^  nouv.  47.    . 

L'auteur  du  Fort  inexpugnable  de  l'honneur  du  sexe 
féminin,  François  de  Billon,  s'amuse,  dans  sa  Préface,  à 
établir  une  conformité  entre  les  prophètes  et  secrétaires 
de  Dieu  et  les  notaires  et  secrétaires  du  roi  de  France  : 
Moïse  préfigure  Huraut  de  Cheverny;  Josué,  d'Orne; 
Samuel,  Longuet,  etc.  Les  Protestants  furent  les  premiers 
qui  s'indignèrent  de  voir  les  textes  sacrés  traités  avec  une 
telle  familiarité.  Cf.  H.  Estienne,  Apologie  pour  Héro- 
dote, XIV. 

ChAP.   XXXIX. 

«  Diavol!  il  n'y  a  plus  de  moust,  Gei-minavit  radix 
Jesse.  »  M.-L.,  I,  p.  144.  Sur  la  «  racine  de  Jessé  »,  ii  y 
avait  une  équivoque  obscène,  qu'on  retrouve  dans  d'autres 
textes^  ;  elle  est  suggérée  ici  par  le  contexte  :  il  n'y  a  plus 
de  moust  (mou).  Frère  Jean  déforme  le  texte  bien  connu 
d'Isaïe,  XI,  i  :  «  Et  egredietur  virga  de  radiée  Jesse  et  flos 
de  radice  ejus  ascendet.  » 

ChAP.  XL. 

«  Tous  vrais  christians,  de  tous  estatz,  en  tous  lieux,  en 
tous  temps,  prient  Dieu  et  l'Esprit  prie  et  interpele  pour 
iceulx  et  Dieu  les  prend  en  grâce.  »  M.-L.,  I,  p.  i5o.  Il  y 
a  peut-être  ici  une  réminiscence  de  Saint  Paul,  Ep.  aux 
Romains,  VIII,  26  :  «  Similiter  autem  et  Spiritus  adjuvet 
infirmitatem  nostram  :  nam  quid  oremus,  sicut  oportet, 
nescimus  :  sed  ipse  Spiritus  postulat  pro  nohis  gemitibus 

I.  L'édition  Burgaud-Desmarets  et  Rathery,  t.  I,  p.  237,  cite  ce 
fragment  d'un  vieux  Noël  : 

«  Par  parfaite  médecine 
M'ont  là  adressé 
Une  immaculée  racine 
Sortant  de  Jessé.  » 


286  l'écriture  sainte 


inenarrabilibus.  »  Saint  Paul  se  sert  deux  fois  du  mot 
interpellare  au  sens  d'intercéder^  en  parlant,  il  est  vrai, 
non  du  Saint-Esprit,  mais  du  Christ  :  Epitre  aux  Ro- 
mains^ 8,  34,  «  qui  etiam  interpellet  pro  nobis  »  et  Epître 
aux  Hébreux^  7,  25,  «  semper  vivens  ad  interpellendum 
pro  nobis  ». 

«  Mais,  gay,  gay,  [dit  frère  Jean]  ad  formam  nasi 
cognoscitur  ad  te  levavi.  »  M.-L.^  I,  p.  i5i. 

Ad  te  levavi  [oculos  meos]  est  le  début  du  Psaume  CXXII, 
V.  I.  —  Ces  mots  servent  ici  à  suggérer  une  équivoque 
obscène  en  rapport  avec  la  première  partie  de  la  phrase  : 
Ad  formam  nasi.  «  Dicuntur  Nasati,  ut  Lampridius  adver- 
tit,  viriliores,  ac  belle  mutoniati  »,  dit  Caelius  Rhodigi- 
nus,  Lectionum  Antiquarum  libriXVI,  1.  XIV,  60.  Laurent 
Joubert  protestera  contre  ce  préjugé  populaire  en  citant 
la  phrase  de  Rabelais  qui  l'avait  consacré  :  «  Et  quoy  qu'on 
dise  Ad  formam  nasi  cognoscitur  ad  te  levavi,  d'autant 
que  la  proportion  des  membres  n'est  observée  en  tous, 
plusieurs  ont  une  belle  trompe  de  nez,  qui  sont  camus  du 
reste  et  plusieurs  camus  de  nez,  sont  bien  apointés  du 
membre  principal.  «  Erreurs  populaires  et  propos  vul- 
gaires touchant  la  médecine  et  le  régime  de  santé.  Bor- 
deaux, Millanges,  1679,  liv.  V,  chap.  iv. 

Chap.  xli. 

«  Je  vous  supplie,  commençons  vous  et  moy  les  sept 
pseaumes.,  pour  voir  si  tantost  ne  serez  endormy.  »  M.-L., 
I,  p.   l52. 

Ces  «  sept  pseaumes  »  sont  les  psaumes  dits  de  la  Péni- 
tence :  1°  Domine  ne  in  furore  tuo  arguas  me  (Psaume  VI)  ; 
2°  Beati  quorum  (Ps.  XXXII);  3°  Domine  ne  in  furore 
(Ps.  XXXVII);  4°  Miserere  mei  Deus  iPs.  Ij;  5°  Domine 
exaudi  orationem  meam  et  clamor  meus  ad  te  veniat 
(Ps.  CI)  ;  6«  De  Profundis  (Ps.  CCXIX) ;  7°  Domine  exaudi 
orationem  meam  auribus  percipe...  (Ps.  CXIII). 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  287 

«  Et  commençans  le  premier  pseaume,  sur  le  point  de 
beaîi  quorum  s'endormirent  et  l'un  et  l'autre.  «  Eod.  loc. 
Ce  sont  les  premiers  mots  du  second  Psaume  de  la  Péni- 
tence :  Beati  quorum  remissae  sunt  iniquitates. 

«  Mais,  venite  apotemus.  »  M.-L.^  I,  p.  154.  Jeu  de  mots 
sur  la  prière  des  Matines  :  Venite  Adoremus^  tirée  du 
Psaume  XGIV,  6.  «  Venite  adoremus  et  procidamus.  » 

Chap.  xlv. 

«  Entretenez  vos  familles,  travaillez  chacun  en  sa  vaca- 
tion... et  vivez  comme  vous  enseigne  le  bon  apostre  saint 
Paul...  »  M.-L.,  I,  p.  168. 

Rabelais  résume  ici  quelques-uns  des  enseignements  de 
saint  Paul  dans  son  Epitre  aux  Ephésiens,  4  et  5. 

Chap.  l. 

«  Je  considère  que  Moïse,  le  plus  doux  homme  qui  de 
son  temps  fust  sur  la  terre,  aigrement  punissoitles  mutins 
et  séditieux  au  peuple  d'Israël.  »  M.-L.,  I,  p.  i85. 

D'après  les  Nombres,  XII  (épisode  de  Marie,  Aaron  et 
Moïse),  V.  3  :  Erat  enim  Moyses  vir  mitissimus  super 
omnes  homines  qui  morabantur  in  terra. 

Chap.  li. 

«  Adonc  leurs  fit  un  festin  le  plus  délicieux  qui  fut  veu 
depuis  le  temps  du  roy  Assuere.  »  M.-L.,  I,  p.  188. 

Allusion  à  la  description  du  festin  d'Assuérus  sur 
laquelle  s'ouvre  le  livre  d'Esther.  Il  y  eut  un  festin  pour 
les  grands  qui  dura  cent  quatre-vingts  jours,  et  un  autre 
pour  le  peuple,  qui  fut  de  sept  jours. 

Conclusion  sur  Pantagruel  et  Gargantua. 

Tels  sont  les  emprunts  de  Rabelais  à  l'Écriture  dans 
Pantagruel  et  Gargantua.  Nous  sommes  frappés  d'abord 


L  ECRITURE    SAINTE 


de  leur  abondance  et  de  leur  variété,  et  ensuite  de  l'ir- 
révérence avec  laquelle  Rabelais  applique  ou  interprète 
les  citations  des  textes  sacrés.  D'autre  part,  nous  avons 
constaté  que  nombre  de  ces  citations  et  allusions  ont 
disparu  du  texte  de  1542.  Cette  correction  du  texte  pri- 
mitif a  manifestement  été  inspirée  par  le  désir  de  ména- 
ger les  autorités  ecclésiastiques  qui  avaient  condamné 
à  leur  apparition  et  Pantagruel  et  Gargantua.  Il  y  avait 
dans  ces  deux  livres  une  satire  nullement  déguisée  contre 
certaines  traditions  catholiques  :  les  pèlerinages,  l'institu- 
tion monastique,  les  indulgences,  etc.  Rabelais,  en  1542, 
ne  pouvait  songer  à  expurger  son  œuvre  de  ces  éléments 
satiriques  trop  nombreux  et  trop  importants.  Il  s'est  con- 
tenté d'atténuer  ce  qu'avaient  de  trop  choquant  pour  les 
oreilles  des  théologiens  certains  passages  du  texte  primi- 
tif ^  L'examen  de  ces  passages,  corrigés  ou  supprimés  en 

I.  Il  convient  préalablement  de  nous  demander  si  ces  corrections 
et  suppressions  ont  été  faites  par  Rabelais  lui-même.  Aucun  témoi- 
gnage, ni  extrinsèque,  ni  intrinsèque,  ne  nous  le  garantit  d'une 
façon  formelle.  Mais  il  y  a  de  fortes  présomptions  en  faveur  de  leur 
attribution  à  l'auteur  lui-même,  plutôt  qu'à  son  éditeur  ou  à  quel- 
qu'un de  ses  amis.  En  effet,  on  conçoit  fort  bien  qu'un  intermé- 
diaire ait  pu,  sur  les  indications  de  Rabelais,  opérer  systématique- 
ment la  substitution  du  mot  sophistes  aux  mots  théologiens, 
sorbonistes,  etc.,  et  ce  sont  là  les  plus  nombreuses  des  corrections 
de  1342.  Mais  : 

a)  Cette  substitution  n'a  pas  été  faite  invariablement  et  comme 
mécaniquement.  Une  fois,  au  moins,  sophistes  est  substitué  non 
à  théologiens  ou  sorbonistes,  mais  à  arabes  :  «  Un  tas  de  badauds 
médecins  herselés  en  l'officine  des  Arabes.  »  Gargantua,  chap.  xxiii, 
i535  :  «  Herselés  en  l'officine  des  Sophistes  »,  1542.  —  En  outre,  il 
y  a  plus  de  variété  qu'il  ne  parait  au  premier  abord  dans  les  correc- 
tions des  mots  théologiens,  sorbonistes,  etc.  Cf.  Gargantua,  xv  : 
«  Commenda  qu'on  le  feist  bien  chopiner  théologalement  »,  i535, 
«  sophistiquement  »,  1542.  —  Ibid.,  xviii  :  «  On  les  feist  boyre  théo- 
logalement »,  i535,  «  rustrement  »,  1542.  —  Ibid.,  xx  :  «  Comment 
il  eut  procès  contre  les  sorbonistes  »,  i535,  «  contre  les  aultres 
maistres,  »  1542;  et  même  chapitre,  infra  :  «  Les  sorbonistes  n,  i535, 
«  les  magistres  »,  1642.  Nous  pourrions  alléguer  d'autres  exemples 
encore. 

b}  Quelques  corrections  supposent  une  connaissance  de  la  topo- 
graphie parisienne  ou  de  certains  détails  de  la  vie  universitaire  de 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  289 

1542,  ne  nous  donnera  pas  les  raisons  de  la  condamnation 
de  Pantagruel  et  de  Gargantua,  mais  il  nous  éclairera 
sur  les  préjugés,  les  scrupules  et  les  susceptibilités  des 
théologiens.  Rappelons  d'abord  ce  que  nous  connaissons 
de  la  condamnation  de  Pantagruel  et  de  Gargantua. 


Paris  qu'on  ne  saurait  guère  accorder  à  l'éditeur  lyonnais  F.  Juste, 
tandis  quelle  est  un  des  caractères  les  plus  frappants  de  l'invention 
de  Rabelais  dans  ces  deux  premiers  livres.  Telle  est,  par  exemple, 
les  corrections  qu'apporte  l'édition  de  1542  à  la  phrase  suivante, 
Gargantua,  xvii  :  «  Le  lieu  auquel  convint  le  peuple  tout  folfré  et 
habeliné  [après  l'enlèvement  des  cloches]  feut  Sorbone,  où  lors 
estoit,  maintenant  n'est  plus  l'oracle  de  Lucèce.  »  Pour  préparer  la 
députation  et  la  harangue  de  Janotus  de  Bragmardo,  Rabelais  doit 
placer  cette  assemblée  du  peuple  de  Paris  dans  quelque  collège  ou 
quelque  bâtiment  dépendant  de  l'Université.  Or,  dans  l'édition  de 
1542,  le  mot  Sorbone  disparaît,  remplacé  par  Nesle.  Cette  substitu- 
tion déconcerte  au  premier  abord.  L'hôtel  de  Nesle,  situé  sur  l'em- 
placement actuel  de  la  Monnaie,  à  l'endroit  où  les  murailles  de 
Paris  atteignaient  la  Seine,  appartenait  au  domaine  royal.  Rabelais 
le  connaissait  bien,  pour  avoir  séjourné,  selon  la  conjecture  très 
vraisemblable  de  M.  Lefranc,  à  l'hôtel  Saint-Denis,  lequel  «  joux- 
tait le  pourpris  de  Nesle  ».  Mais  quelle  vraisemblance  y  avait-il  de 
supposer  une  réunion  du  peuple  et  une  délibération  de  l'Université 
dans  cet  hôtel  royal .''  La  raison  de  ce  choix  de  l'hôtel  de  Nesle 
comme  siège  d'une  réunion  universitaire,  nous  la  trouvons  dans 
l'aflèctation  particulière  qu'avait  le  petit  hôtel  de  Nesle  à  l'époque 
où  Rabelais  vivait  à  Paris.  «  En  i522,  François  I"  y  établit  un 
bailli  chargé  de  conserver  les  privilèges  et  de  juger  les  procès  de 
l'Université  de  Paris;  mais,  quatre  ans  après,  ayant  aboli  cette 
charge  et  rendu  au  prévôt  de  Paris  le  soin  de  protéger  l'Université, 
il  lui  laissa  tacitement  le  château  de  Nesle,  bien  que  ce  magistrat 
demeurât  au  Châtelet.  »  Cf.  A.  Berty  et  Tisserand,  Topographie 
historique  du  Vieux  Paris.  Région  occidentale  de  l'Université.  — 
Une  réunion  du  peuple  et  de  l'Université  n'avait  rien  d'invraisem- 
blable dans  rhôtel  de  Nesle,  qui  avait  été  quelque  temps  le  siège 
d'une  juridiction  créée  spécialement  pour  l'Université. 

cj  Enfin  la  plupart  des  corrections  de  042  ont  une  saveur  fran- 
chement rabelaisienne.  Cf.  Gargantua,  vu  :  «  A  esté  la  proposition 
déclairée  par  Sorbone  scandaleuse,  »  i535,  «  mammallement  scanda- 
leuse, »  1542.  —  Ibid.,  IX  :  «  Si  le  prince  le  veult  et  commande...  », 
i535,  «  Si  Dieu  me  saulve  le  moule  du  bonnet  »,  1542,  etc.,  etc. 

Pour  toutes  ces  raisons,  on  peut  admettre  que  les  corrections  et 
suppressions  pratiquées  dans  l'édition  de  1342  sont  bien  de  la  main 
de  Rabelais. 

KEV.    DES   ET.    RABELAISIENNES.    VIII.  I9 


290  L  ECRITURE    SAINTE 


La  condamnation  de  Pantagruel.  Nous  la  connaissons 
par  une  lettre  de  Calvin  à  Fr.  Daniel  et  à  ses  autres  amis 
d'Orléans,  qu'Herminjard  datait  de  la  lin  d'octobre  i533^ 
Calvin,  résidant  alors  à  Paris,  raconte  à  ses  amis  com- 
ment certains  théologiens  viennent  d'offenser  gravement 
Marguerite  de  Navarre,  sœur  du  roi,  en  interdisant  son 
dernier  ouvrage  :  Le  Miroir  de  l'âme  pécheresse.  La  reine 
s'est  plainte  au  roi,  qui  a  fait  demander  le  motif  de  cette 
interdiction.  Dans  une  assemblée  générale,  présidée  par 
le  nouveau  recteur,  Cop,  l'Université  a  désavoué  l'arrêt 
de  la  Sorbonne.  Seul,  un  certain  Le  Clerc  s'est  efforcé  de 
le  justifier  :  «  Ultimus  verba  fecit  Clericus,  parochus  S'' 
Andreae,  in  quem  omnis  culpa  derivabatur,  aliis  a  se 
amolientibus...  Quantum  attineret  ad  negocium  quod 
esset  in  manibus,  se  quidem  fuisse  delegatum  Academiac 
decreto  ad  eam  provinciam  :  nihil  tamen  minus  sibi  in 
animo  fuisse  quam  adversus  Reginam  quippiam  moliri, 
foeminam  tam  sanctis  moribus,  tam  pura  religione  prae- 
ditam  :  cujus  rei  argumento  esse  poterant  justa  quae 
matris  suae  manibus  post  mortem  persolvisset.  Se  pro 
damnatis  libris  habuisse  obscaenos  illos  Pantagriielem., 
Sylvam  [amorum]  et  ejus  monetae.  Hune  intérim  inter 
suspectos  reposuisse,  quod  sine  Facultatis  consilio  editus 
esset,  magna  fraude  aresti  quo  vetitum  erat  inconsulta 
Facultate  quicquam  edere  quod  ad  Fidem  spectaret.  » 
Ainsi  l'apologie  de  Leclerc  est  nette;  il  a  mis  à  part 
comme  suspect  Le  Miroir  de  l'âme  pécheresse,  parce 
qu'il  a  été  publié  sans  l'avis  de  la  Faculté  de  théologie, 
contrairement  à  un  arrêt  du  Parlement  du  21  mars  1622, 
interdisant  la  publication  de  tout  livre  de  religion  qui 
n'aurait  pas  été  soumis  à  l'examen  de  la  Sorbonne;  quant 
à  Pantagruel,  il  l'a  condamné  au  même  titre  que  la 
Forest  d'amours  et  d'autres  livres  de  ce  genre,  comme 
obscène. 

La  publication  par  M.  Léopold  Delisle  du  Registre  des 

I.  Cf.  Hcrminjard,  Correspondance  des  Réformateurs,  t.  III,  p.  106. 


DANS    L  ŒUVRE    DE   RABELAIS.  29I 

procès-verbaux  de  la  Faculté  de  théologie  de  Paris  pen- 
dant les  années  i5o5-i533\  manuscrit  conservé  aux 
archives  de  la  maison  de  laTrémoïlle  et  versé  à  la  Biblio- 
thèque nationale  en  1899  (n°  1784  du  fonds  latin  des  Nou- 
velles acquisitions),  nous  apporte  de  nouveaux  documents 
sur  cet  épisode.  C'est  exactement  le  23  octobre  qu'eut  lieu 
l'assemblée  générale  de  l'Université  dont  il  est  parlé  dans 
la  lettre  de  Calvin  (cf.  fol.  269,  n°  CLI).  Jusqu'au  8  no- 
vembre, la  Faculté  de  théologie  s'occupa  de  l'incident  du 
Miroir  de  l'âme  pécheresse.  Ce  jour-là,  réunie  aux  Mathu- 
rins,  elle  déclara  qu'elle  n'avait  pas  pu  condamner  le  livre 
de  la  reine  Marguerite,  puisqu'elle  ne  l'avait  pas  lu,  et 
cinquante-huit  théologiens  de  la  Faculté  signèrent  cette 
déclaration.  De  Pantagruel  et  de  la  Forest  d'amours,  il 
n'est  pas  question  dans  ces  délibérations  de  la  Faculté  de 
théologie. 

Sur  les  circonstances  de  la  condamnation  de  Gargan- 
tua^ qui  figure  en  1543  dans  un  catalogue  d'ouvrages  cen- 
surés antérieurement,  nous  ne  savons  rien. 

En  somme,  à  ne  considérer  que  la  déclaration  de  Le 
Clerc  dans  l'assemblée  du  23  octobre  i533,  Pantagruel  a 
été  condamné  comme  dangereux  pour  les  mœurs.  Pour- 
tant, aucune  «  obscénité  »  n'a  été  supprimée  dans  l'édition 
de  1542;  tandis  que  les  passages  qui  ont  été  corrigés  ou 
retranchés  dans  Gargantua  comme  dans  Pantagruel  sont 
ceux  qui  pouvaient  scandaliser  ou  alarmer  des  théolo- 
giens veillant  sur  l'intégrité  du  dogme  et  des  traditions 
catholiques.  D'autre  part,  l'hétérodoxie  des  tendances  de 
ces  deux  livres  nous  est  garantie  parles  sympathies  qu'ils 
trouvèrent  chez  les  protestants.  Calvin  dira  plus  tard  que 
Rabelais  avait  goûté  à  la  nouvelle  doctrine  évangélique^. 
Dans  la  bibliothèque  d'Olivetan,  qui  ne  contenait  que  six 

1.  Paris,  C.  Klincksieck,  1899.  —  T'wé  des  Notices  et  extraits  des 
manuscrits  de  la  Bibliothèque  nationale  et  autres  bibliothèques, 
t.  XXXVI. 

2.  Cf.  De  Scandalis,  i55o  :  «  Alii  ut  Rabelaysus,  Dcpcrius  et 
Goveanus  gustato  evangelio,  eadem  coecitate  sunt  percussi.  »  P.  45 
du  t.  VIII  de  l'édition  Baum,  Cunitz  et  Reuss. 


292  L  ECRITURE    SAINTE 


livres  en  français,  figure  Gargantua^ .  Il  est  donc  certain 
que,  pour  les  théologiens  de  Sorbonne,  Pantagruel  et 
Gargantua  étaient  ou  suspects  d'hérésie  ou  tout  au  moins, 
suivant  leur  expression,  blessants  pour  les  oreilles  pieuses  : 
«  Piarum  aurium  ofîensiva  »,  et  nous  sommes  fondés  à 
voir  dans  des  passages  corrigés  en  1542  ce  qui  a  particu- 
lièrement choqué  la  Faculté  de  théologie. 

1°  Les  théologiens  ont-ils  été  choqués  des  travestisse- 
ments de  certains  textes  bibliques,  des  applications  bouf- 
fonnes que  Rabelais  fait  de  la  parole  sacrée,  comme  dans 
ce  passage  du  chap.  vi  de  Gargantua  :  «  Ne  dit  Salomon, 
etc.,  «  qui  a  été  retranché  en  042?  —  Nous  pouvons 
répondre  que  certainement  les  théologiens  n'ont  pas  songé 
à  faire  un  grief  à  Rabelais  de  ces  irrévérences  à  l'égard  du 
texte  sacré.  Ces  familiarités  qui  nous  paraissent  cho- 
quantes étaient  d'usage  dans  le  monde  des  clercs  :  nous 
avons  vu  Jacques  Colin,  abbé  de  Saint-Ambroise,  com- 
mettre quelques  calembours  sur  des  textes  de  la  Bible  et 
de  rÉvangile  pour  amuser  François  I«^  Les  prédicateurs, 
—  Henri  Estienne  s'en  indignera  plus  tard-,  —  usaient 
dans  leurs  sermons  d'interprétations  de  l'Écriture  inatten- 
dues et  saugrenues.  Voici,  entre  autres  exemples,  comment 
Michel  Menot  tirait  de  VAve  Maria  le  texte  d'un  sermon 
contre  le  luxe  et  la  débauche  :  «  Omnia  bona  [ecclesias- 
tica]  transeunt  per  très  particulas  de  l'Ave  Maria,  scilicet  : 
1°  Benedicta  tu;  2°  in  mulieribus;  3°  Fructus  ventris. 
i"^  Benedicta  tu.  Ce  sont  les  grandes  pompes...;  2°  in 
mulieribus.  Oportet  habere  dominas  die  ac  nocte  ;  3°  Fruc- 
tus ventris.  Ce  sont  les  convives  et  banquets.  » 

Naturellement,  les  laïques  suivaient  l'exemple  des  clercs. 
Les  mystères  et  les  moralités  contiennent  de  fréquentes 
parodies  des  textes  sacrés 3.  Il  existait  même  une  variété 

1.  Cf.  Herminjard,  t.  VI,  p.  23;  l'inventaire  de  la  bibliothèque 
d'Olivetan  se  trouve  dans  une  lettre  de  Christophe  Fabri  à  Jean 
Calvin,  datée  de  Thonon,  3  septembre  ib3g. 

2.  Apologie  pour  Hérodote,  chap.  xiv. 

3.  Cf.  la  Condamnation  de  Banquet,  moralité,  par  Nicole  de  la 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  298 

de  monologue  dramatique,  le  Sermon  joyeux,  qui  com- 
portait, comme  les  véritables  sermons,  un  «  texte  »,  cita- 
tion latine,  dans  laquelle  l'Écriture  était  parodiée  de  la 
façon  la  plus   grotesque  ^    C'est    ainsi   que   le   Sermon 
joyeux  de  bien  boire,  qui  contient  la  parodie  du  Sitio 
mentionnée  plus  haut  (p.  273),  prend  pour  texte  les  paroles 
du  Christ  à  la  communion  [Mathieu,  26,  v.  26-27)  • 
«  Bibite  et  comedite.  Mathei  undecima  secunda.  » 
Le  Sermon  joyeux  et  de  grande  value  —  A  tous  les 
foulx  qui  sont  dessoub:^  la  nue  (i543)  débute  par  une  paro- 
die du  signe  de  la  croix  et  une  citation  plaisante  d'Isaïe  : 

In  nomine  Bachi  et  Ciphi  atque  Sancti  Doli.  Amen. 
Ve  qui  sapientes  estis  in  oculis  vestris. 
Hec  verba  Esaye  originaliter  quinto  capitule 
Scribuntur  et  recitative  ad  nostre  collationis 
Fondamentaliter  exordium  assumentur. 

Ces  sermons  joyeux  des  xv^  et  xvi^  siècles  dérivaient  de 
certains  sermons  facétieux  composés  en  latin  au  moyen 
âge  par  des  moines  :  tel  le  sermon  de  Nemine  déjà  cité  ou 
le  Sermo  de  sanctissimofratreinvicem.  L'Église  était  donc 
habituée  à  voir  les  clercs  et  les  fidèles  user  des  textes 
sacrés  pour  des  parodies  ou  des  applications  plaisantes, 
et  nul  théologien  à  l'époque  de  Rabelais  n'eût  songé  à  se 
scandaliser  de  voir  le  régent  de  Gargantua  invoquer  le 


Chesnaye  (i5o7),  dans  le  Recueil  de  Jarces,  soties  et  moralités  du 
XV'  siècle,  par  L.  Jacob,  p.  344  : 

Bancquet.  «  C'est  ce  que  David  a  chanté, 

Quand  il  a  dit  :  Ecce  bonum.  » 
Je  pleige  d'autant.  «  Boire  ensemble  par  unité, 

C'est  ce  que  David  a  chanté.  » 
Je  boy  à  vous.  «  Voici  la  dame  de  beaulté, 

Qui  est  quasi  super  thronum.  » 
Passe  temps.  «  C'est  ce  que  David  a  chanté, 
Quand  il  a  dit  :  Ecce  bonum.  « 
I.  Sur  les  sermons  joyeux,  voir  l'excellente  étude  de  M.  E.  Picot  : 
Le  monologue  dramatique  dans  l'Ancien  théâtre  français,  Romania^ 
1886,  1887,  1888. 


294  L  ECRITURE    SAINTE 


Vanum  est  vobis  anîe  lucem  surgere  de  David  pour  auto- 
riser les  longs  sommeils,  ou  encore  Lasdaller  interpréter  le 
Psaume  CXXXIII  comme  une  prédiction  de  la  mésaven- 
ture des  pèlerins.  Voilà  pourquoi  le  Sitio  et  le  Eli  Lamma 
Sabacthani  sont  restés  dans  le  texte  de  1642;  si  quelques- 
unes  de  ces  citations,  celle  de  Jean^  XXVI,  ou  celles  de 
Salomon  et  de  saint  Paul  dans  le  chap.  vi  de  Gargantua^ 
ont  été  retranchées,  ce  n'est  point  à  cause  de  l'irrévérence 
du  ton,  mais  pour  des  raisons  particulières  que  nous 
aurons  à  exposer  plus  loin. 

2"^  Quand  on  parcourt  VHistoria  Universitatis  Pari- 
siensis  de  Du  Boulay  pour  le  premier  tiers  du  xvi^  siècle, 
la  Collectio  jiidicioriim  de  novis  erroribus  de  Ch,  Du 
Plessis  d'Argentré  et  le  Registre  des  procès-verbaux  de  la 
Faculté  de  théologie  de  Paris,  que  nous  citions  plus  haut, 
on  constate  que  presque  toutes  les  propositions  scanda- 
leuses, hérétiques  ou  «  offensives  des  pieuses  oreilles  »  se 
réduisent  à  quatre  chefs  :  ai  d'abord  le  culte  de  la  Vierge 
et  des  Saints;  bi  les  pardons  et  indulgences;  cj  l'autorité 
de  l'Église  en  matière  scripturaire;  d)  les  observances 
diverses  :  carême,  jeûnes,  pèlerinages,  etc.  Dans  les  pas- 
sages de  Gargantua  et  de  Pantagruel  corrigés  ou  suppri- 
més en  1542,  que  trouvons-nous  qui  soit  contraire,  sur 
ces  quatre  points,  à  ce  que  les  théologiens  d'alors  consi- 
déraient comme  l'orthodoxie? 

ai  II  n'y  a  rien  dans  le  texte  primitif  de  Pantagruel  et 
de  Gargantua  qui  soit  particulièrement  irrévérencieux 
pour  le  culte  de  la  Vierge.  Notons  pourtant  que  parmi 
les  coq-à-l'âne  du  plaidoyer  de  Humevesne  s'était  glissée 
dans  le  texte  primitif  une  mention  de  VAve  Maria  :  «  Une 
liasse  d'ognons  liée  de  trois  cents  Avez  Mariatz.  »  Éd. 
Juste,  i533,  p.  40.  Cette  phrase  a  été  corrigée  en  1642  : 
«  Une  liasse  d'oignons  liée  de  troys  cens  naveaulx.  » 
M.-L.,  I,  p.  276. 

Sur  la  dévotion  envers  les  saints,  la  Sorbonne  était 
vétilleuse.  Il  était  entendu  que  non  seulement  ce  culte 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  29? 

était  autorisé  par  une  longue  tradition,  mais  encore  qu'il 
était  d'institution  divine,  puisque  Dieu  avait  dans  diffé- 
rentes circonstances  révélé  les  lieux  où  gisaient  les  reliques 
des  saints'.  Aussi  l'édition  de  1542  supprima-t-elle  le  pas- 
sage du  chap.  VI  de  Gargantua^  où  la  dévotion  à  sainte 
Marguerite  est  traitée  de  «  capharderie  »,  ainsi  que  la  liste 
des  adjurations  adressées  aux  saints  par  les  Parisiens  vic- 
times du  déluge  urinai  de  Gargantua,  chap.  xvii  :  «  Les 
plagues  Dieu,  je  renye  Dieu!  Frandiene  vez  tu  ben,  La 
mer  Dé!  Po  cab  de  Dious!  Das  dich  Gots  leyden  schend! 
Pote  de  Christo!  Ventre  sainct  Quenet!  Vertus  guoy!  Par 
sainct  Fiacre  de  Brye!  Sainct  Treignant!  Je  foys  veu  à 
sainct  Thibaud!...  Par  sainct  Andouille!  Par  sainct  Guo- 
degrin  qui  feut  martyrizé  des  pomes  cuyttes!  Par  sainct 
Foutin  l'apostre!  Par  sainct  Vit!  » 

Il  reste  que  Rabelais  n'a  pas  ménagé  ses  railleries  à 
l'adresse  des  «  porteurs  de  rogatons  »  ;  mais  les  théologiens 
ne  pouvaient  songer  à  défendre  ces  moines  ou  pseudo- 
moines qui  abusaient  de  la  crédulité  des  bonnes  gens, 
en  exposant  à  leur  vénération  de  fausses  reliques  de 
saints.  De  même,  il  ne  faut  pas  s'étonner  que  le  dis- 
cours de  Gargantua  aux  pèlerins  à  propos  de  leur  pèleri- 
nage à  Saint-Sébastien  (chap.  xlv)  ait  été  maintenu  inté- 
gralement :  Gargantua  s'indigne  en  apprenant  que  des 
prêcheurs  ont  prétendu  «  oue  la  peste  vienne  de  Saint- 
Sébastian  »;  les  Saints  envoyer  des  fléaux!  Quel  blas- 
phème! C'est  les  faire  semblables  aux  diables!  —  La  Sor- 
bonne  elle-même  aurait  traité  de  superstition  cette  croyance 

I.  Cf.  la  censure  prononcée  contre  Le  Court,  curé  de  Condé,  dans 
le  diocèse  de  Séez.  Du  Boulay,  t.  VI,  p.  g3  :  «  Prop.  VI.  Item  a  dit 
in  Sermone  :  Si  les  os  de  Saint-Pierre  étoient  en  mon  église,  je  les 
ferois  honorablement  mettre  en  terre;  mais  si  mes  Paroissiens  les 
alloient  révérer,  moi-même  je  les  porterois  en  un  sac  à  la  rivière. 
Censura.  Haec  propositio  est  Eunomii  et  Vigilantii  Hacrcticorum 
blasphemiae  consona  et  piae  Fidelium  in  Sanctos  devotioni  dero- 
gat,  Dei  quoque  ordinationi,  cujus  revelatione  plurimorum  Sancto- 
rum  corpora  e  terris  erecta  sunt,  prorsus  adversa.  » 


296  l'écriture  sainte 


du  populaire  qui  prêtait  aux  saints  non  seulement  le  pou- 
voir de  guérir  certains  maux,  mais  encore  celui  de  les 
infliger'. 

b)  Il  n'y  a  rien  ni  dans  le  Pantagruel^  ni  dans  le  Gar- 
gantua sur  le  trafic  des  indulgences.  Les  plaisanteries 
sur  les  «  pardons  »  :  exploitation  des  pardonnaires  par 
Panurge-,  offres  de  «  pardons  »  faites  généreusement  par 
Jean  le  Maire,  devenu  pape  aux  enfers',  et  par  Maître  Ja- 
notus  de  Bragmardo'',  ont  subsisté  dans  le  texte  de  1542. 

0  Sur  l'interprétation  de  l'Écriture,  les  théologiens 
étaient  d'une  intransigeance  farouche.  En  i533,  ils  avaient 
obtenu  du  Parlement  un  arrêt  défendant  aux  professeurs 
royaux  de  «  lire  et  interpréter  la  Sainte  Écriture  sans 
l'agrément  de  la  Faculté  de  théologie  »"'.  Déjà,  en  i33i, 

1.  Sur  la  dévotion  envers  les  saints  guérisseurs,  voir  R.  E.  R., 
t.  III,  p.  442-444,  et  t.  IV,  p.  19g,  Rabelais  et  les  saints  préposés  aux 
maladies,  par  le  D'  H.  Folet.  —  Dans  les  sermons  des  prédicateurs, 
saint  Sébastien  n"est  jamais  représenté  comme  le  génie  malfaisant 
qui  souffle  la  peste;  mais  il  en  préserve.  Cf.  Guillaume  Pépin,  Ser- 
mones  de  Sanctis.  Paris,  Chevallon,  i525,  fol.  65,  c.  2  :  «  Nota  quod 
inter  omnes  sanctos  quos  colit  ecclesia  iste  [Sebastianus]  solet 
reclamari  contra  pestem  ;  nec  absque  causa  :  sicut  sequens  déclarât 
exemplum.  Rc-fert  enim  legenda  Lombardica  sive  aurea  :  quod  in 
Lombardiae  partibus  tempore  régis  Gouberti  tam  crudelis  pestis 
viguit  et  maxime  Papie,  ut  vix  vivi  sufficerent  sepelire  mortuos. 
Revelatum  est  autem  cuidam  quod  nequiquam  haec  pestis  cessaret 
donec  in  dicta  civitate  apud  ecclcsiam  divi  Pétri  altare  consecrare- 
tur  in  honorem  beati  Sebastiani.  ^o  facto  mox  pestis  cessavit.  Et 
illuc  a  Roma  reliquiae  sancti  viri  dei  sunt  delate.  Ob  quam  etiam 
pestem  vitandam  hodie  pêne  infinita  altaria  nomini  beati  Sebas- 
tiani sunt  dedicata...  plurimae  missae  celebrantur...  atque  plurima 
vota  offeruntur.  » 

2.  Pantagruel,  chap.  xvii;  M.-L.,  I,  p.  3o2-3o3. 

3.  Pantagruel,  chap.  xxx;  M.-L.,  1,  p.  368  :  «  Gaignez  les  par- 
dons, coquins,  guaignez,  ilz  sont  à  bon  marché.  Je  vous  absoulz  de 
pain  et  de  souppe  [de  peine  et  de  coulpe]  et  vous  dispense  de  ne 
valoir  jamais  rien,  etc.  » 

4.  Gargantua,  chap.  xix;  M.-L.,  I,  p.  71  :  «  Vultis  etiam  pardo- 
nos?  Per  diem  vos  habebitis  et  nihil  poyabitis.  » 

5.  Cf.  Du  Boulay,  Historia  Universitatis  Parisiensis,  t.  VI, 
année  i533,  29  décembre  :  «  Car  il  ne  suffit  à  bien  interpréter  et 
traduire  d'avoir  la  simple  langue  et  interprétation  en  mots,  mais  il 
faut  prendre  sensum  medullarem  et  mysticum  et  non  reddere  ver- 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  297 

ils  avaient  interdit  de  lire  la  traduction  française  des 
Psaumes  de  David  par  Marot^  Dès  i525,  dans  le  procès 
intenté  à  Briçonnet,  évêque  de  Meaux,  par  les  Corde- 
liers,  à  qui  il  avait  interdit  de  prêcher,  la  Faculté  de  théo- 
logie avait  condamné  une  proposition  de  l'évêque  :  «  Qu'il 
est  bon  et  loisible  au  Peuple  avoir  la  Bible  et  psautier  en 
françois^.  »  —  Rabelais  ne  touche  pas  à  cette  question; 
il  ne  nous  dit  pas  si  c'est  en  français  ou  en  latin  que  le 
page  Anagnostes  lit  tous  les  jours  à  Gargantua  «  quelque 
pagine  de  la  divine  Escriture  »  ^.  Dans  Pantagruel,  il  avait 
écrit,  en  plaisantant,  à  la  fin  du  boniment  dans  lequel  il 
annonce  le  programme  des  livres  suivants  :  «  Ce  sont 
beaux  textes  d'évangiles  en  françois.  »  Ed.  Juste,  i533, 
p.  no.  En  1542,  cette  phrase  est  remplacée  par:  «  Ce  sont 
belles  besoignes.  »  M.-L.,  I,  p.  383. 

d)  Il  n'est  pas  difficile  de  deviner  par  certaines  allusions 
ou  plaisanteries  quelles  étaient  les  idées  de  Rabelais  sur 
les  observances  :  pèlerinages,  jeûnes,  etc.  C'est  à  ceux  de 


bum  verbo,  seu  adhaerere  cortici  verborum  ut  faciunt  Judaei... 
Lequel  sens  et  entendement  mystique  ne  pourroit  estre  compris  et 
délayé  par  celuy  qui  veut  interpréter  les  saintes  lettres  s'il  n'est 
docte  en  la  Faculté  de  théologie  et  s'il  avait  seulement  la  notion 
des  langues  hébraïcque  et  latine  sans  la  profonde  doctrine  de  théo- 
logie, il  pourroit  par  son  interprétation  et  dérogeance  nuire  à  la 
tradition  faite  et  receue  par  l'Eglise  dont  suivroit  inconvénient  mer- 
veilleux et  daretur  ansa  calumniandi  Lutheranis,  attendu  la  diver- 
sité des  auditeurs  doctes  et  indoctes  qui  suivroient  lesdites  lettres.  » 

1.  Cf.  Du  Boulay,  op.  cit.,  p.  234. 

2.  Cf.  Du  Boulay,  op.  cit.,  p.  176  :  «  Sur  ce  [qu'il  est  bon  et  loi- 
sible au  peuple  avoir  la  Bible  et  psautier  en  françois]  demanderons 
volontiers,  s'il  est  expédient  que  les  cantiques  animae  devotae 
optantis  Christi  adventum  et  ipsius  Christi  vox  Christi  et  Ecclesiae 
de  Christo,  vox  Synagogae  ad  Ecclesiam,  etc.,  fussent  translatez  en 
vulgaire.  Et  dit  que  si  ces  mots  Osculetur  me  osculo  oris  sui,  quia 
meliora  sunt  ubera  tua  vino  fragantia  unguentis  optimis...  Dilectus 
meus  inter  ubera  mea  commorabitur,  Pulcher  es  mi  dilecte  et 
decorus,  lectulus  noster  floridus...  et  autres  choses  saintes  et  de 
divine  contemplation  soient  translatées  en  vulgaire...  gens  idiots, 
cardeurs  et  autres  mechanicques  en  abuseroient  et  feroient  des 
chansons  de  lasciveté.  » 

3.  Gargantua,  chap.  xxiii;  M.-L.,  I,  p.  86. 


298  l'écriture  sainte 


ses  contemporains  qui  font  consister  la  religion  dans  ces 
pratiques  qu'il  applique  l'épithète  de  «  cafards  ».  Mais,  à 
part  une  correction  dans  le  chap.  xxviii  de  Pantagruel^ 
rien  ne  nous  indique  que  les  hardiesses  du  texte  primitif 
sur  ce  point  aient  été  jugées  particulièrement  dangereuses. 
3°  Quels  étaient  donc,  d'après  les  corrections  de  1342, 
les  passages  qui  avaient  indisposé  les  théologiens  et  peut- 
être  provoqué  la  censure  de  ces  deux  livres?  Ce  sont  tout 
simplement  les  railleries  à  l'adresse  des  théologiens  et  de 
la  Faculté  de  théologie.  Il  ne  saurait  y  avoir  de  doute  à 
cet  égard;  le  soin  que  Rabelais  a  pris  en  1642  de  faire  dis- 
paraître du  texte  primitif  les  mots  Sorbonne  et  théolo- 
giens indique  clairement  où  était  le  délit;  il  avait  péché 
moins  contre  la  théologie  que  contre  les  ihéologiens.  — 
Ce  grief  capital  ne  pouvait  plus  être  articulé  contre  l'édi- 
tion de  1542.  En  effet,  partout  où  les  mots  Sorbonne, 
théologiens  et  leurs  dérivés  ont  pu  être  remplacés  par 
quelque  équivalent,  cette  substitution  s'est  opérée  systé- 
matiquement^. Parfois  la  phrase  qui  contenait  une  rail- 

1.  «  Je  ne  te  dys  pas,  comme  les  caphards,  ayde  toy,  Dieu  te 
aydera,  car  c'est  au  rebours  :  ayde  toy,  le  diable  te  rompra  le  col. 
Mair  je  te  dys  :  metz  tout  ton  espoir  en  Dieu  et  il  ne  te  délaissera 
point.  »  La  formule  :  «  Ayde  toy.  Dieu  te  aydera  »  est  évidemment 
une  défaite  du  caphard,  qui  se  dérobe  quand  on  lui  demande  un 
service. 

2.  Je  ne  vois  qu'une  exception  à  cette  règle  :  au  chap.  xv  de  Gar- 
gantua, un  calembour  par  lequel  sont  désignés  les  théologiens  a 
été  maintenu  en  1542  :  «  Voyons,  si  bon  vous  semble,  quelle  diffé- 
rence y  a  entre  le  sçavoir  de  vos  resveurs  mateologiens  du  temps 
jadis  et  les  jeunes  gens  de  maintenant.  »  M.-L.,  I,  p.  ôo.  —  Ce  terme 
de  mateologiens,  transcrit  du  latin  mateologi,  qui  n'était  lui-même 
qu'une  transcription  du  grec  laaTaiôXoyoi,  désignait,  pour  tous  les 
humanistes,  les  théologiens.  Ce  mot  grec  se  trouve  chez  divers 
auteurs  anciens  et  dans  le  Nouveau  Testament,  Epitre  de  saint  Paul 
à  Titus,  I,  10.  Érasme  le  traduit  par  vaniloqui  et  explique  ainsi  sa 
traduction  dans  ses  Annotationes,  p.  58o  de  l'édition  à\x  Novum  Tes- 
lamcntum  publiée  chez  Froben  en  i5i6  :  «  Vaniloqui,  graece  est 
[xaTaiÔAoyoi,  quod  non  sonat  mendacem,  sed  inania  frivolaque 
loquentem,  nam  vanus  proprie  latinis  dicitur  mendax.  »  Les  huma- 
nistes appliquèrent  naturellement  celte  épithète  aux  théologiens 
ergoteurs  et  bavards.  Dans  une  lettre  à  Guillaume  Marbois,  en  tête 


DANS    L  ŒUVRE    DE    RABELAIS.  299 

lerie  à  l'égard  de  la  Sorbonne  a  disparu  tout  entière, 
c'est  le  cas  du  passage  :  «  Ne  dit  Salomon...  »,  Gargan- 
tua, chap.  VI,  dont  tout  le  sel  se  trouvait  dans  la  défini- 
tion de  la  foi  attribuée  par  Rabelais  aux  Sorbonistes. 

Le  plus  généralement,  les  mots  «  théologiens  »,  «  théo- 
logal »  et  leurs  dérivés  sont  remplacés  par  :  sophistes, 
sophisticquement  et  leurs  dérivés.  —  Cette  substitution 
ne  trompait  personne  parmi  les  lettrés.  Depuis  Érasme,  il 
était  de  mode  chez  les  Humanistes  de  comparer  la  scho- 
lastique  à  la  sophistique  des  anciens  et  les  théologiens  aux 
sophistes.  Cf.  Eloge  de  la  Folie,  chap.  lui.  Les  réforma- 
teurs, dans  leurs  œuvres  et  leur  correspondance,  se  servent 
couramment  de  ces  mots  pour  désigner  les  docteurs  de 
Sorbonne ^  Au  mois  d'août  i533,  le  Parlement  ayant 
sommé  l'Université  de  rédiger  des  articles  concernant  la 
réforme  de  ses  méthodes,  la  Faculté  des  arts  se  plaignit 
que  les  théologiens  enseignassent  une  sophistique  et  une 
dialectique  nouvelles  :  «  Sophisticen  nescio  quam  et  Dia- 
lecticen  quamdam  novam  profiterentur^.  »  Cop,  dans  le 
fameux  discours  qu'il  prononça  devant  toute  l'Université 
le  3  novembre  i533,  traitait  également  les  théologiens  de 
sophistes^.  — Ainsi  les  railleries  et  les  attaques  contre  la 
Sorbonne  et  les  théologiens  n'étaient  plus  aussi  franches 
dans  l'édition  de  1642  que  dans  le  texte  primitif  de  Pan- 
tagruel et  de  Gargantua,  elles  étaient  déguisées,  dissimu- 


du  Dictionarium  graeciim  (28  juillet  i52i|,  Nicole  Bérault  se  plaint 
de  ces  titwxoî  (moines  mendiants),  de  ces  jiaTacôXoyo'.  qui,  dans  leurs 
discours,  dénoncent  au  peuple  ignorant  les  fervents  des  études 
grecques.  —  Siderander  emploie  ce  mot  sous  sa  forme  grecque  pour 
désigner  les  théologiens  dans  une  lettre  à  Jacques  Bédrot,  du  28  mai 
i353  (d'après  Ch.  Schmidt,  Gérard  Roussel,  p.  201).  La  forme  fran- 
çaise matéologiens  paraît  être  de  Rabelais. 

1.  Cf.  Calvini  opéra,  IV,  66  :  «  Mais  un  tel  maistre  [Pierre  Lom- 
bard] est  digne  des  disciples  qu'il  a  eus  es  écoles  des  sophistes, 
c'est-à-dire  sorboniques.  » 

2.  Cf.  Du  Boulay,  t.  VI,  p.  327. 

3.  Cf.  Herminjard,  t.  III,  p.  41S.  Cf.  encore  une  lettre  de  Tschudi 
à  Zwingli  du  22  juin  i5i8,  dans  laquelle  les  théologiens  ergoteurs 
sont  qualifiés  de  sophistes.  Herminjard,  op.  cit.,  t.  I,  p.  38. 


3oo  l'écriture  sainte 


lées  sous  un  masque  transparent,  d'ailleurs  parfaitement 
intelligibles,  même  pour  les  théologiens. 

Dans  son  désir  de  ne  point  s'attirer  la  haine  de  la 
Faculté  de  théologie,  Rabelais  avait  également  fait  dispa- 
raître de  son  texte  les  railleries  à  l'adresse  de  certains 
théologiens.  «  Je  [dit  Panurge]  vous  veulx  dire...  ung  bel 
exemple  que  met  frater  de  Cornibus  libro  de  compotatio- 
nibus  mendicantium.  »  Éd.  Juste,  i533,  p.  5o.  Frater  de 
Cornibus  est  remplacé  en  1542  par  Frater  Lubinus,  nom 
générique  désignant  un  moine  lourdaud.  C'est  qu'il  exis- 
tait un  docteur  de  Sorbonne,  franciscain,  du  nom  de  Pierre 
Cornu,  en  latin  de  Cornibus.  Il  figure  sur  le  Registre  des 
procès-verbaux  de  la  Faculté  de  théologie^  ;  il  nous  est 
connu  encore  par  un  passage  du  Journal  d'un  bourgeois 
de  Paris^. 

L'examen  des  corrections  de  l'édition  de  1642  nous 
amène  donc  à  cette  conclusion  :  que  ce  sont  les  attaques 
et  railleries  à  l'adresse  de  la  Faculté  de  théologie  ou  de 
certains  théologiens  qui  étaient,  par  excellence,  de  nature 
à  irriter  la  Sorbonne  contre  Rabelais,  et  que  ce  n'est  cer- 
tainement pas  des  libertés  qu'il  a  prises  avec  les  textes 
sacrés  qu'on  lui  a  fait  grief.  Il  est  probable  qu'il  suffit  à  la 
Sorbonne  de  ranger  Pantagruel  et  Gargantua  dans  la 
catégorie  des  ouvrages  obscènes  et  dangereux  pour  les 
mœurs  pour  pouvoir  les  condamner.  Elle  se  dispensa 
sans  doute  d'en  tirer  des  propositions  scandaleuses  ou 
hérétiques.  Mais  il  n'en  reste  pas  moins  certain  que,  par 
ses  tendances,  Rabelais  se  rapprochait  à  cette  époque  des 
réformateurs;  sur  la  Sorbonne,  les  indulgences,  la  dévo- 


1.  Cf.  L.  Delisle,  op.  cit.,  p.  94  et  gS. 

2.  Cf.  éd.  Bourrilly,  p.  325.  —  Novembre  1629  :  «  Le  dimanche 
ensuivant,  furent  faictcs  processions  generalles  par  la  ville,  à  cause 
de  ladicte  paix,  fut  chanté  haulte  messe  en  la  grande  église  et  ser- 
mon fait  par  M*  Cornibus,  cordelier.  »  Cf.  encore  Tiers  Livre, 
XIV  :  «  Hay,  hay,  hay,  nostre  maistre  de  Cornibus.  Dieu  te  gard, 
fais  nous  deux  motz  de  prédication  et  je  feray  la  queste  parmy  la 
paroisse.  »  Pierre  Cornu  était  mort  depuis  quatre  ans  lorsque  parut 
le  Tiers  Livre. 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  3oi 

tion  aux  saints,  les  pratiques,  il  était  d'accord  avec  les 
premiers  réformateurs  français,  dont  Lefèvre  d'Étaples 
avait  exprimé  les  aspirations  et  formulé  le  programme. 

TIERS  LIVRE. 

Prologue. 

«  Qu'ainsi  soit  [la  preuve  qu'il  en  est  ainsi,  c'est  que]  le 
roy  sage  et  pacifie  Salomon  n'a  sceu  mieux  nous  repré- 
senter la  perfection  indicible  de  la  sapience  divine,  que  la 
comparant  à  l'ordonnance  d'une  armée  en  camp.  »  M.-L., 
II,  p.  9. 

Réminiscence  du  Cantique  des  Cantiqices^  VI,  3  et  9  : 
«  Pulchra  es...  terribilis  ut  castrorum  acies  ordinata.  » 

«  Et  peur  ne  ayez  que  le  vin  faille,  comme  fit  es  nopces 
de  Cana  en  Galilée.  » 

Jean,  II,  3  :  «  Et  déficiente  vino,  dicit  mater  Jesu  ad 
eum  :  Vinum  non  habent.  » 

Chap.  I. 

«  Sept  enfans  pour  le  moins...  naissoient  par  chacun 
mariage,  à  l'imitation  du  peuple  judaïc  en  Egypte  :  si  de 
Lyra  ne  delyre.  »  M.-L.,  II,  p.  16. 

Réminiscence  de  VExode,  I,  7  :  «  Eilii  Israël  creverunt 
et  quasi  gefminantes  rnultiplicati  sunt...  »  Sur  Nicolas 
de  Lyra,  voir  plus  haut,  p.  263.  Son  nom  avait  déjà  prêté 
à  divers  calembours.  Celui-ci  se  trouve  chez  les  contem- 
porains de  Rabelais  : 

Si  Lyra  non  lyrasset 
Luther  non  delirasset. 

Voici  sa  glose  sur  le  passage  de  V Exode  que  nous  venons 
de  citer  :  «  Dicunt  Hebrei  quod  mulieres  hebreae  in  quo- 


3o2  l'écriture  sainte 


libet  partu  pariebant  plures  pueros  et  aliquando  usque  ad 
quattuor;  aliquando  usque  ad  sex.  » 

ChaP.   II. 

«  Albidius...  restant  seulement  une  maison,  y  mit  le  feu 
dedans,  pour  dire  Consummatum  est,  ainsi  que  depuis  dist 
saint  Thomas  Dacquin,  quand  il  eut  la  lamproye  toute 
mangée.  «  Af.-iL.,  II,  p.  24. 

Consummatum  est  est  la  dernière  parole  du  Christ  sur 
la  croix,  d'après  saint  Jean,  19,  3o  :  «  Cum  ergo  accepisset 
Jésus  acetum,  dixit  :  Consummatum  est.  Et  inclinato 
capite  tradidit  spiritum.  » 

Rabelais  fait  allusion  ici  à  une  anecdote  fameuse  au - 
moyen  âge  :  saint  Thomas  d'Aquin,  invité  à  la  table  de 
saint  Louis,  aurait,  tout  en  composant  son  hymne  sur  le 
Saint-Sacrement,  mangé  seul  une  lamproie  destinée  au 
roi  et  à  ses  convives;  après  quoi,  il  aurait  prononcé  le 
Consummatum  est,  soit  sur  la  lamproie  mangée,  soit  sur 
l'hymne  achevée.  L'anecdote  n'a  rien  d'authentique,  mais 
qu'elle  ait  eu  cours  au  moyen  âge  et  à  l'époque  de  Rabe- 
lais, c'est  ce  qu'il  importe  de  retenir  pour  apprécier  la 
portée  de  telle  citation,  le  Sitio  du  Buveur,  par  exemple, 
qui  nous  paraît  aujourd'hui  une  parodie  inconvenante. 

Chap.  V. 

«  Rien  (dict  le  sainct  Envoyé)  à  personne  ne  doibvez, 
fors  amour  et  dilection  mutuelle.  »  M.-L.,  II,  p.  35.  Le 
sainct  Envoyé,  c'est  l'apôtre  saint  Paul,  qui  dit,  Epistre 
aux  Romains,  XIII,  8  :  «  Nemini  quidquam  debeatis  nisi 
ut  invicem  diligatis.  » 

Chap.  vi. 

«  Mais  (demanda  Panurge)  en  quelle  loy  estoit  ce  cons- 
titué et  estably  que  ceulx  qui  vigne  nouvelle  planteroient  : 
ceulx  qui  logis  neuf  bastiroient  :  et  les  nouveaulx  mariez 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  3o3 

seroient  exemptz  d'aller  en  guerre  pour  la  première 
année?  En  la  loy  (respondit  Pantagruel)  de  Moses.  » 
M.-L.,  II,  p.  38. 

Deutéronome,  XX,  5.  «  Duces  quoque  per  singulas  tur- 
mas  audiente  exercitu  proclamabunt  :  quis  est  homo  qui 
aedijîcavit  domum  novam  et  non  dedicavit  eam?  Vadat  et 
revertatur  in  domum  suam,  ne  forte  moriatur  in  bello  et 
alius  dedicet  eam.  » 

6.  «  Quis  est  homo  qui  plantavit  vineam  et  necdum  fecit 
eam  esse  commimem,  de  qua  vesci  omnibus  Zzceaf  ?  Vadat, 
et  revertatur  in  domum  suam  :  ne  forte  moriatur  in  bello 
et  alius  homo  ejus  fungatur  officio.  » 

7.  «  Quis  est  homo  qui  despondit  uxorem.  et  non  accepit 
eam  ?  Vadat  et  revertatur  in  domum  suam,  ne  forte  moria- 
tur in  bello,  et  alius  homo  accipiat  eam.  » 

ChaP.  VII. 

«  Au  lendemain,  Panurge  se  fit  percer  Toreille  dextre  à 
la  judaïque...  »  M.-L.,  II,  p.  40. 

Voici  à  quel  usage  Rabelais  fait  allusion  dans  cette 
phrase  :  quand  un  esclave  désirait  rester  à  perpétuité  chez 
son  maître,  sans  profiter  de  la  libération  que  lui  assurait 
le  retour  de  l'année  jubilaire,  le  maître  le  menait  devant 
Jéhovah,  puis  il  le  faisait  revenir  à  la  maison,  et,  auprès 
de  la  porte,  il  lui  perçait  l'oreille  avec  un  poinçon.  Exode, 
XXI,  6;  Deutéronome,  XV,  17. 

Chap.  viii. 

«  Ainsi  nous  le  tesmoigne  le  capitaine  et  philosophe 
Hebrieu  Moses,  affermant  qu'il  se  arma  d'une  brave  et 
gualante  braguette,  faicte  par  moult  belle  invention  de 
feueilles  de  figuier...  »  M.-L.,  II,  p.  46. 

Genèse,  III,  7.  «  Consuerunt  folia  ficus  et  fecerunt  sibi 
perizomata.  » 


3o4  l'écriture  sainte 


Chap.  IX. 

Allusion  aux  malheurs  de  Job  :  «  Advint  que...  [ma 
femme]  me  batist,  je  seroys  plus  que  tiercelet  de  Job.  » 
M.-L.,  II,  p.  5o. 

«  Le  saige  dict,  là  où  n'est  femme,  j'entends  mère 
familes  et  en  mariage  légitime,  le  malade  est  en  grand 
estrif.  »  M.-L.^  II,  p.  5i. 

Le  «  saige  »,  par  excellence,  c'est  Salomon',  qui  dit 
dans  YEcclésiaste^  XXXVI,  27  :  «  Et  ubi  non  est  mulier, 
ingemiscit  aeger.  » 

Chap.  xiv. 

«  Esquelz  à  la  venue  de  Panurge,  dist  Pantagruel  :  Voyez 
cy  nostre  songeur.  Geste  parole,  dist  Epistemon,  jadis 
cousta  bon  et  fut  chèrement  vendue  es  enfants  de  Jacob.  » 
M.-L.,  II,  p.  72. 

Genèse,  37,  19  :  «  Et  mutuo  loquebantur  [Joseph  fra- 
tres]  :  Ecce  somniator  venit...  » 

20.  «  Venite,  occidemus  eum...  « 

Chap.  xvi. 

«  Je  ne  iray  pas  volontiers  [chez  la  Sibylle  de  PanzoustJ. 
La  chose  est  illicite  et  défendue  en  la  loy  de  Moses.  — 
Nous,  dist  Pantagruel,  ne  sommez  mie  Juifz...  »  Af.-L., 
II,  p.  82. 

Deutéronome^  XVIII,  10  :  «  Nec  inveniatur  in  te  qui 
lustret  lilium  suum  aut  filiam,  ducens  perignem  :  aut  qui 
ariolos  scisciîetur  et  observet  somnia  atque  auguria,  nec 
sit  maleficus.  » 

I.  C'est  ainsi  que  Villon  le  désignait  déjà  dans  le  Grand  Testa- 
ment, V.  209  : 

«  Le  dict  du  Saige,  trop  le  fiz 
Favorable,  » 


DANS    l'œuvre   de    RABELAIS.  3o5 

II.  «  Nec  incantator,  nec  qui  pythones  consulat,  nec 
divinos,  aut  quaerat  a  mortuis  veritatem.  » 

«  Et  peut-être  que  celuy  homme  estoit  ange,  c'est-à-dire 
messagier  de  Dieu,  envoyé  comme  fut  Raphaël  à  Tobie.  » 
Eod.  loc,  p.  84.  Allusion  à  un  épisode  de  l'histoire  de 
Tobie.  Cf.  Tobie,  III,  25. 

«  Des  Germains,  lesquelz  prisaient  au  poids  du  sanc- 
tuaire et  cordialement  reveroient  le  conseil  des  vieilles.  »' 
M.-L.,  II,  p.  84. 

L'expression  est  biblique  :  l'étalon  des  poids  était  con- 
servé dans  le  sanctuaire.  Cf.  Exode,  XXX,  24  :  «  Casiae 
autem  quingentos  siclos,  in  pondère  sanctuarii,  olei  de 
olivetis  mensuram  hin.  » 

ChaP.   XIX. 

«  Et  toutes  fussions  tombées  en  abisme  avec  Dathan  et 
Abiron.  »  M.-L. ,  II,  p.  99. 

Allusion  à  un  épisode  raconté  dans  les  Nombres,  16 
[Dathan  et  Abiron  s'étaient  révoltés  contre  Moïse],  3i  : 
«  Confestim  igitur  ut  cessavit  loqui,  dirupta  est  terra  sub 
pedibus  eorum;  » 

32.  «  Et  aperiens  os  suum,  devoravit  illoscum  taberna- 
culis  suis  et  universa  substantia  eorum  ;  » 

33.  «  Descenderuntque  vivi  in  infernum  operti  humo 
et  perierunt  de  medio  multitudinis.  » 

ChAP.  XXI. 

«  Je  ne  vous  allegueray  exemples  antiques  de  Isaac,  de 
Jacob...  »  M.-L.,  II,  p.  106. 

Il  n'est  pas  question  de  prédiction  à  la  mort  d'Isaac. 
Cf.  Genèse,  XXXV,  28  :  «  Et  completi  sunt  dies  Isaac  cen- 
tum  octoginta  annorum.  » 

29.  a  Consumptus  que  aetate  mortuus  est...  » 

Quant  à  Jacob,  il  appelle  ses  enfants,  chefs  des  douze 

REV.    DES  ET.   RABELAISIENNES.  VIII.  20 


3o6  l'écriture  sainte 


tribus  d'Israël  et  leur  prédit  l'avenir.  Cf.  Genèse,  XLIX. 

ChaP.  XXIII. 

«  Et  si  jamais  je  te  peux  tenir  en  nostre  chapitre  à  Mire- 
beau,  tu  auras  du  miserere  jusques  à  vitulos.  »  M.-L.,  II, 
p.  114. 

Quand  les  moines  se  donnaient  la  discipline,  la  flagella- 
tion était  ordinairement  accompagnée  de  la  psalmodie  des 
psaumes  de  la  Pénitence.  Frère  Adam  Couscoil  promet 
donc  à  Dodin  une  flagellation  qui  durera  tout  un  mise- 
rere, vitulos  étant  le  dernier  mot  de  ce  psaume  de  la  Péni- 
tence :  «  Tune  imponam  in  altare  tuum  vitulos.  » 

ChaP.  XXIV. 

«  Comme  fit  la  Pythonisse  en  présence  de  Saul.  »  M.-L., 
II,  p.  126. 

Dans  les  Rois,  I,  28,  8-19.  la  Pythonisse  d'Endor 
évoque  Samuel  à  la  prière  de  Saùl. 

ChaP.  XXVI. 

«  L'Antichrist  est  desjà  né,  ce  m'a  l'on  dit.  Vray  est 
qu'il  ne  fait  encores  que  esgratigner  sa  nourrice  et  ses 
gouvernantes  et  ne  montre  encores  les  trésors.  Car  il  est 
encore  petit.  «  M.-L.,  II,  p.  i3i. 

J'ai  montré  {R.  É.  R.,  t.  'VI,  p.  61)  qu'il  y  avait  là  une 
allusion  à  une  légende  d'après  laquelle  l'Antéchrist  devait 
avoir  à  sa  disposition,  pour  séduire  le  monde,  tous  les 
métaux  précieux  conservés  dans  le  sein  de  la  terre. 

«  Crescite.  Nos  qui  vivimus,  multiplicamini;  il  est 
escrit.  C'est  matière  de  bréviaire.  »  Eod.  loc. 

Frère  Jean  embrouille  diverses  réminiscences  du  bré- 
viaire. Crescite  et  multiplicamini  appartiennent  à  la 
Genèse,  VIII,  17;  Nos  qui  vivimus  au  Psaume  CXIII  [In 


DANS   l'œuvre   de   RABELAIS.  Boy 

Exitu),  17  :   «  Non  mortui  laudabunt  te  Domine;  neque 
omnes  qui  descendunt  in  infernum.  » 

18.  «  Sed  nos  qui  vivimus,  benedicimus  Domino.  » 

«  Dum  venerit  judicare  »  est  une  réminiscence  du 
Libéra  de  l'office  des  morts. 

ChaP.   XXVII. 

«  Je  n'ignore  que  Salomon  dit,  et  en  parloit  comme 
clerc  et  sçavant.  Depuis  luy,  Aristoteles  a  declairé  l'estre 
des  femmes  estre  de  soy  insatiable.  »  Af.-L.,  II,  p.  134. 

Proverbes,  XXX,  i5  :  «  Tria  sunt  insaturabilia,  et  quar- 
tum,  quod  nunquam  dicit  :  sufficit.  « 

16.  «  Infernus,  et  os  vulvae,  et  terra,  quae  non  satiatur 
aqua  :  ignis  vero  numquam  dicit  :  sufficit.  » 

L'incidente  :  en  parlait  comme  clerc  et  sçavant,  fait 
allusion  aux  débauches  de  Salomon. 

ChaP.   XXX. 

«  Là  [dans  la  Bible]  vous  trouverez  que  jamais  ne  serez 
coqu,  c'est-à-dire  que  jamais  vostre  femme  ne  sera  ribaude, 
si  la  prenez  issue  des  gens  de  bien,  instruicte  en  vertus  et 
honnesteté,  etc..  »  M.-L.^  II,  p.  148. 

Ce  portrait  de  la  femme  forte,  «  descrite  par  Salomon  », 
est  inspiré  des  Proverbes,  XXXI,  10,  3  i  :  «  Mulierem  for- 
tem  quis  inveniet,  etc.  »  Il  n'y  a  pas  de  rapports  de  détail 
entre  ce  passage  de  la  Bible  et  le  texte  de  Rabelais. 

«  Car  trop  meilleur  est  soy  marier,  que  ardre  on  feu  de 
concupiscence.  «  M.-L.,  II,  p.  147, 

Saint  Paul,  i^<^  épitre  aux  Corinthiens^  VII,  9  :  «  Quod 
si  non  se  continent,  nubant.  Melius  est  nubere  quam  uri.  » 

Chap.  xxxiii. 

«  Certes,  dist  Hippothadéc,  aucuns  de  nos  docteurs 


3o8  l'écriture  sainte 


disent  que  la  première  femme  du  monde,  que  les  Hébreux 
nomment  Eve,  à  peine  eust  jamais  entré  en  tentation  de 
manger  le  fruict  défendu  de  tout  savoir,  s'il  ne  luy  eust 
esté  défendu...  »  M.-L.,  II,  p.  164. 

Allusion  au  récit  de  la  tentation  d'Eve  dans  la  Genèse^ 
III,  9  :  «  Sed  et  serpens  erat  callidior  cunctis  animantibus 
terrae  quae  fecerat  dominus  Deus  qui  dixit  ad  mulierem  : 
Cur  praecepit  vobis  Deus  ut  non  comederetis  de  omni 
ligno  paradisi?  » 

ChaP.  XXXV. 

«  Pantagruel  apperceut  vers  la  porte  de  la  salle  le  petit 
chien  de  Gargantua,  lequel  il  nommoit  Kyne,  pour  ce  que 
tel  fut  le  nom  du  chien  de  Tobie.  «  M.-L.,  II,  p.  169. 

Tobie,  11,9:  Tune  praecucurrit  canis  qui  simul  fuerat 
in  via  et  quasi  nuncius  adveniens,  blandimento  suae  cau- 
dae  gaudebat.  » 

L'Écriture  ne  donne  donc  pas  le  nom  de  ce  chien  ;  peut- 
être  quelque  commentateur  avait-il  pris  le  nom  commun 
du  chien  dans  le  texte  grec  :  xûtov,  /.jviç,  pour  un  nom 
particulier  au  chien  de  Tobie. 

«  Le  saint  Envoyé,  dist  Hippothadée,  me  semble  l'avoir 
plus  apertement  déclaré,  quand  il  dit  :  Ceulx  qui  sont 
mariez,  soient  comme  non  mariez  :  ceulx  qui  ont  femme, 
soient  comme  non  ayans  femme...  »  M.-L.,  II,  p.  171. 

Saint  Paul,  /■■<=  epître  aux  Corinthiens,  7,  29  :  «  Reli- 
quum  est  ut  qui  habent  uxores,  tanquam  non  habentes 
sint.  » 

Chap.  xxxix. 

«  Dont  povoit  estre,  qu'en  la  façon  que  Isaac  vieux  et 
mal  voyant  print  Jacob  pour  Esaû.  »  M.-L.,  II,  p.  186. 

La  Genèse  raconte,  chap.  xxvii,  comment  Jacob  obtint 
par  surprise  la  bénédiction  qu'Isaac  réservait  à  son  tils  aîné 
Esaù. 


DANS   l'œuvre   de    RABELAIS.  SoQ 


Chap.  xlvi. 

«  Solomon  dict  que  infiny  est  des  folz  le  nombre.  » 
M.-L.,  II,  p.  216. 

Ecclesiaste,  I,  i5  :  «  Stultorum  intinitus  est  numerus.  » 
Cette  sentence  de  Salomon  revient  souvent  dans  les  œuvres 
comiques  du  moyen  âge  qui  développent  le  thème  de  la 
folie  universelle.  Elle  figure  également  à  l'appui  des  argu- 
ments que  la  Folie  expose  dans  sa  propre  apologie.  Eloge 
de  la  Folie,  LXIII  :  «  Scripsit  Ecclesiastes  capite  primo  : 
stultorum  infinitus  est  numerus.  »  Éd.  J.-B.  Kan,  p.  161. 

Chap.  xlviii. 

«  Aultres  ont  eu  l'esprit  plus  heroïcque  et  à  l'exemple 
des  enfans  de  Jacob  vengeans  le  rapt  de  Dina  leur  sœur 
ont  trouvé  le  ruffien  associé  de  son  taulpetier...,  les  ont  sus 
l'instant  mis  en  pièces  et  occis  felonnement.  »  M.-L.,  II, 
p.  224.  ^ 

Allusion  à  un  épisode  raconté  dans  la  Genèse,  XXXIV  : 
Dina,  fille  de  Jacob,  est  enlevée  et  violée  par  Sichem,  fils 
d'Hémor,  qui  la  demande  en  mariage.  Les  enfants  de 
Jacob  lui  demandent  d'abord  de  se  faire  circoncire  lui  et 
tout  son  peuple  ;  puis,  quand  il  a  accepté,  ils  égorgent  tous 
les  Sichimites  et  reprennent  Dina.  Jacob  les  désapprouva. 

Rabelais  fait  une  nouvelle  allusion  à  cet  épisode  dans  le 
Quart  Livre,  XXVI  :  «  Ainsi  les  enfans  de  Jacob,  pour 
venger  le  rapt  de  leur  sœur  Dyna,  sacmentérent  les  Sichi- 
miens.  » 

QUART  LIVRE. 

A  Mgr  Odet,  cardinal  de  Chastillon. 

Il  compare  le  cardinal  de  Châtillon  à  «  Moses  le  grand 
prophète  et  capitaine  et  Israël,  [duquel]  dict  le  saige  roy 


3 10  l'écriture  sainte 


Solomon  »,  Ecclesiastici,  45  :  «  Homme  craignant  et 
aymant  Dieu;  agréable  à  tous  humains;  de  Dieu  et  des 
hommes  bien  aymé;  duquel  heureuse  est  la  mémoire.  Dieu 
en  louange  l'a  comparé  aux  Preux;  Vafaictgranden  ter- 
reur des  ennemis.  En  sa  faveur  a  faict  choses  prodigieuses 
et  espoventables;  en  praesence  des  roys  l'a  honoré.  Au 
peuple  par  luy  a  son  vouloir  déclaré  et  par  luysa  lumière 
a  monstre.  Il  l'a  en  fov  et  dehonnaireté  consacré  et  esleu 
entre  tous  humains.  Par  luy  a  voulu  estre  sa  voix  ouye  et 
à  ceulx  qui  estoient  en  ténèbres  estre  la  loy  de  vivificque 
science  annoncée.  «  M.-L.,  II,  p.  25 1. 

Ecclésiastique,  XLV,  i  :  «  Dilectus  Deo  et  hominibus 
Moyses  :  cujus  memoria  in  benedictione  est.  » 

2.  «  Similem  illum  fecit  in  gloria  sanctorum  et  magni- 
Jîcavit  eum  in  timoré  inimicorum,  et  in  verbis  suis  monstra 
placavit.  » 

3.  «  Glorificavit  illum  in  conspectu  regum  et  jussit  illi 
coram  populo  sua  et  ostendit  illi  gloriam  suam.  « 

6.  «  £"?  dédit  illi  coram  praecepta  et  legem  vitae  et  dis- 
ciplinai, docere  Jacob  testamentum  suum  et  judicia  sua 
Israël.  » 

On  notera  en  passant  l'hyperbole  de  ces  louanges,  qui 
ont  dû  bien  surprendre  le  cardinal  de  Châtillon.  Elles 
scandalisèrent  Calvin  :  dans  son  troisième  sermon  sur  le 
Deutéronoyne  (16  octobre  i555),  après  s'être  indigné  des 
ordures  et  vilenies  du  diable  «  qui  s'est  nommé  Panta- 
gruel »,  il  ajoute  :  «  Mais  quoy?  ils  [ces  auteurs]  ont  les 
cardinaux  pour  leurs  suppôts,  ils  sont  favorisez  d'eux  et 
les  supportent;  et  mesmes  on  verra  les  noms  de  messieurs 
les  cardinaux  blasonnez  en  ces  beaux  livres,  qui  sont  pour 
se  moquer  autant  de  Dieu  que  de  Mahomet...  Moyennant 
qu'on  ait  applaudi  aux  cardinaux,  c'est  assez,  ils  sont  bien 
aises  d'estre  ainsi  enregistrez  et  qu'on  voye  que  non  seu- 
lement ils  se  mocquent  de  toute  religion,  mais  qu'ils  la 
voudroyent  abolir  du  tout.  »  Éd.  Baum,  Cunitz  et  Reuss, 
t.  XXVil.  p.  261. 


DANS   l'œuvre    de   RABELAIS.  3ll 


NOUVEAU  PROLOGUE. 

«  L'Evangile,  on  quel  est  dict  Luc,  4,  en  horrible  sar- 
casme et  sanglante  dérision  au  medicin  négligent  de  sa 
propre  santé.  Medicin,  o,  gueriz  toy  mesmes.  »  Af.-Z-., 
II,  p.  154. 

Luc,  4.  [Jésus  à  Nazareth.]  23.  «  Et  ait  illis  :  Utique 
dicetis  mihi  hanc  similitudinem  :  Medice  cura  teipsum  : 
quanta  audivimus  facta  in  Capharnaum,  fac  et  hic  in 
patria  tua.  » 

24.  «  Ait  autem  :  Amen  dico  vobis,  quia  nemo  pro- 
pheta  acceptus  est  in  patria  sua.  » 

«  Exemple  on  petit  Zachée...  Il  soubhaitoit  rien  plus, 
veoir  nostre  benoist  servateur  au  tour  de  Hierusalem. 
C'estoit  chose  médiocre  exposée  à  un  chascun.  Mais  il 
estoit  trop  petit,  et  parmy  le  peuple  ne  pouvoit.  Il  tré- 
pigne, il  trotigne,  il  s'efforce,  il  s'escarte,  il  monte  sur  un 
sycomore.  Le  tresbon  Dieu  congneut  sa  syncere  et 
médiocre  affectation.  Se  praesenta  à  sa  veue  :  et  feut  non 
seulement  de  luy  veu,  mais  oultre  ce  feut  ouy,  visita  sa 
maison  et  benist  sa  famille.  »  M.-L.,  II,  p.  256. 

D'après  Luc,  XIX,  i  :  «  Et  ingressus  perambulabat 
Jéricho.  » 

2.  «  Et  ecce  vir  nomine  Zachaeus  :  et  hic  princeps  erat 
publicanorum  et  ipse  dives.  » 

3.  «  Et  quaerebat  videre  Jesum,  quis  esset  :  et  non  pote- 
rat  prae  turba,  quia  statura  pusillus  erat.  « 

4.  «  Et  praecurrens  ascendit  in  arborem  sycomorum  ut 
videret  eum  :  quia  inde  erat  transiturus.  » 

5.  «  Et  cum  venisset  ad  locum,  suspiciens  Jésus  vidii 
illum  et  dixit  ad  eum  :  Zachaee  festinans  descende  :  quia 
hodie  in  domo  tua  oportet  me  manere.  » 

6.  «  Et  festinans  descendit  :  et  excepit  illum  gaudens.  » 
Rabelais  cite  de  mémoire  :  il  se  trompe  sur  le  lieu  de  la 

scène,  qui  est  Jéricho  et  non  «  Hierusalem  ».  Son  imagina- 


3 12  l'écriture  sainte 


tion  reconstitue  la  scène  et  lui  suggère  des  détails  pitto- 
resques; la  hâte  et  les  efforts  du  petit  Zachée  se  traduisent 
en  détails  concrets  :  «  Il  trépigne,  il  trotigne,  il  s'efforce, 
il  s'escarte...  »  ;  la  visite  de  Jésus  s'accompagne  naturelle- 
ment d'une  bénédiction  donnée  à  la  famille  de  Zachée. 

«  A  un  filz  de  prophète  en  Israël  fendant  du  bois  près 
le  fleuve  Jordan,  le  fer  de  sa  coignée  eschappa  (comme  est 
escript  4.  Reg.  6.)  et  tomba  dedans  icelluy  fleuve.  Il  pria 
Dieu  le  luy  vouloir  rendre.  C'estoit  chose  médiocre.  Et 
en  ferme  foy  et  confiance  jetta  non  la  coingnée  après  le 
manche,  comme  en  scandaleux  solécisme  chantent  les 
diables  censorins  :  mais  le  manche  après  la  coingnée, 
comme  proprement  vous  distes.  Soubdain  apparurent 
deux  miracles.  Le  fer  se  leva  du  profond  de  l'eau  et  se 
adapta  au  manche.  »  M.-L.,  II,  p.  256. 

Rois.  IV,  5-7.  [C'est  un  miracle  d'Elisée.] 

5.  «  Accidit  autem,  ut  cum  unus  materiam  succidisset, 
caderet  ferrum  securis  in  aquam,  exclamavitque  ille,  et 
ait  :  Heu,  heu,  heu,  domine  mi,  et  hoc  ipsum  mutuo 
acceperam.  » 

6.  «  Dixit  autem  homo  Dci  [Elisée]  :  Ubi  cecidit?  At, 
demonstravit  ei  locum.  Praecidit  ergo  lignum  et  misit 
illuc  :  natavitque  ferrum.  » 

7.  «  Et  ait  :  Toile.  Qui  extendit  manum  et  tulit  illud.  » 

«  S'il  eust  soubhaité  monter  es  cieulx  dedans  un  chariot 
flamboyant,  comme  Helie  :  multiplier  en  lignée  comme 
Abraham  :  estre  autant  riche  que  Job,  autant  fort  que  San- 
son,  aussi  beau  que  Absalon  :  l'eust-il  impétré?  C'est  une 
question.  «  Eod.  loc. 

La  postérité  d'Abraham  devait  être,  d'après  les  pro- 
messes de  Jehovah,  aussi  nombreuse  que  les  étoiles  du 
ciel.  Cf.  Genèse,  XXVI,  3. 

La  richesse  de  Job  est  décrite  dans  le  verset  3  du  chap.  i 
du  livre  de  Job  :  «  Et  fuit  possessio  ejus  septem  millia 
ovium  et  tria  millia  camelorum,  quingenta  quoque  Juga 
locum  et  quingentae  asinae  ac  familia  multa  nimis.  «  —  La 


DANS   l'œuvre    de    RABELAIS.  3l3 

beauté  d'Absalon  est  célébrée  dans  les  Rois,  II,  14,  25  : 
«  Porro  sicut  Absalom,  vir  non  erat  pulcher  in  omni 
Israël  et  decorus  nimis  :  a  vestigio  pedis  usque  ad  verti- 
cem  non  erat  in  eo  ulla  macula.  « 

Chap.  I. 

«  En  la  Thalamège  donc  fut  l'assemblée  de  tous  :  là 
Pantagruel  leur  fit  une  briefve  et  saincte  exhortation,  toute 
authorisée  de  propos  extraicts  de  la  Saincte  Escripture, 
sur  l'argument  de  navigaige.  Laquelle  finie,  fut  faicte 
hault  et  clair  prière  commune  à  Dieu...  Apres  l'oraison 
fut  mélodieusement  chanté  le  psaulme  de  David,  lequel 
commence  quand  Israël,  etc.  »  Éd.  1548,  p.  73'.  L'édition 
de  i552  complète  :  «  Quand  Israël  hors  d'Egypte  sortit.  » 
M.-L.,  II,  p.  269. 

Pour  la  première  fois,  Rabelais  cite  un  psaume  en  fran- 
çais ;  et  d'après  cette  traduction  de  Marot  qui  avait  été  inter- 
dite par  la  Sorbonne.  «  Quand  Israël  hors  d'Egypte  sor- 
tit »  est  le  premier  vers  de  la  traduction  du  Psaume  CXIV  : 
«  In  exitu  Israël  de  ^gypto  »  : 

Quand  Israël  hors  d'Egypte  sortit, 
Et  la  maison  de  Jacob  se  partit 
D'entre  le  peuple  estrange,  etc. 

Le  choix  de  ce  psaume  a  été  dicté  par  les  circonstances  ; 
c'est  un  chant  de  départ-  qu'entonnent  Pantagruélistes  et 


1.  Je  cite  le  texte  de  1548  d'après  la  réimpression  que  j'en  ai  don- 
née :  Le  Quart  Livre  de  Pantagruel  (édition  dite  partielle.  Lyon, 
1348}.  Paris,  H.  Champion,  1910,  in-8°. 

2.  Il  contient  aussi  des  invectives  contre  le  culte  des  idoles  : 
«  Aures  habent  et  non  audient;  Oculos  habent  et  non  videbunt, 
etc.  »  Aussi  était -il  pour  les  réformés  le  chant  de  protestation 
contre  l'idolâtrie  papiste.  C'est  le  psaume  que  chante  dans  les 
flammes,  jusqu'au  moment  de  rendre  l'esprit,  Jean  Le  Clerc,  sup- 
plicié à  Metz  en  i525.  Cf.  Herminjard,  Correspondance  des  réforma- 
teurs, t.  I,  p.  373. 


3 14  l'écriture  sainte 


Thalassiens  au  moment  de  l'appareillage  de  la  flotte  de 
Pantagruel. 

Chap.  IV. 

La  Briefve  Déclaration  d'aucunes  dictions  plus  obscures 
contient  une  citation  de  l'Évangile.  Texte  :  «  Comme  si 
Dieu  y  eut  pissé.  »  Briefve  Déclaratio?i  :  «  C'est  une 
manière  de  parler  vulgaire  en  Paris  et  par  toute  France 
entre  les  simples  gens,  qui  estiment  tous  les  lieux  avoir 
eu  particulière  bénédiction  esquelz  Nostre  Seigneur  avoit 
fait  excrétion  de  urine  ou  autre  excrément  naturel,  comme 
de  la  salive  est  escrit  (Joannis,  2)  :  «  Lutum  fecit  ex 
«  sputo.  » 

Jean^  IX,  6  [Guérison  de  l'aveugle-né]  :  «  Haec  cum 
dixisset,  expuit  in  terram,  et  fecit  lutum  ex  sputo  et  lini- 
vit  lutum  super  oculos  ejus.  » 

Chap.  viii. 

«  Tu,  dict  frère  Jean,  te  damne  comme  un  vieil  diable. 
Il  est  escrit  :  «  Mihi  vindictam,  etc.  «  Matière  de  bré- 
viaire. »  M.-L.,  II,  p.  298. 

Saint  Paul,  Ad  Hebraeos,  X,  3o  :  «  Scimus  enim  qui 
dixit  :  Mihi  vindicta  et  ego  retribuam.  » 

Chap.  x. 

«  Vertus  Dieu,  da  Jurandi,  [dit  frère  Jean],  pourquoy 
plus  tost  ne  transportons  nous  nos  humanités  en  belle 
cuisine  de  Dieu?...  Beati  immaciilati  in  via.  C'est  matière 
de  bréviaire.  »  M.-L.,  II,  p.  3o6. 

Psaume  CXVIII,  i  :  «  Beati  immaculati  in  via.,  qui 
ambulant  in  lege  Domini.  » 

Chap.  xv. 
«  Voyez  comment  en  plusieurs  églises  l'on  a  désemparé 


DANS   l'œuvre   de   RABELAIS.  3l5 

les  antiques  beuvettes  des  benoists  saints  00.  de  Noël?  » 
M.-L.,  II,  p.  323. 

Allusion  aux  antiennes  qu'on  chantait  pendant  la 
semaine  précédant  Noël  et  qui  commençaient  par  O  : 
«  O  Sapientia...  O  Adonaï...  O  Radix,  etc.  » 

ChaP.  XVI. 

«  Voire,  voire,  dist  frère  Jean.  Vous  en  parlez  comme 
saint  Jean  de  la  Palisse.  »  M.-L.,  II,  p.  33o. 

La  Briefve  Déclaration  nous  avertit  que  c'est  là  :  «  Une 
manière  de  parler  vulgaire  par  syncope  en  lieu  de  l'Apo- 
calypse, comme  idolâtre  pour  idololàtre.  » 

Les  lamentations  de  Panurge  pendant  la  tempête  sont 
entrecoupées  de  prières  :  Mea  culpa  Deiis^  Conjîteor^ 
Adieu,  in  manus  [tuas,  Domine,  commendo  spiritiim 
meum],  etc. 

ChAP.  XXI. 

«  Ça  joyeux  tirouer  en  avant,  [dit  Panurge],  que  je 
vous  espluche  à  contrepoil.  Beatus  vir  qui  non  abiit.  Je 
scay  tout  cecy  par  cœur.  «  M.-L.,  II,  p.  348.  —  C'est  le 
début  du  Psautier  :  Psaume  L  i  :  «  Beatus  vir  qui  non 
abiit  in  consilio  impiorum  et  in  via  peccatorum  non 
stetit.  » 

ChaP.   XXIII. 

«  En  telle  ou  telle  façon  mourir  est  part  en  la  volunté 
des  Dieux,  part  en  nostre  arbitre  propre.  Pourtant,  iceulx 
faut-il  implorer...  Mais  là  ne  faut-il  faire  but  et  borne  : 
de  nostre  part,  convient  pareillement  nous  évertuer  et  leur 
ayder  au  moyen  et  remède.  Si  je  n'en  parle  selon  les 
décrets  des  mateologiens,  ilz  me  pardonneront  :  j'en  parle 
par  livre  et  authorité.  Vous  savez,  que  dist  G.  Flaminius, 
etc.  »  Éd.  1348,  p.  103-104. 

Nous  avons  dit  plus  haut  qUe  le  mot  mateologiens  dési- 


3i6  l'écriture  sainte 


gnait,  chez  les  humanistes  contemporains  de  Rabelais,  les 
théologiens.  Mais  quels  «  décrets  »  ont-ils  pu  rendre  sur 
la  question  de  l'intervention  des  dieux  dans  la  destinée 
des  hommes?  Quel  livre  et  quelle  authorité  Épistémon 
oppose-t-il  à  l'opinion  des  théologiens?  La  censée  de 
Rabelais  n'est  pas  claire. 

Elle  est  corrigée  et  élucidée  dans  le  texte  de  i552  :  «  En 
telle  ou  telle  heure,  en  telle  ou  telle  façon  mourir  est  en 
la  sainte  volunté  de  Dieu.  Pourtant  iceluy  fault  incessam- 
ment implorer...  Mais  là  ne  fault  faire  but  et  borne  :  de 
nostre  part  convient  pareillement  nous  évertuer  et  comme 
dit  le  saint  Envoyé  estre  cooperateurs  avec  luy.  »  M.-L.^ 
II,  p.  353. 

Le  saint  Envoyé  c'est  saint  Paul,  et  le  passage  auquel 
Rabelais  fait  allusion  se  trouve  dans  la  //=  épître  aux 
Corinthiens^  VI,  i  :  «  Adjuvantes  autem  exhortamur  ne 
in  vacuum  gratiam  Dei  recipiatis.  »  Peut-être,  au  moment 
de  la  rédaction  de  1548,  Rabelais  avait-il  présent  à  l'es- 
prit ce  passage  de  l'Écriture  qu'il  opposait  à  quelque  sub- 
tilité scholastique  des  matéologiens,  comme  Érasme, 
dans  le  passage  que  nous  avons  cité  p.  276,  oppose  la  défi- 
nition de  la  foi  par  saint  Paul  à  celle  des  scholastiques. 

ChaP.   XXIV. 

«  N'espargnez  la  sueur  de  mon  corps,  pour  l'amour  de 
Dieu.  Adam,  c'est  l'home,  nasquit  pour  labourer  et  tra- 
vailler, comme  l'oyseau  pour  voler.  »  M.-L.,  II,  p.  335. 

Réminiscence  du  récit  de  la  Genèse^  II,  1 5  :  «  Tulit 
ergo  Dominus  Deus  hominem  et  posuit  eum  in  paradiso 
voluptatis,  ut  operaretur  et  custodiret  illum  »,  ou  peut- 
être  de  la  malédiction  d'Adam  par  Jahveh,  III,  17  :  «  In 
laboribus  comedes  ex  ea  [terra]  cunctis  diebus  vitae 
tuae...  »  19  :  «  In  sudore  vultus  tui  vesceris  pane...  » 

ChAP.   XXIX. 

«  Car  je  l'ay  trouvé,  [Quaresmeprenant],  dedans  mon 


I 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  ?iiy 

bréviaire  et  s'ensuit  après  les  festes  mobiles.  »  M.-L.^  II, 
p.  372. 

C'est,  en  effet,  après  les  fêtes  mobiles  que  se  trouvent 
dans  le  bréviaire  les  leçons  du  carême. 

ChaP.  XXXIII, 

«  C'est,  par  la  mort  bœuf,  Leviathan  descript  par  le 
noble  prophète  M  oses  en  la  vie  du  saint  homme  Job.  » 
M.-L.,  II,  p.  387. 

Cette  description  se  trouve  dans  le  livre  de  Job,  XL, 
20-28,  et  XLI.  Parmi  les  merveilles  de  sa  création.  Dieu 
cite  au  saint  homme  Job  Leviathan  ou  la  baleine. 

Chap.  xxxviii. 

«  Le  serpent  qui  tenta  Eve  estoit  andouillicque,  ce 
nonobstant  est  de  luy  escrit,  qu'il  estoit  fin  et  cauteleux 
sur  tous  autres  animans.  «  M.-L. ,  II,  p.  404. 

Allusion  à  un  passage  de  la  Genèse,  III,  i,  que  nous 
avons  cité  plus  haut,  cf.  Tiers  Livre,  chap.  xxxiii. 

Chap.  xxxix, 

«  Pourquoi  Potiphar,  maistre  queux  des  cuisines  de 
Pharaon,  celuy  qui  acheta  Joseph,  et  lequel  Joseph  eust 
fait  coqu,  s'il  eust  voulu,  fut  maistre  de  la  cavalerie  de 
tout  le  royaume  d'^EgyptePPourquoyNabuzardan,  maistre 
cuisinier  du  roy  Nabugodonosor,  fut  entre  tous  autres 
capitaines  esleu  pour  assiéger  et  ruiner  Hierusalem?  » 
M.-L.,  II,  p.  406. 

Putiphar  est  qualifié  dans  la  Genèse  de  chef  de  l'armée, 
non  de  maître  de  la  cavalerie  d'Egypte. 

Cf.  Genèse,  29,  i  :  «  Igitur  Joseph  ductus  est  in  ^gyp- 
tum,  emitque  eum  Putiphar  eunuchus  Pharaonis,  prin- 
ceps  exercitus,  vir  ^Egyptius,  de  manu  Ismaelitarum, 
a  quibus  perductus  erat.  « 


3i8  l'écriture  sainte 


C'est  Nabuzardan  qui,  par  ordre  de  Nabuchodonosor, 
pilla  le  temple  et  la  ville  de  Jérusalem  et  en  transporta  les 
habitants  à  Babylone.  Cf.  Rois,  IV,  25,  8  et  55  et  suiv.  Il 
est  qualifié  de  :  Princeps  exercitus,  principe  militum, 
princeps  militiae. 

Il  figure  dans  un  Poème  allégorique  sur  le  siège  de 
Jérusalem  par  Nabuchodonosor  et  Nabuzardan  (cf.  Roma- 
nia,  VI,  7)  comme  «  prince  queurs  de  la  coisine  »;  on  le 
trouve  encore  dans  un  Sermon  joyeulx  de  la  vie  saint 
Ongnon,  comment  Nabu\arden,  le  maistre  cuisinier,  le 
fit  martirer.  Cf.  Ane.  poésies  françaises  des  XV^  et 
XVI'^  siècles,  publiées  par  A.  de  Montaiglon,  t.  I,  p.  204. 
Dans  les  sermons  des  prédicateurs,  il  représente  la  gour- 
mandise ^  C'était,  semble-t-il,  un  personnage  populaire 
au  moyen  âge, 

Chap.  xlvi. 

«  Et  [Lucifer]  se  souloit  desjeuner  de  eschoUiers.  Mais 
(las)  ne  scay  par  quel  malheur  depuys  certaines  années 
ilz  ont  avecques  leurs  estudes  adjoinct  les  Saincts  Bibles. 
Pour  ceste  cause  plus  n'en  pouvons  au  diable  l'un  tirer. 
Et  croy  que  si  les  caphards  ne  nous  y  aident,  leurs  oustans 
par  menaces,  injures,  force,  violence  et  bruslemens  leur 
sainct  Paul  d'entre  les  mains,  plus  à  bas  n'en  grignote- 
fons.  »  M.-L.,  II,  p.  43 1. 

Ce  passage  nous  indique  clairement  que  depuis  i533 
jusqu'en  i552  l'opinion  de  Rabelais  est  restée  la  même 
sur  un  des  articles  capitaux  de  la  Réforme  :  la  nécessité 
d'étudier  la  Bible,  le  Nouveau  Testament  et  particulière- 
ment saint  Paul.  Si  les  escholiers  se  conduisent  mieux, 
c'est  qu'en  dépit  des  injures  et  des  violences  des  «  cafards  » 
ils  se  sont  mis  à  l'étude  des  «  Saincts  Bibles  »  et  de  «  sainct 
Paul  ». 


I,  Cf.  Gesta  Romanorum  cum  applicationibus  tnoralisatis  ac  mis- 
ticis,  in-8°  goth.,  s.  d.  (Bibl.  univ.  R.  xvi,  1029),  chap.  745  :  «  Nabu- 
zardan, in  moralizaiione,  gula.  » 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  SlQ 


Chap.  XLVIII. 

i«  Celuy  qui  est,  respondit  Pantagruel,  par  notre  théo- 
logique doctrine  est  Dieu.  Et  en  tel  mot  se  déclara  h 
Moses.  »  M.-L.,  II,  p.  437. 

Exode^  III,  14  :  «  Dixit  Deus  ad  Moysen  :  Ego  sum  qui 
sum.  Ait  :  sic  dices  filiis  Israël  :  qui  est,  misit  me  ad 
vos.  » 

Chap.  xlix. 

«  Jadis  faut  aux  Juifz  la  loy  par  Moses  baillée  escrite 
des  doigts  propres  de  Dieu.  »  M.-L.,  II,  p.  441. 

Cf.  Exode,  XXXII,  16  :  «  Et  factas  [tabulas]  opère  Dei  : 
Scriptura  quoque  Dei  erat  sculpta  in  tabulis.  »  Et  XXXIV, 
28. 

Chap.  lvi. 

«  Me  souvient  avoir  leu  qu'à  Torée  de  la  montaigne  en 
laquelle  Moses  receut  la  loy  des  Juifz  le  peuple  voyoit  les 
voix  sensiblement.  »  M.-L.,  II,  p.  466. 

Exode,  XX,  18  :  «  Cunctus  autem  populus  videbat 
voces.  » 

Chap.  lvii. 

«  Trouvasmes  le  dessus  du  mont  tant  plaisant,  tant  fer- 
tile, tant  salubre  et  délicieux  que  je  pensois  estre  le  vray 
Jardin  et  Paradis  terrestre  :  de  la  situation  duquel  tant 
disputent  et  labourent  les  bons  théologiens  ».  M.-L.,  II, 
p.  469-470. 

Les  théologiens  avaient  beaucoup  discuté  sur  cette 
phrase  de  la  Genèse,  II  :  «  Plantaverat  autem  dominus 
deus  paradisum  voluptatis  a  principio.  »  Pour  les  uns, 
a  principio  signifiait  dès  l'origine  du  monde;  les  autres 
traduisaient  :  «  A  principio  non  temporis,  sed  loci  »,  et 


320  l'écriture  sainte 


en  concluaient  que  le  paradis  terrestre  était  situé  en  Orient. 
La  difficulté  était  de  savoir  dans  quelle  partie  de  l'Orient. 
Entre  les  deux  tropiques  il  n'y  a  pas  de  région  habitable, 
à  cause  de  l'extrême  chaleur;  mais  quelques-uns  préten- 
daient qu'il  existait  une  zone  tempérée  entre  les  deux  tro- 
piques, «  sub  equinoctiali  circulo  ».  C'est  là  que  Nicolas 
de  Lyra  plaçait  le  paradis. 

Chap.  lviii. 

«  Vous  eussiez  dit  que  proprement  d'eux  avoit  le  saint 
Envoyé  escrit  Philippens^  3  :  Plusieurs  sont  desquelz 
souvent  je  vous  ay  parlé  (encores  présentement  je  le  vous 
dis  les  larmes  à  rœilj  ennemis  de  la  croix  du  Christ  :  des 
quelz  mort  sera  la  consommation  ;  des  quelz  ventre  est  le 
dieu.  »  M.-L.,  II,  p.  475. 

Nous  avons  rapporté,  à  propos  d'un  passage  de  Panta- 
gricel,  chap.  i,  le  texte  de  saint  Paul.  Cf.  supra^  p.  261. 

Chap.  lx. 

«  Croyez  que  par  eux  ne  tenoit  que  cestuy  Gaster  leur 
Dieu  ne  fust  plus  aptement,  précieusement  et  en  abon- 
dance servy  en  ces  sacrifices,  plus  certes...  que  l'idole  Bel 
en  Babilone,  sous  le  roy  Baltha\ar.  »  M.-L.,  II,  p.  483. 

Réminiscence  du  livre  de  Daniel,  XIV,  2  :  «  Erat 
quoque  idolum  apiid  Babylojiios  nomine  Bel  :  et  impen- 
debantur  in  eo  per  dies  singulos  similae  artabae  duodecim 
et  oves  quadraginta  vinique  amphorae  sex.  » 

Les  prêtres  de  Bel,  au  nombre  de  soixante-dix  [exceptis 
uxoribus  et  parvulis  et  Jîliis]^  dévoraient  clandestinement 
ces  mets.  Daniel  découvrit  la  supercherie  en  semant  de  la 
cendre  dans  le  temple  et  la  révéla  à  Balthazar. 

Conclusion  sur  le  Tiers  et  le  Quart  Livres. 
Dans  ces  emprunts  de  Rabelais  à  l'Écriture,  pour  le 


DANS   l'œuvre   de   RABELAIS.  ^21 

Tiers  et  le  Quart  Livres^  que  trouvons-nous  d'intéressant 
sur  son  attitude  religieuse  en  1 543,  1 547  et  1 55 1 ,  dates  pro- 
bables de  la  rédaction  des  différentes  parties  de  ces  livres? 
Ses  opinions  sur  la  Réforme  et  les  réformateurs  ont-elles 
changé  depuis  le  Pantag-riiel  et  le  Gargantua? 

Quelles  qu'aient  été  ses  sympathies  pour  la  cause  de  la 
Réforme  en  1 533- 1 535,  dès  1542  il  est  avéré  qu'il  n'aime 
ni  la  doctrine,  ni  la  personne  de  Calvin.  Dans  une  addi- 
tion au  texte  du  Prologue  de  Pantagruel,  il  confond  les 
prédestinateurs  parmi  les  abuseurs  et  séducteurs'.  Or,  on 
sait  que  la  prédestination  était  la  doctrine  capitale  formulée 
par  Calvin  dans  son  Institution  chrétienne.  En  i552,  sa 
haine  du  réformateur  genevois  n'a  pas  changé  :  il  range 
les  «  Demoniacles  Calvins,  imposteurs  de  Genève»,  dans 
l'engeance  d'Antiphysie,  pêle-mêle  avec  les  cagots  et  les 
papelars,  les  caphars  et  les  moines  «  enraigés  »  comme 
Puits-Herbault. 

Pourtant,  il  est  resté  fidèle  au  programme  de  réformes 
des  humanistes  et  des  réformateurs  du  temps  de  Lefèvre 
d'Étaples.  Le  Prologue  du  Tiers  Livre  nous  le  montre 
toujours  impitoyable  pour  les  «  cafards  »  ;  ses  attaques,  il 
est  vrai,  manquent  de  précision;  il  s'abstient  de  nommer 
les  théologiens  et  ménage  la  Sorbonne.  Mais  l'épisode  de 
Raminagrobis  (III,  23)  et  l'invective  contre  les  «  pasto- 
phores  taulpetiers  »  (III,  48)  manifestent  clairement  son  in- 
dignation contre  les  moines  ocieux,  intrigants  ou  cupides; 
et  il  est  aisé  de  savoir  ce  qu'il  pense  des  jeûnes  du  Carême 
ou  de  la  cour  de  Rome  par  l'allégorie  de  Quaresmeprenant 
(IV,  3o-32)  et  l'épisode  des  Papimanes  ;IV,  48-54).  Sur  tous 
ces  points,  ses  idées  en  1545  et  i552  sont  celles  d'un  «  Fabri- 
sien  »  de  i53o.  Elles  se  manifestent  parfois  à  l'occasion  de 
ses  emprunts  à  la  Bible  :  nous  avons  remarqué  qu'au 
chap.  I  du  Quart  Livre  il  désigne  le  psaume  In  Exitu  par 

I.  Prologue.  Ed.  Juste,  i533,  p.  4  :  «  Non,  messieurs,  non.  II,  ny 
en  a  poinct.  Et  ceulx  qui  vouidroyent  maintenir  que  si,  reputez  les 
abuseurs  et  séducteurs.  »  —  1542.  Al.-L.,  I,  p.  217  :  «  Reputes  les 
abuseurs,  prédestinateurs,  emposteurs  et  séducteurs.  » 

REV.   DES   ET.   RABELAISIENNES.  VIII.  21 


322  l'Écriture  sainte 


le  premier  vers  de  cette  traduction  française  de  Marot 
qu'avait  condamnée  la  Sorbonne;  c'est  en  français  que  ce 
psaume  est  chanté  par  les  Pantagruélistes  et  les  Thalas- 
siens  au  départ  de  la  flotte.  Nous  avons  noté,  en  outre,  à 
propos  d'un  passage  du  chap.  xlvi  du  même  Quart  Livre^ 
qu'il  flétrit  la  conduite  des  caphards  qui,  par  «  injures, 
violence  et  bruslemens  » ,  détournent  les  escholiers  de 
l'étude  de  l'Écriture  et  de  «  sainct  Paul  ». 

Ainsi,  dans  le  conflit  entre  la  tradition  catholique  et  les 
réformateurs,  l'attitude  de  Rabelais  sera  peut-être  qualifiée 
de  paradoxale  ou  d'impolitique;  mais  elle  est  nette.  Il 
réprouve  Calvin,  dont  le  dogmatisme  et  l'austérité 
répugnent  à  sa  nature  libre  et  sereine,  mais  il  n'aban- 
donne rien  des  dégoûts,  des  haines,  des  aspirations  et  des 
rêves  qui  animaient  réformateurs  et  humanistes  vers  i53o. 


LE  CINQUIEME  LIVRE. 

Prologue. 

«  Les  fols,  le  nombre  desquelz  est  infiny,  comme  atteste 
Salomon,  périront  enraigés...  »  M.-L.,  III,  p.  5. 

Cette  sentence  de  VEcclesiaste^  I,  i3,  se  trouve  déjà 
citée  au  Tiers  Livre^  chap.  xlvi.  Voir  supra^  p.  309. 

«  A  l'éditication  du  temple  de  Salomon,  chascun  un  sicle 
d'or  offrir  à  pleines  poignées  ne  pouvoit.  »  M.-L.,  III, 
p.  8. 

Réminiscence  de  VExode^  XXX,  i3  :  «  Hoc  autem  dabit 
omnis  qui  transit  ad  nomen,  dimidium  sicli,  juxta  mensu- 
ram  templi.  Siclus  viginti  obolos  habet.  Media  pars  sicli 
offeretur  Domino.  » 

Chap.  vi. 

«  Quand  le  ciel  seroit  d'airin  et  la  terre  de  fer,  cncores 
vivres  ne  nous  faudroient,  fust-ce  par  sept,  voire  huit  ans 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  323 

plus  long  temps  que  ne  dura  la  famine  en  JEgypte.  » 
M.-L.,  III,  p.  27. 

«  Ciel  d'airain  »  et  «  terre  de  fer  »  sont  des  expressions 
bibliques. 

La  famine  à  laquelle  il  est  fait  allusion  ici  est  celle  qui 
est  racontée  dans  la  Genèse,  XLI,  fin. 

Chap.  VII. 

«  Soudain  Tasne  tourna  visage,  disant  :  avoine,  bien, 
aveniat,  non  la  forche...  »  M.-L..^  III,  p.  32. 

Il  y  a  là  un  Jeu  de  mots  sur  VAdveniat  [regnum  tiium] 
du  Pater. 

Chap.  xviii. 

«  J'en  ay,  dist-il,  plus  eu  que  Jadis  n'eurent  les  soldats 
d'Ephraïm,  quand  par  les  Galaadites  furent  occis  et  noyés 
pour  en  lieu  de  Schibolleth  dire  Sibboleth.  »  M.-L.,  III, 
p.  71. 

Allusion  à  un  épisode  raconté  dans  les  Juges,  XII, 
5  et  6  : 

5.  «  Cum  que  venisset  ad  ea  [vada]  de  Ephraïm  numéro 
fugiens  atque  dixisset  :  Obsecro  ut  me  transire  permitta- 
tis  :  dicebant  ei  Galaaditae  :  Niimquid  Ephrataeus  es? 
Quo  dicente  :  Non  sum.  » 

6.  «  Interrogabant  eum  :  Die  ergo  Scibboleth,  quod 
interpretatur  Spica;  Qui  respondebat  Sibboleth  :  eadem 
littera  Spicam  exprimere  nonvalens.  Statimque  apprehen- 
sum  Jugulabant  in  ipso  Jordanis  transitu.  » 

Chap.  xxxiii. 

«  Mais  Je  trouve  dedans  mon  bréviaire  qu'en  la  révéla- 
tion fut,  comme  chose  admirable,  veùe  une  femme  ayant 
la  lune  sous  les  pieds  :  c'estoit,  comme  m'a  exposé  Bigot, 
pour  signifier  qu'elle  n'estoit  de  la  race  et  nature  des  autres 


324  l'écriture  sainte 


qui  toutes  ont  à  rebours  la  lune  en  teste  et  par  conséquent 
le  cerveau  toujours  lunatique.  »  M.-L.,  III,  p.  134. 

La  «  révélation  »,  c'est  VApocalj'-pse.  La  vision  à  laquelle 
il  est  fait  allusion  ici  est  au  chap.  xii,  v.  i  :  «  Et  signum 
magnum  apparuit  in  coelo  :  mulier  amictu  sole  et  luna 
sub  pedibus  ejus  et  in  capite  ejus  corona  stellarum  duo- 
decim.  » 

Chap.  xxxv. 

«  Je  trouve  en  l'escriture  sacrée  que  Cayn  fut  premier 
bastisseur  de  villes;  vray  donc  semblable  est  que  le  pre- 
mier il  de  son  nom  nomma  Caynon.  »  M.-L.,  III,  p.  i36. 

Genèse,  IV,  17  :  «  Et  [Gain]  aedificavit  civitatem,  voca- 
vit  que  nomen  ejus  ex  nomine  filii  sui  Henoch.  » 

Chap.  xliii. 

«  La  manne  estoit  de  goût  tel  par  imagination  que  par 
avant  realement  leur  estoient  les  viandes.  »  M.-L.,  III, 
p.  i63. 

Ce  détail  est  emprunté  au  livre  de  la  Sagesse,  XVI,  21  : 
«  Et  deserviens  uniuscujusque  voluntati,  ad  quod  quisque 
volebat,  convertebatur.  » 

«  Le  saint  capitaine  juif...  n'institua  onques  tant  de 
cérémonies  que  lors  je  vis.  »  M.-L.,  III,  p.  166 

C'est  Moïse  qui  est  par  excellence  le  saint  capitaine  juif. 

Chap.  xlv. 

«  Jadis  un  antique  prophète  de  la  nation  judaïque  man- 
gea un  livre  et  fut  clerc  jusques  aux  dents  :  présentement 
vous  en  boirez  un  et  serez  clerc  jusques  au  foye.  »  M.-L., 
III,  p.  171. 

Ce  prophète  est  Ézéchiel.  Cf.  É\échiel,  III,  i  :  «  Et 
dixit  ad  me  [Dominus]  :  Fili  hominis  quodcumque  inve- 


I 


DANS   l'œuvre   de   RABELAIS.  325 

neris  comede  :  comede  volumen  istud  et  vadens  loquere 
ad  filios  Israël.  » 

2.  «  Et  aperui  os  meum  et  cibavit  me  volumine  illo.  » 

3.  «  Et  dixit  ad  me  :  Fili  hominis,  venter  tuus  comedet 
et  viscera  tua  complebuntur  volumine  isto  quod  ego  do 
tibi.  Et  comedi  illud  et  factum  est  in  ore  meo  sicut  mel 
dulce.  » 

L'expression  «  être  clerc  Jusques  aux  dents  »,  sur  laquelle 
l'auteur  a  créé  «  clerc  Jusques  au  foye  »,  se  trouve  dans 
Gargatitiia,  XXVII  :  «  Au  reste,  clerc  jusques  es  dents 
en  matière  de  bréviaire.  » 

Chap.  xlvii. 

O  Dieu,  père  paterne 
Qui  muas  l'eaue  en  vin... 

{M.-L.,  III,  p.  175.) 

Allusion  au  miracle  des  noces  de  Cana.  Jean,  II. 

Conclusion  sur  le  Cinquième  Livre. 

Il  faut  remarquer  combien  les  emprunts  à  l'Ecriture 
sainte  sont  peu  nombreux  dans  le  V=  Livre.  Ses  quarante- 
huit  chapitres  ne  nous  offrent  que  dix  allusions  aux  textes 
sacrés.  En  outre,  à  part  une  citation  de  VEcclesiaste,  qui 
se  trouvait  déjà  au  Tiers  Livre  et  qui  était  banale,  il  n'y  a 
pas  une  citation  textuelle  des  Écritures;  bien  que  frère 
Jean  figure  toujours  parmi  les  compagnons  de  Pantagruel, 
la  «  matière  de  bréviaire  »  fait  totalement  défaut  à  cette 
partie  de  l'œuvre  rabelaisienne.  Évidemment,  le  rédac- 
teur qui  a  utilisé  les  notes  de  Rabelais  pour  en  composer 
ce  V<=  Livre  n'avait  pas  du  texte  sacré  la  même  pratique 
que  frère  François.  On  pourrait  supposer  d'abord  que 
c'est  par  scrupule  de  conscience  qu'il  s'est  interdit  de 
mêler  les  textes  sacrés  aux  bouffonneries  rabelaisiennes, 
mais  l'allusion  aux  noces  de  Cana  du  chap.  xlvii  est  aussi 
irrévérencieuse  que  telles  hardiesses  que  nous  avons  rele- 


320  l'écriture  sainte 


vées  dans  les  livres  précédents.  C'est  donc  par  ignorance, 
et  non  par  scrupule  religieux,  qu'il  n'a  pas  fait  de  plus 
fréquents  emprunts  à  l'Écriture. 

Conclusion  générale. 

Tel  est  le  bilan  des  emprunts  de  Rabelais  à  l'Écriture  et 
à  la  littérature  scripturaire.  Certes,  ils  sont  nombreux  : 
mais  leur  nombre  ne  doit  pas  nous  faire  illusion  sur  la 
connaissance  qu'avait  notre  auteur  des  textes  sacrés.  Bien 
souvent  il  a  pu  trouver,  dans  les  recueils  âCexemples  qu'il 
pratiquait  si  volontiers',  quelques-uns  des  passages  qu'il 
cite,  pêle-mêle  avec  d'autres  singularités  empruntées  à 
l'histoire  profane.  Ailleurs,  dans  le  chap.  x  de  Gargantua 
par  exemple,  une  série  de  citations,  à  l'appui  de  sa  thèse 
sur  la  signification  du  blanc^  provient  sans  doute  d'une 
concordance. 

Donc,  si  nombreuses  que  soient  ces  citations  et  allu- 
sions, elles  ne  nous  donnent  pas  l'impression  que  Rabelais 
ait  fait  une  étude  particulière  des  textes  sacrés.  Une  seule 
fois,  sur  un  indice  unique  (une  leçon  empruntée  h  l'édition 
du  Nouveau  Testamejît  donnée  par  Érasme),  nous  avons 
pu  conjecturer  qu'il  s'était  intéressé  à  la  critique  philolo- 
gique de  l'Écriture  qu'avait  entreprise  celui  qu'il  regar- 
dait comme  son  maître.  Partout  ailleurs,  son  érudition 
sacrée  ne  semble  pas  dépasser  ce  que  les  clercs  instruits 
de  son  temps  retenaient  de  la  lecture  du  bréviaire  et  de 
l'assistance  aux  offices. 

Il  y  a  toutefois  dans  l'Écriture  un  auteur  qu'il  a  peut- 
être  pratiqué  avec  une  prédilection  particulière  :  c'est  saint 
Paul,  celui  qu'il  appelle  ordinairement  le  «  saint  envoyé  », 
traduisant  ainsi  le  terme  «  apostolus  »  qui,  depuis  saint 
Jérôme,  était  appliqué  à  l'apôtre  des  Gentils.  Il  le  cite 

I.  Sabellicus,  Pctrus  Crinitus,  Ravisius  Toxtor,  Coelius  Rhodigi- 
nus.  Sur  la  manière  dont  Rabelais  utilisait  ces  recueils,  je  me  per- 
mets de  renvoyer  à  mon  livre  sur  VŒuvre  de  Rabelais,  chap.  vi. 


DANS    l'œuvre    de    RABELAIS.  827 

fréquemment,  onze  fois  exactement;  il  le  recommande 
et  lui  fait  honneur  de  quelques  amendements  que  le  diable 
de  Papefiguière  constate  dans  la  conduite  des  écoliers. 
Cette  préférence  pour  saint  Paul  s'explique  par  l'intérêt 
que  les  Commentaires  de  Lefèvre  d'Étaples  (i5i2)  inspi- 
rèrent à  tous  les  humanistes  de  cette  génération.  Saint 
Paul,  à  partir  de  ce  moment,  fut  par  excellence  le  livre  de 
tous  ceux  qui  aspiraient  à  une  réforme  de  la  religion  ^ 
Dans  cet  éloge  de  saint  Paul  au  Quart  Lfvre  (i582),  il  faut 
voir  un  souvenir  des  sympathies  de  Rabelais  pour  les 
premiers  efforts  des  réformateurs,  antérieurs  à  l'établis- 
sement de  Calvin  à  Genève. 

Dans  la  littérature  scripturaire,  il  connaît  les  commen- 
tateurs du  moyen  âge,  Nicolas  de  Lyra,  par  exemple,  dont 
la  glose  figurait  en  marge  des  bibles  et  des  psautiers  de 
l'époque.  Mais  il  ignore  les  Pères  de  l'Église;  il  ne  cite  ni 
saint  Jérôme,  ni  saint  Augustin,  ni  saint  Chrysostome,  ni 
Tertullien.  Or,  cette  lacune  implique  une  singulière  indif- 
férence pour  le  retour  à  l'antiquité  chrétienne  qui  est  géné- 
ral chez  tous  les  humanistes  de  son  temps^.  C'était  une 
tendance  commune  à  tous  les  esprits  élevés,  qu'inquiétaient 
les  problèmes  religieux,  de  revenir  aux  Pères  de  l'Église 
primitive,  par  delà  les  docteurs  scholastiques.  Érasme 
publiait  successivement  saint  Jérôme,  saint  Cyprien,  le 
pseudo-Arnobe,  saint  Hilaire,  saint  Irénéc,  saint  Chrysos- 


1.  Parmi  les  livres  de  la  bibliothèque  de  Rabelais  figure  un  exem- 
plaire du  Commentaire  de  Theophylactus  sur  les  Épîtres  de  saint 
Paul.  Éd.  de  1537.  Cf.  Dubouchet,  Rabelais  à  Montpellier,  p.  ii5.  Ce 
Commentaire  de  Theophylactus,  archevêque  de  Bulgarie,  attribué 
pendant  longtemps  à  Athanase,  traduit  en  latin  en  1469  par  Chris- 
tophorus  Porsena,  eut  une  certaine  faveur  dans  le  second  quart  du 
xvr  siècle.  Tlieophylachi  Archiepiscopi  Bulgariae,  in  omnes  divi 
Pauli  epistolas  enavrationes...  Christophoro  Porsena  romano  inter- 
préta. Paris,  Jean  Petit,  i525,  in-fol. 

Autres  éditions  chez  Ambroise  Girault,  iSSy,  chez  Gaudoul,  iSSy, 
à  Bàle,  chez  And.  Cratander,  1540. 

2.  Sur  cette  renaissance  de  l'antiquité  chrétienne  dans  le  premier 
quart  du  xvi"  siècle,  voir  Les  origines  de  la  théologie  moderne,  par 
l'abbé  Auguste  Humbert.  Paris,  Gabalda,  lyii,  in-12. 


328  l'écriture  sainte 


tome,  saint  Ambroise.  Entre  tous,  il  étudiait  particulière- 
ment saint  Jérôme,  tandis  que  Luther  remettait  en  faveur 
saint  Augustin.  Dans  l'Université  de  Paris  elle-même,  on 
voit  se  dessiner  ce  retour  à  la  littérature  patristique.  Au 
mois  d'août  i33o,  le  Parlement  ayant  demandé  à  l'Uni- 
versité de  rédiger  les  articles  de  sa  réforme,  la  Faculté  des 
arts  se  plaint  que  la  Faculté  de  théologie  préfère  la  sophis- 
tique et  la  dialectique  à  l'Evangile  et  aux  Pères,  à  saint 
Cyprien,  à  saint  Chrysostome,  à  saint  Jérôme,  à  saint 
Augustin  :  «  Facultas  artium  de  theologia  potissimum 
conquesta  est,  quod  omissis  Evangeliis  et  sanctae  ecclesiœ 
doctoribus,  Cypriano,  Chrysostomo,  Hieronymo,  Augus- 
tino  et  aliis  sophisticen  nescio  quam  et  dialecticen  quam- 
dam  novam  profiteretur^  »  Rabelais  professe  le  même 
mépris  pour  la  sophistique  des  sorbonicoles  ;  mais  il  n'a 
nullement,  pour  son  compte,  la  curiosité  de  substituer  à 
la  scholastique  l'étude  des  Pères.  C'est  qu'à  l'époque  où  il 
rédige  son  livre,  les  humaniores  litterœ  ont  toute  son  àme  ; 
il  se  désintéresse  de  l'étude  de  la  littérature  biblique. 

Que  pense-t-il  d'ailleurs  du  caractère  «  sacré  »  de  ces 
textes?  La  Bible  est-elle  pour  lui  un  livre  révélé?  Admet-il 
l'inspiration  divine  jusque  dans  les  plus  humbles  détails 
du  récit,  jusque  dans  «  la  queue  du  chien  de  Tobie  »,  ou 
seulement  dans  les  passages  d'une  portée  morale  ou  phi- 
losophique? Enfin,  s'il  croit  à  1'  «  inerrance  »  de  la  Bible, 
comment  cette  foi  se  concilie-t-elle  avec  les  exigences  de 
sa  pensée  rationaliste?  Autant  de  questions  qu'on  ne  peut 
pas  ne  point  se  poser  à  la  fin  de  cette  enquête  et  auxquelles 
nous  ne  trouvons  pas  de  réponses  décisives.  Ce  que  nous 
pouvons  affirmer,  c'est  que  jamais  ses  plaisanteries  sur  le 
texte  sacré  n'impliquent  ni  ne  suggèrent  une  dérision  ou 
une  négation  de  la  «  révélation».  C'est  sérieusement  que  Gar- 
gantua ^chap.  l)  prononce,  après  la  Bible,  que  Moïse  était 
«  le  plus  doux  homme  »  de  son  temps-;  et  si  Rabelais  a 

1.  Cf.  Du  Boullay,  t.  VI,  p.  327. 

2.  On  sait  comment  Voltaire  juge  cette  sentence  de  l'Ecriture 
dans  la  Bible  enfin  expliquée  et  dans  Un  chrétien  contre  six  Juifs, 


DANS   l'œuvre   de    RABELAIS.  329 

repris  dans  les  propos  des  Bienyvres  une  plaisanterie  pro- 
bablement traditionnelle  sur  le  Sitio  du  Christ,  c'est  avec 
une  réelle  émotion  qu'il  rappelle  au  chap.  xxviii  du  Quart 
Livre  la  mort  "de  «  cestuy  tresbon,  tresgrand  Pan,  notre 
unique  servateur...  lez  Hiérusalem».  Rien  dans  son  œuvre 
ne  se  rapproche  de  la  critique  radicalement  irreligieuse 
du  Cymbalum  mundi  de  Despériers.  Son  «  lucianisme  », 
cet  esprit  de  scepticisme  «  brocardant  toute  sorte  de  reli- 
gion «\  que  lui  ont  reproché  ses  ennemis,  ne  va  pas  jus- 
qu'à saper  les  dogmes  dans  leur  fondement  :  l'Écriture.  Il 
est  aisé  de  mesurer  au  choix  de  ses  citations  la  distance 
qui  le  sépare  sur  ce  terrain  d'un  philosophe  du  xviii^  siècle, 
de  Voltaire,  par  exemple;  rarement  il  cite  parmi  les  livres 
saints  ceux  qui  seront  pour  Voltaire  une  source  inépui- 
sable de  facéties  :  E^échiel  et  le  Cantique  des  Cantiques. 
Il  cueille  parfois  d'étranges  bizarreries^  dans  le  texte 
sacré;  mais  il  n'apparaît  pas  qu'il  les  choisisse  et  les  cite 
pour  mettre  en  relief  ce  que  leur  singularité  a  de  décon- 
certant pour  la  raison,  ni  pour  suggérer  une  conclusion 
contraire  à  l'inspiration  divine  des  livres  saints.  Est-ce 
prudence  ou  respect  de  l'Écriture  ?  Nous  inclinons  à 
croire  que  ce  fut  le  souci  de  sa  sécurité  personnelle  qui 
réfréna  sur  ce  sujet  sa  hardiesse  ordinaire  de  pensée  et 
de  langage.  Quoi  qu'il  en  soit,  dans  les  facéties  dont  le 
texte  biblique  est  le  thème,  il  ne  dépasse  pas  en  audace  les 
docteurs  et  les  moines  des  générations  précédentes.  Sa 
complaisance  à  citer  les  textes  sacrés  ne  procède  nulle- 
ment d'un  désir  secret  de  bafouer  l'Écriture.  La  «  matière 
de  bréviaire  »  rentre  dans  le  cadre  d'un  roman  où  figure 
parmi  les  héros  principaux  un  vrai  moine  «  moinant  ». 

Chap.  X.  De  vingt-trois  mille  Juifs  égorgés  par  leurs  frères.  «  Quoi! 
Voila...  Moïse  lui  même  qui,  à  l'âge  de  quatre-vingts  ans  passé,  se 
met  à  la  tête  d'une  troupe  de  meurtriers  et  qui  avec  eux  égorge  de 
ses  mains  vingt-trois  mille  de  ses  compagnons,  etc.  » 

Chap.  XI.  De  vingt-quatre  mille  autres  Juifs  égorgés  par  leurs 
frères. 

1.  Henri  Estienne,  Apologie  pour  Hérodote,  chap.  xiv. 

2.  Cf.  supra,  p.  3i3,  1.  IV,  chap.  lvi. 


330        l'écriture    sainte    dans    l'œuvre    de    RABELAIS. 

Les  Beati  quorum^  Beati  immaculati  in  via  chantés  «  à 
plaisir  de  gorge  »,  sur  des  intonations  que  frère  François 
connaissait  bien,  sont  un  trait  de  réalité  de  plus  dans  la 
peinture  du  personnage.  Quant  aux  plaisanteries  sur  le 
texte  de  l'Écriture,  leur  tour  même  est  dans  la  tradition 
ecclésiastique  :  ce  sont  le  plus  souvent  des  calembours. 
Nous  l'avons  indiqué  à  maintes  reprises'  :  tout  le  sel  de 
ces  facéties  consiste  dans  la  citation  à  contresens  d'un 
texte  authentique.  Les  régents  théologiques  de  Gargantua 
justifiant  les  longs  sommeils  par  le  :  Vanum  est  vobis 
ante  liicem  surgere^  de  David,  Lasdaller  le  pèlerin  décou- 
vrant dans  un  psaume  les  prédictions  de  leurs  infortunes, 
Janotus  de  Bragmardo,  Panurge,  tous  allèguent  TEcriture 
comme  Bridoye  le  Digeste,  en  abusant  du  sens  du  texte^. 
Ce  procédé  comique  était  le  jeu  d'esprit  favori  des  clercs 
du  moyen  âge.  On  le  retrouverait  chez  les  prédicateurs  et 
chez  les  clercs  de  la  Bazoche,  dans  les  œuvres  de  Sébas- 
tien Brandt,  d'Hemmerlin^,  de  Menot  comme  dans  celles 
de  Coquillart.  Rabelais  suit  donc  une  tradition  médiévale 
qui,  actuellement,  est  encore  vivante  dans  le  monde  ecclé- 
siastique. Il  fait  des  calembours  sur  le  texte  des  Psaumes 
comme  il  en  fait  sur  celui  du  Digeste.  Il  joue  sur  les  mots 
et  les  sentences  de  la  Bible  :  ce  n'est  pas  se  jouer  de  la 
Bible  elle-même. 

Jean  Plattard. 


1.  P.  274,  276,  281,  etc. 

2.  Cf.  VŒuvre  de  Rabelais,  p.  ii3,  sur  les  effets  comiques  du 
plaidoyer  de  Bridoye. 

3.  On  trouve  dans  les  Varie  oblectationis  optiscula  et  tractatus 
une  Declamatio  intitulée  Doctoratus  in  Stiilticia,  qui  fait  songer  à 
V Eloge  de  la  Folie  d'Érasme.  Hemmerlin  y  a  réuni,  en  les  inter- 
prétant à  contresens,  les  textes  de  l'Ecriture  qui  condamnent  la 
sagesse  humaine  :  Apostolus,  l;  Corinth.,  I;  Pcrdam  sapientiam 
sapientum  et  prudcntiam  prudentum  reprobabo...  E^écliiel,  VII.  El 
jitstus  périt  in  justitia  sua,  etc. 


RABELAIS 


ET 


LA  LEGENDE  DE  SAINT  MARTIN 


Le  nom  du  fameux  archevêque  de  Tours  se  retrouve 
plusieurs  fois  sous  la  plume  de  Rabelais,  et  il  n'y  a  pas 
Heu  de  s'en  étonner,  si  l'on  songe  que  la  Touraine  et  le 
Poitou  ont  été  le  principal  théâtre  de  l'apostolat  de  saint 
Martin  et  que  cette  terre  est  comme  imprégnée  de  sa 
légende.  Ici  une  roche  porte  la  trace  d'un  de  ses  pas,  là 
une  église  est  placée  sous  son  vocable  ;  Ligugé  se  souvient 
du  monastère  qu'il  y  fonda,  Candes  conserve  pieusement 
le  lieu  où  reposa  son  lit  de  mort.  Tours  enfin  se  glorifie 
de  posséder  ses  ossements. 

Rabelais,  qui  accueillit  tout,  science  et  contes,  histoire 
et  fictions,  s'est  approprié,  parfois  pour  obtenir  un  effet 
comique,  parfois  pour  le  simple  plaisir  de  fixer  dans  son 
livre  tous  les  aspects  de  l'âme  populaire,  certains  traits  de 
cette  légende. 

Il  n'est  peut-être  pas  inutile  de  les  rassembler  ici,  et  la 
longueur  mé'me  de  certains  commentaires  montrera  qu'il 
n'est  pas  toujours  aisé  d'expliquer  avec  certitude  à  notre 
époque  des  allusions  qui,  pour  les  contemporains  touran- 
geaux ou  poitevins  de  Rabelais,  étaient  parfaitement  claires. 

Les  passages  à  interpréter  sont,  sauf  omission,  au  nombre 
de  six,  que  j'énumérerai  d'abord  dans  l'ordre  où  le  lecteur 
les  rencontre,  pour  les  grouper  ensuite  différemment. 

Gargantua  :  ch.  vi  (cf.  p.  342  du  présent  travail), 
ch.  XXXVI  (cf.  p.  333),  ch.  xxvii  (cf.  p.  339). 

Tiers  Livre  :  ch.  xlvii  (cf.  p.  339). 


332  RABELAIS 


Quart  Livre  :  ch.  xxiii  (  cf.  p.  338)  \ 

Les  sources  auxquelles  nous  pouvons  recourir  sont 
de  deux  ordres,  d'abord  les  sources  hagiographiques 
anciennes,  ensuite  les  sources  littéraires  et  légendaires 
médiévales. 

Parmi  les  premières,  il  faut  citer  surtout  : 

1°  La  Vita  sancti  Martini  et  les  Dialogi  de  Sulpice-Sé- 
vère,  édités  par  Halm  dans  le  Corpus  scriptorum  eccle- 
siasticorum  latinoriun  [cité  Sulpice-Sévère]  ; 

2°  Le  Liber  miraculoj'um  de  Grégoire  de  Tours,  édité 
et  traduit  par  H.-L.  Bordier.  Paris,  i86o.  Société  d'His- 
toire de  France,  in-8°  ;  au  t.  II,  se  trouve  le  Liber  mira- 
culorum  sancti  Martini  [cité  Grégoire  de  Tours]  ; 

3°  h'Historia  Francorum,  du  même,  éditée  et  traduite 
par  J.  Guadet  et  Taranne  pour  la  Société  d'Histoire  de 
France,  au  t.  IV  li838),  p.  28o-3o3. 

Parmi  les  sources  postérieures,  mentionnons  : 

i"  Le  De  Reversione  beati  Martini  a  Burgundia  trac- 
tatus,  qui  date  de  la  fin  du  xi^  ou  du  commencement  du 
xne  siècle,  selon  l'éditeur,  M.  Salmon,  et  qu'on  attribue  à 
tort  à  Odon,  évêque  de  Cluny.  On  trouvera  cette  chro- 
nique dans  le  «  Supplément  aux  Chroniques  de  Touraine  », 
d'André  Salmon.  Tours,  iSSy,  in-8o  [cité  Pseudo-Odon]. 

2°  La  Vie  de  saint  Martin,  en  vers  français,  par  Péan 
Gatineau,  qui  date  de  la  deuxième  moitié  du  xiii^  siècle. 
Elle  a  été  éditée  par  W.  Sôderhjelm  sous  ce  titre  :  Péan 
Gatineau,  Leben  und  Wunderthaten  des  heiligen  Mai'tin. 
Altfran:{ôsisches  Gedicht  aus  dem  Anfang des  XIII  Jlnits. 
herausgg.,  v.  W.  Sôderhjelm  iPubl.  des  Litterarischen 
Vereins  in  Stuttgart.  Tùbingen,'i896,  in-8°,  t.  CCX). 

Péan  Gatineau  a  pour  nous  cet  intérêt  d'avoir  compilé, 
non  seulement  les  vies  latines,  mais  encore  les  légendes 


I.  J'ai  naturellement  exclu  le  Martin  de  Cambray,  qui  n'a  rien  à 
voir  avec  saint  Martin,  mais  désigne  le  jacquemart  de  Cambrai  (cf. 
éd.  Le  Duchat,  1741,  p.  3i,  ou  éd.  Variorum,  t.  V,  p.  433).  Je  dois 
ces  deux  références  à  l'inlassable  obligeance  de  M.  Henri  Clouzot. 


vam  eur^t  cjTe  ^tic  tfpnçc  ^  t?p^  Cttf^Bfcîif  punt  confit  bc  %t 
^yDm  foi^  imttm^onCùii  c^tHUt  mcffe  a  (at^e  (i^tnt  tt)*dn<$ 
mcfiicvpic^^'bnqiauoit^te  foffe^  ûuitfauoittiHt  bCK^wô^ 

pcmit  <i  vm  çnttSie-^iant  fmnt  mavtw^int  €(i^oup  (a  noiÇê 
q  faifoiêt  ke  rcj^ncetrc  p^(a  ^Cnt  pmvtoit  cÇ^ttv  a  (i^âtdauy^ 
^i  fciir  matt^a  ^  fdmf  6u^  ^dfeéfe  tmffent^ime  (aint^(^%ni 
rtuip  foffc^  (T  ^ciitlufï  quetttd  fe  tcw/ftttt:(î  6îi/f<iffent  conter  fin 
mcjfc  a  mavtii)*St  onc(\ntepnie  (a  ôeflPcrtfctfee  cepnc^  ntfctme 
(tnt  mot  fxiy  frt  ^ttin  ï>e  matinj;  qui  fanait  commande* 
CCoHîjncttt  faîMt  Jttactîo  c^ôte  fa  meffe:(r  co/nm^t  f<ii«t  fe^ 
^tt  Çtt^  tipaB^c  qui  cfcripuoit  ce  que  î)eu^  femmee  l>ifô««t 

^--^v  iDrtttf  faittrt 
I  ^  marttt?  Sctt 
^*-**  que  fe0  ccf  ^ 
♦leeftemcrtccet?)^^ 
BmfUit  commença  jÇa 
mcffcMijptimtmH 
ijifaitMxfn^afdoft 
(lainficdc  fmrttmatr 
tl  î)ofoit  ^  me(p  fait 
Sti^  ït^atda  a  cof?e  îiî 
fiîf  a  ^n^'ijCata  4  fit 

ttmkf^Wiecfb>yînt 
^«ne^  pour  ouf  r  fil 
fnrf7e:fçfc|iïè0  mqnct 
tO{ctcnreinS(V:(îam 
fîc  tieÛTr  ô  auoit*5rt^  Î)]?a6^  fcqf  cffripuoit  et)  t)»  p:?r(0emtr;  ce  qC 
fce  Ufoi^iimaïc  fceîcn^  fcmc^  fiirêf  fif  jgufftjtft  a  caquettera 
feî))?a6ft  nanoit  pfuôbe  pavc^amq  ne  fiif?  pie  fque  ercr(pt»:£oîe 
fe  pzinf  a  tirer  fo^  ^c^^miv  aucc^e  fir^  î>è^  pour  firaiTc^ec^t  tira 
tcSem^t  î^  foj)  parcijeniu)  rôpitifT  f  i5eut  fe  îJpaDfe  a  (<î  t^uerce(ife 
CfiySa  raffer  fe  cof^^St  Çaintdu^  q  tcîitce  reijarèoit  (c  piint  a  vi- 
retfZitcufctîSoit  paô  a  fatut  niartii?q  Iji  oit  Ca  iiîeffe.fe^f e<;  fe  to^ 
fiant  '^it  f(7(Hf  6:^  q  (a)vyott*inûi3  miCfaudfat  tut)  fit  iufqued 
a  (a  fî  te  Ca  MîCffe:(Ht  qnât  fa  jncffe  futî>icte  tfappetTa  fait  6ti^ 
(T  fuy  DctDuSa  pourquoi  if  nêtêSoit  a  fuy  qua»tt  ïtcf)\!itcit:ç,  po' 


LA  MESSE  DE  SAINT  MARTIN 

LE    MIRACLE    DES    MANCHES. 
LE    DIABLE    AU    VOLET    ÉCOUTANT    LE    CAQUET    DES    FEMMES. 

Fac-similc  du  fol.  E  i  v  de  La  vie  et  miracles  de  Mgr  Saiiict  Martin, 
Paris,  Michel  Lenoir,  i5i6. 


ET    LA    LÉGENDE    DE    SAINT    MARTIN.  333 

orales  [cité  Péan  Gatineau^  avec  renvoi  aux  vers  de  l'éd. 
Sôderhjelm]. 

3°  La  Vie  et  Miracles  de  Mgr  sainct  Martin  de  nouvel 
translatée  de  latin  enfrançoys.  Tours,  1496  ;  Paris,  veuve 
Trepperel,  vers  i5oo. 

J'ai  consulté  l'édition  de  Paris,  Michel  Lenoir,  i5i6 
(Bibl.  nationale,  Rés.  Ln-^  i36oo)  [cité  Vie  et  Miracles]. 

Une  des  curieuses  gravures  sur  bois  de  cette  édition  est 
reproduite  ici. 

4°  Le  Mystère  de  la  vie  et  histoire  de  Mgr  sainct  Mar- 
tin^... Petit  in-4°  gothique,  dont  le  seul  exemplaire  connu, 
celui  de  la  bibliothèque  de  Chartres,  a  été  réimprimé  dans 
la  collection  Sylvestre  en  1841  (Bibl.  nationale,  Rés. 
Yf.  4565)  [cité  Mystère  de  sainct  Martin]. 

5°  Le  Mystère  de  sainct  Martin,  par  d'Andrieu  de  la 
Vigne,  représenté  à  Seurre  en  1496.  Inédit  (Bibliothèque 
nationale,  ms.  fr.  24332).  A  la  fin  du  manuscrit  se  trouve 
la  farce  de  V Aveugle  et  du  Boiteux^,  du  même  auteur,  et 
dont  il  sera  question  plus  loin. 

Je  renverrai  au  bas  des  pages  à  d'autres  sources  moins 
fréquemment  utilisées,  mais  il  convient  de  mettre  encore 
en  vedette  l'important  ouvrage  de  Lecoy  de  la  Marche, 
Saint  Martin.,  deuxième  édition.  Tours,  Mame,  1890, 
in-40,  planches  [cité  Lecoy  de  la  Marche]. 

Commençons  par  les  extraits  les  moins  difficiles  : 

Gargantua,  ch.  xxxvi  (t.  I,  p.  i35  de  l'édition  Marty- 
Laveaux,  dont  le  commentaire  est  muet  sur  ce  point)  : 

«  Et  trouvant  [Gargantua]  en  son  chemin  un  hault  et 
grand  arbre  [lequel  communément  on  nommoit  l'arbre  de 

1.  Cf.  Petit  de  Julleville,  Les  Mystères^  t.  II,  p.  535. 

2.  Celle-ci  a  été  publiée  notamment  par  Ed.  Fournier,  Le  théâtre 
français  avant  la  Renaissance,  2"  éd.,  s.  d.,  p.  i55à  161.  Sur  la  pièce 
de  de  la  Vigne,  voir  aussi  Petit  de  Julleville,  Les  Mystères,  t.  II, 
p.  539-541,  et  une  dissertation  doctorale  de  Greifswald,  1899  :  Die 
drei  Mysterien  des  heiligen  Martin  von  Tours.  Ihr  Verhàltnis  iind 
ihre  Quelle,  par  Cari  David. 


334  RABELAIS 

sainct  Martin^  pour  ce  qu'ainsi  estait  creu  un  bourdon  que 
jadis  sainct  Martin  y  planta)^  dist,  voici  ce  qu'il  me  fail- 
loit.  Cest  arbre  me  seruira  de  bourdon  et  de  lance.  Et 
l'arrachit  facillement  de  terre,  et  en  ousta  les  rameaux  et 
le  para  pour  son  plaisir.  » 

L'exactitude  topographique  de  Rabelais  est  telle,  ainsi 
que  l'ont  établi  les  ingénieuses  recherches  de  MM.  Lefranc 
et  Clouzot,  qu'il  n'est  pas  impossible  qu'on  retrouve  cet 
arbre  de  saint  Martin,  sinon  sur  le  terrain  au  moins  dans 
les  documents  d'archives.  A  défaut  d'une  identification 
précise,  nous  pouvons  suivre  la  légende  du  bourdon  à 
partir  du  xiu«  siècle,  époque  à  laquelle  Péan  Gatineau 
(v.  2258  et  suiv.)  nous  la  raconte  pour  la  première  fois, 
semble-t-il. 

La  scène  se  passe  à  Arge  '  après  le  miracle  des  gre- 
nouilles qui  se  taisent  par  ordre  et  à  qui  saint  Brice  permet, 
au  nom  de  saint  Martin,  de  recommencer  à  chanter.  Brice 
a  planté  le  bâton  du  saint  en  terre,  à  côté  de  la  tête,  et  le 
sien  à  côté  des  pieds.  Revenu  auprès  de  son  maître,  il 
trouve  les  deux  bourdons  tout  feuillus  : 

à  merveller    (v.  2295  et  suiv.). 
Se  commença,  quand  ot  veû 
Que  li  bordon  furent  creû, 
Qui  en  terre  fiché  esteient, 
Tant  creisseient  et  foillisseient 
Que  au  dessoz  itel  umbre  ot, 
Qui  trestot  Martin  aumbrot, 

1.  Argeium  Castellum  ?  S'agit-il  d'Argy,  canton  de  Buzançais 
(Indre),  qu'on  trouve  en  1154  sous  le  nom  de  «  De  Argeio  »  et  de 
Arge  en  1278 .''  L'cglise  est  sous  le  vocable  de  saint  Martin  (cf.  E. 
Hubert,  Dictionnaire  historique,  géographique  et  statistique  de  l  Indre. 
Châteauroux,  1889,  in-S").  Mais  Argy  est  bien  loin  du  lieu  où  il  fau- 
drait chercher  l'arbre  de  Gargantua  entre  la  Vauguyon  (fief  de  la 
commune  de  Chinon)  et  la  Vende.  Je  n'ai  pu  trouver  aucun  «  Arge  » 
de  ce  côté-là.  Je  ne  vois  qu'un  Artige  (Artigia),  hameau  de  la  com- 
mune de  Saint-Savin,  dont  le  nom  se  rapproche  de  «  Arge  »,  mais 
pas  assez  (cf.  L.  Redet,  Dictionnaire  topographique  de  la  Vienne, 
Paris,  1881,  in-4''). 


ET    LA    LÉGENDE    DE    SAINT    MARTIN.  335 

Qui  davant  se  moreit  de  chaut. 
De  lor  bordons  gaires  ne  chaut 
A  nul  d'os;  ainceis  s'en  tornerent 
Vers  Saint  Sovein'  ou  il  alerent. 
Li  païsant  d'iluec  delez 
Les  ont  puis  toz  jors  apelez 
Les  arbres  saint  Martin  le  Riche. 

Ce  passage  a  été  repris  par  la  Vie  et  Miracles^  en  prose, 
au  xve  siècle  sous  la  forme  que  voici  : 

Fol.  E  II  ro  :  Gomment  sainct  Martin  estant  endormy  les  deux 
bourdons  deuindrent  arbres  : 

«  Lors  saint  Briz  a  attaché  l'asne  et  a  mis  le  bourdon  sainct 
Martin  empres  sa  teste  et  le  sien  empres  ses  pieds...  Apres, 
sainct  Briz  s'en  retourna  vers  sainct  Martin,  qui  depuis  si  auoit 
tousiours  dormy,  si  s'esmerueilla  sainct  Briz,  quant  il  vit  que 
ses  deux  bourdons,  qu'il  auoit  fichez  en  terre,  estoient  creuz  et 
fueilluz  si  grandement  et  si  hault,  que  ilz  faisoient  umbrepour 
le  soleil  dessus  le  corps  de  Monseigneur  sainct  Martin,  qui 
deuant  ce  auoit  très  grant  chault.  Sainct  Briz  esueilla  sainct 
Martin  et  veirent  le  fait  de  leurs  bourdons,  qui  estoient  grans 
arbres  deuenus,  dont  sainct  Martin  fut  bien  esmerueillé.  Lors 
se  partirent  de  la  place  et  puis  vindrent  deuers  sainct  Souuain. 
Et  depuis  les  gens  du  pays  ont  tousiours  appelle  les  deux 
arbres  les  arbres  sainct  Martin  le  riche.  Mais  depuis  par 
l'enhortement  du  dyable,  qui  tousiours  enhorte  les  gens  a  mal 
faire,  fist  à  ung  paysant  du  pays  coupper  Tung  des  arbres  pour 
faire  de  la  busche  pour  son  chauffaige  et,  quant  il  eut  porté  la 
busche  en  son  hostel,  au  soir,  il  monta  sur  une  selle  pour 
atteindre  du  pain,  qui  estoit  hault  dessus  une  fournaise,  si  cheut 
embas  et  se  rompit  le  col.  Lors  furent  les  gens  du  pays  moult 
espovanté[s]  et  oncques  depuis  n'y  osèrent  toucher. 

Est-ce  pour  cela  que  Gargantua  et  Rabelais  y  touchent? 


I.  J'ignore  ce  que  peut  être  ce  Saint-Sovcin.  J'ai  consuhé  en  vain 
les  dictionnaires  géographiques.  Je  l'identifierais  volontiers  avec 
Saint-Sauvant,  canton  de  Lusignan  (Vienne),  mais  dans  ce  cas  Arge 
pourrait  difficilement  être  Argy  dans  l'Indre.  Je  pense  aussi  à  Saint- 
Savin,  arr.  de  Montmorillon  (Vienne),  mais  la  difficulté  est  la  même. 


336  RABELAIS 

Je  n'oserais  en  répondre.  Ou  bien  notre  auteur  a-t-il 
voulu  expliquer  à  sa  façon  la  disparition  d'un  des  deux 
arbres,  déplorée  par  tout  le  pays?  L'un  et  l'autre  n'est  pas 
impossible. 

Puisque  nous  avons  feuilleté  les  chroniques  de  la  vie  de 
saint  Martin,  profitons-en  pour  dire  un  mot  en  passant 
de  quelques  vers  de  VEpistre  responsive  de  Bouchet  à 
Rabelais  qui  figurent  dans  presque  toutes  les  éditions  de 
Rabelais  (M.-L.,  t.  III,  p.  304)  : 

Et  qui  vouldra  prier  Dieu  (ce  que  prise), 
On  trouvera  la  très  plaisante  église 
Ou  sainct  Martin  fit  habitation 
Par  certain  temps  en  contemplation, 
Et  ou  deux  mors  par  fureur  et  tempeste, 
Resuscite:{  furent  a  sa  requeste. 

Or,  il  s'agit  du  monastère  de  Ligugé,  dont  le  protecteur 
de  Rabelais  et  de  Bouchet,  Geoffroy  d'Estissac,  occupait 
le  prieuré^  et  où  saint  Martin  «  avait  établi  une  nom- 
breuse congrégation  de  moines  »'"*.  C'est  là  qu'il  ressus- 
cita le  catéchumène  et  l'esclave  de  Lupicin^. 

Ces  vers  trouvent  encore  leur  commentaire  dans  un  autre 
passage  de  Grégoire  de  Tours'*,  où  il  reproduit  les  discus- 
sions qui  s'élèvent  entre  les  Tourangeaux  et  les  Poitevins, 
ceux-ci  refusant  aux  premiers  de  leur  livrer  le  corps  de 
l'évêque  mort  à  Candes.  Les  habitants  de  Tours  disaient  : 
«  Car  sans  parler  de  beaucoup  d'autres  miracles,  il  ressus- 
cita deux  morts  parmi  vous,  chez  nous  un  scul...^.  Il  est 

1.  Cf.  Clouzot,  Topographie  rabelaisietine  (Poitou).  {Revue  des 
Études  rabelaisiennes,  1904,  p.  i63). 

2.  Grégoire  de  Tours,  Livre  des   miracles,  1.  IV,  ch.  xxx,  p.  3ii. 

3.  Sulpicius  Sévère,  Vita...,  g  VU  et  VIII,  p.  ii7-ii8de  l'cd.  Halm. 
Cf.  aussi  Dom  Fr.  Chamard,  Saint  Martin  et  son  monastère  de 
Ligugé.  Poitiers,  Oudin,  1873,  in-S",  p.  42  et  suiv. 

4.  Hisioria  Francorum,  t.  I,  p.  43,  rev.  et  trad.  par  Guadet  et 
Taranne  (Soc.  Hist.  de  France). 

5.  «  Vobis  suscitavit  duos  mortuos,  iiobis  unum.  » 

Deux  morts  vous  a  ressucité, 
Et  à  nous  ung, 


ET   LA    LÉGENDE   DE    SAINT   MARTIN.  3^7 

donc  nécessaire  que  ce  qu'il  ne  fit  pas  chez  nous  pendant 
sa  vie,  il  l'accomplisse  après  sa  mort  !  » 
Mais  revenons  à  Rabelais  : 

Que  sçauons  nous  si  l'estaffier  de  sainct  Martin  nous 
brasse  encores  quelque  nouvelle  oraige?  [Quart  Livre, 
ch.  XXIII,  éd.  M.-L.,  t.  II,  p.  352). 

Marty-Laveaux  n'a  pas  de  note,  mais  au  glossaire  (t.  V) 
on  lit  :  EsTAFFiER  [Staffiere,  italien,  valet  tenant  l'étrier). 
«  ...  pages  et  estaffiers...  »,  t.  III,  p.  400.  L'estaffier  de 
saint  Martin.  Le  diable.  Vient  alors  notre  exemple.  Éty- 
mologie  et  traduction  sont  parfaitement  exactes,  mais  la 
locution  n'en  reste  pas  moins  obscure.  Sans  doute,  il  faut 
entendre  par  là  que  le  diable  s'est  attaché  aux  pas  de  saint 
Martin,  durant  toute  sa  vie,  pour  contrecarrer  son  œuvre. 
Comme  il  se  rendait  un  jour  en  Italie,  «  il  tira  son  che- 
min a  Millan  et  lors  il  rencontra  le  dyable  en  son  chemin 
qui  auoit  prins  la  figure  d'ung  homme  ;  si  luy  demanda 
ou  il  alloyt  et  qu'il  queroit.  Et  le  dyable  le  menaça  et  luy 
dis  que,  tant  qu'il  viuroit,  qu'il  auroyt  la  guerre  à  luy, 
ia  si  bien  garde[r]  ne  s'en  sauroyt  »  [Vie  et  Miracles, 
fol.  A  5  v°). 

Je  n'ai  retrouvé  qu'un  seul  exemple  de  l'expression 
«  Vestaffier  de  saint  Martin  »,  c'est  dans  le  Dictionnaire 
de  Trévoux,  cité  par  Lecoy  de  la  Marche*  : 

Mais  gare  dans  cette  conduite 
Que  l'estaffier  de  sainct  Martin 
De  tout  temps  cauteleux  et  fin 
Quelquefois  ne  marche  à  sa  suite. 

Le  Dictionnaire  se  borne  à  dire^  :  «  Un  de  nos  poètes 

dit  le  Doyen  dans  Le  Mystère  d'Andrieu  de  la  Vigne  (ms  fr.  24332, 
fol.  23o  v°). 

1.  P.  609. 

2.  Edition  de  Paris,  1771.  Le  dictionnaire  de  Fureticrc  s'exprime 
d'une  façon  plus  générale  :  «  On  dit  un  estaffier  de  saint  Martin  pour 
dire  le  diable.  » 

REV.    DES  ET.    RABELAISIENNES.    VIII.  22 


338  RABELAIS 

appelle  le  démon,  dans  une  pièce  badine,  Vestaffier  de 
saint  Martin.  »  Lecoy  de  la  Marche  attribue  le  passage  à 
Du  Cerceau.  Je  doute  que  l'auteur  de  ces  vers  ait  emprunté 
la  locution  à  Rabelais,  je  suppose  qu'il  s'agit  d'une  expres- 
sion populaire,  dont  on  trouverait,  en  cherchant  davan- 
tage, d'autres  exemples. 

Les  lignes  suivantes  [Gargantua,  ch.  xxvii,  éd.  M.-L., 
t.  I,  p.  107)  ne  nous  arrêteront  pas  longtemps  : 

Les  ungs  se  vouoyent  à  sainct  Jacques...,  les  aultres...  à 
sainct  Eutrope  de  Xainles,  à  sainct  Mesmes  de  Chinon,  à  sainct 
Martin  de  Candes... 

Cette  appellation  n'a  rien  qui  nous  doive  étonner.  Saint 
Martin  était  mort  à  Candes',  dont  l'église  est  encore  sous 
son  vocable.  On  allait  y  baiser  le  lit  où  il  était  mort  et  un 
arcosolium,  dans  l'abside,  désigne  encore  l'emplacement 
de  la  chambre  où  il  rendit  l'esprit. 

Le  nom  de  Candes  est  aussi  associé  à  celui  de  saint 
Martin  dans  le  passage  que  voici,  dont  l'interprétation 
sera  longue,  mais  non  pas  peut-être  dépourvue  d'intérêt 
[Tiers Livre,  ch.  xlvii,  éd.  M.-L.,  t.  II,  p.  219)  : 

Les  dangiers  se  refuyent  de  moy  [dit  Panurge],  quelque  part 
que  ie  soys,  sept  lieues  à  la  ronde  :  comme  aduenent  le  prince, 
cesse  le  magistrat,  aduenent  le  soleil,  esuanouissent  les  ténèbres, 
et  comme  les  maladies  fuyaient  à  la  venue  du  corps  sainct  Mar- 
tin  A   QUANDE. 

Si  M.  Marty-Laveaux  ne  trouve  rien  à  nous  dire  sur  ce 
passage,  par  contre  M.  Moland  dans  son  glossaire  renvoie 
à  la  farce  de  Y  Aveugle  et  du  Paralytique,  par  Andrieu  de 
la  Vigne,  qui  figure  à  la  suite  du  Mystère  de  sainct  Martin 
du  même  auteur,  dans  le  ms.  fr.  24332  de  la  Bibliothèque 
nationale. 

I.  Canton  et  arrondissement  de  Chinon,  Indre-et-Loire,  au  con- 
fluent de  la  Vienne  et  de  la  Loire. 


ET   LA   LÉGENDE   DE    SAINT   MARTIN.  SSq 

Mais  il  est  bien  peu  probable  que  Rabelais  ait  connu 
cette  farce  \  tandis  qu'il  est  très  possible  qu'il  ait  connu  la 
scène  comique  qui  termine  le  Mystère  de  sainct  Martin^ 
conservé  à  la  bibliothèque  de  Chartres  et  reproduit  en 
1841  dans  la  collection  Silvestre  :  un  aveugle  et  un  paraly- 
tique, vivant  d'aumônes,  s'effrayent  de  l'arrivée  du  corps 
du  saint  ;  ils  craignent  d'être  guéris  malgré  eux  et  de  se 
trouver  privés  par  là  de  si  profitables  infirmités. 

Ils  se  prêtent  assistance,  le  paralytique  monte  sur  le  dos 
de  l'aveugle  et  en  même  temps  guide  ses  pas,  mais  c'est 
en  vain,  ils  ne  peuvent  échapper  au  miracle  et  rendent 
grâce  à  Dieu  et  au  saint. 

Les  deux  personnages,  dans  leur  dialogue,  nous 
indiquent  les  étapes  de  cette  fuite  et  le  parcours  de  la  pro- 
cession, de  la  cathédrale  de  saint  Gatien  jusqu'à  la  collé- 
giale de  saint  Martin,  en  passant  par  l'ancienne  église  de 
Notre-Dame  de  l'Écrignole^. 

Or,  ces  allusions  locales  si  précises  nous  permettent 
d'assigner  à  ce  mystère  une  origine  tourangelle  et  d'y 
rapporter  les  mentions  de  représentations  à  Tours  qui 
nous  sont  parvenues  du  premier  quart  du  xvi«  siècle. 

Mais  c'est  Justement  cette  certitude  que  la  scène  se  passe 
à  Tours  qui  rend  l'interprétation  de  notre  passage  plus 
difficile.  Rabelais,  en  effet,  ne  parle  que  de  Candes. 

Il  est  vrai  que  c'est  là  que  saint  Martin  mourut,  mais  il 
n'y  fut  certainement  pas  fait  de  procession  qui  justifierait 
ces  mots  «  à  la  venue  du  corps  sainct  Martin  à  Quandes  ». 

Au  contraire,  le  corps  fut  nuitamment  et  secrètement 
ravi  par  les  Tourangeaux^  à  la  garde  des  Poitevins  endor- 

1.  Qui  contient  une  allusion  à  la  Bourgogne  et  ne  semble  pas 
avoir  été  jouée  en  dehors  de  Seurre.  Voyez  la  note  suivante. 

2.  Sur  l'histoire  de  ce  mystère  et  en  particulier  sur  V Aveugle  et  le 
paralytique^  je  me  permets  de  renvoyer  à  un  article  qui  doit  paraître 
dans  la  Romania.  L'obligeance  de  M.  deGrandmaison  m'a  beaucoup 
aidé  à  localiser  ce  mystère  à  Tours  et  à  interpréter  les  allusions 
qu'il  contient. 

3.  Cf.  Grégoire  de  Tours  cité  par  Dom  Chamard,  Saint  Martin  et 
son    monastère   de  Ligugé.   Paris,   Poitiers,    i833,    in-12.   «  Contra 


340  RABELAIS 

mis  et  placé  sur  un  bateau  qui,  sans  aide  de  rames,  remonta 
miraculeusement  le  cours  de  la  Loire  jusqu'à  Tours. 

L'auteur  du  mystère  n'a  pas  exploité  cette  belle  légende, 
soit  qu'il  l'ignorât,  soit  qu'il  reculât  devant  des  réalisations 
scéniques  trop  malaisées. 

Dès  lors,  le  transfert  du  corps  depuis  Candes,  où  l'évéque 
meurt,  jusqu'à  Tours,  où  a  lieu  la  procession  solennelle 
qui  met  en  fuite  les  deux  malandrins,  se  fait  à  bras.  Comme 
les  «  mansions  »  ou  décors  des  deux  villes,  Candes  et 
Tours,  étaient  juxtaposées  sur  les  échafauds,  et  que  peut- 
être,  à  cause  de  l'imperfection  de  la  mise  en  scène,  elles  se 
ressemblaient  fort,  Rabelais  a  pu  les  confondre  et,  sachant 
que  saint  Martin  était  mort  à  Candes,  y  situer  la  farce  en 
question. 

Il  ne  resterait  plus  qu'une  difficulté,  c'est  celle  qui 
résulte  de  l'emploi  du  mot  maladies,  au  lieu  de  malades 
que  postulerait  notre  interprétation,  mais  malades  eût 
manqué  de  précision  aussi.  Il  aurait  dû  employer  «  men- 
diants »  ou  «  contrefaits  ». 

Dès  lors,  on  me  dira  peut-être  qu'il  faut  entendre  tout 
simplement  «  comme  les  maladies  s'évanouissaient  mira- 
culeusement sur  le  passage  du  corps  saint  ».  Le  commen- 
taire naturel  de  ce  passage  serait  alors  cet  extrait  de  la 
Vie  et  Miracles...  imitée  du  De  Rêver sione...  à  travers 
Péan  Gatineau  et  qui  se  rapporte  au  retour  du  saint  en 
Touraine  (fol.  Kii  et  v»)  : 

Et  aussitost  que  le  corps  entra  en  Touraine  en  son  dyocese, 
les  contraictz  redressèrent,  les  auaugles  enluminèrent,  les  muetz 
eurent  paroUes,  les  sourtz  ouvrent,  les  ladres  et  les  meseaulx 
furent  guariz,  les  dyables  yssoient  hors  'des  demoniacles  et 
generallement  tous  malades  de  quelque  maladie  que  ce  fust  et 
ceulx  qui  se  y  faisoient  porter  et  ceulx  qui  se  y  faisoient  pas 
porter,  ceulx  qui  le  prioyent  et  ceux  qui  ne  le  prioyent,  tous 
furent  guéris  que  oncques  ung  tout  seul  ne  demeura  malade. 

parietem...  in  quo  fenestra  retinetur  quae  fuit  quondam  beati  cor- 
poris  porta.  » 


ET    LA    LEGENDE    DE    SAINT    MARTIN.  34I 

Mais  à  cette  interprétation  la  même  objection  peut  être 
faite  qu'à  la  nôtre  :  c'est  en  Touraine,  sur  le  chemin 
d'Auxerre  à  Tours,  à  Dierre',  par  exemple,  que,  selon  la 
chronique,  «  les  maladies  fuient  »,  et  non  à  Candes. 

Entre  les  deux  interprétations,  la  seconde  qui  songe 
aux  miracles  sérieux  et  la  première  qui  se  réfère  à  un 
miracle  forcé  et  par  conséquent  d'allure  plaisante,  c'est 
cette  dernière  qu'il  faut  préférer. 

Rabelais  a  vu  et  esquissé  plus  volontiers  le  côté  comique 
des  choses,  surtout  en  matière  de  dévotion. 

On  pourrait  dire  encore  que  notre  phrase  se  rapporte  à 
une  tradition  orale  ou  écrite  connue  de  Rabelais^,  mais 
si  l'on  songe  qu'il  a  fait  probablement  au  même  mystère 
de  saint  Martin  encore  un  autre  emprunt,  que  nous  allons 
étudier  maintenant,  on  trouvera  que  les  deux  explications 
se  prêtent  un  mutuel  appui  et  que,  cette  fois  encore,  le 
pittoresque  delà  représentation  théâtrale  a  frappé  l'esprit 
de  Rabelais^,  peintre  réaliste  des  mœurs  et  des  choses,  et 
on  estimera  que  sa  phrase  est  plutôt  un  souvenir  de  spec- 
tateur attentif  et  amusé  que  de  lecteur  de  récits  édifiants. 

C'est  donc  au  même  mystère  de  saint  Martin,  joué 
maintes  fois  à  Tours  au  xv^  et  au  commencement  du 
xvi^  siècle,  que  nous  allons  recourir  encore  pour  éclaircir  un 
dernier  passage  {Gargantua,  ch.  vi,  éd.  M.-L.  ,t.  I,  p.  26)  : 

Mesmement  que  le  diable,  à  la  messe  de  sainct  Martin,  escri- 
vant  le  caquet  de  deux  gualoises,  à  belles  dents  alongea  son 
parchemin. 

1.  Gant,  de  Bléré  (Indre-et-Loire).  C'est  là  que  se  passe,  selon  le 
De  Reversione,  le  Pseudo-Odon  et  la  Vie  et  Miracles,  l'incident  des 
deux  «  contrets  »  [contrefaits]  guéris  malgré  eux. 

2.  Cette  tradition,  qui  s'écarte  des  sources  que  nous  citons  dans  la 
note  précédente,  en  remplaçant  un  des  deux  contrefaits  par  l'aveugle, 
est  attestée  au  xnr  siècle  par  les  Exempta  de  Jacques  de  Vitry  (édit. 
Crâne,  Londres,  1890,  in-8°.  Publication  de  la  Folklore  Society, 
t.  XXVI,  p.  52  et  182)  et  par  la  Légende  dorée  de  Jacques  de  Vora- 
gine  (trad.  de  l'abbé  J.-B.-M.  Roze.  Paris,  Rouveyre,  1902,  t.  III, 
p.  304). 

3.  Cf.  notre  prochain  article  sur  Rabelais  et  le  théâtre. 


342  RABELAIS 

M.  Marty-Laveaux,  dans  son  commentaire  au  tome  IV, 
p.  83-4,  y  "^'^^^  ^^^  allusion  à  une  légende  ainsi  racontée 
par  Pierre  Grosnet  (?)  dans  les  Mot^  dore'{  de  Cathon^  : 

Notez  en  l'église  de  Dieu 
Femmes  ensemble  caquetoient, 
Le  diable  y  estoit  en  ung  lieu 
Escripuaut  ce  qu'elles  disoient. 
Son  rolet  plain  de  point  en  point 
Tire  aux  dens  pour  le  faire  croistre. 
Sa  prinse  eschappe  et  ne  tint  point 
Au  pilier  c'est  [lire  s'est]  hurté  la  teste. 

Sans  tirer  argument  des  difficultés  chronologiques, 
puisque  ces  vers  sont  certainement  une  citation  extraite 
d'un  ouvrage  antérieur  aux  <-  Bons  et  très  utiles  enseigne- 
ments «,  nous  remarquerons  tout  de  suite  qu'il  n'y  est  pas 
question  de  «  deux  »  femmes  et  surtout  que  saint  Martin 
n'y  est  pas  mentionné. 

La  Vie  et  les  Miracles  de  sainct  Martin  (xv*  siècle, 
republiés  notamment  en  i5i6)  nous  rapprochent  davan- 
tage de  Rabelais 2  (fol.  E  i  v^)  : 

Ainsi,   comme  saint    Martin    disoit'  sa    messe,   saint    Briz 


1.  Ces  Mots  dore^  de  Cathon  sont  suivis  d'une  2"  partie  :  Bons  et 
très  utiles  enseignements,  qui  ne  sont  en  vérité  qu'une  sorte  de 
florilège  d'auteurs  célèbres,  Marot,  Villon,  etc.  Un  vers  d'une  pièce 
de  Marot,  «  Ouy  vrayement  respond  Henry  Macé  »,  a  fait  croire  à 
Brunet  que  celui-ci  était  l'auteur  du  recueil.  En  réalité,  cette  pre- 
mière pièce  est  bien  de  Marot  (cf.  Epistres,  éd.  Guiffrey,  p.  21,  note). 
Comme  M.  M.-L.  ne  donne  pas  la  référence  exacte,  je  renverrai  à 
l'édition  des  Mots  dore^,  s.  d.  (Bibl.  nat.,  Rés.  Y  1499  a;  fol.  fi  V). 

2.  Les  sources  latines  que  prétend  «  translater  »  cette  chronique 
ignorent  complètement  cette  anecdote,  ainsi  que  me  le  confirme  le 
savant  hagiographe  bollandiste  le  P.  Hipp.  Delehaye.  Son  collègue 
le  P.  Poncelet  qui  s'est,  m'écrit-il,  occupé  récemment  de  saint  Brice 
n'a  aucune  souvenance  d'avoir  rencontré  rien  de  semblable.  Malheu- 
reusement le  t.  III  des  Acta  Sanctorum,  qui  est  sous  presse,  n'ira 
que  jusqu'au  8  novembre,  or,  la  Saint-Martin  tombe  le  11. 

3.  Inc.  dosait. 


ET   LA   LÉGENDE    DE    SAINT   MARTIN.  3^3 

regarda  a  costé  de  luy  et  vit  deux  femmes,  lesquelles  estoyent 
venues  pour  ouyr  sa  messe  :  lesquelles  caquettoient  ensemble 
et,  a  costé  d'elles,  auoit  ung  diable,  lequel  escripuoit  en  du 
parchemin  ce  qu'elles  disoient  ;  mais  les  deux  femmes  furent  si 
longuement  a  caquetter  que  le  dyable  n'auoit  plus  de  parche- 
min qui  ne  fust  presque  escript.  Lors  se  print  à  tirer  son  par- 
chemin auecques  les  dens  pour  le'  allonger  et  tira  tellement 
que  son  parchemin  rompit  et  cheut  le  dyable  a  la  renuerce  et 
se  cuyda  casser  le  col.  Et  saint  Briz,  qui  tout  ce  regardoit,  se 
print  à  rire  et  n'entendoit  pas  a  saint  Martin  qui  disoit  sa 
messe,  lequel  en  se  tournant  vit  saint  Briz  qui  s'en  ryoit,  mais 
nul  semblant  n'en  fit  iusques  a  la  fin  de  la  messe.  Et  quant  sa 
messe  fut  dicte,  il  appella  saint  Briz  et  luy  demanda  pourquoy 
il  n'entendoit  a  luy  quant  il  chantoit  et  pourquoy  il  se  rioyt... 

Cependant  l'identité  entre  notre  texte  et  ce  passage  n'est 
pas  complète  ;  la  scène  se  passe,  il  est  vrai,  pendant  une 
messe  dite  par  saint  Martin,  mais  non  pendant  la  messe 
de  saint  Martin.  Ce  qu'on  appelle  ainsi,  c'est  l'office  célé- 
bré par  lui  en  manches  courtes  et  où  un  globe  de  feu 
apparut  sur  sa  tête.  Il  venait  de  donner  sa  tunique  à  un 
pauvre  qui  n'en  avait  point.  Cette  générosité  intempestive 
avait  si  fort  irrité  son  archidiacre  que,  de  dépit,  celui-ci 
avait  acheté  à  son  maître  une  misérable  tunique  dont  un 
mendiant  n'aurait  pas  voulu.  Le  saint  homme  l'avait  revê- 
tue néanmoins  sous  ses  habits  sacerdotaux  ;  «  mez  quand 
fut  vers  le  sacrement  w^,  il  éleva  les  bras,  que  les  manches 
trop  courtes  de  la  tunique  ne  couvraient  point;  c'est  alors 
qu'un  «  monceau  de  feu  »  fut  aperçu  flamboyant  sur  sa 
tête^  ou  que,  suivant  d'autres  pieux  conteurs,  ses  poignets 
apparurent   cerclés    de   pierres    précieuses',    ou    encore 


1.  Inc.  se. 

2.  Péan  Gatineau  fxni'  siècle).  Cf.  v.  1018-1073. 

3.  Sulpice-Sévcre,  DiaL,  III,  10,  ap.  Lecoy  de  la  Marche,  p.  199- 
200,  et  Jacques  de  Voragine  (deuxième  moitié  du  xui"  siècle).  Légende 
dorée.  Vie  et  Miracles,  fol.  en  r"  et  v",  l'histoire  du  diable  n'est  qu'au 
fol.  e,  mais  la  gravure,  celle  que  nous  reproduisons  ici,  est  la  même. 

4.  Fortunat,  1.  X,  ch.  vi,  cité  par  Lecoy  de  la  Marche. 


344  RABELAIS 

que  des  anges  vinrent  eux-mêmes  les  draper  de  longues 
manches  de  tissu  d'or^ 

Ces  deux  faits,  «  messe  de  saint  Martin  »  et  «  aventure 
du  diable  »,  se  soudèrent  dans  la  tradition  populaire.  Pas 
très  tôt^,  sans  cela  Péan  Gatineau,  grand  amateur  de 
légendes,  Jacques  de  Vitry  ou  Jacques  de  Voragine,  qui 
tous  connaissent  l'incident  du  globe  de  feu,  auraient  asso- 
cié à  la  messe  miraculeuse  la  présence  comique  et  pitto- 
resque du  démon  ou,  au  moins,  en  auraient  fait  mention 
ailleurs,  comme  la  chronique  en  prose  du  xv«  siècle  citée 
plus  haut. 

Mais  l'illustrateur  de  cette  Chronique,  le  graveur  sur 
bois  dont  nous  reproduisons  ici  la  naïve  figuration,  n'a 
pas  manqué  d'associer  les  deux  épisodes.  On  distinguera 
sans  peine  en  face  du  saint  en  gloire  les  deux  femmes,  le 
diable  qui  les  écoute  et  tire  à  belles  dents  son  «  rolet  ». 

Je  ne  vois  au  contraire  que  cette  dernière  scène  dans  la 
tapisserie  du  xvi«  siècle   reproduite   par   Champfleury', 


1.  Cf.  Exempla,  de  Jacques  de  Vitry  (première  moitié  du  xiii'  siècle), 
déjà  cité,  n"  XCII,  et  les  indications  de  mise  en  scène  du  ms.  24332 
(fol.  217  v),  Mystère  de  saint  Martin  d'Andrieu  de  la  Vigne  : 
«  Puis  quand  Martin  lieuera  les  bras  pour  dire  «  gloria  in  excelsis 
«  Deo  »,  les  bras  tous  nudz  jusques  au  coûte,  pour  ce  que  sa  robe 
est  si  meschante  et  si  courte  qu'elle  ne  luy  peult  venir  plus  auant. 
Pourquoy  deux  anges  subtillement  et  soubdaynement  luy  apporte- 
ront deux  pacquets  de  drap  d'or  et  pierres  précieuses.  » 

2.  Cependant,  de  bonne  heure,  les  prédicateurs  s'élevèrent  contre 
ce  bavardage  des  femmes  à  l'église,  témoin  ce  passage  d'un  sermon 
de  Césaire  (?)  attribué  à  saint  Augustin  :  «  Sunt  enim  plurimi  et  prae- 
cipue  pleraeque  mulieres  quae  ita  in  ecclesia  garriunt,  ita  verbosan- 
tur  ut  lectiones  divinas  nec  ipsae  audiant  nec  alios  audire  permit- 
tant  I)  {Patr.  lat.,  t.  XXXIX,  col.  2275). 

3.  Histoire  de  la  caricature  au  moyen  ^g'g.  Paris,  Dentu,  i87i,p.  83. 
A  la  p.  81-82,  Champfleur}-  rapporte  que,  selon  Éloy  Johanneau, 
pareille  scène  se  voyait  encore  en  1678  dans  un  tableau  de  l'église 
de  Notre-Dame  de  Recouvrance  à  Brest  avec  une  légende  en  bas-bre- 
ton et  en  français.  Je  dois  l'indication  relative  à  ChampHeury  à 
l'obligeance  de  M.  L.  .Maeterlinck,  l'érudit  auteur  du  Genre  satirique 
dans  la  peinture  flamande,  qui  m'écrit  qu'il  n'en  connaît  pas  d'autre 
exemple. 


ET   LA   LÉGENDE   DE    SAINT   MARTIN.  343 

sans  indication  de  provenance,   et  qu'on   peut  admirer 
encore  à  la  collégiale  de  Montpezat'. 

Cette  contamination  nous  apparaît  réalisée  sur  la  scène 
de  la  façon  la  plus  amusante  à  la  fin  du  Mystère  de  sainct 
Martin^  que  je  demande  la  permission  de  reproduire. ici 
parce  que  la  réimpression  en  est  très  rare  (fol.  Riiii  v°  et 
suiv.)  : 

Blondine. 

Madame  viendrez  vous  partant 
Ouyr  la  Messe  au  moustier. 

POLYE. 


Oy  quant  et  toy  veulx  y  aller^ 
Mes  patenostres  me  faut  prendre. 


Sathan. 

A  escrire  me  faut  entendre 
Les  parolles  de  ces  3  deux  femmes, 
Afin  que  i'aye  leurs  âmes  : 
Voluntiers  parlent  à  l'Eglise, 
Tant  comme  l'on  dict  le  seruice; 
En  ce  rooUe-*  ne  faudray  mie 

1.  En  Tarn-et-Garonne  et  non  pas  dans  le  Gard,  comme  on  l'a 
imprimé  si  souvent.  La  remarque  est  de  M.  Marignan.  Voyez  sur 
cette  tapisserie  l'opuscule  de  Chaudruc  de  Crazannes  :  Notice  histo- 
rique et  descriptive  sur  la  cathédrale  de  Montauban.  Montauban, 
s.  d.,  p.  1 1-20.  Voici  comment  cet  érudit  transcrit  les  vers  qui  figurent 
sur  le  onzième  tableau  de  la  tapisserie  : 

«  Martin  chantant,  Brixe  seruoit, 

Et  se  ryoit  en  ung  toucquet, 

Voyant  que  le  diable  escripuoit 

De  deulx  commères  le  cacquct.  » 
Toucquet  pour  touchet  (coin)  semble  attester  une  origine  arté- 
sienne. L'anecdote  n'est  donc  pas  exclusivement  localisée  en  Tou- 
raine. 

2.  avec  toi. 

3.  Correction  pour  «  ses  ». 

4.  papier. 


346  RABELAIS 

A  escrire  toute  leur  vie 
Tant  comme  il  pourra  durer. 

[Lors  s'en  va  après  elles  a  l'église  derrière  ung  pillier 
et  escripi  toutes  leurs  paroUes.] 

Blondine. 

Nous  sommes  cy  en  bel  moustier, 
La  Messe  est  desia  commencée. 

POLYE. 

Veis  tu  point  a  minnuit  Lessée, 
Dy,  Blondine,  ny  Alyson? 

Blondine. 

Ilz  n'estoyent  pas  en  leur  mayson 
Ne  ne  sont  pas  icy  venus. 

[Ils  parlent  tousiours.] 

Saint  Martin  prie  Dieu  d'exaucer  sa  prière.  Le  miracle 
des  manches  s'accomplit.  Blondine  s'en  est  aperçue  ;  mais, 
après  en  avoir  exprimé  à  sa  mère  son  admiration,  reprend 
de  plus  belle  son  bavardage.  L'observation  ne  manque  pas 
de  piquant  : 

Blondine. 

Auez  vous  veu  la  mélodie, 
Madame,  des  Anges  qui  sont 
Venus  a  l'archeuesque  et  ont 
Couuertz  ses  bras  qui  estoient  nudz. 

POLYE. 

Ouy,  pour  vray,  ie  les  ay  bien  veuz. 
Des  belles  manches  de  Paradis 
Les  bras  luy  ont,  ce  m'est  aduis, 
Couuers,  i'en  suis  esmerueillee. 

Blondine. 

Alyson  s'en  est  elle  allée? 
Grand  pièce  a  que  ie  ne  la  voy. 


ET    LA    LÉGENDE    DE    SALNT    MARTIN.  847 


POLYE. 

Elle  est  allée  veoir  son  amy 
Le  Joliuet  de  la  barelle. 

Blondine. 

Le  diable  y  soit  la  macquerelle 
Froncline  luy  est  venu  dire. 

Sathan. 

Je  ne  puis  plus  icy  escrire 

Mon  rooUe  est  tout  plein  de  langage. 

[Lors  il  tire  son  parchemin  auecq  les  dentz,  tant 
que  il  le  rompt  et  se  frappe  la  teste  contre  la  paroy.] 

Bricet,  en  riant. 

Ha,  ha,  ha,  ha,  ha,  ha,  ha,  ha! 

Sathan. 

Je  n'en  feray  plus,  c'est  assez. 

[Il  s'en  va.] 

PoLYE. 

Blondine,  il  s'en  faut  aller 
Si  en  ferons  aucune  chose. 

Blondine. 

Allons  nous  en,  car  ie  suppose 
Que  nous  en  aurons  haut  et  bas. 

Cette  conversation  de  la  fille  et  de  sa  mère  sur  Alison, 
à  qui  la  «  macquerelle  »  Froncline  a  procuré  une  entre- 
vue avec  son  amant,  n'est  pas  bien  édifiante,  et  les  deux 
femmes  méritent  assurément  le  nom  de  «  galloises  »  que 
leur  donne  Rabelais,  c'est-à-dire  aimant  le  plaisir  et  menant 
vie  mondaine  et  joyeuse. 


348  RABELAIS 

Dans  tous  les  détails,  cette  scène  comique  correspond 
donc  à  merveille  à  la  phrase  de  Rabelais.  Seule  de  toutes 
les  sources  littéraires  ou  légendaires  invoquées  elle  pré- 
sente la  fusion  complète  des  deux  éléments  :  messe  mira- 
culeuse et  parchemin  du  diable. 

Sans  doute,  la  gravure  et  la  tapisserie  témoignent  de  la 
même  tradition,  mais  qui  dit  que  là  comme  dans  d'autres 
œuvres  cette  tradition  n'a  pas  pour  source  notre  mystère  ', 
lequel  est  sans  aucun  doute  antérieur  puisqu'on  en  con- 
naît une  représentation  à  Tours  en  1441. 

D'ailleurs,  le  «  rolet  »  allongé  à  belles  dents  y  occupe 
si  peu  de  place  qu'on  l'y  aperçoit  à  peine,  et  c'est  cepen- 
dant lui  qui  suggère  à  Rabelais  sa  comparaison. 

Combien  il  est  plus  probable  qu'il  s'agit  là  d'un  jeu  de 
scène  vu  par  lui  dans  sa  jeunesse  et  qui  provoqua  son 
hilarité,  comme  elle  provoqua  celle  de  saint  Brice. 

Et  c'est  assurément  au  mystère  qu'ils  connaissaient 
bien  que  tous  les  lecteurs  tourangeaux  de  Rabelais  son- 
geaient aussitôt^.  Le  drame  en  s'appropriant  et  en  réali- 
sant la  légende  en  avait  fixé  à  tout  jamais  et  en  avait  en 
quelque  sorte  matérialisé  le  souvenir. 

Fuite  de  l'aveugle  et  du  paralytique  devant  le  corps 
saint,  incident  du  diable  au  rolet,  voilà  les  deux  scènes 
capitales  que  l'imagination  vive  et  naturellement  comique 
de  Rabelais  n'a  jamais  oubliées,  et  comme  toujours  les 
visions  inscrites  dans  son  cerveau  ont  passé  plus  tard 
dans  l'œuvre. 

Si  l'on  songe  encore  à  cet  arbre  de  saint  Martin,  qu'il  a 
certainement  vu  quelque  part  en  Poitou  et  encore  à  ce 
saint  Martin  de  Candes  qu'invoquaient  les  bonnes  gens 


1.  Voyez  le  bel  ouvrage  de  M.  Mâle,  L'art  religieux  de  la  fin  du 
moyen  âge  en  France.  Paris,  Colin,  1908,  in-4''. 

2.  Andrieu  de  la  Vigne,  dans  son  mystère,  n'a  pas  ce  trait  comique, 
c'est  qu'évidemment  il  ne  l'a  pas  connu  :  jamais  un  auteur  de  mys- 
tère ne  laisse  échapper  une  bonne  farce,  surtout  quand  le  diable  en 
est  la  victime. 


ET    LA    LÉGENDE    DE    SAINT    MARTIN.  849 

de  son  pays,  on  trouvera  dans  ces  quelques  pages,  un  peu 
trop  longues  sans  doute,  la  contirmation  des  qualités  réa- 
listes de  Rabelais. 

Prodigieux  accumulateur  de  choses  vues,  ce  sont  elles 
qu'il  aime  surtout  à  reproduire  fidèlement  dans  son  œuvre, 
et  c'est  pourquoi  nous  n'avons  pas  tout  à  fait  tort,  fût-ce 
au  prix  de  longues  et  parfois  fastidieuses  recherches,  d'es- 
sayer de  trouver  dans  la  réalité  de  jadis  les  modèles  qui 
servirent  à  ce  grand  peintre. 

Gustave  Cohen. 


MELANGES. 


JEAN  THENAUD  ET  RABELAIS. 


Les  impressions  du  Voyage*  en  Orient  du  Cordelier 
Jean  Tlienaud  nous  intéressent  sous  plus  d'un  rapport. 
Rabelais  les  avait  lues  et  en  avait  retenu  plus  d'une  par- 
ticularité. Il  y  fait  allusion  dans  un  passage  de  Gargan- 
tua, que  les  commentateurs  n'ont  pas  jusqu'ici  suffisam- 
ment éclairci  et  sur  lequel  on  reviendra  plus  loin;  il  leur 
est  en  outre  redevable  d'un  certain  nombre  de  termes  rela- 
tifs surtout  à  l'Orient.  L'ouvrage  de  Thenaud  mérite  donc 
d'arrêter  notre  attention. 

Gardien  du  couvent  des  Cordeliers  d'Angoulême,  Jehan 
Thenaud  fut  chargé  par  Louise  de  Savoie  et  par  son  fils 
François  d'Angoulême  d'une  double  mission  en  Orient. 
Il  s'agissait,  d'une  part,  de  prier  pour  la  princesse  dans 
les  sanctuaires  de  Jérusalem,  et,  d'autre  part,  de  recueil- 
lir en  Perse  des  renseignements  exacts  sur  la  puissance 
du  Sophi,  dont  les  conquêtes  fixaient  alors  l'attention  des 
princes  chrétiens.  L'auteur  n'a  pu  réaliser  que  le  premier 
but  de  sa  mission. 

Thenaud  quitte  Angoulême  «  le  second  jour  de  juillet 
l'an  mil  cinq  cens  et  unze  ».  Nous  ne  le  suivrons  pas  dans 
ses  différentes  étapes  pour  arriver  au  Caire,  où  il  séjourne, 
et  à  Jérusalem,  où  il  fait  ses  dévotions  au  couvent  de 
Bethléem.  Le  14  octobre  i5i2,  il  quitte  l'Orient  pour  ren- 
trer en  France. 

I.  Voyage  de  oultre  mer,  éd.  Ch.  Schefï'er,  p.  3.  Voir,  sur  la  mis- 
sion de  Thenaud,  R.  de  Maulde  La  Clavière,  Louise  de  Savoie  et 
François  I",  Paris,  iSgS,  p.  32i  à  324. 


JEAN    THENAUD    ET    RABELAIS.  35 1 

Jean  Thenaud  ne  rédigea  que  plus  tard,  après  i523,  ses 
impressions  de  voyage  qu'il  publia  à  Paris  sans  date  (pro- 
bablement entre  i525  et  i53o)  sous  ce  titre  :  Le  voyage  et 
itinaire  [sic]  de  oiiltre  mer  faict  par  frère  Jehan  Thenaud^ 
maistre  es  ars^  docteur  en  théologie  et  gardien  des  frères 
mineurs  d'Angoulesme.  Cette  édition  unique,  d'une  extrême 
rareté,  a  été  réimprimée  en  1884  par  Ch.  Scheflfer  dans  le 
Recueil  de  voyages  et  de  documents  pour  servir  à  l'his- 
toire de  la  géographie  depuis  le  XI  11^  jusqu'à  la  fin  du 
XV I^  siècle. 

Cette  relation  de  voyage  est  très  curieuse,  souvent  pit- 
toresque, toujours  intéressante.  Voici  quelques  exemples. 
Entre  autres  curiosités  de  Gènes,  Thenaud  mentionne 
(p.  10)  «  le  saint  Créai,  qui  est  le  vaisseau  auquel  Nostre 
Seigneur  mengea  l'aigneau  pascal,  que  l'on  dit  estre  d'es- 
meraulde  si  très  belle  que  toutes  aultres  près  ledict  joyau 
perdent  leur  lustre  »  * . 

En  parlant  du  Nil,  il  note  ceci  (p.  3i)  :  «  Cestuy  fleuve 
est  plain  de  cocodrilles  qui  sont  dragons  aquatiques  longs 

I.  Cf.  Jean  d'Auton  (dans  Lacurne)  :  «  ...  le  riche  vaisseau  sma- 
ragdin  [de  la  cathédrale  de  Gènes],  c'est  à  sçavoir  le  précieux  plat 
auquel  Nostre  Seigneur  Jésus  Christ  mangea  avec  ses  apostres  le 
jour  de  la  Cène;  et  est  celui  plat  que  on  appelle  le  saint  Graal, 
lequel,  selon  dire  commun  de  Gennes,  fut  là  apporté  par  les  Gene- 
vois l'an  mil  cent  un,  et  fut  pris  en  la  sainte  cité  de  Hierusalem...  » 
Rabelais  emploie  figurément  ce  nom  si  célèbre  dans  les  romans  de 
chevalerie  (1.  IV,  ch.  xliii  et  xliv)  :  «  La  royne  [des  Andouilles] 
respondit  que  moustarde  estoit  leur  Sangreal  et  Baulme  céleste... 
Lequel  il  gardqit  [le  roi  de  l'île  de  Ruachj  religieusement,  comme 
un  aultre  Sangreal...  »  Il  en  est  également  question  au  V"  livre, 
ch.  X,  où  on  lit  :  «  Là  [en  l'isle  de  Cassade]  aussi  nous  dist  .estre 
un  flasque  de  Sang  Greal,  chose  divine  et  à  peu  de  gens  congneue  ». 
Du  Pinet,  dans  sa  traduction  de  Pline,  ajoute  à  propos  de  Vesmé^ 
raude  creuse  (XXXVII,  5)  «  ainsi  qu'on  peut  voir  au  sainct  Greal 
qui  est  à  Gennes,  qui  est  une  esmeraude  faite  à  mode  de  couppe  ». 
C'est  Du  Fail  qui  rappelle  l'acception  primordiale  dans  deux  pas- 
sages des  Contes  d'Eutrapel  (éd.  Assézat,  t.  I,  p.  239,  et  t.  II,  p.  249)  : 
«  Le  saint  Graal,  qui  estoit  une  fiole  pleine  d'un  baume  si  miri- 
fique, d'après  lequel  les  chevaliers  errans  courroient  »  et  «  le  Saint 
Greal,  ensevely  et  envoustc  sous  le  perron  Merlin,  en  la  forest  de 
Brecillan,  en  Bretaigne  ». 


352  JEAN  THENAUD  ET  RABELAIS. 

de  XX  OU  XV  couldées,  devorans  hommes  et  bestes  qu'ilz 
trouvent  à  la  rive  du  Nil.  Et  ay  veu  les  Arrabes  menger 
desdictz  cocodrilles.  Cette  beste  est  armée  de  ongles, 
dentz,  fortes  escames  et  queue  en  laquelle  est  séante  sa 
force  principalle;  et  quiconque  est  gressé  du  suyf  de 
cocodrille  pourra,  sans  mal,  aller  entre  les  aultres.  » 

A  propos  des  pyramides  (p.  53)  :  «  Nous  veismes  hors 
du  Cayre  deux  choses  dignes  de  mémoire,  c'est  assavoir 
les  anciennes  sépultures  des  roys  d'Egipte  que  on  nom- 
moit  pyramides  qui  sont  delà  le  Nil,  en  Lybie,  à  deux 
lieus  du  Cayre,  qui  sont  nombrées  entre  les  merveilles  du 
monde  et  non  sans  cause;  car  celle  de  Champnis  ou 
Cheopis,  qui  est  la  plus  haulte  et  grosse,  mais  la  moins 
sumptueuse,  à  l'accomplissement  de  laquelle  (selon  que 
recitent  nos  historiens)  besognèrent  diligemment  n  cens 
mille  hommes,  xxii  ans;  et  y  sont  tant  de  pierres  si 
grosses,  pollies  et  bien  assises  que  je  croy  que  en  deux 
citez  comme  Paris  n'en  auroit  tant;  et  toutes  les  choses 
les  plus  sumptueuses  du  Cayre  comme  pontz,  arceaulx 
ont  esté  faictz  de  la  pierre  que  l'on  a  ostée  pour  trouver 
l'entrée  d'une  qui  estoit  ouvrée.  Je  fuz  à  la  syme  d'icelle 
et  au  dedans  avec  Monsieur  de  Soubran,  Maistre  Fran- 
çois de  Bon  Jehan  et  plusieurs  aultres,  mais  quant  tout 
fut  visité,  dismes  que  l'editice  n'estoit  pas  seullement 
digne  d'estre  nommé  merveille,  mais  incredible.  » 

Rabelais  mentionne  également  (1.  V,  ch.  xl)  «  le  Nil  et 
ses  cocodrilles  »  (leçon  du  manuscrit),  et  ailleurs  (1.  IV, 
ch.  xxv)  «  plusieurs  oheïisces^ pj^ramides^  monuments...  », 
à  propos  desquels  la  Briefve  Declaracion  remarque  : 
«  Vous  en  pourrez  veoir  plusieurs  sus  le  Nil  près  le 
Caire.  » 

Mais  nous  avons  mieux  que  ces  simples  rapprochements  ; 
Rabelais  a  tiré  directement  de  l'ouvrage  de  Thenaud  plu- 
sieurs traits  relatifs  à  l'Orient.  Il  le  nomme  d'ailleurs  dans 
le  passage  suivant  auquel  nous  avons  fait  allusion  au  début 
de  cet  article  (1.  I,  ch.  xvi)  :  «  Si  de  ce  vous  esmerveillez, 
esmerveillez  vous  dadvantage  de  la  queue...  des  moutons 


JEAN  THENAUD  ET  RABELAIS.  353 

de  Surie,  esquelz  fault,  si  Thenaud  c/fcf  vraj^,  afifuster  une 
charrette  au  cul  pour  la  porter  tant  elle  est  longue  et 
pesante.  « 

Le  Duchat  et  les  autres  commentateurs  (voir  l'édition 
Variorum]  ont  malheureusement  vu  dans  Thenaud  un 
diminutif  d'Etienne  et  ont  proposé  en  conséquence  des 
identifications  illusoires.  Ch.  Brunet  a  le  premier  '  reconnu 
dans  ce  nom  l'auteur  du  Voyage  d'outre-mer^  et  Burgaud 
des  Marets,  qui  se  rallie  à  cette  opinion,  ajoute  :  «  Nous 
n'avons  pas  pu  rencontrer  ce  volume,  ni  vérifier  autre- 
ment le  fait.  »  Le  passage  suivant  de  Thenaud,  auquel 
Rabelais  fait  allusion,  se  trouve  ainsi  cité  pour  la  pre- 
mière fois  (p.  43)  : 

«  Le  iiiF  Jour  après  nostre  venue  audict  lieu  de  Cayre, 
le  Souldan  nous  envoya  presens,  c'est  assavoir  moutons  à 
la  grande  queue,  et  fault  sçavoir  qu'il  n'est  si  petit  mou- 
ton dont  en  la  queue  n'ait  plus  de  x  livres  de  chair;  aul- 
cuns  sont  de  xxv,  xxx  et  xl  livres,  au  porter  et  traisner 
desquelles  les  moutons  travaillent  moult  :  pour  ce,  on 
leur faict petites  charrettes  esquelles  reposent  leurs  queues, 
qu'ilz  traisnent  par  leurs  cornes.  » 

Le  fait  est  d'ailleurs  confirmé  par  Belon  :  «  Les  ani- 
maulx  d'Egypte  pour  l'abondance  du  pasturage,  et  la 
bonne  nourriture  des  herbes  arrousées  du  Nil,  et  la  tem- 
pérature du  climat,  sont  de  grande  stature.  Les  Buffles, 
Bœufs,  Chameaux,  Chevaux,  Asnes,  Moutons  et  Chèvres 
y  sont  moult  grands.  Les  Moutons  y  sont  fort  gros  et 
gras,  qui  ont.  la  queue  traînante  jusques  en  terre,  fort 
large  et  espoisse^.  ».  ' 

Il  est  fort  probable  que  c'est  toujours  notre  voyageur 
qui  est  mentionné,  sous  la  forme  corrompue  Tenault, 
dans  le  xxxi^^  chapitre  du  \^  livre.  Il  ne  peut  pas  y  être 

1.  Voir  ses  Recherches...  sur  les  éditions  originales  de  Rabelais, 
Paris,  i852. 

2.  Pierre  Belon  du  Mans,  Les  Observations  de  plusieurs  singulari- 
te:{  et  choses  mémorables  trouvées  en  Grèce,  Asie,  Judée,  Egypte, 
Arabie  et  autres  pays  estranges,  rédigées  en  trois  livres,  reveu:^  de 
nouveau  et  augmente:^  de  figures,  Paris,  i554,  p.  98-99. 

REV.   DES   ET.    RABELAISIENNES.    VIII.  23 


354  ^^^^    THENAUD    ET    RABELAIS. 

question,  comme  Ta  déjà  remarqué  Ch.  Brunet  {Re- 
cherches, p.  i35),  du  voyageur  André  Thévet,  dont  la 
relation  n'a  paru  qu'en  i554,  c'est-à-dire  après  la  mort  de 
Rabelais. 

Voici  maintenant  quelques  termes  rabelaisiens  qui 
dérivent  de  la  même  source  : 

Calover,  moine  grec  de  l'ordre  de  saint  Basile,  titre 
adopte  par  Rabelais  en  tète  de  l'édition  princeps  (1546  du 
Tiers  Livre  :  Calloier  des  Isles  Hieres^.  Ce  terme  se 
rencontre  fréquemment  dans  le  Voyage  de  Thenaud  ;  en 
voici  quelques  exemples  : 

«  Par  quoy,  me  retiray  au  \o^\s  des  caloyers  et  moynes 
du  dict  mont  [Sinay]  qu'ilz  ont  au  Cayre,  où  demouray 
deux  jours  »  (p.  58); 

«...  les  caloyers  qui  sont  moynes  Grecs  hayssent  les 
Latins  et  sont  plains  de  convoitise  et  avarice...  »  (p.  71); 

«  Puis,  quant  ouys  le  signe  de  la  collation,  me  trouvay 
avec  les  caloyers  qui  estoient  près  de  quarante;  et  la  béné- 
diction faicte  à  leur  mode  grecque  sur  le  pain  et  vin...  » 

(p-73); 

«  Les  Grecz  n'ont  pas  le  sacrement  de  confirmation  et 
nyent  purgatoire,  par  quoy  leurs  prestres  et  caloyers,  en 
confession,  marchandent  avec  leurs  penitens  pour  sçavoir 
combien  d'argent  vouldront  bailler  lesdictz  penitens,  et 
sur  eulx  prendront  la  peine  de  leurs  péchez  :  c'est  la  mode 
des  caphars  Latins  »  (p.  98). 

Ajoutons  que  caloier,  au  sens  de  «  moine  âgé  »,  figure 
isolément  chez  Eust.  Deschamps  (t.  V,  p.  79  de  l'édition 
des  Anciens  Textes  )  : 

Curez,  chapellains  et  chanoines, 
Doyens  ruraulx,  maregliers,  moynes... 
Cahiers^  clercs,  gens  mariez... 

1.  Cf.  V Alphabet  de  l'Auteur  François  :  «  Cahier,  c'est  à  dire 
beau  père  ou  vénérable  personnage...  Les  Grecs  en  Turquie  appellent 
ainsi  les  moines  et  prestres.  » 


I 


JEAN  THENAUD  ET  RABELAIS.  355 

et  que  le  mot  revient  souvent,  sous  la  forme  caloiere,  dans 
les  Observations  de  Pierre  Belon,  appliqué  aux  moines 
grecs  et  tout  particulièrement  à  ceux  du  mont  Athos.  Je 
me  borne  à  en  citer  ce  passage  (p.  84)  :  «  Il  n'y  a  sinon 
une  seule  différence  de  religieux  par  toute  Grèce,  qui  de 
nom  propre  sont  appeliez  Caloieres,  et  Calogria  pour  les 
femelles.  Lequel  nom  rendu  en  nostre  langue  représente 
ce  que  le  vulgaire  appelle  un  beau  père.  Toutesfois, 
Caloiere  signifie  proprement  bon  vieillard  et  Calogria 
bonne  vieille...  Ces  caloieres  ne  se  marient  jamais,  com- 
bien que  les  prestres  de  Grèce  le  soient...  Ils  vivent  moult 
austerement...  Et  d'autant  qu'il  y  a  bien  six  mille  Caloieres 
habitans  en  plusieurs  endroictz  de  ladicte  montagne,  en 
laquelle  il  y  a  près  de  vingt  et  quatre  grands  monas- 
tères... ^  » 

Catadupe,  chute  d'un  fleuve,  particulièrement  du  Nil  : 
«  les  catadupes  du  Nil  en  Ethiopie  »  (1.  IV,  ch.  xxxiv)  que 
la  Briefve  Déclaration  explique  ainsi  :  «  Lieu  en  Ethio- 
pie, onquel  le  Nil  tombe  de  haultes  montaignes...  »  Thc- 
naud  en  parle  explicitement  (p.  3o)  : 

«  Le  fleuve  du  Nil  (en  la  saincte  Escripture  nommé 
Gion)  est  plus  excellent,  long  et  fertil  que  aultre  fleuve 
du  monde,  car  il  vient  de  haultz  mons  et  catadupes  d'Ethio- 
pie, et  attire  tant  de  terre  et  de  lymon  avecques  soy  que 
icelluy  laissé  près  la  mer  pour  la  réverbération  d'icelle, 
faict  le  pays  d'Egypte  qui  ne  seroit  que  sable  comme 
Lybie  ou  Arabie...  » 

Seraph,   monnaie   d'or    égyptienne  et  persane,  terme 


I.  D'Aubigné,  dans  sa  Confession  de  Sancy,  se  sert  également  de 
ce  nom,  qu'il  applique  d'ailleurs  aux  moines  turcs,  aux  derviches 
{Œuvres,  éd.  Reaume  et  Caussade,  t.  II,  p.  289)  :  «  Il  avoit  veu  en 
Turquie  leurs  enragez  de  caloyers  n'ayant  toute  l'année  pour  se 
couvrir  qu'un  reth  ».  D'autre  part,  chez  Bouchet,  le  mot  est  syno- 
nyme de  prêtre  musulman  {Serées,  t.  V,  p.  47)  :  «  Il  n'y  a  pas  beau- 
coup de  sages,  qui  soient  sages,  comme  les  Perses  appellent  leurs 
Mages,  les  Grecs  leurs  Philosophes...,  les  Egyptiens  leurs  Prestres, 
les  Cabalistes  leurs  Prophètes,  les  Gaulois  leurs  Druydes,  les  Turcs 
leurs  Caloyers,  c'est  à  dire  gens  de  bien,  sacrez.  » 


356  JEAN  THENAUD  ET  RABELAIS. 

fréquent  chez  Rabelais,  et  dont  j'ai  traité  ici  même  (t.  VII, 
p.  464  à  467).  On  rencontre  ce  nom  presque  à  chaque 
page  dans  le  Voyage  de  Thenaud,  où  Rabelais  l'a  cer- 
tainement trouvé,  et  notamment  dans  les  passages  sui- 
vants : 

«  Les  coffres  et  bagaiges  furent  conduictz  dès  le  port 
audict  logis  par  deux  caneaulx  pour  lesquelz  furent  payez 
cinquante  seraphs  cfor,  car  telle  est  la  coustume  [à  Alexan- 
drie] »  (p.  22); 

«  La  douanne  [celle  d'Alexandrie]  est  affermée,  par 
chascun  an,  deux  cens  cinquante  mille  seraphs  d'o?'  » 
(p.  27); 

«  L'on  disoit  celuy  logis  avoir  cousté  à  faire  quatre 
vingtz  mille  seraphs  d'or  et  que  dedans  le  Caire  en  avoit 
cent  mille  plus  beaulx  sans  comparaison  «    p.  36)  ; 

«  Le  vin  [au  Cayre]  est  moult  chier  et  coustoit  trente 
seraphs  la  botte...  »  (p.  47)'. 

J'ai  cité  plus  haut  le  passage  concernant  le  Sophv  de 
la  Perse,  dont  les  démêlés  avec  les  Turcs  occupaient  les 
politiciens  de  l'époque.  Rabelais  y  fait  également  allusion 
à  propos  de  la  méthode  de  Bridoye  pour  appointer  les 
procès  (1.  III,  ch.  xli)  :  «  Et  te  dis  (Dendin  mon  filz  joly) 
que,  par  ceste  méthode,  je  pourrois  paix  mettre,  ou  trêves 
pour  le  moins,  entre...  le  Turc  et  le  Sophy^  entre  les 
Tartres  et  les  Moscovites.  »  A  l'époque  où  Thenaud  voya- 
geait en  Orient,  Jean  Lemaire  des  Belges  traduisait  de 
l'italien  (i5ii)  une  Histoire  moderne  du  prince  Syach 
{=  chah)  Ismail^  dit  Sophy  Arduelin  'c'est-à-dire  d'Ar- 
débilj;  on  y  lit  ceci  :  «  Or  n'est  ce  pas  son  vray  et  propre 

I.  Une  autre  monnaie  orientale  dont  parle  Thenaud  est  medin 
(p.  38  et  78)  :  «  L'on  n'avoit  de  bonne  eaue  à  boire  à  son  repas  qu'il 
n'en  coutast  deux  medins  qui  valent  trois  carolus...  puis  me  con- 
vient payer  pour  iceiluy  dix  medins  qui  vallent  douze  sols  six 
deniers,  n  De  même,  dans  les  Observations  de  Belon  (p.  iSg)  :  «  Les 
Arabes  et  Egyptiens  ont  une  sorte  de  monnoye  qu'ils  nomment 
meidin,  qui  vault  une  aspre  [qui  vault  aultant  qu'à  nous  un  carolus] 
et  deray.  »  —  Littré,  qui  cite  le  mot,  n'apporte  qu'une  citation  de 
Chateaubriand. 


JEAN   THENAUD   ET   RABELAIS.  35 J 

nom  Sophy^  mais  de  leur  secte  et  religion  :  laquelle  veult 
et  commande  que  par  humilité  ilz  ne  portent  aucun 
accoustrement  de  teste,  qui  soit  de  chose  plus  précieuse 
que  de  laine.  Et  pource  qu'en  langue  Arabique  la  laine 
se  nomme  sophy^  ceux  de  ladicte  secte  sont  appeliez 
Sophy:[\  »  Cet  ancien  nom  du  roi  de  Perse  est  mentionné 
dans  la  Comédie  des  proverbes  d'Adrien  de  Montluc 
(acte  III,  se.  VII  :  «  Il  ne  vous  connoist  non  plus  que  le 
grand  Sophy  de  Perse  »)  et  a  trouvé  un  dernier  refuge  dans 
une  fable  de  La  Fontaine  (VII,  lo)  : 

Quand  je  suis  seul,  je  fais  au  plus  brave  un  défi; 
Je  m'écarte,  je  vais  détrôner  le  sophi... 

Ailleurs,  Rabelais  l'appelle  Presthan  ou  Prestre  Jean 
(IV,  prol.  de  Tauteur)  :  «  Nous  avons  vuidé  le  débat  de 
Presthan^  roy  des  Perses,  et  de  sultan  Soliman,  empereur 
de  Constantinople.  » 

Voici  ce  qu'en  dit  Thenaud  (p.  9g)  : 

«  La  quarte  nation  [en  la  Terre  Saincte  ou  de  Syrie]  est 
des  Abissins  ou  Ethiopes  qui  sont  de  la  terre  d'icelluy  Roy 
et  prince  que,  en  langue  corrompue,  nommons  leprebstre 
Jehan  qui  est  assez  craint  du  Souldan  [d'Egypte]  pour  ce 
que  icelluy  prestre  Jehan  luy  peult  diminuer  l'eau  du  Nil; 
et  par  ainsi  la  plus  grande  partie  d'Egypte  seroitsterille.  » 

C'est  avec  ce  dernier  sens  que  le  même  nom  se  ren- 
contre chez  les  écrivains  du  xvi^  siècle. 

Belon,  dans  ses  Observations  (p.  14)  :  «  Les  autres  [reli- 
gieux] de  Jérusalem  sont  Indiens,  qui  y  sont  envoyez  du 
pays  auquel  domine  le  prestre  Jean;  et  sont  fort  noirs, 
appeliez  Abycini.  » 

Noël  du  Fail,  dans  les  Contes  d'Euîrapel  (éd.  Assézat, 


I.  Œuvres,  éd.  Stecher,  t.  III,  p.  201.  —  Suivant  Defrémery, 
Sophy,  nom  donné  aux  souverains  perses  pendant  les  xvi'  et 
xvir  siècles,  dérive  du  nom  du  cheik  Séfi,  sixième  ancêtre  du  chah 
Ismail. 


358  JEAN  THENAUD  ET  RABELAIS. 

t.  II,  p.  25i)  :  «  Ou  bien  me  laisseray  voir  une  fois  le  jour 
et  en  demi  vue,  comme  le  Negus,  surnommé  Prestre 
Jean,  le  plus  grand  prince  de  la  terre,  qu'on  ne  voit  le 
plus  souvent  qu'au  travers  d'une  toile.  » 

Bouchet,  dans  les  Serées  (éd.  Roybet,  t.  V,  p.  22)  : 
«  Les  Abissins  et  Ethiopiens  nommans  leurs  Roys  Bellu- 
gian,  que  nous  nommons  (corrompans  le  mot)  Prete- 
gian  ' .  » 

Outre  cet  intérêt  particulier  pour  Rabelais,  le  Voyage 
de  Thenaud  a  une  véritable  importance  linguistique.  Il  a 
été  en  partie  dépouillé,  en  ce  qui  concerne  le  français 
moderne,  par  feu  Delboulle,  et  ces  matériaux  ont  été  uti- 
lisés par  le  Dictionnaire  général  cf.  l'historique  des  mots 
cafard,  carîhame,  pastèque,  que  Thenaud  cite  aux  p.  26, 
46  et  98  de  son  Voyage). 

J'y  relève  encore  les  suivants  : 

AuBERCOT,  abricot  (p.  36)  :  «...  jardins  plains  de  tous 
fruictiers,  comme  citrons,  lymons,  cytrulles,  oranges, 
auhercot^,  cassiers  et  pommes  de  musez  ^  ou  d'Adam, 
pour  ce  que  l'on  dict  estre  le  fruict  duquel  Adam  oultre- 
passa  le  commandement  de  Dieu.  «  L.e  Dictionnaire  géné- 
ral ne  cite  qu'un  texte  de  047;  le  mot  a  pénétré  en  fran- 
çais par  l'intermédiaire  de  l'italien  albercocco. 

Bazar,  marché  ou  exposition  de  marchandises  (p.  48)  : 
«  Geste  ville  [de  Cayre]  est  plus  riche  que  aultre  pour... 
l'habondance  des  marchans  qui  y  viennent  chascun  jour. 
Car  y  font  baasas  (c'est-à-dire  ba\à)  et  halles  appropriées 
à  chascune  marchandise  en  particulier,  comme  la  halle 
d'or  et  d'argent,  la  halle  des  senteurs,  des  pierreries,  des 


1.  Voir  sur  la  question  terriblement  compliquée  du  Prêtre  Jean 
l'excellente  introduction  de  d'Avczac  à  l'ouvrage  du  frère  Jean  du 
Plan  de  Carpin  :  Relation  des  Mongoles  ou  Tartares  (1245-1247), 
Paris,  i838.  Je  compte  revenir  prochainement  sur  le  Prêtre  Jean, 
envisagé  ailleurs  par  Rabelais  comme  roi  dinde. 

2.  C'est  la  banane,  nommée  en  arabe  mou:^. 


JEAN   THENAUD   ET   RABELAIS.  BSq 

soyes,  des  toilles,  des  drogues,  des  tappiz  et  ainsi  de  toutes 
choses.  »  Le  mot,  sous  sa  graphie  moderne,  se  lit  fréquem- 
ment dans  les  Observations  de  Belon;  en  parlant  par 
exemple  de  Damas  (p.  149  v»  et  i52)  :  «  Le  Ba\are^  c'est 
à  dire  le  marché,  est  fort  beau  et  est  couvert  par  le  des- 
sus..., les  faulxbourgs  sont  deux  fois  plus  grands  que  la 
ville,  aussi  les  marchez  sont  tenuz  es  faulxbourgs,  mais 
les  Ba\ares  et  Bazestan  '  sont  dedans  le  circuit  des  mu- 
railles... Il  n'y  a  ville  en  ce  pays  là,  pour  petite  qu'elle 
soit,  qui  n'ait  un  Bazestan  :  et  n'y  a  village  qui  n'ait  son 
marché,  appelle  le  Ba^are.  »  Le  Dictionnaire  général 
cite  Cotgrave  (161 1)  et  Furetière  (1690). 

MusQUETE,  mosquée  (p.  38  :  Au  meillieu  de  ceste  ville 
[de  Mecque]  est  une  grande  musqiiete  comme  le  Colisée 
de  Romme  ronde...),  et  musquée,  id.  (p.  5o  :  chascun  Soul- 
dan  fait  bastir  une  musquée  et  la  dote),  l'une  et  l'autre 
forme,  reflets  des  mots  italiens  meschita  et  moschea. 
Dans  le  traité  ci-dessus  de  Lemaire  des  Belges,  on  lit 
(p.  216)  :  «  Et  fait  destruire  leurs  Temples  et  Meschites  (éd. 
iDii;  musquettes^  éd.  i528;  musequettes,  éd.  i533  et  1548). 
Belon  parle  souvent  de  mosquées  dans  ses  Observations 
(1554);  voici  un  passage  (p.  i36)  :  «  Nous  y  estions  [au 
village  de  Cataro  près  du  Nil]  au  temps  de  leur  caresme  : 
parquoy  la  summité  des  haultes  tours  ou  clochers  des 
mosquées  estoient  tous  entournez  de  lampes  ardentes  qui 
esclerent  toute  nuict.  »  Le  Dictionnaire  général  c'ne^  pour 
la  forme  moderne  mosquée,  Cotgrave  (161 1). 

Santon,  sorte  de  moine  mahométan  :  «  Devant  nos 
germes  (:=  gabarres)  estoit  un  sancton  de  la  loy  Mahommé- 
tiste  qui  ne  cessa  de  prescher  jusques  près  le  jour  »  (p.  33). 
C'est  l'italien  santone,  au  même  sens  2.  Littré  cite  de  san- 
ton des  exemples  postérieurs  au  xvi=  siècle. 


1.  Voir  le  Dictionnaire  général  au  mot  be:^estan,  qui  n'y  est  attesté 
qu'au  XVIII'  siècle. 

2.  La  forme  dérivée  sanctortim,  qui  a  chez  Rabelais  (1.  IV,  ch.  lxiv) 


36o  JEAN  THENAUD  ET  RABELAIS. 

Le  Voyage  de  Jean  Thenaud,  on  le  voit,  présente  non 
seulement  de  curieux  renseignements  historiques  ou  géo- 
graphiques, mais  il  est  lui-même  un  document  linguis- 
tique assez  important.  Nous  avons  voulu  appeler  l'atten- 
tion sur  un  ouvrage  qui  a  été  feuilleté  par  Rabelais  et  qui 
lui  a  fourni  maint  détail  caractéristique. 

Lazare  Sainéan. 


le  sens  d'hypocrite,  est  parfois  prise  dans  la  même   acception  que 
santon  (v.  Littré). 


SAINT  GUODEGRIN. 


L'esprit  populaire  du  moyen  âge  a  enrichi  le  vocabu- 
laire comique  d'une  légion  de  benoîts  saints  et  saintes 
qui  n'ont  jamais  figuré  dans  les  hagiographies.  Rabelais 
a  largement  usé  du  procédé,  et  dans  les  deux  premiers 
livres  on  trouve  entre  autres  :  sainte  Nitouche,  sainte 
Andouille  et  saint  Foutin  (1.  I,  ch.  xvii);  saint  Pansart 
(1.  II,  ch,  i);  saint  Alipentin  (1.  II,  ch.  vi);  saint  Adauras 
(1.  II,  ch.  xvii);  saint  Balletrou  (1.  II,  ch.  xxv).  Le  Tiers 
et  le  Quart  Livre,  peut-être  par  prudence  de  l'auteur, 
sont  plus  réservés  sur  ce  genre  de  plaisanterie.  Mais,  au 
V<î  livre,  on  voit  apparaître  :  saint  Urluberlu  (1.  V,  ch.  xv); 
saint  Fredon  et  sainte  Fredonne  (1.  V,  ch.  xxviii);  saint 
Gris  (1.  V,  ch.  xxvni)^ 

A  côté  de  ces  saints  de  fantaisie,  beaucoup  d'autres, 
dont  le  nom  prêtait  à  un  double  sens,  étaient  employés 
dans  l'intention  de  créer  une  équivoque,  le  plus  souvent 
libre.  C'est  ainsi  que  Rabelais  invoque  saint  Vit  et  sainte 
Mamie  (1.  I,  ch.  xvu)  qui  figuraient  réellement  dans  le 
martyrologe,  mais  dont  les  noms  pouvaient  faire  songer 
à  de  singulières  dévotions.  Malheureusement,  ces  plai- 
santeries, basées  sur  des  jeux  de  mots,  ont  perdu  main- 
tenant tout  leur  sel,  et  il  devient  souvent  même  difficile  de 
leur  donner  un  sens^. 

Parmi  les  jurons  si  variés  des  Parisiens  au  chapitre  xvii 
du  livre  I  figure  «  sainct  Guodegrin,  qui  fut  martyrisé  de 
pommes  cuites  »,  et,  au  chapitre  lviii,  «  sainct  Goderan  », 
invoqué  par  frère  Jean.  Malgré  l'analogie  apparente,  nous 

1.  On  dit  encore  aujourd'hui  «fêter  la  Saint-Lundi  »,  «  la  Sainte- 
Paye  »,  etc. 

2.  Nous  ne  serions  pas  trop  surpris  que  saint  Quenet  (1.  I,  ch.  v 
et  xxvi),  qui  a  tant  intrigué  les  commentateurs,  ait  quelque  rapport 
avec  Lansquenet.  Ce  serait  le  patron  des  buveurs. 


302  SAINT    GUODEGRIN. 


ne  croyons  pas  que  les  deux  noms  puissent  être  confon- 
dus, et,  pour  le  dernier,  nous  continuons  à  croire  que 
Rabelais  a  visé  un  abbé  de  Maillezais  du  xf  siècle,  dont 
il  avait  pu  voir  maintes  fois  la  pierre  tombale  pendant  son 
séjour  dans  l'abbaye  de  Geoffroy  d'Estissac^ 

Mais  saint  Guodegrin  nous  semble  désigner  sans  con- 
teste saint  Godegran  [Godegrandus ^  Chrodogandus)^ 
évêque  de  Metz,  inscrit  au  martyrologe  le  6  mars  766, 
et  qui  figure  dans  deux  passages  de  Coquillart  : 

Il  n'y  a,  de  fait,  moys  en  l'an 

Qu'elles  {les  dames)  n'aillent  droit  loing  ou  près 

A  Sainct  Mot  ou  Sainct  Godegran, 

dit  VAdvocat  des  darnes^. 
Ailleurs,  Coquillart  dit  encore  : 

Et  le  lendemain,  on  dict  an, 

Par  nous,  en  faisant  bonne  chière 

La  veille  de  saint  Godegran  3. 

De  quelle  nature  étaient  donc  les  dévotions  à  saint 
Godegran?  Il  suffit  pour  le  savoir  de  renverser  le  nom  du 
saint  [Grand  godet),  et  l'on  arrive  au  sens  de  boire  à 
pleines  tasses,  qui  est  évidemment  celui  que  vise  le  sati- 
rique Advocat  des  dames  et  sans  doute  aussi  Rabelais. 

Le  jeu  de  mots  était  d'autant  plus  clair  pour  les  con- 
temporains qu'au  xv^  siècle  le  Grand  Godet  servait  d'en- 
seigne à  une  taverne  fameuse  célébrée  par  Villon  [Test., 
1039)  : 

Item  je  donne  à  maistre  Jaques 
Raguier  le  Grant  Godet  de  Grève. 

La  situation  de  cette  auberge  est  indiquée  par  un  pas- 


1.  R.  E.  R.,  t.  II,  p.  168. 

2.  Ane.  poésies  fr.,  t.  II,  p.  22,  éd.  clz. 

3.  Coquillart,  (Èuvres,  éd.  elz.,  t.  II,  p.  114. 


SAINT    GUODEGRIN.  363 


sage  du  Registre  criminel  du  Châtelet  de  Paris,  t.  II, 
p.  499  (procès  de  Jehan  le  Doyen)  :  «  C'est  assavoir  que 
deux  mois  ou  environ  que  lui  et  sondit  père  burent  en 
Tostel  et  taverne  du  Grand  Godet  en  la  Vennerie^  » 

Reste  à  expliquer  le  martyre  de  saint  Guodegrin  à  coups 
de  pommes  cuites,  que  rien  dans  la  vie  du  personnage 
[Acta  Sanct.  mar.,  t.  I,  p.  452)  ne  Justifie.  Nous  préférons 
avouer  notre  ignorance  plutôt  que  d'invoquer,  comme  les 
auteurs  de  l'édition  Variorum,  une  charte  apocryphe  qui 
fait  de  Chrodogand  un  arrière-neveu  du  roi  Pépin.  Du 
pépin  à  la  pomme,  il  y  a  vraiment  du  chemin  ! 

Henri  Clouzot. 

I.  Rue  de  la  Vannerie,  avenue  Victoria  actuelle.  Cf.  Roy,  Théâtre 
français  du  XV'  siècle,  p.  cxlii.  —  Il  y  avait  un  autre  Grand  Godet 
aux  Halles,  rue  de  la  Cossonnerie,  cité  par  VEsbatement  du  mariage 
des  IIII  fils  Hémon  oii  les  enseignes  de  plusieurs  hostels  de  Paris 
sont  nommés.  Nous  devons  ces  renseignements  à  une  intéressante 
communication  de  notre  confrère  M.  Cohen  à  la  conférence  de 
M.  A.  Lefranc  (École  pratique  des  Hautes-Etudes). 


QUELQUES  VOCABLES  PRE-RABELAISIENS. 


BRONZE. 

Ce  mot,  dont  il  a  déjà  été  question  S  a  été  employé  par 
l'Esleu  Macault  dans  sa  traduction  des  Apophtegmes 
d'Érasme,  traduction  imprimée  pour  la  première  fois  en 
1 539.  «  Diogenes...  par  un  grant  yver  tenoit  ambrassee  une 
médaille  de  briince.  » 

ALTERNATION. 

Ce  mot  semble  avoir  été  omis  par  M.  P.  Barbier"^.  Le 
Dictionnaire  général  le  signale  dans  Rabelais,  III,  3; 
mais  il  se  lit  dès  i5oi,  au  Livre  de  la  Femme  forte  de 
F.  Le  Roy,  «  qui  ne  feroit  tousjours  qu'une  opération, 
sans  alternation^  variété  et  mutation,  on  viendroit  tantost 
en  ennuy  ». 

TROPOLOGIQUE. 

Déjà  signalé  comme  employé  en  1488  dans  La  Mer  des 
Hystoires,  ce  mot  est  aussi  au  tome  I,  page  340  des 
Œuvres  de  G.  Alexis  (?  1425-?  i486)  publiées  par  MM.  Pia- 
get  et  Picot. 

CONTOUR,  LIMINAIRE,  VOCABLE. 

Ces  trois  mots  se  lisent  dans  L'Art  poétique  de  Th. 
Sebillet,  réimprimé  par  M.  Gaiffesurla  première  édition, 
datée  de  1548.  M.  Barbier  a  signalé,  d'après  Godefroy, 
l'existence  de  contour  au  xiv«  siècle. 


1.  Revue  des  Études  rabelaisiennes,  t.  VII  (1909),  p.  480. 

2.  Ibid.,  t.  III  (i9o5). 


QUELQUES    VOCABLES    PRE-RABELAISIENS.  365 


CROCHE,  MORION,  VOCABLE. 

L'adjectif  croche  emplové  par  Rabelais  (V,  i6)  le  fut 
aussi  par  Ronsard  dès  i55o  : 

Un  aigle  sur  la  roche 
Luy  ronge  d'un  bec  croche 
Son  poumon  immortel. 

[Odes,  fol.  119  v°.) 

Le  substantif  morion  (Rab.,  IV,  2g)  était  connu  dès 
i55o.  En  effet,  dans  les  mêmes  Odes  de  Ronsard,  I, 
M.  P.,  commentant  un  passage,  écrivait  :  (fol.  160  v") 
«  La  face  d'une  Méduse  engravée  dans  son  morion.  » 

Quant  à  vocable.,  M.  P.  Barbier  le  signale  comme  étant 
déjà  dans  Jean  Le  Maire,  et  le  même  lan  Martin  Parisien 
l'employait  en  i55o  (fol.  161  des  Odes  de  Ronsard)  :  «  Ici 
par  un  élégant  et  propre  vocable  le  poète  appelle  les 
hommes  journaliers.  » 

H.  Vaganay. 


COMPTES-RENDUS. 


Lettres  écrites  d'Italie  par  François  Rabelais  [décembre 
i535-février  j5>? 6^).  Nouvelle  édition  critique,  avec  une 
introduction,  des  notes  et  un  appendice,  par  V.-L.  Bour- 
RiLLY,  H.  Champion,  1910.  (Publication  de  la  Société 
des  Études  rabelaisiennes.) 

Nos  lecteurs  ont  en  mains  le  volume  de  M.  Bourrilly,  qui 
leur  a  été  adressé  avec  le  dernier  fascicule  de  la  Revue.  Ils 
peuvent  apprécier  par  eux-mêmes  la  richesse  et  l'autorité  du 
commentaire  de  ces  lettres  envoyées  par  Rabelais  à  Mgr  d'Es- 
tissac.  Pour  identifier  tous  les  personnages  et  tous  les  lieux 
mentionnés  dans  le  texte,  M.  Bourrilly  n'a  rien  négligé;  pour 
contrôler  les  faits  en  apparence  les  plus  insignifiants,  il  a 
interrogé  des  documents  manuscrits  dispersés  dans  les  dépôts 
d'archives  de  France  et  d'Italie  :  correspondance  de  Charles 
Hémard  de  Denonville,  évêque  de  Mâcon,  conservée  à  la 
Bibliothèque  nationale,  fonds  Dupny,  correspondance  de 
Bragadin,  ambassadeur  de  Venise  à  Rome,  appartenant  aux 
Frari  de  Venise;  il  a  dépouillé  le  Catalogue  des  actes  officiels 
de  François  ler,  la  Topographia  Romae  de  Marliani,  les  fac- 
tums  publiés  entre  i534  et  ib'ij,  etc.  De  cette  enquête  si  éten- 
due et  si  consciencieuse  se  dégage  une  conclusion  qui  con- 
firme celle  que  M.  J.  Boulenger  avait  tirée  de  l'étude  critique 
du  texte  :  les  Lettres  écrites  d'Italie  sont  bien  de  Rabelais. 
Nous  n'avons  pas  le  manuscrit  original  et  il  se  peut  que  nous 
n'ayons  pas  la  teneur  exacte  du  texte  de  Rabelais;  mais  sur 
l'authenticité  de  ces  documents,  il  n'y  a  plus  aucun  doute. 

L'Introduction,  dans  laquelle  M.  Bourrilly  retrace,  d'après 
les  documents,  la  vie  de  Rabelais  à  Rome,  apporte  à  la  biogra- 
phie de  notre  auteur  quelques  précisions  nouvelles.  C'est  ainsi 
que  M.  Bourrilly  me  semble  avoir  prouvé  que  le  séjour  de 
Rabelais  à  Florence,  mentionné  au  chap.  xi  du  Quart  Livre, 
se  place  au  retour  du  premier  voyage  à  Rome,  en  avril  i534. 


COMPTES-RENDUS.  36  7 


De  même,  tout  milite  en  faveur  de  l'hypothèse  d'un  séjour  de 
Rabelais  à  Maillezais,  après  son  renvoi  de  l'hôpital  de  Lyon, 
au  printemps  de  i535.  L'identification  de  Fausto  Gabeo,  évèque 
de  Kisamos  (p.  17),  avec  «  l'evesque  de  Caramith  »,  —  celui 
qui  fut  à  Rome  le  précepteur  de  Rabelais  en  langue  arabique, 
d'après  la  Briefve  Déclaration,  —  me  paraît  beaucoup  plus 
hasardeuse.  Caramith,  c'est  Cara  Amid,  nigra  Amid,  propter 
arcem  ejus  munitissimam  lapidibus  nigris  exstructavi,  ville 
d'Arménie.  Depuis  1176,  le  patriarche  Michael  l'ayant  aban- 
donnée, elle  n'était  plus  le  siège  d'un  évêché.  L'évêque  de 
Caramith  était  donc  in  partibiis.  Cf.  Le  Quien,  Oriens  chris- 
tianus,  t.  I,  p.  1430,  et  t.  II,  p.  ggo.  Qui  était-il  en  i535?  C'est 
ce  qui  reste  à  déterminer.  Mais  je  ne  pense  pas  qu'il  soit  pos- 
sible de  rapprocher  Kisamos  de  Caramith,  qui  porte  dans  les 
textes  du  temps  les  noms  de  Caramita,  Amith,  A77ied  ou 
Amida . 

J.  Plattaro. 

Un  diplomate  poitevin  du  XVI^  siècle.  Charles  de  Dan- 
^ay.,  ambassadeur  de  France  en  Danemark,  par  Alfred 
Richard.  Poitiers,  impr.  Biais  et  Roy,  1910.  In-8°. 

Il  s'agit  de  Charles  de  Danzay  (i5i5-i589),  un  des  diplo- 
mates de  son  temps  qui  aient  le  mieux  servi  les  intérêts  des 
Valois  à  l'étranger,  et  dont  M.  Alfred  Richard  est  le  premier 
à  avoir  retrouvé  le  véritable  nom  de  Quissarme.  L'érudit 
archiviste  du  département  de  la  Vienne,  dont  ce  volume  de 
25o  pages  forme  non  pas  une  des  publications  les  plus  consi- 
dérables, mais  une  des  mieux  conduites  et  des  plus  piquantes 
pour  les  curieux  de  l'histoire  du  xvie  siècle,  a  mis  à  profit 
les  minutes  de  Danzay  au  roi  de  France  du  26  février  1567 
au  2  août  1373,  publiées  par  M.  C.-F.  Bricka  à  Copenhague 
en  1901,  une  biographie  parue  en  1898  dans  le  Bulletin  de 
l'Académie  de  Danemark,  la  correspondance  de  Catherine 
de  Médicis,  celle  de  Duplessis-Mornay,  et  un  grand  nombre 
de  documents  inédits  tirés  des  dépôts  d'archives  du  Poitou 
ou  des  Archives  nationales.  Il  en  ressort  un  livre  très  vivant, 
plein  d'intérêt,  où  se  dessine  une  figure  de  diplomate  aven- 
tureux et  habile,  dans  le  genre  du  seigneur  de  Saint-Ayl, 
avec  qui  les  débuts  de  sa  carrière  lui  donnent  une  certaine 


368  COMPTES-RENDUS. 


ressemblance.  C'est  en  effet  en  qualité  d'agent  secret  de  Fran- 
çois Jer  et  par  une  mission  à  Strasbourg  auprès  de  Jean  Sturm, 
vers  1547-1548,  qu'il  commença  ses  services.  Une  lettre  qu'il 
adressa  au  cardinal  du  Bellay,  le  28  avril  1547,  °^  nous  laisse 
aucun  doute  sur  la  nature  de  sa  charge,  qui  le  mit  peut-être 
en  rapports  avec  Rabelais,  fréquentant  alors  le  même  monde 
à  Metz.  Le  plus  curieux  c'est  qu'il  y  rencontra  Calvin,  chassé 
de  Genève  par  les  libertins,  et  qu'il  s'entretint  longuement 
d'astrologie  avec  le  célèbre  réformateur,  au  point  de  pouvoir, 
trente  ans  plus  tard,  rapporter  de  cette  conversation  à  Tycho- 
Brahé,  son  ami. 

Un  autre  point  mérite  d'attirer  l'attention  des  rabelaisants 
sur  M.  de  Danzay  :  c'est  la  protection  dont  l'entoura  à  ses 
débuts  Amaury  Bouchard,  voisin  de  campagne  des  Quissarme 
en  Poitou.  Le  légiste,  ami  de  Rabelais  et  de  Pierre  Amy, 
avait  en  effet  acheté,  en  1488  ou  1489,  l'importante  seigneurie 
d'Augé,  près  de  Saint-Maixent,  lieu  de  naissance  de  Danzay, 
et  M.  Richard  cite  plusieurs  preuves  des  bons  rapports  qui 
unissaient  les  deux  familles.  Il  précise  en  même  temps  si  bien 
la  biographie  de  ce  personnage,  qui  intéresse  sur  tant  de 
points  le  séjour  de  Rabelais  en  Poitou,  qu'il  ne  nous  en  vou- 
dra pas  de  résumer  ses  recherches. 

Amaury  Bouchard,  seigneur  d'Annezay  (canton  de  Tonnay- 
Boutonne,  Charente-Inférieure),  de  Lisle  et  de  la  Laigne, 
était  lieutenant  général  du  sénéchal  de  Saintonge  au  siège  de 
Saint-Jean-d'Angély  et  fut  maire  de  cette  ville  en  i5i6.  Le 
3i  mai  i53i,  François  I^r  lui  fit  délivrer  les  provisions  d'un 
office  de  conseiller  maître  des  requêtes  à  l'hôtel,  avec  permis- 
sion d'exercer  encore  pendant  quatre  ans  sa  charge  de  lieute- 
nant du  sénéchal  de  Saintonge  {Cat.  des  Actes,  t.  II,  p.  36). 
En  cette  qualité,  il  fut  chargé  de  nombreuses  missions  en 
France  et  même  à  l'étranger.  Au  mois  de  décembre  i532,  il 
fut  envoyé  en  Allemagne  «  pour  affaires  que  le  roi  voulait 
tenir  secrètes  »  {Cat.  des  Actes,  t.  II,  p.  60;  t.  VII,  p.  704),  et, 
le  24  octobre  i534,  il  partit  pour  l'Angleterre  avec  l'amiral  Cha- 
bot et  le  comte  de  Buzançais  [Cat.  des  Actes,  t.  II,  p.  752).  Au 
commencement  de  i543,  il  fit  un  assez  long  séjour  à  Auge. 
Une  médaille,  dont  un  exemplaire  en  bronze  existe  dans  les 
collections  de  la  ville  de  Poitiers,  fut  frappée  en  son  honneur. 

Henri  Clolzot. 


COMPTES-RENDUS.  %g 


Essai  sur  la  coutume  poitevine  du  mariage  au  début  du 
XV^ siècle^  d'après  le  vieux  «  Coustumier  du  Poictou  », 
141'J.,  par  Maurice  Lacombe.  Paris,  H.  Champion, 
1910.  In-8°. 

Le  titre  d^ Essai,  que  M.  Maurice  Lacombe  a  donné  à  son 
livre,  ne  fait  guère  présager  le  copieux  et  érudit  commentaire, 
de  près  de  600  pages,  où  il  étudie  les  dispositions  du  premier 
Coutumier  de  Poitou  connu  sur  les  Droits  des  gens  mariés. 
Cette  codification  des  vieux  usages,  sur  une  question  qui  a 
fait  couler  tant  d'encre,  est  d'autant  plus  intéressante  qu'elle  a 
été  rédigée  en  1457  à  Parthenay  par  de  modestes  légistes  pro- 
vinciaux, de  ceux  que  Pasquier  traitera  plus  tard  de  «  chaifou- 
reurs  et  barbares  »,  mais  que  Rabelais  entourait,  on  le  sait, 
d'une  sympathie  particulière.  A  l'appui  de  son  commentaire, 
M.  Maurice  Lacombe  apporte  une  abondante  bibliographie, 
mais  il  semble  qu'il  ait  surtout  fait  porter  ses  points  de  com- 
paraison sur  un  petit  nombre  de  textes,  et  que  plusieurs 
ouvrages  cités  dans  sa  liste,  —  les  traités  de  Tiraqueau,  par 
exemple,  —  n'y  figurent  que  pour  la  grossir.  Avec  raison, 
d'ailleurs,  M.  Lacombe  a  fait  place  aux  thèses,  tout  en  oubliant, 
nous  le  regrettons  un  peu,  celle  de  M.  H.  VioUet,  soutenue  à  la 
Faculté  de  Paris  en  1902,  et  intitulée  :  Le  droit  des  gens  mariés 
dans  la  Coutume  du  Poitou.  Tel  qu'il  est,  ce  savant  ouvrage 
fait  grandement  honneur  à  son  auteur,  et  sera  consulté  avec 
fruit  par  tous  ceux  qu'intéressent  l'histoire  et  l'évolution  du 
droit  français.  Aux  rabelaisants,  signalons  l'importance  au 
point  de  vue  juridique  de  la  Dive,  cette  petite  rivière  dont  la 
recette  est  employée  à  doter  Thélème  (1.  I,  chap.  lui).  Elle 
servait  de  limite  territoriale  et  l'on  distinguait  le  pays  entre  la 
Dive  et  la  mer,  et  le  pays  entre  la  Sèvre  et  la  Dive  (Coût.,  1417, 
1.  V,  chap.  Lxi  et  suiv.).  H.  C. 

Paul  Laumonier.  Tableau  chronologique  des  Œuvres  de 
Ronsard.,  suivi  de  poésies  non  recueillies  et  d'une  table 
alphabétique.  2^  édition  remaniée  et  très  augmentée. 
Paris,  Hachette  et  C'^,    191 1.  In-S»,  xi-140  pages. 

Voici,  en  attendant  l'édition  critique  de  Ronsard  que  notre 
confrère  doit  donner  dans  les  Textes  français  modernes,  un 
instrument  de  travail  indispensable  à  tous  ceux  qui  s'intéressent 

REV.   DES   ET.    RABELAISIENNES.   VIII.  24 


B/Ô  COMPTES-RENDUS. 


à  Ronsard.  C'est  un  tableau  chronologique  des  œuvres  de 
Ronsard,  auquel  sont  annexées  une  table  alphabétique  des 
poésies  et  une  table  alphabétique  des  variantes  d'incipit.  Pour 
montrer  l'importance  de  ce  travail,  il  suffira  de  rappeler  que 
tel  recueil,  les  Amours  de  Cassandre  par  exemple,  est  un 
mélange  de  pièces  parues  en  dix  fois,  de  i554  à  iSôg,  ou  encore 
que  les  Odes  sont  un  mélange  de  pièces  parues  en  dix-huit 
fois  de  i547  à  i584  et  que  l'ordre  de  leur  apparition  y  est  pro- 
fondément bouleversé.  Le  tableau  chronologique  dressé  par 
M.  Laumonier  permettra  de  distinguer  dans  ces  recueils  les 
essais  de  jeunesse  des  œuvres  de  la  maturité,  de  suivre  les  pro- 
grés ou  les  modifications  du  goût  de  Ronsard.  J'ai  dit  dans  le 
fascicule  précédent  (p.  229)  quel  parti  M.  Laumonier  avait  tiré 
de  ces  recherches  chronologiques  pour  apprécier  l'évolution  de 
l'œuvre  lyrique  de  Ronsard;  son  Tableau  chronologique  sera 
un  guide  précieux  et  sûr  pour  l'étude  des  autres  parties  de 
l'œuvre  du  poète.  M.  Laumonier  a  retranché  de  son  tableau 
quelques  pièces  indûment  attribuées  à  Ronsard;  en  revanche, 
il  donne  le  texte  de  treize  pièces  qui  ne  figurent  pas  dans  les 
éditions  dites  complétas  de  Blanchemain  et  de  Marty-Laveaux, 
trois  d'entre  elles  ayant  été  retranchées  sans  doute  à  cause  de 
leur  lasciveté.  J.  Plattard. 

Gustave  Maçon.  Chantilly  et  le  Musée  Condé.  Paris, 
H.  Laurens,  1910.  In-8°,  3oo  pages,  36  planches  hors 
texte  et  3  plans. 

Pour  donner  quelque  idée  de  la  magnificence  de  l'abbaye 
de  Thélème,  Rabelais  la  compare,  dans  ses  premières  éditions, 
à  celle  du  château  de  Bonivet  ;  mais  dans  son  édition  de  1542 
et  les  suivantes,  «  ledit  bâtiment,  dit-il,  estoit  cent  fois  plus 
magnifique  que  n'est  Bonivet,  ne  Chambourg,  ne  Chantilly  » 
(1.  I,  ch.  LUI);  et  l'on  voit,  en  lisant  l'ouvrage  de  M.  Gustave 
Maçon,  que  Maître  François  n'a  pas  tort  quand  il  fait  ainsi  de 
Chantilly  l'une  des  trois  plus  belles  «  maisons  »  de  France. 

Le  29  septembre  i522,  Guillaume  de  Montmorency  avait 
partagé  ses  biens  entre  ses  deux  fils.  L'aîné,  Anne,  eut  pour  sa 
part,  outre  Montmorency  et  Écouen,  Chantilly,  et  il  entreprit, 
tout  en  conservant  les  murailles  et  les  tours  utiles  à  la  défense, 
de  faire  de  ce  château  fort  une  demeure  plaisante  et  fastueuse 
dans  le  goût  de  son  temps.  Guillaume  de  Montmorency  se 
chargea  avec  plaisir  de  surveiller  les  travaux  que  son  fils,  retenu 


COMPTES-RENDUS.  Byl 


à  la  Cour,  ne  pouvait  que  diriger  de  loin  :  c'était  une  agréable 
distraction  pour  sa  vieillesse.  La  transformation  de  l'antique 
forteresse  commença  tout  aussitôt. 

Malheureusement,  le  désastre  de  Pavie  arrêta  les  travaux  à 
peine  amorcés.  Malgré  son  grand  âge,  Guillaume  de  Montmo- 
rency dut  répondre  à  l'appel  du  Parlement  et  s'employer  aux 
affaires  publiques;  Anne,  pendant  ce  temps,  négociait,  travail- 
lait, courait  sans  cesse  de  Madrid  à  Paris  et  de  Madrid  à 
Lyon...  Ce  ne  fut  qu'après  le  traité  de  Madrid  que  les  travaux 
purent  être  repris  (1527).  Mais,  à  partir  de  i528,  Pierre  Cham- 
biges,  que  Montmorency  avait  engagé  comme  architecte,  les 
mena  activement,  et,  quatre  ans  plus  tard,  le  château  était 
construit,  du  moins  dans  ses  parties  principales,  car  jusqu'à 
sa  mort  Anne  de  Montmorency  ne  cessa  d'embellir  sa  maison. 

Mansart,  mal  inspiré  à  Chantilly,  a  remplacé  par  une  lourde 
bâtisse  (elle  aussi  détruite  à  son  touri  l'œuvre  délicieuse  de 
Pierre  Ghambiges;  en  sorte  qu'il  ne  nous  reste,  pour  juger  de 
ce  que  Rabelais  admira  si  fort,  comme  tous  ses  contempo- 
rains, que  les  gravures  de  Du  Gerceau  et  le  «  petit  château  », 
construit  par  on  ne  sait  qui  (peut-être  Jean  BuUand  ?)  vers  1 538 
ou  1539.  Des  meubles,  des  tableaux,  des  tapisseries,  des  livres 
précieux,  des  manuscrits,  des  médailles,  des  marbres  antiques, 
que  Grolier  et  beaucoup  d'autres  cherchaient  et  acquéraient  à 
grands  frais  pour  Anne  de  Montmorency,  rien  ne  demeure 
plus,  sinon  ce  qu'il  a  été  possible  au  duc  d'Aumale  de  retrou- 
ver et  de  racheter... 

Le  livre  où  M.  Maçon  retrace  l'histoire  compliquée  de  la 
ville,  du  parc  et  du  château  de  Ghantilly  est  un  véritable  modèle 
du  genre.  Il  n'y  a  pas  à  insister  sur  l'érudition  connue  de 
M.  Maçon  ep  tout  ce  qui  touche  au  passé  de  la  glorieuse  mai- 
son dont  il  a  la  garde.  Mais  les  3oo  pages  où  il  a  réussi  à  faire 
tenir,  avec  une  clarté  parfaite  et  sans  pourtant  rien  sacrifier 
d'essentiel,  l'histoire  des  bâtiments,  des  jardins  et  des  terres, 
celle  des  seigneurs  de  domaine,  depuis  les  Bouteiller  jusqu'au 
duc  d'Aumale,  enfin  celle  des  principaux  événements  dont 
Chantilly  a  été  le  théâtre  sont  attachantes  comme  un  récit,  et 
c'est  là,  chez  les  historiens  de  l'art,  un  mérite  cruellement  rare, 
il  faut  l'avouer.  J.  B. 


CHRONIQUE. 


Société  des  Études  rabelaisiennes.  —  La  Société  s'est  réu- 
nie le  jeudi  17  novembre  1910,  à  cinq  heures,  dans  rÉcole 
pratique  des  Hautes-Études  (salle  Gaston  Paris),  sous  la  prési- 
dence de  M.  Abel  Lefranc.  Assistaient  à  la  séance:  MM.  Jacques 
Boulenger,  Paul  Casanova,  J^enri  Clouzot,  Gustave  Cohen, 
Mnie  Coleman,  M.  Maurice  Du  Bos,  Mme  la  comtesse  de  La 
Baume,  MM.  Jean  Plattard,  Seymour  de  Ricci,  Lazare  Sainéan. 

Après  avoir  élu  à  l'unanimité  les  nouveaux  membres,  la 
Société  a  écouté  la  lecture  d'une  intéressante  lettre  de  notre 
confrère  M.  Stephan  Hofer,  où  celui-ci  signalait  un  nouvel 
exemplaire  d'une  édition  apparemment  inconnue  des  Grandes 
Chroniques,  conservé  à  Vienne  dans  une  collection  particu- 
lière. M.  Seymour  de  Ricci  a  fait  observer  à  ce  propos  qu'il  y 
aurait  intérêt  à  retrouver  une  édition  non  datée  de  Panta- 
gruel :  «  On  les  vend  à  Paris  au  bout  du  pont  des  Meus- 
niers,  à  l'enseigne  Saint-Loys  »  (in-80  de  104  ff.),  dont  il  y 
aurait  eu  jadis  un  exemplaire  à  la  K.  K.  Hofbibliothek  de 
Vienne. 

La  séance  s'est  terminée  par  une  fort  intéressante  commu- 
nication de  M.  Gustave  Cohen  sur  Rabelais  et  le  théâtre,  que 
nous  publierons  dans  notre  prochain  fascicule. 

Notre  bibliothèque.  —  M.  le  Dr  Dorveaux  nous  a  remis  : 
Supplément  aux  œuvres  de  maistre  François  Rabelais;  les 
songes  drolatiques  de  Pantagruel  ;  suite  de  120  grav.  sur  bois; 
3e  éd.  (Paris,  Tros,  1870,  in-i6).  —  M.  Henri  Clouzot  :  Un 
vieux  jeu  de  cartes  vendéen;  le  jeu  d'aluette,  par  André  Viaud 
Grand-Marais  (extrait;  s.  1.  n.  d.). 

Témoignages  du  xvie  siècle  sur  Rabelais.  —  M.  Abel 
Lefranc  a  étudié  dans  ses  leçons  du  Collège  de  France,  en 
décembre  1910,  plusieurs  textes  relatifs  à  la  biographie  de 
Rabelais.  Il  a  expliqué  notamment  les  poésies  latines  de  Dolet 


CHRONIQUE.  373 


relatives  à  notre  conteur  et  a  insisté  sur  un  texte  omis  jusqu'à 
présent  par  les  auteurs  qui  ont  traité  de  la  biographie  des 
Chinonais  et  qui  se  trouve  dans  les  Commentaires  sur  la  langue 
latine  de  Dolet,  publiés  en  deux  volumes  in-folio,  en  i538, 
chez  S.  Gryphe.  Rabelais  se  trouve  cité  au  tome  1er,  col.  11 58, 
dans  le  tableau  fort  remarquable  que  Dolet  trace  de  la  Renais- 
sance intellectuelle  du  xvi^  siècle  dans  les  différents  pays  de 
l'Europe,  «  Ex  medicorum  scholis  ad  certamen  concurrunt 
Symphorianus  Campegius,  Jacobus  Sylvius,  Joannes  Ruellius, 
Joannes  Copus,  Franciscus  Rabelaesus,  Carolus  Paludanus  ». 
Ainsi,  Maître  François  se  trouve  cité  parmi  les  six  médecins 
français  que  Dolet  considère  comme  les  plus  en  vue  de  son 
temps.  Quel  contraste  entre  cette  citation  et  l'omission,  évi- 
demment volontaire,  de  Rabelais  dans  la  longue  liste  donnée 
par  Tiraqueau,  au  de  Nobilitate  (p.  829-402),  et  qui  comprend 
des  milliers  de  noms  de  médecins  anciens  et  modernes,  jus- 
qu'à l'année  rSSg. 

L'article  de  Dolet,  si  curieux,  consacré  aux  Vins,  a  été  éga- 
lement commenté  dans  les  mêmes  cours. 

Dans  une  autre  leçon,  M.  Abel  Lefranc  a  fait  connaître  un 
texte  fort  curieux  et  inconnu  des  rabelaisants  qui  se  trouve 
dans  VAlcorani  seu  legis  Mahometi  et  evayigelistaruyn  concor- 
diae  Liber,  in  quo  de  calamitatibus  orbi  Christiano  imminenti- 
bus  tractatur...  Parisiis,  excudebat...  Petrus  Gromorsus,  i543, 
in-i2.  Ce  volume  est  l'œuvre  du  célèbre  lecteur  royal  en  arabe 
Guillaume  Postel.  11  contient  une  des  plus  violentes  attaques 
qui  aient  jamais  été  dirigées  contre  Rabelais;  elle  est  anté- 
rieure au  Tiers  Livre  et  se  place  six  ans  avant  l'assaut  ana- 
logue livré  par  l'enragé  Putherbe  contre  Pantagruel  et  son 
auteur.  C'est  donc  un  des  textes  les  plus  notables  parus  sur 
Rabelais  de  son  vivant.  On  le  trouve  à  la  page  72  du  livre  de 
Postel,  dans  un  chapitre  intitulé  :  «  Non  tantum  hœresim 
tutari  sed  impietatem  profiteri  Cenevangelistas.  —  ...  Facit 
fidem  impie  vivendi  et  more  brntorum  quicquid  collibitum  est 
sequendi  omnium  consuetudo,  non  paucorum  etiam  publica 
impietatis  professio,  id  arguit  nefarius  tractatus  Villanovani 
de  tribus  prophetis,  Cymbalum  mundi,  Pantagruellus  et  novae 
insulae  quorum  authores  olim  erant  Cenevangelistarum  ante- 
signani...  »  Voici  donc,  avant  le  témoignage  du  Theotimus  et 
celui  de  Calvin,  les  premières  sympathies  de  Rabelais  à  l'égard 


374  CHRONIQUE. 


de  la  Réforme  nettement  confirmées.  Ce  passage  suggère  beau- 
coup d'autres  commentaires  qui  ont  été  exposés  par  le  profes- 
seur, qui  a  également  attiré  l'attention  sur  la  présence  du 
Gargantua  signalé  parmi  les  six  livres  français  d'Olivetan 
[Calvini  opéra,  t.  X,  p.  367)  et  prisé  trois  sous,  en  septembre 
i53g,  après  le  décès  du  traducteur  de  la  Bible. 

Entre  autres  remarques  faites  dans  les  leçons  récentes  consa- 
crées à  Rabelais  au  Collège  de  France,  signalons  la  correction 
ung  petit  deau  de  plomb,  c'est-à-dire  dé  de  plomb,  au  lieu 
d'eau  de  plomb  que  portent  la  plupart  des  éditions  dans  1.  II, 
16.  Ung  petit  d'eau  de  plomb  n'offrait  aucun  sens.  Notons 
encore  quelques  commentaires  de  proverbes  et  de  propos  des 
buveurs.  Le  professeur  a  appelé  l'attention  sur  l'enchaînement 
verbal  quasi  continu  de  ces  propos,  sur  l'utilité  de  la  Comédie 
des  proverbes  pour  le  commentaire  de  Rabelais,  sur  l'ouvrage 
du  héraut  Sicille  visé  par  Rabelais,  I,  9,  et  dont  justement  une 
édition  a  été  donnée  par  F.  Juste  en  i536  :  Le  blason  des  cou- 
leurs en  armes,  livres  et  devises.  On  les  vend  à  Lyon,  près 
Nostre  Dame  de  confort,  chez  Olivier  ArnouUet,  i536.  —  Le 
blason  des  armes,  avec  les  armes  des  princes  et  seigneurs  de 
France.  Auquel  est  de  nouveau  adjousté  les  armes  des  empereurs 
et  roys  chrestiens.  On  les  vend  à  Lyon,  en  la  maison  de  feu 
Claude  Nourry,  dict  le  prince,  s.  d.  (2  ouvr.  en  i  vol.  pet.  in-80 
gothique,  figures  sur  bois). 

Deux  éditions  imprimées  par  Dolet,  et  non  décrites  jusqu'à 
présent,  ont  été  retrouvées  par  M.  Abel  Lefranc  et  examinées 
par  lui  à  la  conférence  d'histoire  littéraire  de  la  Renaissance 
de  l'École  pratique  des  Hautes-Études  :  un  Nouveau  Testa- 
ment en  latin  (i  541),  qui  ne  semble  pas  avoir  été  signalé  depuis 
1709,  et  les  Joannis  Murmellii  Rurcmundensis  Tabulae  gram- 
maticae  (grammaire  latine)  de  1540. 

Rabelais  et  Joachim  du  Bellay.  —  M.  Henri  Chamard  vient 
de  donner  dans  la  collection  des  Textes  français  modernes  un 
second  tome  des  Œuvres  poétiques  de  Joachim  Du  Bellay.  Il 
comprend  les  Antiquité:;  de  Rome,  les  Regret':;,  des  sonnets 
liminaires  publiés  du  vivant  de  Du  Bellay  et  des  sonnets  pos- 
thumes. C'est  un  plaisir  exquis  que  de  lire  dans  cette  édition 
ce  «  papier-journal  »,  cette  chronique  pleine  d'esprit,  de  malice 
et  d'humour  qui  s'appelle  les  Regrets.  Jusqu'à  présent,  il  faut 
avouer  que  l'abondance  des  allusions  inintelligibles  à  des  faits, 


CHRONIQUE.  375 


grands  ou  menus,  qui  étaient  l'actualité  a  Rome  entre  i553  et 
1657,  rendait  assez  laborieuse  et  ingrate  cette  lecture  du  chef- 
d'œuvre  de  Du  Bellay.  Mais  voici  que,  grâce  aux  recherches 
faites  par  M.  Chamard  dans  les  documents  contemporains, 
dépêches  diplomatiques,  mémoires  et  lettres,  presque  toutes 
ces  allusions  sont  éclaircies,  presque  tous  les  personnages 
nommés  sont  identifiés.  Toute  la  réalité,  sans  cesse  présente 
dans  cette  œuvre  si  franche,  est  devenue  précise  et  vivante.  — 
Un  sonnet  des  Regrets,  le  CXXXV^,  contient,  —  nous  le  rap- 
pelons à  nos  lecteurs,  —  un  des  témoignages  de  l'admiration 
de  Du  Bellay  pour  Rabelais  : 

Hz  [les  Suisses]  boivent  nuit  et  jour  en  Bretons  et  en  Suysses, 
Hz  sont  gras  et  refaits  et  mangent  plus  que  trois. 
Voilà  les  compagnons  et  correcteurs  des  rois, 
Que  le  bon  Rabelais  a  surnommez  Saulcisses. 

Allusion  à  une  phrase  du  chap.  xxxviii  du  Quart  Livre  : 
«  Les  Souisses,  peuple  maintenant  hardy  et  belliqueux,  que 
sçavons  nous  si  jadis  estoient  Saulcisses  ?  Je  n'en  vouldroys  pas 
mettre  le  doigt  ou  feu.  »  J.  Pi.attard. 

Le  Collège  Montaigu  et  les  Cuistres.  —  Le  spirituel 
article  de  M.  Alphonse  Roersch,  paru  dans  le  dernier  fascicule, 
repose  malheureusement  sur  des  données  fort  incertaines.  Les 
autorités  que  l'auteur  invoque  n'ont  pas  tenu  compte  des  diffé- 
rences chronologiques  et  orthoépiques  qui  séparent  l'ancien 
français  coustré,  gardien  (devenu  coi'itre  au  xve  sièclei  et  le 
moderne  cuistre  (prononcé  kuistr),  qui  ne  fait  son  apparition 
qu'au  xviie  siècle.  M.  F.  Brunot  a  eu  parfaitement  raison  d'in- 
sérer cuistre,  au  xviie  siècle,  sous  la  rubrique  Néologisme 
(dans  le  Ille  tome  de  son  Histoire  de  la  langue  française, 
p.  222),  en  le  donnant  comme  d'origine  incertaine.  Sa  prove- 
nance est  pour  moi  hors  de  doute  :  tandis  que  l'ancien  coustre 
remonte,  comme  l'allemand  kiister,  à  un  bas-latin  custoreni 
[■=.  classique  custodem),  le  moderne  cuistre  est  le  reflet  immé- 
diat de  cet  allemand  kiister  même,  qui  a  pénétré  en  français 
au  xviie  siècle  par  l'intermédiaire  d'un  patois  alsacien  ou  lor- 
rain. Les  pauvres  écoliers  des  collèges  étant  à  la  fois  sacris- 
tains et  marmitons,  cuistre  a  commencé  par  désigner  «  le 
domestique  qui  cuit  pour  les  écoliers  »  (Oudin,  1640).  Quant 


376  CHRONIQUE. 


au  coquin,  il  n'a  absolument  rien  de  commun  avec  «  l'honnête 
corporation  des  cuisiniers  »,  les  rapports  de  ce  mot  avec  le 
latin  coquina  appartenant  au  domaine  burlesque  de  l'ancienne 
étymologie.  L.  Sainéan. 

SiGEÏLMEs.  —  La  notice  de  feu  Galtier  sur  cette  ville  afri- 
caine mentionnée  dans  Gargantua  (1.  I,  chap.  xxxiii)  peut  être 
complétée  par  les  données  suivantes  antérieures  et  contempo- 
raines à  Rabelais.  Dans  l'inventaire  des  Marchandises  appor- 
tées en  Flandres  aux  XIII^  et  XIV^  siècles  (publié  par  Crape- 
let,  dans  ses  Proverbes  et  dictons  populaires,  i83i,  p.  i33),  on 
parle  «  Du  royaume  de  Ségelmesse,  qui  siet  près  de  la  mer  des 
Arènes  »,  c'est-à-dire  du  désert  de  Sahara.  Il  est  fort  probable 
que  Rabelais  a  pris  connaissance  de  la  ville  du  même  nom 
par  la  Description  de  l'Afrique,  que  Léon  l'Africain  publia  en 
1526  en  italien.  Cette  relation,  écrite  d'abord  en  arabe,  a  été 
dernièrement  réimprimée,  d'après  une  version  française  de 
i556,  par  Ch.  Scheffer  (1898).  On  y  lit  une  description  circons- 
tanciée de  Ségelmesse  province  (t.  III,  p.  221)  et  une  autre  de 
Ségelmesse  cité  (p.  229).  Voici  le  commencement  de  cette  der- 
nière :  «  Cette  cité  (selon  l'opinion  d'aucuns  historiographes) 
fut  édifiée  par  un  capitaine  des  Romains  qui,  s'étant  party 
du  pais  des  Mores,  conquit  toute  la  Numidie,  puis  tirant  vers 
le  ponant,  jusques  à  Messe,  là  où  il  fonda  cette  cité  qu'il 
nomma  Sigilummesse,  tant  peut  être  à  l'extrémité  du  domaine 
de  Messe,  comme  pour  seing  de  sa  dernière  victoire.  Depuys, 
le  vocable  étant  corrompu,  fut  appelé  Ségelmesse.  ».  —  L.  S. 

L'opinion  d'un  protestant  sur  Rabelais  (i588).  —  On  sait 
que  l'opinion  réformée,  au  xvie  siècle,  n'a  pas  été,  en  général, 
sympathique  à  Rabelais  et  à  son  œuvre.  Voici  cependant  un 
texte  où  se  trouve  une  allusion  favorable  à  notre  auteur,  due 
à  un  protestant,  et  à  un  pasteur  : 

«  Combien  y  a-il  de  mortelles  et  lamentables  guerres  entre- 
prinses  par  les  Rois  (depuis  la  création  du  monde)  pour  une 
fouace,  comme  dist  nostre  Democri te  François?  Combien  y  a-il 
de  procès  pendans  encor  a  présent  es  cours  inférieures  et 
souveraines  de  ce  Royaume,  pour  avoir  failli  de  payer  un  tour- 
nois ou  une  maille  de  rente  au  seigneur,  au  temps  qu'il  estoit 
deu?  Combien  y  a-il  eu  d'amitiez  qu'on  estimoit  sainctes  et 
immortelles,  rompues  et  violées  par  ces  pycrocholes?  » 


CHRONIQUE.  377 


Ce  texte  se  trouve  dans  les  Excellens  discours  de  I.  de  l'Es- 
pine  Angevin  touchant  le  repos  et  contentement  de  l'Esprit  K  Cet 
ouvrage  parut  en  i588,  mais  nous  savons,  par  le  témoignage 
de  Simon  Goulart,  qu'il  était  composé  depuis  quarante  ans. 
Ceci  ajoute  quelque  prix  à  l'allusion,  car  Rabelais  et  Calvin 
sont  encore  vivants  à  cette  époque,  et  le  Pantagruel  est  encore 
dans  sa  première  nouveauté.  Et,  dès  ce  moment,  nous  voyons 
un  disciple  direct,  un  converti  de  Calvin,  faire  dans  un  austère 
traité  de  morale  chrétienne  une  allusion  très  précise  à  un  des 
épisodes  les  plus  bouffons  du  Pantagruel.  Remarquons  aussi 
l'emploi  presque  proverbial  qui  est  fait,  dans  ce  texte,  du  mot 
«  Picrochole  ».  Louis  Hogu. 

Rabelais  au  théâtre.  —  Le  théâtre  Sarah-Bernhardt  a 
donné,  le  jeudi  22  décembre,  la  première  représentation  des 
«  Noces  de  Panurge  »,  par  MM.  Eugène  et  Edouard  Adenis. 
Voici  le  compte-rendu  sommaire  de  la  pièce,  d'après  le  Temps 
du  23  décembre  : 

Panurge,  le  héros  immortel  créé  par  Rabelais,  le  gai  compagnon 
sujet  à  la  maladie  que  l'on  appelle  «  faulte  d'argent  »,  qui  aussi 
connaît  soixante-trois  manières  de  se  procurer  des  écus,  mais  aussi 
deux  cent  quatorze  de  les  dépenser,  pipeur,  batteur  de  pavé,  pail- 
lard, un  peu  filou,  buvant  sec  et  contant  bien.  Tel  est  le  personnage 
que  MM.  Eugène  et  Edouard  Adenis  ont  transporté  sur  la  scène  du 
théâtre  Sarah-Bernhardt.  Panurge,  arrivé  de  Touraine  à  Paris,  se 
demande  s'il  va  se  marier.  Oui  ?  Non  ?  Plutôt  non,  car  il  a  peur  d'être 
trompé.  Même  les  beaux  yeux  de  sa  camarade  d'enfance,  Bachelette, 
qui  lui  plaît  et  qui  a  du  goût  pour  lui,  ne  le  décident  pas.  Voici  que 
le  parrain  de  Bachelette,  le  seigneur  de  Basché,  veut  molester  un 
huissier.  Selon  la  mode  tourangelle,  une  cérémonie  nuptiale  auto- 
risera à  l'égard  de  Chicanous  les  farces  et  les  brimades.  On  simule 
un  mariage  entre  Bachelette  et  Panurge.  Mais  un  moine,  que  Panurge 
a  raillé,  se  substitue  au  faux  moine,  aposté  pour  la  feinte  cérémo- 
nie :  le  mariage  de  Panurge  avec  Bachelette  se  trouve  béni  et  con- 
sacré. Panurge,  toujours  en  proie  aux  mêmes  inquiétudes  sur  les 
suites  des  unions  conjugales,  s'enfuit  dans  un  couvent;  Bachelette 
l'y  rejoint;  tout  finit  par  l'union  définitive  des  deux  amoureux.  Un 
peu  de  musique,  d'aimable  musique,  et  cela  ferait  un  charmant 
opéra-comique. 

Agréable  et  souriante,  l'œuvre  nouvelle  des  frères  Adenis,  qui  est 

I.  Au  livre  Contre  la  cholère,  p.  157  de  l'édition. 


378  CHRONIQUE. 


en  vers,  a  été  chaleureusement  accueillie.  M.  Galipaux  représente 
Panurge  ;  sa  verve,  son  esprit,  son  agilité  font  la  joie  des  specta- 
teurs. 

Voici  la  conclusion  du  feuilleton  dramatique  de  M.Adolphe 
Brisson  {le  Temps  du  26  décembre)  : 

...  Ce  couplet  alerte  donne  une  idée  de  l'ouvrage  et  du  très  hono- 
rable effort  accompli  par  les  auteurs.  Ils  ont  tenté  l'impossible, 
essayer  de  s'assimiler  la  prodigieuse  puissance  verbale  de  Rabelais. 
Le  modèle  est  inimitable.  Pour  en  approcher,  il  faudrait  le  lyrisme 
de  Hugo,  la  verve  amère  et  grasse  de  Molière,  l'humour  de  Shakes- 
peare. L'assemblage  de  ces  choses  est  au-dessus  du  talent  humain. 
On  ne  recommence  pas  Pantagruel.  N'ayant  point  le  rire  énorme, 
les  frères  Adcnis  ont  le  sourire.  Leur  Panurge  édulcoré,  réduit  à  la 
taille  d'un  escholier  espiègle,  n'a  pas  déplu.  Ses  aventures  sont  inno- 
centes. Il  se  prend  à  ses  pièges;  il  fuit  la  gente  Bachelette  qu'il  a 
promis  d"épouser,  se  réfugie  dans  un  couvent,  —  dans  un  couvent 
d'opérette,  —  puis  au  dénouement  il  lui  revient,  converti,  repentant 
et  sensible.  Que  ce  Panurge  est  donc  peu  Panurge!  On  s'attend  à 
ce  qu'il  chante  une  cavatine.  Il  se  contente  d'un  rondeau  au  public  : 

«  Goths,  matagots,  magots  peuvent  médire 
De  nos  ébats;  je  ne  saurais  trop  dire 
A  tous  venants  :  N'ayez  fiel  ni  rancœur. 
Vivez  joyeux! 

Prouvez-moi  tous,  d'un  geste  et  d'un  sourire, 
Gens  de  Paris,  qu'il  ne  faut  point  proscrire 
Les  gais  propos;  c'est  l'avis  du  lecteur 
D'un  bon  Gaulois,  impérissable  auteur  : 
«  Mieux  est  de  ris  que  de  larmes  écrire.  » 
Vivez  joyeux!  » 

On  annonce  de  divers  côtés  que  M.  Massenet  a  l'intention 
d'écrire  un  Panurge  sur  un  livret  qu'il  possède  depuis  deux 
ans  et  qui,  dit-il,  Ta  beaucoup  séduit  «  par  sa  gaîté,  son  colo- 
ris et  la  force  des  caractères  et  des  situations  ». 

En  même  temps,  le  Grand-Théâtre  de  Lyon,  sous  la  direc- 
tion de  M.  Valcourt,  s'apprête  à  donner  une  autre  œuvre  ins- 
pirée par  le  grand  Tourangeau.  Voici  ce  que  nous  lisons  dans 
Comœdia  (18  décembre  1910)  : 

Il  s"agit,  en  effet,  du  Pantagruel  de  Rabelais,  dont  Alfred  Jarrj-  et 


CHKONIQUE.  379 


Eugène  Demolder  ont  tiré  un  livret  que  Claude  Terrasse  a  mis  en 
musique. 

On  a  beaucoup  discuté  ces  temps  derniers  sur  les  divers  genres 
des  pièces  :  drame  lyrique,  opéra-comique,  comédie  lyrique.  Panta- 
gniel,  qui  ne  compte  pas  moins  de  cinq  actes  et  six  tableaux,  dix 
rôles  d'homme  et  quatre  de  femme,  est  proprement  un  grand  opéra 
bouffe. 

C'est  dire  que  tout  y  est  chanté  et  que,  bien  que  la  partie  comique 
y  soit  prédominante,  la  grâce,  le  charme  et  même  le  dramatique  y 
tiennent  une  place  importante. 

Le  Panurge  du  nouveau  Pantagruel  sera  chanté  par  le  ténor 
Fabert.  A.  L. 

L'asseral  ou  opium  des  Turcs.  —  Dans  le  dernier  fascicule 
de  cette  Revue  (t.  VIII,  p.  166,  note  i),  notre  savant  confrère 
M.  Lazare  Sainéan  demande  l'origine  de  «  Vasseral  ou  opium 
des  Turcs  ».  C'est  l'arabe  asrâr,  littéralement  «  secrets  », 
employé  par  les  Turcs  pour  désigner  un  électuaire  narcotique 
qui  n'est  pas  précisément  l'opium,  mais  répond  plutôt  au 
hachîh  des  Arabes,  au  beng  des  Persans.  Dans  le  Dictionnaire 
turc-persan-arabe  de  Zenker,  on  trouve  s.  v.  des  indications 
précises  qui  me  dispensent  d'autres  références. 

Dans  les  manuscrits  magiques  arabes,  il  y  a  de  nombreuses 
recettes  de  ces  sortes  de  narcotiques.  Pour  les  mieux  tenir 
secrètes,  l'auteur  cache  souvent,  sous  des  caractères  magiques, 
le  nom  des  substances  dont  on  doit  les  composer.  Dans  un 
manuscrit  de  ce  genre  que  je  possède,  il  est  plus  d'une  fois 
recommandé  expressément  aux  adeptes  de  ne  pas  révéler  telle 
ou  telle  recette,  car  elle  «  est  un  des  asrâr  (pi.  de  sirr,  secret)  ». 
De  là  est  venu  évidemment  ce  sens  spécial,  adopté  par  les 
Turcs  pour  certains  narcotiques.  Asrâr  est  devenu  facilement 
asral  et  l'introduction  d'an  e  entre  r  et  5  a  amené  le  redouble- 
ment de  cette  dernière  lettre  pour  en  maintenir  le  son  dur. 

P.  Casanova. 

Livres  et  articles  récents.  —  M.  P. -P.  Plan  a  fait  une 
découverte  qu'il  annonce  avec  éclat  aux  lecteurs  du  Mercure  de 
France  (i^r  décembre  1910)  :  celle  d'Une  réimpression  ignorée 
du  Pantagruel  de  Dresde  —  que  nous  connaissions  déjà  il  y  a 
une  huitaine  d'années.  Il  s'agit  d'une  édition  que  le  regretté 
Anatole  de  Montaiglon  a  fait  imprimer,  en  i883,  chez  Motte- 


380  CHRONIQUE. 


roz,  à  Paris,  et  dont  M.  Abel  Lefranc  possède  depuis  long- 
temps :  1°  un  exemplaire  complet  et  muni  de  la  couverture 
représentant  en  fac-similé  le  titre  du  Pantagruel  de  Dresde; 
20  un  exemplaire  en  épreuves  qu'il  tient  d'une  héritière  de 
M.  de  Montaiglon.  Si  celui-ci  n'avait  pas  fait  paraître  son 
édition,  c'est  apparemment  qu'il  s'était  aperçu  qu'elle  comporte 
un  nombre  incalculable  de  coquilles.  J.  B. 

—  A  signaler  dans  la  revue  italienne  Studi  di  filologia  mo- 
derna,  qui  paraît  à  Rome  depuis  1907  (t.  III,  p.  1-108),  un 
essai  de  M^e  Vittoria  Buonano  sur  Fischart  et  Rabelais,  et 
dans  la  Cultura  (n»  11  de  igio)  un  compte-rendu  par  la  même 
de  l'article  sur  les  interprètes  de  Rabelais  par  M.  Lazare 
Sainéan. 

—  Nous  signalons  le  Rabelais  pour  la  jeunesse  publié  par  la 
librairie  Larousse.  Il  comprend  trois  volumes  :  Gargantua 
forme  le  tome  1er  et  Pantagruel  les  deux  autres.  Le  texte  a  été 
adapté  par  Mme  Butts;  les  illustrations  en  noir  et  en  couleurs 
sont  l'œuvre  de  Fernand  Fau. 

—  La  Renaissance  du  livre  a  fait  paraître  deux  volumes  des 
Œuvres  de  Rabelais.  Cette  édition,  précédée  d'une  très  courte 
notice  (5  pages),  ne  comprend  pas  de  notes.  L'explication  des 
mots  de  sens  difficile  est  donnée  entre  crochets,  en  caractères 
spéciaux,  à  côté  des  mots  eux-mêmes. 

—  D'importantes  publications  viennent  de  paraître  dans  le 
domaine  des  études  du  xvie  siècle  :  le  premier  volume  de 
l'Histoire  de  la  poésie  française  au  XVI^  siècle,  par  Henry- 
Guy,  consacré  à  l'École  des  rhétoriqueurs,  étude  d'ensemble 
vraiment  substantielle  et  clairvoyante  (Champion);  Le  Mécénat 
du  cardinal  Jean  de  Lorraine  (1498-1550),  par  Albert  Collignon 
( Berger- Levrault),  travail  sérieusement  documenté  et  plein  de 
renseignements;  le  nom  de  Rabelais  y  revient  plus  d'une  fois; 
les  Origines  de  la  théologie  moderne,  par  l'abbé  Auguste  Hum- 
bert  (t.  I  :  la  Renaissance  de  l'antiquité  chrétienne;  V.  Lecoffre), 
utile  essai  de  synthèse  qui  nous  manquait  ;  Luther  et  le  luthé- 
ranisme, par  Henri  Denifle,  traduit  par  J.  Paquier,  tome  I 
(Alph.  Picard),  ouvrage  agressif  et  remarquable  qu'on  ne 
pourra  négliger;  H.  Molinier,  Essai  biographique  et  littéraire 


CHRONIQUE.  38 1 


sur  Octovien  de  Saint- Gelays;  du  même,  Mellin  de  Saint-Gelays 
{thèses  de  Toulouse). 

—  M.  Paul  Laumonier  vient  de  donner  une  seconde  édi- 
tion remaniée  et  très  augmentée  de  son  Tableau  chronologique 
des  Œuvres  de  Ronsard,  suivi  de  poésies  non  recueillies  et  d'une 
table  alphabétique  (Hachette),  travail  d'érudition  singulière- 
ment commode  et  d'une  sûreté  complète.  —  Notre  confrère 
M.  Joseph  Orsier  a  publié  une  agréable  notice  sur  Un  poète 
musicien  au  XVI<^  siècle  :  Nicolas  Martin,  ses  Noëls  et  ses  chan- 
sons ( i4g8-i566).  —  Le  tome  II  de  l'excellente  édition  des 
Mémoires  de  Martin  et  Guillaume  Du  Bellay  par  notre  con- 
frère V.-L.  Bourrilly  et  M.  F.  Vindry  (Soc.  de  l'Hist.  de 
France)  a  également  paru.  Indiquons  encore  l'édition  des 
Lettres  et  chevauchées  du  Bureau  des  finances  de  Caen,  avec 
introduction  et  notes  de  notre  confrère  Lucien  Romier  (Soc. 
de  l'Hist.  de  Normandie),  dont  les  belles  recherches  dans  les 
archives  d'Italie  permettent  d'attendre  de  si  remarquables  tra- 
vaux sur  le  règne  de  Henri  II. 

—  M.  Augustin  Gabat,  conseiller  à  la  Cour  d'appel  de  Paris, 
consacre  à  Rabelais,  dans  Les  porteurs  de  flambeau.  D'Ho- 
mère à  Victor  Hugo  (Perrin),  deux  pages  pleines  de  justesse  et 
inspirées  par  la  plus  tendre  admiration. 

—  La  Revue  des  traditions  populaires  (n»  de  novembre  igio) 
contient  un  article  de  M.  Paul  Sébillot  (compte-rendu  du  livre 
de  notre  confrère  M.  Plattard),  où  l'on  trouvera  plusieurs  indi- 
cations intéressantes.  —  La  Zeitschrift  fiir fran^ôsische  Sprache 
iind  Litteratur  renferme  (Band  XXXVI,  heft  6  à  8)  un  très 
important  compte-rendu  (p.  218-264)  de  la  Revue  des  Etudes 
rabelaisiennes,  t.  VI  et  VII,  en  3o  pages,  et  ensuite  du  livre  de 
M.  Plattard  et  de  celui  de  M.  Martin-Dupont;  il  est  dû  à  notre 
confrère  M.  H.  Schneegans.  —  Le  savant  professeur  de  Bonn 
a  donné,  d'autre  part,  à  la  Germanische-Romanische  Monats- 
schrift  de  1910  (nos  3g  et  42,  p.  555-6i6)  un  précieux  tableau 
d'ensemble  sous  ce  titre  :  Der  heutige  Stand  der  Rabelais- 
forschung.  On  ne  saurait  souhaiter  un  bilan  plus  favorable  ni 
dressé  avec  plus  de  compétence  que  celui  qui  nous  est  donné 
dans  ces  pages  par  le  très  distingué  historien  de  la  Satire  gro- 
tesque. 


382  CHRONIQUE. 


—  Une  thèse  très  digne  de  retenir  l'attention  des  rabelaisants 
est  celle  que  M"e  Caroline  Ruutz-Rees  a  soutenue  pour  obtenir 
le  grade  de  docteur  devant  l'Université  Colombia  à  New-York. 
Ce  travail,  accueilli  avec  la  plus  grande  distinction,  est  l'œuvre 
d'un  membre  de  notre  Société;  il  vient  de  paraître  dans  les  Stu- 
dies  in  romance  philology  and  Literaiure  de  Columbia  Univer- 
sity,  sous  ce  titre  :  Charles  de  Sainte-Marthe  ( i5i2-i555). 
On  sait  quel  rôle  a  joué  dans  la  vie  de  Rabelais  le  nom  de 
Sainte-Marthe.  Nous  aurons  l'agréable  devoir  de  revenir  bien- 
tôt sur  cette  étude  vraiment  neuve  et  originale;  elle  se  trouve 
en  dépôt  à  la  librairie  H.  Champion. 

Souhaitons  la  bienvenue  à  la  nouvelle  collection  des  clas- 
siques français  du  moyen  âge  (textes  français  et  provençaux 
antérieurs  à  i5oo)  entreprise  sous  la  direction  si  compétente  de 
M.  Mario  Roques  à  la  librairie  Champion.  Elle  nous  donnera 
bientôt  un  Villon.  Tous  ces  volumes  seront  marqués  à  des 
prix  accessibles  aux  bourses  les  plus  modestes.  A.  L. 

—  A  signaler  :  H.-J.  Molinier,  Essai  biographique  et  litté- 
raire sur  Octovien  de  Saint- Gelays,  évéque  d'Angoulème  (Paris, 
Picard,  1910,  in-80);  et  :  Mellin  de  Saint- Gelays  (i4go?- 
i558).  Étude  sur  sa  vie  et  sur  ses  œuvres  (Paris,  Picard,  1910, 
in-80). 


TABLE   DES   MATIERES. 


Pages 

Statuts I 

Liste  des  membres iv 

Les  termes  nautiques  chez  Rabelais,  par  Lazare  Sai- 

NÉAN I 

Un  nouvel   exemplaire   des    Grandes   et  inestimables 

Chronicques,  par  Seymour  de  Ricci 5-j 

Rabelais  et  Flaubert,  par  Lionel  Laroze gS 

Le    Pantagruel    et    les    protestants;    un    témoignage 

inconnu  de  i552,  par  Abel  Lefranc 95 

Charles  Gharmois,  peintre  du  roi  Mégiste,  par  Henri 

Clouzot ii3 

Les  noueries  d'aiguillette  en  Poitou,  par  Henri  Gelin.  122 

Rabelaesiana,  par  Lazare  Sainéan i34 

La  grande  salle  de  Navarre,  par  G.  Pinet 178 

Les  cagots  au  xvie  siècle,  par  Lazare  Sainéan  .  .  .  180 
Un  lecteur  de  Rabelais  entre   040  et   049  [Robert 

Estienne],  par  Lazare  Sainéan 188 

Le  chapitre  xxxiii  du  manuscrit  du  \'^  livre,  par  Lazare 

Sainéan 191 

Le  «  trou  de  Sainct  Patrice  »,  par  J.  Plattard  .  .  .  200 
Le  collège  de  Montaigu  et  les  cuistres,  par  Alphonse 

Rœrsch 204 

La  Sibylle  de  Panzoult,  par  Henry  Grimaud  ....  208 
Notes    pour    le    commentaire,    par    P.    Dorveaux    et 

E.  Galtier 209 

L'Écriture  sainte   et  la  littérature   scripturaire    dans 

l'œuvre  de  Rabelais,  par  Jean  Plattard 257 

Rabelais  et  la  légende  de  saint  Martin,  par  Gustave 

Cohen 33 1 

Jean  Thenaud  et  Rabelais,  par  Lazare  Sainéan  .    .    .  35o 


384  TABLE    DES    MATIERES. 


Pages 

Saint  Guodegrin,  par  Henri  Clouzot 36i 

Quelques  vocables  pré-rabelaisiens,  par  Hugues  Vaga- 
NAY 364 

Comptes-rendus. 

N.  Martin-Dupont.  François  Rabelais  (L.)     .     .     .     .  98 

Charles  Beaulieux.  Catalogue  de  la  Réserve  xvie  siècle 
(i5oi-i54o)  de  la  bibliothèque  de  l'Université  de 
Paris  (J.  Plattard) 99 

Henri  Hauser.  Études  sur  la  Réforme  française  (J.  B.).  220 

Le  journal  d'un  bourgeois  de  Paris  sous  le  règne  de 
François  I«r  (i5i5-i536);  nouv.  éd.  par  V.-L.  Bour- 
rilly  (J.  Plattard) 222 

Henri  Clouzot.  Philibert  de  L'Orme  (J.  B.)    .     .     .     .  225 

Paul  Laumonier.  La  vie  de  P.  de  Ronsard,  de  Claude 

Binet  (i386);  Ronsard  poète  lyrique  (J.  Plattard)   .  228 

Mathieu  Augé-Chiquet.  La  vie,  les  idées  et  l'œuvre 
de  Jean-Antoine  de  Baïf  ;  les  Amours  de  Jean-An- 
toine de  Baïf,  éd.  critique  (V.-L.  Bourrilly)  .     .     .  282 

Armand  Lebault.  La  table  et  le  repas  à  travers  les 

siècles  (A.  L.) 284 

Beatrix  Rava.  L'art  de  Rabelais  (A.  L.) 236 

Jean  Plattard.  L'œuvre  de  Rabelais;  sources,  inven- 
tion, composition  (J.  B.) 237 

Lettres  écrites  d'Italie  par  François  Rabelais;  éd.  cri- 
tique par  V.-L.  Bourrilly  (J.  Plattard)    ....  365 

Alfred  Richard.  Un  diplomate  poitevin  du  xvi^  siècle  : 

Charles  de  Danzay  (Henri  Clouzot) 366 

Maurice  Lacombe.  Essai  sur  la  coutume  poitevine  du 
mariage  au  début  du  xv^  siècle,  d'après  le  vieux 
«  Coustumier  du  Poictou  »  (H.  C.) 369 

Paul  Laumonier.  Tableau  chronologique  des  Œuvres 
de  Ronsard;  2e  éd.  (J.  Plattard) 369 

Gustave  Macon.  Chantilly  et  le  Musée  Condé  (J.  B.)  .  370 

Chronique. 

Société  des  Études  rabelaisiennes,  p.  100,  244,  253,   372.  — 
L'invention  et  la  composition  dans    l'œuvre   de    Rabelais 


TABLE    DES    MATIERES.  ObD 

[thèse  soutenue  par  J.  Plattard;  cf.  le  compte-rendu  p.  sSy], 
p.  io3.  —  Rabelais  docteur  [avant  la  bulle  jcro  apostasia, 
selon  P.  de  Saint-Romuald],  p.  io6.  —  Talasman  et  hay- 
machy  [1.  II,  ch.  ix],  p.  io6.  —  Alcofribas  son  bon  facteur 
[1.  I,  ch.  viii],  p.  loè.  —  Garasse  et  Rabelais  [cf.  t.  IV,  p.  80], 
p.  107.  —  Monouc,  «  eunuque  »  [cf.  t.  VII,  p.  4o3),  p.  107. 
—  Rabelais  et  Bussy-Rabutin,  p.  107.  —  Portrait  de  Rabe- 
lais par  Delacroix  [1834],  p.  107.  —  Rabelais  nom  de  ville 
[faillit  être  donné  à  Chinon],  p.  108.  —  Rabelais  et  Bour- 
sault  [1709],  p.  109.  —  Saint-Michel  d'Aure  et  Saint-Nicolas 
[1.  IV,  ch.  xix],  p.  109.  —  Portrait  de  Rabelais  photographié 
[au  château  de  Beauregard,  Loir-et-GherJ,  p.  no.  —  Rabelais 
en  Bohême  [travaux  sous  la  direction  du  Dr  Haskovec], 
p.  110.  —  La  Pantagrueline  Prognostication  en  catalan  [tra- 
duction récente],  p.  m.  —  Livres  et  articles  récents,  p.  m, 
255,  379.  —  Bibliophilie  [ouvrages  rares  récemment  signalés], 
p.  245.  —  Rabelais  sur  un  émail  de  Limoges  au  xvi^  siècle, 
p.  248.  —  Rabelais  au  gymnase  de  Francfort  [cf.  t.  VII, 
p.  5i2],  p.  248.  —  «  Faire  carrous  »,  p.  248.  —  Un  monu- 
ment à  Rabelais  [projeté  à  Montpellier],  p.  249.  —  Rabelais 
et  Gaston  Paris  [fi-agments  de  lettres],  p.  249.  —  Les  études 
rabelaisiennes  à  l'Université  de  Berlin,  p.  249.  —  Un  lecteur 
de  Rabelais  au  xvie  siècle  [Joubert],  p.  25o.  —  Une  gravure 
de  la  Gave  peinte  de  Ghinon  [ne  se  trouve  pas  dans  Le 
Duchat],  p.  25o.  —  Renée  de  France  [fête  de  son  cente- 
naire], p.  25o.  —  Rabelais  et  la  géographie  [cf.  t.  V,  p.  323, 
et  t.  VI,  p.  280],  p.  25i.  —  Molière  et  Rabelais,  p.  253.  — 
Témoignages  du  xvie  siècle  sur  Rabelais,  p.  372.  —  Rabelais 
et  Joachim  Du  Bellay,  p.  374.  —  Le  Collège  Montaigu  et 
les  Guistres,  p.  375.  —  Sigeïlmes,  p.  376.  —  L'opinion  d'un 
protestant  sur  Rabelais  [i588J,  p.  376.  —  Rabelais  au  théâtre 
[pièces  récentes],  p.  377.  —  L'asseral  ou  opium  des  Turcs, 
p.  379.  —  Errata,  p.  387. 

Illustrations. 

Pages 
Fac-similé  en  32  pages  de  l'exemplaire  des  Grandes  et 

inestimables  Chroniques  découvert  à  Munich  .  .  .  61-92 
Collège  de  Navarre  :  vue  du  bâtiment  de  la  Théologie 

lors  de  la  démolition  en  1876 174 

REV.   DES   ET.    RABELAISIENNES.   VIII.  25 


386  TABLE    DES    MATIERES. 

Pages 
Id.  :  vue  du  bâtiment  de  la  Théologie  sur  la  rue  Clo- 

pin 175 

Id.  :  l'escalier  conduisant  à  la  Bibliothèque    ....  176 
La  grotte  de  la  Sibylle  de  Panzoult,  d'après  une  pho- 
tographie   208-209 

Portrait  de  Rabelais  gravé  en  i655 245 

Titre  d'un  exemplaire  nouvellement  signalé  du  Pan- 
tagruel de  Juste,  1537 246 

Deux  pages  du  même  volume 247 

Fac-similé  du  fol.  E  i  \°  de  La  vie  et  miracles  de  saint 
Martin  (i5i6) 332 


Jil 


ERRATA. 


Tome  VII  (190g). 

P.  93,  1.  I,  au  lieu  de  :  ancient,  lisez  :  éminent. 
P.  139,  1.  35,  au  lieu  de  :  banged,  lisez  :  hanged. 
P.  161,  1.  3,  au  lieu  de  '.for,  lisez  -.fox. 
P.  18Ô,  1.  26,  au  lieu  de  :  lapt,  lisez  :  lieapt. 
P.  451,  1.  2,  au  lieu  de  ;  (oà,  lisez  :  wa. 

—      1.  7,  au  lieu  de  :  Pornet,  lisez  :  Pomet. 
P.  452,  1.  16,  au  lieu  de  :  signala,  lisez  :  signale. 

Tome  VIII  (1910). 

P.  46,  1.  14-16,  supprimer  :  Marot  ...  sion. 

P.  140,  1.  2,  au  lieu  de  :  beschars,  lisez  :  lechards. 


Le  gérant  :  Jacques  Boulenger. 


Nogent-le-Rotrou,  imprimerie  Daupeley-Gouverneur. 


l 


PQ 
1692 

M 
t. 8 


Revue  des  études  rabelaisiennes 


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